‹ Mélanges philosophiques et littéraires, Volume 2Chapitre 9 sur 40 · DU POÈME , COMPARÉE AUX DEUX AUTRES. — ; VERITABLE GLOIRE DU DANTB · texte numérisé non relu

DU POÈME , COMPARÉE AUX DEUX AUTRES. — ; VERITABLE GLOIRE DU DANTB

La Harpe j rendant compte autrefois dans le Mercure d'une traduction de l'Enfer, par Moutonnet de Clairfons, qualifioit la Divine Comédie, « une rap- « sodie informe, sans aucun plan, sans aucun intérêt, « de la plus ennuyeuse monotonie, qui n'a mérité d'é- « chapper à l'oubli que par deux ou trois morceaux « de poésie énergique que Ton distingue dans un « amas de descriptions ampoulées et dégoûtantes, « comme on distingue quelques arbres ça .et là dans « une plaine couverte des laves d'un volcan. » Les admirateurs passionnés du Dante vont répondre que La Harpe jugeoit ce qu'il ne comprenoit pas , qu'il ne savoit pas assez d'italien pour bien apprécier les beautés d'un style que les compatriotes mêmes du poète

n'entendent pas toujours ; qu'il avoit d'ailleurs en littérature des opinions rétrécies, des préjugés d'école et de nation, qui le rendoient insensible aux choses les plus sublimes , dès qu'elles sembloient s'écarter des modèles et des règles qu'il avoit appris à respecter exclusivement; enfin, qu'il n'a voit la tête ni assez forte ni assez vaste pour saisir , pour embrasser ce plan immense et audacieux d'un poëme qui renferme , dans ses trois grandes divisions , les éternels supplices de l'enfer, les expiations temporelles du purgatoire et les félicités sans fin du paradis. Voilà certainement ce que les enthousiastes du poète florentin croiront pouvoir dire de plus juste et de moins violenV contre FAristarque françois ; car c'est depuis quelque temps la mode de traiter ce grand critique sans beaucoup d'égards, de lui refuser principalement l'étendue de l'esprit et des lumières , enfin de lui faire expier par des démentis fort durs le tort de ses affirmations souvent trop absolues et trop hautaines. Mais ici je vois venir à son secours une autre autorité que les mêmes personnes n'ont pas encore désappris à respecter : cette autorité , c'est Voltaire qui savoit très bien l'italien, quoi qu'on en ait pu dire; que de grands défauts n'empêchoient pas de rendre justice aux grandes beautés qui s'y trouvoient mêlées , puisque , le premier des François , il a senti et fait septir aux autres le génie de Shakspeare; Voltaire, enfin, dont M. Chénier a si bien dit : « Toute la portée de son esprit se retrouve « dans son goût; il étend un art lorsqu'il l'examine , « et sa littérature est celle du génie. » Voltaire a plusieurs fois énoncé son opinion sur le Dante , et celtç

opinion, qu'on appelle je ne sais pourquoi inconsidérée et irréfléchie 9 n'a jamais varié. Voici ce qu'il écrivoit à un savant Italien , l'abbé Bertinelli , de Vérone : « Je fais grand cas du courage avec lequel vous « avez dit que le Dante étoit un fou , et sota ouvrage « un monstre (on voit qu'en Italie même tous les ge~ € noux ne fléchissent pas devant l'idole). Je crois que « dans le fond Àlgarotti pense comme vous sur le € Dante; il est plaisant que, même sur ces bagatelles, % un homme qui pense n'ose dire son sentiment qu'à « l'oreille de son ami. Ce monde-ci est une pauvre

« mascarade Marrini nous reproche comme un

« crïtiae de préférer Virgile à son Dante. Ce pauvre * homme a beau dire ; le Dante pourra entrer dans les « bibliothèques des curieux; mais il ne sera jamais lu. « On me voie toujours un tome de l'Arioste; on ne « m'a jamais volé un Dante. Je vous prie de donner « au diable il signor Marrini et tout son enfer, avec « la panthère que le Dante rencontre dans son che- « min , sa lionne et sa louve. Demandez pardon à Vir- « gile qu'un poète de son pays l'ait mis en aussi mau- « vaise compagnie. Ceux qui ont quelque étincelle de « bon sens , doivent rougir de cet assemblage en enfer, « du Dante, de Virgile, de saint Pierre et de madonna « Béatrice. On trouve chez nous, dans le dix-huitième « siècle , des gens qui s'efforcent d'admirer des imaa ginations aussi stupidement extravagantes et aussi « barbares. On a la brutalité de les opposer aux chefs- « d'oeuvre de génie, de sagesse et d'éloquence, que « nous avons dans notre langue, O temporal ojudi* « cium! »

Quand j'ai cité cette opinion de Voltaire sur le Dante, je n'ai pas prétendu dire absolument que ce fût aussi la mienne, et encore moins que ce dût être celle de tous les François qui ont lu la divine Comédie. J'ai voulu seulement me mettre à l'abri d'un grand nom et d'une sortie trop vigoureuse peut-être , afin de pouvoir avancer, avec un peu moins de risque et de timidité, certaines propositions qui, de ma part, pourraient sembler téméraires, quelque circonspectes qu'elles fus* sent. M. Ginguené, dans son excellente Histoire titte'rcûre d'Italie, blâme ces opinions aussi fausses qu'inciviles et inhospitalières , ces décisions tranchantes sur la littérature des autres nations, qui naus/ànt accuser par elles d'ignorance, d'orgueil, d'impolitesse et de légèreté. On ne sauront prendre trop de précautions , non seulement pour ne pas mériter ces reproches, mais encore pour ne pas se les attirer ; car l'un n'entraîne pas nécessairement l'autre. Il faut prendre garde particulièrement à ce que IW dit sur le Dante, parce que les enthousiastes de ce poète sont là tout prêts à s'écrier que vous n'entende» pas sa langue , et que vous n'êtes pas digne de sentir son génie. Retranché sous les batteries de Voltaire , je serai peut-être moins exposé à de pareils traits, et, s'ils m'atteignent, j'aurai du moins de quoi m'et* consoler.

Le même M. Ginguené a fait une belle analyse de la Divine Comédie; il y enchâsse fort habilement tous les traits d'énergie profonde et de sublimité naïve qui brillent par intervalles dans cette étrange production ; et , en même-temps , il fait remarquer les énormes dé-

fauts de composition et de style qui s'unissent trop souvent à ces beautés sauvages. Il y a de la sincérité dans ses élpges et dans ses censures; il y a de l'adresse dans les uns, et dans lés autres; enfin, son analyse est, sans contredit, le monument le plus honorable qu'on ait encore élevé à la gloire du Dante ; mais , quelque estime qu'on ait pour le génie du poète, pourra-t-on ne pas sentir un excès d'admiration ou de»complaisance. dans ce que M. Ginguené dit de l'ensemble du poëme? Suivant lui, la Divine Comédie est la machine poétique la plus extraordinaire , et de V ordonnance la plus neuve et la plus hardie; c'est une machine immense dans laquelle on ne sait ce quon doit admirer le plus, ou V audace du premier dessin, ou la fermeté du pinceau qui, dans un tableau si vaste, ne par oit pas s'être reposé un seul instant. Voilà de grandes et de magnifiques paroles; mais sont-elles en proportion ayec l'objet? ont-elles autant de justesse que de pompe et d'énergie? J'ose croire que non.

Quel est donc, ce plan, cette ordonnance si admirable de la Divine Comédie? Je vais le dire en peu de mots. Le sujet du poème est une vision , et cette vision consiste en un voyage, d'abord en enfer, puis en purgatoire , enfin en paradis*. L'enfer est un cône renversé , une fosse immense qui s'ouvre à la surface de la terre, et se termine au centre; elle est formée de neuf cercles concentriques , disposés en spirale , et chaque cercle est partagé en plusieurs divisions où sont rangés les damnés, suivant la nature et le degré de leurs crimes. Le Dante, et Virgile qui lui sert de guide, descendus au fond du terrible entonnoir, tournent sur

çux-mêmes; leur tête prend la place de leurs pieds, et ils remontent l'autre moitié du diamètre de la terre pgr une route étroite que les eaux ont creusée. Les voilà aux Antipodes : alors une haute montagne se présente devant eux, c'est le purgatoire; il est divisé en sept cercles ou degrés circulaires : sur chacun de ces sept degrés, sont placés les hommes coupables d'un des sept péchés appelés par l'Église mortels ou capitaux. Au spmraet de la montagne , est situé le paradis terrestre , et au-dessus s'élève le paradis céleste , formé des sept planètes ; chacune est habitée par des bienheureux, dont le genre de félicité varie suivant la différence des bonnes actions qu'ils ont faites et des vertus qu'ils ont pratiquées : par delà les sept planètes , existe l'empyrée, qui est le séjour de la Divinité. Dans ce troisième et dernier voyage , le Dante est conduit par Béatrix, autrefois sa maîtresse sur la terre, et maintenant représentant la théologie dans le ciel.

Tout le sujet , tout le plan de la Divine Comédie consiste donc en un voyage imaginaire dans les trois lieux destinés , l'un au châtiment sans fin des crimes sans rémission, l'autre a la punition passagère des vices attachés à notre nature, et l'autre à l'éternelle récompense des vertus. L'idée de ces trois lieux différents étoit fourme par 4a religion même : celle de les parcourir successivement est-elle donc un si grand effort de génie? Je crains bien qu'on ne se laisse abuser ici par une sorte de grandeur imposante et terrible, inhérente aux objets mêmes, et par conséquent toutà-fait indépendante du talent <jui les met en œuvre. Les choses éternelles et infinies, comme le paradis,

le purgatoire et l'enfer , ébranlent puissamment l'imagination qui n'en peut atteindre les limites; mais le poète qui transporte son sujet dans cette région d'klçes surnaturelles, ne me semble pas', par cela seul , prouver une sublimité et une vigueur de conception plus grandes que celui qui le place dans Tordre des choses naturelles et sensibles. Que la scène soit dans les enfers et dans les cieux ou sur la terre , que les intérêts , les passions , les états des personnages soit immuables ou transitoires, hors du temjÀ ou dans le temps , comme dit l'École , le génie du poète n'aura véritablement pas plus de force à déployer dans l'un que dans l'autre cas; ou plutôt je pense que, dans le premier, il trouvera des avantages et des facilités qui lui manqueront dans le second. Son modèle n'existera plus que dans sa pensée , et il ne sera responsable qu'envers luimême de la ressemblance de l'image; il sera doublement favorisé par le vague indéfini desa matière , qui ne borne en rien l'essor de sa propre imagination , et qui de plus ouvre une carrière immense où celle des lecteurs devancera la sienne et lui tiendra CQmpte de tout le plaisir qu'elle aura éprouvé dans ses excursions. Ne soyons donc pas dupes des émotions qui naissent de nous-mêmes ; n'attribuons pas à la puissance du génie ce qui vient de la seule *ei tu des objets offerts à notre pensée, ou plutôt de celle que notre pensée même y attache , et ne ressemblons pas à ces peuples barbares qui s'agenouilloient avec un saint effroi devant leurs idoles, parce qu'ils voy oient la Divinité où il n'existoit qu'une grossière image de la nature humaine. Je le répète; l'enfer ,• le purgatoire et le paradis étoient

donnés au Dante par la religion : ces lieux inaccessibles à l'homme vivant, ne pouvoient être visités par lui qu en idée ; il imagine donc une vision; moyen déjà connu et employé avant lui. Cette vision est.un voyage qu'il fait successivement dans les trois royaumes éternels, d'abord avec un guide, ensuite avec un autre, et cette promenade continue, sans incident, sans péripétie remarquable, n'offre d'autre variété que celle des choses qu'il voit et qu'il entend. Non , dussé-je in 'attirer le sort funeste de Cecco d'Ascoli qui fijl brûlé vif par les Florentins pour avoir niai parlé dé leur poète, je ne conviendrai jamais, parce que je ne le sens pas , qu'une telle fiction , ainsi ordonnée, soit une grande et belle machine poétique. Du reste, le sujet de la Divine Comédie n'appartient pas môme au Dante, et , lorsque La Harpe y voyoit moins l'invention d'un poète véritable que celled'un moine déclama leur du troisième siècle, il s'exprimoit avec beaucoup plus d'exactitude qu il ne le croyoit lui-même. Il est avéré aujourd'hui que, long-temps avant la naissance du Dante, un jeune moine du Mont-Cassin, nommé Àlbéric, avoit composé en prose latine une vision, un vpyage imaginaire extatique en enfer, au purgatoire et en paradis; il fk saint Pierre pour guide et pour cicérone, comme le Dante , Virgile pt Beau ix ; et il y voit des choses qui ont beaucoup de rapport avec celles que décrit le poète florentin : enfin, on ne peut raisonnablement douter que celui-ci n'ait eu connoissancë et n'ait fait son profit de la vision du moine Albéric. La chose étant ainsi, on sera forcé d'avouer que la gloire du Dante, comme créateur d'un vaste plan et d'une immense machine

poétique, en reçoit un échec considérable. C'est l'unique rapport sous lequel j'aie osé jusqu'ici aborde!» cette grande renommée çt discuter ses titres.

L'enfer, le purgatoire et le paradis , tels que la religion les offre à la foi du chrétien, ne sont que des dogmes, des idées abstraites, métaphysiques, représentant des choses immatérielles dont la réalité n'agira point sur nos sens , et dont ,' par conséquent , il ne peut exister aucune image dans notre esprit. De ce qu'on appelle improprement des lieux de souffrance ou de félicité éternelle , pour s'accommoder à la foiblesse de notre entendement , le génie du Dante a fait des lieux véritables , dont il a marqué le site, déter-. miné les dimensions, les formes et les couleurs, de manière que notre imaginàtioir pût se les figurer, et la peinture même les traoer sur la toile. Cest là sans doute une création. L'enfer du Dante n'a rien de commun avec cet enfer mal imité du tartare des anciens , avec ces gouffres immondes et ténébreux , où des milliers de diables hideux torturent les damnés , ^es jettent dans des brasiers ou dans des chaudières d'huile bouillante, et attisent incessamment les feux éternels dfent ils sont la proie. Construit sur un plan tout nouveau, l'enfer de la Divine Comédie épouvante par Thorrible uniformité de sa structure à la fois simple et bizarre , et par l'affreuse variété de £es supplices , presque t<Jus appropriés à la nature des crimes avec un art digne de Satab. Mais, je ne puis m'empêcher de le dire, l'architecte de l'enfer me semble avoir manqué le purgatoire : celui-ci n'est autre chose que l'enfer retourné et affaibli, c'est-à-dire un cône plein

sur lequel on monte par sept degrés circulaires où des coupables sont rangés , au lieu d'un cône creux dans lequel on descend par neuf cercles concentriques où sont encore rangés des coupables. Certainement ces formes , qui se répètent à peu près les unes les autres, engendrent de la monotonie , et accusent l'épuisement ou la lassitude de l'imagination. Je conviens que le purgatoire ne pouvoit , et même ne devoit pas produire des impressions aussi fortes que l'enfer; mais c'est précisément à cause de cela qu'il ne falloit pas lui donner une forme si semblable : la différence des moyens eût rendu moins sensible l'infériorité des effets.

Les forces du génie pouvoient aller jusqu'à créer un enfer et un purgatoire , parce que ce sont des lieux où l'on souffre. La souffrance appartient essentiellement à la destinée de Fhomme; et, comme si ce n'étoit pas assez des maux auxquels il est condamné par la nature , sa férocité a encore inventé mille supplices douloureux. En prolongeant indéfiniment la durée de toutes ces horribles tortures , sous lesquelles notre corps succombe en peu d'instants , on- atteignoit à l'idée que nous pouvons nous former des châtiments éternels de l'enfer. Mais la peinture du paradis offroit des difficultés insurmontables. Le dogme ne permettant pas qu'on y place les plaisirs de la terre , comme ont fait les païens et les musulmans, de quels traits, de quelles couleurs composer une image de l'éternelle félicité qui doit consister, en un état de contemplation intellectuelle? Comment nous faire" concevoir, comment peindre un bonheur auquel les sens n'ont point

de part , un bonheur uniforme et immuable qui est cependant toujours également vif? L'idée de satiété et d'ennui s'attache invinciblement à toute continuité, fût - ce même celle du plaisir ; et la seule chose qui puisse constituer pour nous le bonheur, c'est une série de plaisirs variés, que le repos, la privation, le travail, et même la peine viennent interrompre ^>ar intervalles. Qu'a fait le Dante? il a rempli les trente-trois chants de son Paradis, de métaphysique, de théologie et de mysticité. Du reste , il a représenté les bienheureux comme autant de flammes ou de lumières qui passent l'éternité à former des groupes e,t à figurer divers dessins , tels que des croix , des couronnes , des roses, des aigles, des lettres et des mots. Tous ces feux , tantôt fixes , tantôt changeants , à la manière de nos feux d'artifice çt de nos illuminations , donnent, il faut l'avouer , une idée bien foible et bien insipide du bonheur des élus. C'est avec beaucoup de raison que les joies du paradis sont appelées ineffables : puisqu'il n'est pas accordé à l'esprit de les concevoir, il ne peut pas être permis à la parole de les décrire. Le Dante a donc formé une entreprise au-dessus des facultés humaines; aussi a-t-il porté la peine de sa témérité. Son Paradis est excessivement ennuyeux : c'est l'Apocalypse avec plus d'obscurité encore , et avec moins de variété , moins de contraste dans les moyens et dans les effets. En tout, c'est un bien malheureux sujet de poëme que celui dont la marche nécessaire est de commencer par l'intérêt élevé au plus haut degré que l'imagination puisse concevoir et supporter, et de se terminer par tout ce que la peinture

d'un bonheur incompréhensible doit avoir de languissant, de fastidieux et d'insipide pour l'esprit.

Combien le Tartare , les Champs-Elysées et l'Olympe des anciens scmt plus varies , plus animés , plus pittoresques que l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis créés par le Dante ! Un seul livre de YÉncïde, le sixième , contient plus de beautés véritables que les trente-quatre chants de V Enfer. L'imagination de Virgile enfante de brillantes chimères avouées par le goût ; celle du Dante ne produit trop souvent que des monstres semblables aux rêves hideux du cauchemar. Je sais tout ce qu'il faut accorder à la différence des temps et des systèmes religieux ; je sais qu'une croyance étroite et austère, et un siècle d'ignorance, rempli de sombres superstitions et de discordes atroces, ne pouvoient procurer \ un poète des inspirations aussi riantes, aussi heureuses , que l'aimable polythéisme et l'époque fortunée où l'univers respira sous la paisible domination d'A uguste. Mais cette considération même, toujours invoquée par le$ enthousiastes du Dante , sert à décider la question à leur désavantage. Le Dante ne pouvoit être qu'un génie barbare ; et il a été ce que les circonstances le forçoient d'être. Ne comparons donc pas des ouvrages qui ne doivent pas être comparés ; mais n'ayons pas non plus l'air de les égaler, de les placer au même degré dans notre estime , en prodiguant à l'un les formules d'admiration qui doivent être réservées à l'autre. Ne nous extasions pas devant le saint Christophe de Notre-Dame comme devant l'Apollon du Belvédère, et noyons pas à la vue d'une vieille église gothique les mêmes transports n. 7

qu'à l'aspect du Panthéon de Rome ou des Propylées d'Athènes.

La véritable gloire du Dante est d'avoir créé la langue et la poésie toscanes, d avoir imprimé à Tune et à l'autre un caractère d'énergie et de fierté que la mollesse et les mignardises du style de Pétrarque ont paru effacer pendant une longue suite de siècles, rpais qu'on a vu revivre avec un nouvel éclat sans le mâle pinceau d'Alfiéri. Voilà ce qui explique l'enthousiasme des Italiens pour le Dante, et ce qui en justifie même les excès. Quant aux autres nations, leur dette est entièrement acquittée envers ce génie sublime et barbare, lorsqu'elles ont admiré quelques épisodes fameux de Y Enfer 9 et un certain nombre de passages, tantôt marqués dune étonnante vigueur de pensée et d'expression , tantôt pénétrés d'une mélancolie ou d'une sensibilité profondes , plus étonnantes encore de la part d'un poète dont la muse est la vengeance, et le chef-d'œuvre un monument de haine.

L'auteur de la traduction du Purgatoire avoit précédemment publié celles du Paradis et de X Enfer : nous lui devons donc une traduction complète de la Divine Comédie. Il a rendu en cela un véritable service à tous ceux qui aiment et cultivent les lettres. C'est dans les comparaisons, dans les jugements, que l'esprit $'exerce , se fortifie et s'étend. Si le Dante traduit ne procure pas à des François ces jouissances vives, pures et continues qui ne peuvent résulter que de la lecture des chefs-d'œuvre où le goût a dirigé l'essor de l'imagination , il les mettra du moins à même d'apprécier les beautés et les défauts également ex-

traordinaires d'un poète adoré de sa nation , et fameux chez toutes les autres sans en être bien connu ; de distinguer ce qui lui mérite particulièrement la reccmnoissance de ses compatriotes , et ce qui lui donne des droits à l'admiration plus lhûitée, mais moins partiale, des juges étrangers; de démêler ce qu'il dut de pensées fortes et de nobles images à la nature même de son génie , et ce qu'il faut imputer de fictions bizarres et d'expressions grossières à la barbarie des temps où il vécut ; enfin , de juger en parfaite connoissance de cause, et, pour ainsi dire , sur pièces, ce grand procès de la gloire du Dante , où l'on voit l'Italie intolérante accuser, presque de sacrilège, et d'impiété le reste de l'Europe qui refûfce de rendre les honneurs divins à l'objet de son culte. La traduction est faite dans ce système d'exactitude et d*élégance combinées, qui doit plaire à la bonne foi des juges et assurer Péquité de leurs décisions. Plusieurs circonstances qui sont personnelles et propres au traducteur, ajoutent encore à la confiance que son travail inspire. Familiarisé avec la langue toscane par un long séjour en Italie, et particulièremeht & 'Florence, il a conçu pour le génie du Dante justement ce qu'il fàlloit d'admiration pour entreprendre, et surtout achever de traduire son pôëme : mais en même temps , fidèle au goutfrançois et aux premières habitudes de son esprit, il a su se défendre de ce ridicule engouement d'interprète et de éotttmentatëùr, qui le plus souvent irefct qu'un besoiri presque machinal d'attacher beaucoup de prix à ce qui a coûté beaucoup de peine. Le Dante n'est paa moins bien jugé dans ses préfaces, que rendu

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dans ses traductions ; les unes sont aussi sensées que les autres sont fidèles. Lès Italiens ne peuvent récuser un étranger qui , possédant leur langue aussi bien qu'eux-mêmes, partage leur reconnoissance pour l'homme de génie qui Ta fondée; et les François ne doivent pas se défier d'un compatriote qui n'a point abjuré les principes littéraires de son pays. Je le regarde donc comme une espèce d'arbitre choisi par les deux nations, et chargé d'opérer, s'il est possible, un rapprochement entre leurs opinions, sans doute extrêmes. Ses conclusions , touchant le mérite absolu et relatif du Dante , ne sont pas , et elles ne dévoient pas être aussi rigoureuses que les miennes. Je ne suis point médiateur, mais partie dans le procès; je ne suis point traducteur, mais lecteur de la Divine Comédie : d'ailleurs, je n'ai pas, autant que M. À***, le droit d'admirer le poète florentin; je sais moins à fond sa langue; et je n'ai pas fait une étude particulière des beautés de son style. Aussi, ne me suis-je expliqué, avec quelque assurance et quelque sévérité, que sur le sujet et l'ordonnance de l'ouvrage , parce qu'on peut très bien juger la composition d'un poème d'après une traduction ou une analyse, de même qu'on juge celle d'un tableau d'après un dessin ou uue gravure. Pour ce qui regarde les beautés d'exécution et de détail , je crois sentir aussi vivement qu'un autre ce qu'il m'est permis d'en saisir; et je m'en rapporte pour le reste à ceux qui sent initiés plus avant que moi dans les secrets de l'art et dans les finesses de l'idiome.

J'ai vanté l'élégance de la traduction : le style, en effet , en est pur, doux et harmonieux. On en pourra

juger par ce début du Purgatoire , qui est peut-être aussi le morceau le plus agréable de tout le poëme : « Porté maintenant sur une barque légère, mon génie « laisse derrière lui une mer orageuse, et se' dispose a a parcourir des ondes plus paisibles. Je chanterai « le second royaume où l'esprit humain se purifie, et « devient digne de s'élancer au ciel. Poésie lugubre, « prends un autre ton ! Aidez-moi , Muses sacrées , à « qui je me suis dévoué! Calliope, élève et ennoblis « mon style ! Accompagne ma voix de ces accents « mélodieux qui firent pressentir aux filles infortunées « de Piérus qu'elles n'avoient plus de pardon à es- « pérer. Au moment où j'étois sorti des enceintes tête nébreuses qui avoienttant con triste ma vue et mon « esprit , mes regards avoient été charmés par une « douce teinte de saphir oriental , qui se confondoit « avec un air pur et serein , jusqu'à la partie la plus « haute de l'atmosphère, etc. » Les notes qui accompagnent la traduction sont courtes, mais substantielles et instrdfctîves.

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