LE DANTE
JUGEMENT 81» LA DIVINE COMEDIE , ET PRINCIPALEMENT SUR L'ENFER. COMPARAISON DES DWFÉRENTES TRADUCTIONS DE CE DERNIER POÈME.
Le Dante est un génie extraordinaire, un génie à part, qu'il n'est pas permis de juger d'après les règles communes de la critique , et sur lequel il est difficile de prononcer en aucun sens, avec une parfaite modération. Ses défauts sont. monstrueux, et ses beautés sont sublimes. Il paroît que les uns doivent être imputés presqu'uniquement h. la barbarie de son siècle; Û est certain que les autres appartiennent à lui seul- Il n'a imité personne, et personne ne l'a pris pour modèle : d'où il suit qu'on ne peut le comparer avec qui que ce soi*. Les Italiens , si justement fiers de leur Arioste et de leur Tasse , n'ont garde de ies lui préférer : le chantre de Roland et celui de Godefroy excitent lçur admiration comme celle du reste de l'Europe; le peintre de l'Enfer est poilr eux l'objet d'un enthousiasme qu'ils s'indignent de ne pas voir parta-
ger par les autres nations, et qui ne fait que s'en accroître. Ils rappellent le plus grand poète qui ait jamais existé, et ne font point difficulté de le mettre au-dessus d'Homère lui-même , attendu qu'Homère, disent-ils , a chanté , dans une langue déjà formée , des faits historiques et fabuleux consacrés par des traditions antérieures , tandis que le Dante a créé tout à la fois son sujet et son idiome.
En effet , on ne peut nier que l'enfer, le purgatoire et le paradis , dont U a donné la description , et cette variété infinie dé tourments gradués dont il a fait le partage des damnés et de ceux qui expient leurs fautes avant d'arriver au séjour de la félicité éternelle , ne soient sortis tout entiers de sa vaste et féconde imagination : la religion chrétienne n'avoit fourni, sur les châtiments et les récompenses de l'autre vie, qu'un fort petit nombre de notions incertaines et, qui pis est, abstraites. Quant a la langue italienne, elle n'étoit , avant le Dante , qu'un amas confus et grossier de différens dialectes populaires engendrés de la corruption du latin, n'ayant encore ni lexique, ni grammaire, borné jusqu'alors à l'expression des be r soins delà vie, et tout au plus s'étendant à celle des sentiments vulgaires de galanterie et d'amour, par conséquent privé tout ensemble de pureté , de régularité, de richesse, d'élévation et de force. 'La langue poétique, surtout, n'existoit pas encore. Le Dante lui donna la naissance, et la doua principalement de noblesse et d'énergie. Plus tard, elle sembla recevoir des mains dé Pétrarque la douceur et la grâce, qui sont devenues ses qualités caractéristiques ; mais ,
en cela même, l'amant de Laure ne fît qu'achever l'ouvrage commencé par celui de Béatrix : le poète qui avoit peint de couleurs si fortes et si fières la terrible aventure du comte Ugolin , n'étoit-il pas le même qui avoit employé les teintes les plus suaves dans le touchant épisode de Françoise de Rimini?H est donc vrai de dire que le Dante a été d'un seul coup le créateur d'une nouvelle machine poétique, et le fondateur d'une poésie nouvelle , et qu'à ce double titre il mérite une des premières places , si ce n'est tout-à-fait la première , parmi les génies vraiment inventeurs.
Jusqu'ici nous pourrions tous être d'accord avec les Italiens ; mais la question est complexe et doit se diviser : il y a le poète , il y a le poème. Si "nous ne pouvons refuser à l'un notre admiration , sommes-nous également tenus de l'accorder à l'autre ? De ce que le poète est un génie supérieur, s'ensuit-U nécessairement que le poème soit un chef-d'œuvre? je ne le pense pas. Quand je me retrace l'époque, les circonstances où le Dante a vécu, j'excuse le choix au moins étrange de son sujet, la bizarrerie, basse ou dégoûtante de quelques unes de ses fictions , la profusion des symboles et des dissertations théologiques, le monstrueux accouplement de l'antique et du moderne , du sacré et du profane; enfin, la rudesse presque continuelle de son style bigarré de 'mots empruntés à toutes les langues mortes et vivantes, parfois même de mots forgés qui n'appartiennent à aucune. Ces défauts, je l'ai déjà dit, étoient ceux de son siècle ; ils tenoient à l'état des connoissances , des opinions et
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du langage : il n'était pas au pouvoir du Dante de s'en affranchir. Le génie qui invente n'est pas ie goût qui perfectionne , et ils ne naissent jamais qu'à une longue distance Pun de l'autre. Loin donc que ces imperfections accidentelles et inévitables ternissent à mes yeux la gloire personnelle du Dante, peu s'en faut qu'elles n'en augmentent ma profonde vénération pour l'homme supérieur qui, tout en payant un tribut nécessaire aux préjugés grossiers et au goût dépravé de son siècle, a su produire, en foule, des beautés qui. sont de tous les temps et de tous les lieux. • Mais, enfin, ces mêmes défauts que je pardonne au poète en considération de l'époque où il vivoit, que je consens, pour ainsi dire, à ne point porter en ligne de compte dans l'appréciation de son mérite individuel, puis-je faire qu'ils n'existent pas dans son poëme? et est-il un moyen pour moi d'échapper à l'ennui , au dégoût ou à l'impatience qu'ils doivent naturellement produire? Enfin, si je n'ai pas tort d'être affecté de cette manière, puis-je avoir tort de l'exprimer? Voilà cependant ce que les Italiens ne permettent pas , et qu'ils punissent même fort rigoureusement : Voltaire en a fait la dure expérience.
On le sait , aucune réputation en littérature ne lui imposôit, et ses impressions toutes seules formoient son opinion lorsque ses passions ne la dictaient pas. La légèreté de son style fut souvent prise pour légèreté de jugement; de là, les esprits prévenus se crurent en droit de soupçonner et d'attaquer la solidité de certaines critiques qu'ils eussent respectées davantage , si , au lieu d'être exprimées d\in ton leste et
quelque peu cavalier, elles l'eussent été en phrases pédantes et dogmatiques. Par exemple, son opinion sur le Dante étoit , au fond , très juste et très réfléchie peut-être; mais, comme la forme n'eir étoit ni grave ni circonspecte, les zélateurs du poète ont pu s'en formaliser tout à leur aise , et rendre des injures pour ce qu'il leur plaisoit de nommer des injustices. Dans un article du Dictionnaire philosophique. , la Divine Comédie est traitée par. lui de salmigondis. Le terme est peu respectueux, je Pavoue*, mais est-il bien injuste à l'égard d'un poëme que ses admirateurs mêmes (j'entends ceux qui sont raisonnables) considèrent comme un mélange de beautés et de défauts également extraordinaires ? Pu reste, Voltaire reconnoît que dans ce poëme bizarre (car il prend encore la liberté de le qualifier ainsi), « il y a dès vers si « heureux et si naïfs, qu'ils n'ont point vieilli dçpuis a quatre cents ans, et qïfils ne vieilliront jamais. » Ailleurs il exprime la même opinion , en insistant davantage sur ce qui est digne de louange. « Le Dante, « florentin, illustra la langue toscane par son poëme « bizarre, mais brillant de beautés naturelles, ott^ « vrage où l'auteur s'éleva daas des détails au-dessus « du mauvais goût de son siècle et de son sujet, et « rempli de morceaux aussi purement écrits que s'ils
« étoientdu temps de l'Arioste et du Tasse On
« trouvé dans ces deux poètes (le Dante et Pétrarque) « un grand nombre de traits semblables à ces beaux « ouvrages des anciens , qui ont à la fois la force de « l'antiquité et la fraîcheur du moderne. » Toute l'Italie , sans tenir aucun compte de la valeur de ces élo-
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ges, fut immodérément scandalisée des restrictions un peu sévères qui s'y mèloient. En tête d'une édition du Dante , je lis deux lettres d'un docteur Vincenzio Martinelli, qui, du vivant même de Voltaire, traita son jugement de critique inepte , ou plutôt de médisance insipide y dictée par une basse jalousie , et remplie d'inconséquences ,• de bévues, de faussetés, de niaiseries, de sottises, etc. Voltaire y a joint une imitation d'un passage de l'Enfer : suivant le même Martinelli, c'est une- traduction stupide, écrite en style de bouffon, de Polichinelle {stile pulchinellesco). On voit que les Italiens oublient leur courtoisie accoutumée, quand il s'agit de venger l'honneur de leur littérature. Les plus modérés , les plus polis , en cette conjoncture , furent ceux qui prétendirent que Voltaire n'avoit pas le droit déjuger un ouvrage qu'il ne comprenoit pas. Récuser est plus commode que réfuter -, d'ailleurs les Italiens ont bçau jeu pour assurer qu'un étranger n'entend pas le Dante , eux qui sont forces d'avouer qu'ils ne l'entendent pas toujours euxmêmes. Comment en serott-il autrement ? Le poëme est plein d*allusions dont quatre siècles ont effacé la trace, et de constructions forcées ou d'expressions étranges que le génie de la langue a dès long-temps rejetées; et de nombreux commentateurs, en s'effôrçant dëclaircir ces ombres, n'ont fait, dit-on, que les épaissir. Quoi qu'il en soit, .Voltaire, qui sa voit parfaitement l'italien , et même correspondent en cette langue avec une élégance facile, comprenoit le Dante, j'en suis certain, autant qu'il est permis de le comprendre. Comme tous les poètes d'un génie inégal ,
alternativement noble et bas, naturel et forcé, sublime et bizarre, le Dante, lorsqu'il est beau de pensée, d'image ou de sentiment, Test aussi d'expression , et par conséquent est d'une grande clarté pour quiconque est un peu familiarisé avec certaines figures de mots qui lui sont propres. J'en parle ici d'après mon expérience personnelle; les épisodes d'Ugolin, de Françoise de Rimini, de Guido Cavalcanti , et quelques autres morceaux justement célèbres, n'offrent presqu'aucune difficulté- Mais, où le Dante est bien obscur, on s'aperçoit, après avoir percé les ténèbres de son style, que le profit qui en résulte n'est pas ep proportion avec la fatigue qu'on a éprouvée; et, où il est inintelligible, il est bien présumable qu'il mérite peu d'être compris , et que ce ne sont pas de grandes beautés qu'on est forcé d'abandonner. De % tout ceci , j'oserai conclure que Voltaire a pu juger, et a réellement jugé le Dante en connoissance de cause; j'ajouterai que, s'il a repris les défauts de ce grand poète avec la liberté d'un homme de goût, qui n'a pas de ménagements à garder avec les préjugés d'un pays dont il n'est pas , en revanche il a rendu hommage à ses beautés avec une bonne foi bien au moins aussi glorieuse pour lui que les exagérations de la vanité nationale, et qu'enfin quelques expressions de blâme un peu vives, mêlées à des louanges bien senties , ne méritaient pas les grossières injures d'un docteur Martinelli et di tutti quanti. Ce docteur Martinelli auroit été assurément un de ces juges florentins, qui, six ans après la mort du Dante, firent brûler vif Cecco d'Asfcoli , pour avoir dit du mal
d'un poète qu'eux-mêmes avoient banni et dépouille de ses biens pendant sa vieJ
Bien des gens , sachant que le poëme du Dante n'a pas la forme dramatique, et pensant que l'Enfer, le Purgatoire et même le Paradis, n'ont rien de bien comique , pourront demander d'où vient ce titre de Divine Comédie : il est juste de le leur apprendre. Divine est une qualification donnée pai* les compatriotes du poète, qui ne sont point avares de cette épithète : ils ont le divin Pétrarque , le divin Arioste , lé divin Tasse, et même le divin Arétin. Comédie signifie que l'ouvrage n'est point écrit de ce style sublime qui appartient à la tragédie, mais de ce style moyen (stile mezzanlf) qui convient à la comédie. Il n'est pourtant pas vrai que le style du Dante soit moyen, cest-à-dire tienne le milieu entre la sublimité et la bassesse ; car, si le plus souvent il s'élève et plane fièrement à la plus grande hauteur que la pensée et l'expression puissent atteindre, il descend ou plutôt il tombe quelquefois au-dessous de la bassesse même , et bien rarement il s arrête dans la région moyenne. A quel genre de style appartiennent ces vers r tels qu'on en trouve un assez grand nombre dans le poëme? '
Ed ëgli mtea dil cul/atto trombetta
. E*l triste sacco
Che merdafà di quel che si trangugia.
Si cela est du style comique, c'est tout au plus de celui que débitent sur des tréteaux nos farceurs de la plus ignoble espèce. Il faut qu'à propos du dernier
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trait, je fasse quelque peu honte à la mémoire de Rivarol, d'une polissonnerie beaucoup plus répréhensible que la trop dégoûtante image du Dante : * Corn- «ment rendre, dit41 dans une note, // tristo sacco « che merdafà quel che si trangugia P II faut laisser « digérer cette phrase aux amateurs du mot à mot* » Le nouveau traducteur a mieux fait que de turlupiner salement sur la naïve saleté du texte; il s'est efforcé de le rendre avec une fidélité qui ne fît pas mai au cœur, et il y a réussi en s'exprimant de la sorte : « Ce ventricule où la nature prépare ses sécrétions. » Mais ce n'est pas encore ici lé lieu de comparer le nouveau traducteur avec ceux qui l'ont précédé ; il me reste plusieurs choses à dire sur l'étrange production du Dante.
Le Dante avoit trente-cinq ans lorsque le treizième siècle fît place au quatorzième. Dès long-temps on s'imaginoit, à la fin de chaque siècle, que la fin du monde alloit arriver aussi; et, à cette fatale époque, tous les esprits, frappés de terreur, ne çongeoient plus qu'au jugement dernier et aux châtiments ou aux récompenses de l'aqtre vie. Un poète qui eût partagé sur ce point lés alarmes populaires, n'auroit eu garde d'entreprendre un ouvrage sur quelque sujet que ce fût; mais le Dante, qui apparemment ne croyoit pas à une destruction si prochaine de notre globe et de ceux qui l'habitoient, voulut du moins tirer parti des préjugés de ses contemporains, en leur mettant sous les yeux une peinture énergique et animée de ces mêmes objets dont leurs' imaginations étoient continuellement obsédées. Qu'on se figure,
si Ton peut , le prodigieux effet que durent produire sur des âmes jour et nuit agitées par l'invincible effroi d'une éternité de supplices, ou parle timide espoir d'une félicité sans mesure et sans terme, des tableaux qui rendoient présens et sensibles l'Enfer et ses tourments inûnis , le Paradis et ses délices inépuisables* Tel fut le pouvoir du Dante sur les esprits crédules et grossiers de son siècle , que quelques uns le regardèrent, non pas comme un poète qui a voit imaginé et décrit, des objets fantastiques, mais comme un voyageur qui avoit vu et raconté des choses véritables. « Vois tu cet homme-là , disoit une femme à une « autre? c'est celui qui va en Enfer et en revient « quand il lui plaît , et rapporte sur la terre des nou- « velles de ceux qui sont là-bas. Ce que tu dis doit « être vrai, répliqua l'autre femme; ne vois-tu pas « comme il a la barbe Crépue et le teint brun? c'est « sans doute la chaleur et la fumée de là-bas qui en « sont cause. » Ces traits d'illusion populaire, relativement à la personne du Dante, peuvent donner une idée de l'impression terrible et profonde que son poème avoit faite généralement. Si les gens du peuple purent seuls croire qu'il avoit fait corporellement le voyage <Je l'Enfer, beaucoup d'entre les autres n'hésitèrent pas du moins à penser que des inspirations surnaturelles lui avoient révélé le secret de toutes les choses renfermées dans les affreux, cercles de HJinfer et dans les sphères éclatantes du Paradis;
Le Dante, en traitant un semblable sujet, n'eut pas seulement pour objet de remuer fortement les âmes de ses contemporains. , et de fonder le principal h. 6
intérêt de son poëme sur leurs préjugés et leurs passions; il voulut aussi satisfaire un sentiment dont il étoit rempli, celui de la vengeance. Né au milieu de ces factions sanglantes qui si long-temps divisèrent l'Italie et toutes ses cités, il avoit abandonné les Guelfes pour se réunir aux Gibelins. Tandis qu'il traitoit dans Rome des intérêts de Florence, sa patrie , les Guelfes triomphans prononcèrent son bannissement, rasèrent sa maison, confisquèrent le reste de ses biens, et enfin le condamnèrent au feu par contumace. Son arae , forte et sensible à la fois, en conçut un ressentiment implacable. Après avoir tenté vainement de soulever plusieurs puissances contre ceux qu'il appeloit les oppresseurs de sa patrie, il résolut de se fjûre justice lui-même, autant qu'il dépendent de lui, en plaçant dans l'Enfer et en livrant à des supplices raffinés les adversaires de son parti, et principalement les persécuteurs de sa personne. Raisonnablement , il ne pouvoit infliger cette sorte de châtiment qu'à ceux qui étoient morts; mais, comme il en vouloit au moins autant à ceux qui vivoient encore, il eut recours à une invention qui peut passer pour le sublime de la vengeance. Il feignit que trois Florentins pleins de vie, et que leurs concitoyens voyoient chaque jour au milieu d'eux, n'existoient réellement plus ; que ce qui sembloit être leur person/e vivante, n'était que leur corps animé par un démon , et que dès long-temps leur ame étoit descendue imx enfers , pour y subir la peine due à leurs crimes. Dès ce moment, le peuple ne les vit plus qu'avec horreur : on cessa de communiquer avec eux,
dans la persuasion que c'eût été communiquer avec le Diable; et il devinrent véritablement morts au monde, ainsi que le poète l'avoit imaginé. Je crois même que tou^ trois, réduits au désespoir, se délivrèrent d'une vie à laquelle on ne vouloit plus croire, et qui, par conséquent, étoit moins une vie qu'une mort anticipée. Il est à remarquer que cet exemple d'une vengeance vraiment infernale fut renouvelé par Mi- , cbel-ange, le Dante des beaux-arts, lorsqu'il mit au nombre des réprouvés , dans son terrible tableau du jugement dernier, un prélat dont il avoit à se plaindre. Du resle, le Dante se constituant lui-même juge des enfers que son génie avoit créés, infligea ses châtiments poétiques avec une équité digne de cette terrible fonction ; car, tout en conservant beaucoup de tendresse, de i respect et de reconnoissance pour son cher maître Brunetto Latini, il ne l'en plaça pas moins parmi les damnés, comme coupable d'un fort vilain péchç.
Il y auroit encore une foule d'observations curieuses à faire sur la Divine Comédie , mais elle seroient à peu près superflues pour ceux qui ont lu l'excellent article que M. Ginguené a consacré au Dante dans son Histoire littéraire d'Italie; je ne saurois trop engager les autres à le lire. J'arrive enfin au nouveau traducteur de V Enfer et du Paradis. Il existoit dans notre langue deux traductions complètes du Dante; l'une en vers , par un abbé Grangier, qui vivoit sous Henri IV; l'autre en prose, par le comte d'Estouteville ,' petit-(ils du grand Colbert. La première est un mot a mot barbare et souvent inintelligible; la se-
conde, une paraphrase sans fidélité çt sans force. On connoissoit aussi deux traductions en prose de V Enfer : Tune de Moutonnet de Clàirfons; l'autre de Rivarol. Celle-ci jouit d'une assez grande estime. Buffon l'appeloit une suite de créations. L'éloge est si singulier pour une tractation, qu'on seroit tenté d'y voir une épigramme. Quoi qu'il en soit, cette traduction de Rivarol est assez bien nommée, dans l'un et dans l'autre sens, une suite de créations, puisqu'en effet le translateur crée quelquefois des expressions de génie, et que plus souvent il substitue ses pensées , ses images et ses sentiments à ceux du poète. Moutonnet de Clàirfons, trop méprisé par Rivarol , qui n'a pourtant pas dédaigné d'avoir recours à lui de temps en temps, a su, en général, saisir le sens d'un auteur difficile , mais non reproduire le génie d'un poète sublime. 'Notre littérature* avoit donc besoin d'une traduction nouvelle qui ne fût pas emphatiquement inexacte comme celle de Rivarol , et qui fût plus énergiquement fidèle que celle de Moutonnet de Clàirfons. Nul n'éloil plus en état de la bien faire que l'écrivain de qui nous la tenons. Un long séjour en Italie, et particulièrement à Florence; la fréquentation assidue des littérateurs du pays , la connoissance des éditions et des commentaires les plus estimés;, tout cela , joint au talent d'écrire purement dans sa propre langue, l'a mis à même de surmonter les nombreuses difficultés du Dante, et de rendre ses défauts 'sans trop nous révolter, sesheautés sans trop les affoiblir« Monsieur A. ne me désavouera pas ; la traduction de Rivarol est
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xpltis continuement agréable à lire , parce que la rudesse et la bizarrerie de l'original y sont toujours sacrifiées aux convenances et aux scrupufes du goût françois au 'dix-huitième siècle; mais la sienne à l'inestimable avantage de figurer le poète florentin du treizième siècle avec une telle exactitude, que la parfaite intelligence du texte même ne le feroit pas mieux connoître , et ne donnèrent pas plus le droit de le juger. J'ajoute que cette traduction sera incessamment complétée par la publication du Purgatoire, et qu'ainsi nous sommes au moment d'avoir un Dante françois tout entier et d'une bonne main. J'avois noté beaucoup de passages , dans lesquels je voulois comparer la nouvelle traduction avec celle de Rivarol ; mais le détail en seroit long et fastidieux. Je me bornerai à une seule observation que je tirerai du célèbre épisode de Françoise de Rimini. Françoise ellemême raconte au poète comment elle et son amant s'aperçurent derfeur tendresse mutuelle : «Nous li- « sions un jour, pour nous distraire, l'Histoire des « Amours de Lancelot : nous étions seuls , sans au- « cune défiance ; plusieurs fois cette lecture nous « arracha des larmes , et nous fit changer de couleur. « Un seul moment décida de notre sort : quand nous « lûmes que cet .amant si tendre avoit imprimé un « baiser sur le doux sourire {il disiato riso) de soa * amante, Paul (ah! que jamais il ne soit séparé de « moi !) imprima , tout tremblant, un baiser sur mes « lèvres. Le livre et celui qui l'écrivit furent pour «nous un autre Gallehaut l . Ce jour-là, nous ne
1 Chevalier qui favorisa les amours de Ginèvre et de LaneoIoU
« lûmes pas davantage. » Telle' est la simple et touchante version de M. A. Veut-on savoir maintenant comment Rivarol , barbare à force de bel-esprit, s'est arrange pou* anéantir ce trait délicieux de Poriginal? Quel giorno pià non vi leggemmo avante. Le voici : « et nous laissâmes échapper ce livre, par qui nous « fut révélé lé mystère d'amour. » Cette phrase est un crime irrémissible ; et Ton ne peut rien dire de plus fort contre Rivarol, queyde la rapportefr.
ENCORE SUR la DIVINE COMEDIE. — JUGEMENT SUR LE PURGATOIRE
ET LE PARADIS. CAUSES DE l'iH/ERIORJTÉ DE CETTE DERNIERE PARTIE