DU LIBRE ARBITRE
EXAMEN DE CETTE QUESTION. JtGEME>T SUR U.\ OUVRAGE DU CHEVALIER
DE BOUFFLERS, oÙ ELLE EST AGITEE.
On peut être étonné d'abord que l'auteur (^ Aline et de tant d'autres bagatelles charmantes , ait imaginé de faire un assez gros livre sur le Libre Arbitre, la question la plus épineuse et la plus abstruse de toute la métaphysique. Une petite explication diminuera beaucoup cette surprise. M. de Boufflers devenu métaphysicien est une de ces métamorphoses que la révolution a produites. Obligé de fuir sa patrie, il I. 1
s'étoil réfugié dans une solitude sauvage où la société et les livres lui inanquoienl à la fois.
Que faire en un tel gîte, à moins que l'on n'y songe?
M. de Boufflers se mit donc à songer; cl ses méditations se portèrent sur le libre arbitre. Gémissant sous les plus dures lois de la nécessité , il entreprit de défendre la liberté, à peu près semblable à ce Stoïcien qui , au milieu des tortures de la goutte , s'écrioit : a O douleur! lu as beau faire, je ne conviendrai ja- « mais que tu sois un mal. » De quoi eût-on voulu qu'il s'occupât de préférence ? de vers , de chansons , comme autrefois ?
C'étoil bien de chansons qu'alors il s'agissoit !
Ovide a voit fait à Rome ses Amours et son Arl d'Aimé?-; mais à Tomes il composa ses Tristes; et , si cet ouvrage ne vaut pas les autres, personne n'a eu le barbare courage de le lui reprocher. M. de Boufflers a mieux choisi son sujet qu'Ovide. D'éternelles lamentations sur son sort n'eussent fait qu'aigrir et amollir son ame; d'innocentes abstractions, s'emparant de toute sa pensée, l'ont empêchée de s'attacher à des objets douloureux. Beaucoup de ses compagnons d'infortune, pour subvenir à des besoins physiques , ont exercé des professions manuelles dont jusque là ils n'avoient pas eu la moindie idée ; lui , pour remédier à des peines morales , il s'est occupé de métaphysique , science à laquelle il n'avoit pas encore beaucoup songé. Il y a une
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parité si exacte entre ces cîcnx choses , qu'on ne peut approuver l'une sans s'interdire de hlàiiier Taulre.
J'avouerai toutefois que M. de Roulflers auroit pu choisir pour sujet de ses disquisitions philosophiques une question moins creuse , moins vainc et moins inutile. Les théologiens et les philosophes l'ont agitée mille fois , sans faire autre chose que l'embrouiller. Toujours par quelque point elle contrarie la religion , la morale ou le raisonnemcnl. Il est triste de penser que ceux qui s'en tirent le mieux, sont ceux qui nient la liberté, et prétendent que nos déterminations, ou , comme ils disent, nos volitio)is les plus libres en apparence sont le résultat nécessaire de causes que nous n'apercevons pas. Ils ne nous laissent pas même la liberté d'indifférence, c'est-à-dire celle qui s'exerce sur des choses absolument indifférentes, et nous fait choisir, par exemple, de cracher à droite plutôt que de cracher à gauche, quand rien, d'un ni d'autre coté, ne nous y invite ou ne nous en empêche. Du moins, dans leur système, rien ne se combat, tout est conséquent. C'est à peu près à cette opinion que Voltaire vieux en étoit revenu dans sa prose, après avoir défendu poétiquement la liberté dans sa jeunesse. Il définit la liberté, le pouvoir qu'un individu a de faire ce que sa volonté exige d'une nécessité absolue. A moins d'être en démence, on n'est pas maître de ne pas aimer ce qui est agréable ou utile , de ne pas haïr ce qui est désagréable ou nuisible. Rechercher l'un et éviter Faulre, sont certainement des actes de volonté; mais ces actes ne sont pas libres, puisqu'ils sont déterminés par un attrait bu
une aversion que nous ne sommes pas libres d'éprouver ou de ne pas éprouver. Si nos actions sont nécessaires, nos opinions le sont bien plus encore. Agir contre son intérêt ou son penchant, sans qu'aucune cause plus forte nous y oblige, seroit seulement de la folie : mais penser contre son opinion est une chose absolument impossible ; et il n'est pas nécessaire de prouver qu'il ne dépend pas de nous d'avoir telle ou telle opinion. Le libre arbitre, dans son acception rigoureuse , seroit la faculté de vouloir ou de ne pas vouloir, sans motif de préférence ou de répugnance. Ce genre de volonté positive ou négative seroit un effet sans cause, et ne peut par conséquent point exister. Notre volonté est libre de la même manière qu'une balance : elle se décide à pencher du côté où est le poids le plus fort; el ce poids, ce n'est pas elle qui fa placé. Quand il n'y a rien dans les deux bassins, ou qu'il n'y a que des poids absolument égaux, la Ijalance est en équilibre. Cet état de la balance représente ce qu'on appelle liberté d'indif/hence. La balance restera constamment immobile, si celui qui la tient ne fait peser son doigt sur l'un des bassins pour déterminer sa dépression. Ainsi notre volonté demeurera toujours indécise , si nous-mêmes , par une espèce d'action aveugle et presque machinale, nous ne la forçons ])as à pencher vers un objet ou vers un autre. Ce n'est réellement point une déteiniination de la volonté, puisque tout choix entre deux choses suppose un motif de préférence, comme tout effet une cause, et que là il n'y en a point. Il résulte de tout ceci que , quand les choses intéressent notre bien-être
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OU nos penchants, notre volonlé n'est point libre, et que, dans celles qui ne les intéressent pas, elle est nulle. Tels sont à peu près les arguments des antagonistes de la liberté. Ses défenseurs, il en faut convenir, leur paroissent inférieurs du côté du raisonnement ; mais ils en appellent au sens intime , dont les révélations sont d'autant plus sûres , que la vérité n'en peut être démontrée. Du reste, ils allèguent de nombreuses considérations de morale et de bon ordre, considérations qui sont d'un très grand poids dans une question que le seul raisonnement ne peut résoudre dans un sens ni dans l'autre d'une manière tout-a-fait convaincante.
Personne, avant d'agiter cette question, ne l'a mieux jugée que M. de Boufflers ■ « La libei-té de « l'homme m'a toujours paru, dit-il, de toutes les « questions métaphysiques, celle qui attire le plus « fortement la curiosité humaine, et qui promet le « moins de la satisfaire. On auroit beau creuser, il « paroît qu'on ne trou ver oit rien ; on auroit beau « trouver, il paroît qu'on negagneroit rien. On feroit « donc mieux de n'y pas penser, etc. » On ne peut pas avoir plus de bonne foi; et, quand un auteur déclare aussi sincèrement qu'il va faire un ouvrage inutile, qui est-ce qui auroit le courage de lui dire : Pourquoi l'entreprencz-vous? Un partisan de la nécessité aui'oit la ressource de répondre : Je ne suis pas libre de ne pas le faire ; un défenseur du Libre Arbitre y seroit un peu plus embarrassé. Quoi qu'il en soit, M. de Boulflers, en commençant son livre, n'avoit point d'opinion ai i êtce , de parti pris sur l'objet qu'il'
ailoit iialler. « Le cours de mes rcilexions, dit-il, ne « dépendra pas de moi ; je marche dans mi j)ays in- « connu, vers un but invisible, et je prendrai con- « seil de tout ce qui s'offrira sur ma route. Je de- « manderai : L'homme est-il libre en effet? ou croit-il a seulement, l'être ? S'il est réellement libre , jus- « qu'où s'étend cette liberté? S'il ne l'est qu'en appa- « rence , quelles sont les causes, quelles sont les
« preuves de cette illusion? C'est sur cet océan
« sans fond, sans limites et sans astres, quil plaît « à ma pensée de se lancer. » Ma j)ensée , à moi, auroit pu souhaiter bon voyage à la sienne, et lui demander la permission de rester sur le bord, bien sûre qu'elle-même, après avoir été le jouet de mille courants contraires, reviendroit au rivage sans avoir pu loucher terre nulle part. Mais j'ai trouvé très bon de m'embarquer avec M. deBoufflers, et je déclare que cet aimable voyageur m'a fort amusé pendant tout le cours de notre navigation. Il en a écrit la relation; je n'en donnerai point ici l'abrégé, et cela par une raison que je vais expliquer sans métaphore. La marche des idées de M. de Boufllers est peu méthodique : ne tendant point, comme il en convient luimême, vers un but fixé d'avance, il donne dans de fréquentes digressions qui ont plus ou moins rapport à son sujet , et quelquefois le font perdre de vue. Ce sujet même, il ne l'aborde véritablement qu'assez tai'd ; et alors il ne le traite que d'une manière dubitative, écoutant les objections (jui lui sont faites de part et d'autre, réfutant les unes, accédant aux autres, ou déclarant de bonne foi qu'il ne peut ni
les rejeler ni les adiiieltre, el finissant pur proposer aux parties qu'il n'a pu mettre d'accord, une sorte d'accommodement plus moral que philosophique. Que chacun de nous, dit-il en d'autres termes, croie que sa volonté est lihre, et que celle des autres ne l'est pas : de cette manière, nous jugerons avec sévérité nos propres actions, et avec indulgence les actions des autres. M. de Boulïlers n'a donc point fait un trailé pour ou conîie une proposition de métaphysique : il semble n'avoir eu en vue que de prouver Timpossibililé de l'arfîrmer ou de la nier ; et le vrai titre de son livre serait : De ViniitilUé de traiter la question du Libre Arbitre. Rien ne ressemble plus que ce livre, à une conversation entie i^ens de beaucoup d'esprit et de politesse, où chacun s'écarteroit à son gré du sujet proposé, sans que les autres prissent sur eux de l'y ramener, établiroit son opinion sans trop montrer l'envie de la faire prévaloir, et combaltroit l'opinion contraire avec juste ce qu'il faut de force pour ne pas paroître y attacher trop peu d'importance; jusqu'à ce qu'enhn un des interlocuteurs pris pour juge leur dît : Messieurs, je ne sais que penser ià-dessus, et je vous conseille de faire de même. On sent qu'un ouvrage exécuté sur ce plan n'est guère susceptible d'analyse; el , d'ailleurs, en rendant compte de celte conversation, il pourroit me prendre envie d'y faire entrer mes idées , ou de juger celles des autres ; ce qu'il seroii trop ridicule de faire , à propos d'une discussion dont j'ai reconnu moi-même l'inutilité. Mais ce qui est encore plus difficile à anaisser
que le livre , c'est l'esprit , c'est la grâce avec laquelle il est écrit. On s'atlend bien que M. de Boufflers, quelque sujet qu'il traite, ne peut pas ne pas être aimable et ingénieux : les droits de son Libre Arbitre ne s'étendent pas jusque-là. Ne vous occupez point du plan, ne vous occupez point du sujet, et jamais vous n'aurez rencontré , dans un même espace, plus d'idées nobles et touchantes, d'aperçus fins et justes, de comparaisons neuves et agréables. M. de Bouftlers n'a point la diction nécessaire, abstraite et dialecticienne des véritables métaphysiciens : il se sert des mots qui peignent ; ses idées sont des images; ses raisonnements sont des tableaux. C'est un poète qui a fait cette prose-là.
Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.
J'aurois pourtant désiré que le style de M. de Boufflers fut un peu moins allégorisé , qu'il y eût un peu moins de figures. Sans doute ses comparaisons sont ordinairement aussi justes qu'ingénieuses: mais elles sont quelquefois si ingénieuses, qu'on tremble qu'elles ne soient pas justes ; et trop souvent on est obligé , pour s'en assurer, de les réduire au sens propre, qui ne brille pas autant, mais qui du moins n'éblouit pas. Je retrancherois aussi de son livre quelques expressions que n'avoueroit pas un goût sévère, quelques autres que la grammaire condamneroit, et enfin certains traits de gaieté qui me semblent déplacés dans une question sérieuse. On a reproché à M. de Boufflers beaucoup de contradictions : il y a de la mau-
vaise foi, ou du moins de la légèreté dans ce reproche. 11 est difficile qu'un homme qui n'ose rien affirmer dans une d^estion , ni prendre part entre les diverses opinions qu'il expose, tombe souvent dans des contradictions réelles ; mais qu'il en ait souvent l'air, je le conçois sans peine. Il est certain que, dans l'ouvrage de M. de Boufflers, on trouve dix définitions différentes de la liberté; mais elles ne sont pas toutes, il s'en faut, pour son propre compte. D'ailleurs , ne vous a-t-il pas avertis qu'il mar choit dans des régions inconnues, Tcrs un but invisible? Devez-vous vous étonner d'après cela que quelquefois il revienne sur ses pas et rebrousse chemin ?
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