‹ Mélanges philosophiques et littératuresChapitre 3 sur 38 · DU BONHEUR · texte numérisé non relu

DU BONHEUR

DES rCRlVAINS AMCIENS ET MODERISES QUI EN ONT TIUITt , ET PARTICUl-IbRE- MENT DE M. JOSEPH DROZ.

Lls anciens et les modernes ont souvent éciil sur le bonheur. Les anciens surtout, qui croyoienl beaucoup plus que nous à la puissance des idées morales et des préceptes philosophiques , ont prodigieusement disserté sui' les moyens d'être heureux. Ces moyens varioient selon la doctrine fondamentale des diverses écoles de philosophie: ainsi les Stoïciens faisoient consister le bonheur dans la pratique d'une vertu rigide et impassible; les Epicuriens , dans la jouissance de toutes les voluptés honnêtes tant de l'ame que du corps. Sénèque, disciple du Portique, essaie, dans son Traité de la Vie heureuse , de concilier les deux systèmes, ou plutôt de les modifier l'un par l'autre : il veut que l'exercice de la vertu soit le premier de tous les plaisirs; mais il ne défend point au sage de jouir des agréments de la vie et des biens de la fortune, pourvu qu'il n'en soit pas l'esclave : c'est que notre philosophe possédoit d'immenses richesses, et qu'il ne lui sembloit pas qu'elles fussent un obstacle au bonheur.

MOHALE. ÉDUCATION. 1 I

En général, ceux qui ont traité ce sujet nous ont donné, comme les cléments du bonheur, ce qui faîsoit ou pouvoit faire leur bonheur à eux-mêmes : ils ont raisonné d'après leur genre de vie, leur état dans la société, leurs principes, leur humeur, et enfin leur tempérament. Par exemple, chez nous, Fontenelle, JMaupertuis, madame du Chasielet et Helvétius, ont écrit sur le bonheur; et chaque ouvrage porte fidèlement l'empreinte du caractère et de la conduite connue de l'auteur. Fonlenelle, qui devoit en grande partie son bonheur à l'absence des passions vives et des sentiments exaUés, recommande d'éviter soigneusement tout ce qui pourroit troubler l'ame, la raison, le repos, le sommeil; encore un peu , il diroit , la digestion. Le bonheur, pour lui , ne se compose que de préservatifs : il en exclut les jouissances positives, parce qu'on ne se les procure pas sans peine, et qu'on ne les perd pas sans chagrin; il permet pourtant la société, la lecture, la chasse, etc. Maupertuis , rongé de bile et de fiel, semble ne parler du bonheur que pour en nier l'existence : selon lui , désirer, c'est sentir des privations; espérer, c'est se préparer des peines; jouir, c'est s'apprêter des regrels; travailler, c'est se fatiguer; ne rien faire, c'est s'ennuyer; vivre, en un mot, c'est souffrir. Cet apôtre du bonheur ne donneroit-il pas envie de s'aller pendre? Madame du Chastelet, trop juste, trop reconnoissanie pour médire des plaisirs , elle qui les avoit tous goûtés , demande qu'on n'épargne rien pour se procurer des sentiments et des sensations a(^)éablcs; elle veut des passions et

des goûts : elle recommande Tamour, la table et le jeu : l'excès même en toutes ces choses ne lui déplairoit pas; mais elle en conseille l'usage modéré, afin que l'on puisse recommencer plus tôt, plus souvent, et avec plus de plaisir. Enfin, Helvélius, financier que la soif de la célébrité avoit métamorphosé en écrivain, et jeté dans des erreurs pernicieuses qui calomnioient son propre caractère , et que sa conduite même réfutoit; Helvélius, comme tous les autres , place le bonheur où lui-même il l'avoit trouvé, c'est-à-dire dans (c goût des arts , dans la culture des lettres, et surtout dans la recherche et la propagation de ce qu'il appeloit la vérité.

M. Dioz auroit-il dérogé h cette règle uniforme, à cet usage constant de prescrire aux autres , comme moyens de bonheur, les choses par lesquelles on s'est rendu heureux soi-même? non, sans doute; et l'on voit bien que son livre est aussi sa propre histoire. Ces mots , Art d'elle heureux, qu'on lit sur le titre même, ne sont pas une expression vague et indéterminée, ce qu'on appelle une façon de parler. M. Droz pense fermement que devenir heureux est l'objet d'un art véritable qui peut être assimilé à tous les autres ; et cela vient de ce que , doué d'un esprit réfléchi et d'une volonté persévérante, il s'est fait un plan de bonheur, l'a suivi avec constance, et a fini par l'exécuter dans toutes ses parties. Qu'on me pardonne de me citer moi-même , c'est pour me condamner. Parlant de la première édition du livre , j'avois dit : « Notre bonheur dépend des événements et de « notre caractère. Nous ne pouvons rien sur les évé-

« neiiienls, et nous ne pouvons presque rien sur « notre caractère : il s'ensuit que nous pouvons fort « peu de chose pour notre bonheur. » Bien des gens seront peut-èlre de mon opinion d'alors plus que je n'en suis moi-même aujourd'hui. Je reconnois que ma pensée étoit exprimée en termes trop absolus; que , dans tous les cas , ce seroit une vérité triste et décourageante, par conséquent bonne à taii*e. M. Droz m'a fait l'honneur de me réfuler : son exemple qu'il ne cite pas et plusieurs autres qu'il cite, y ont réussi mieux encore que ses raisonnements. Son ouvrage, d'ailleurs, entièrenient refondu d'après de nouvelles méditations , n'a plus tout-à-fait le ton dogmatique et positif qui pouvoit être la cause et l'excuse de ma censure : ainsi, quelques pas faits \m\ vers l'autre ont réduit à presque rien la distance assez grande qui sembloit séparer nos opinions. Je ne puis que m'applaudir du rapprochement.

Suivant JM . Droz , les biens essentiels sont la tranquillité d'ame, l'indépendance, la santé, l'aisance et l'affection de quelques uns de nos semblables. L'ame tranquille est celle que n'agitent ni les remords ni l'ambition : or, il dépend de nous de ne point commettre des actions coupables , et de ne pas rechercher un pouvoir et des honneurs dont la f)0ssession , toujours incertaine et troublée , ne dédommage jamais de ce qu'il en a coûté pour se la procurer. Le repos de lame peut èlre détruit par le malheur; mais on rend l'impression du malheur moins vive, moins tci'rible, en se familiarisant d'avance avec son image; on éprouve quelquefois une

sorte de volupté en mesurant ses forces avec les siennes; enfin, la résignation a ses charmes, et le temps vient à bout des plus profondes douleurs. L'indépendance absolue n'existe pas; mais il en est une qui résulte nécessairement de l'élévation de l'ame, combinée avec la modération des désirs : quiconque est assez sage pour se contenter du nécessaire, et assez fier pour ne pas vouloir acheter le superflu par de basses soumissions, ne dépend que de luimême; et, s'il engage une portion de son temps, il n'aliène pas du moins son opinion et sa volonté. La santé est encore ordinairement un produit de la modération ; les émotions douces l'entretiennent , celles qui sont violentes raltèrent. L'imagination paroît avoir sur elle une puissante influence : c'est donc un remède moral dont nous pouvons opposer utilement les effets aux désordres physiques. L'aisance est relative : elle s'étend ou se restreint au i^ré des désirs : la plus limitée est la meilleure. Il faut travailler pour l'acquérir; mais, une fois qu'on la possède, l'augmentei", c'est la détruire : elle tend alors à devenir de l'opulence; et l'on se tourmente encore, quand on ne devi-oit plus que jouir. Reste l'affection de nos semblables: ne nous asservissons poinl aux caprices lyranniques de l'opinion; en possession de noire propre estime, joignons-y celle de quelques hommes de bien, et tachons d'obtenir leur affection en échange de la nôtî-e : du reste , ayons de l'indulgence pour tous les autres hommes, et faisons-leur du bien autant qu'il dépendra de nous.

On vient de lire une analvse sèche , mais assez fi-

dèle du syslème de M. Droz. Dans ce syslème, rien d'exagéré, de chimérique, d'impraticable; c'est partout la raison qui parle le langage du sentiment, partout un bon esprit qui reçoit et dirige les inspirations d'une belle ame. L'auteur ne se dissimule pas que les livres et les discours ont une faible influence, et qu'une phrase ne change pas une habitude; il s'attend à l'indifférence, même au dédain de ces hommes, qui, cachant la corruption sous la futilité, sont toujours prêts à jeter du ridicule sur la morale, et, en effet, ont bien leurs raisons pour essayer de la décréditer. M. Droz n'a point écrit poui- ces hommes-là : c'est aux seules gens de bien qu'il s'adresse ; c'est d'eux seuls qu'il peut être entendu. Arrivé au bonheur par une route qu'il a su se frayer à lui-même, il la leur montre, les invile à la suivre, et s'offre h leur seivir de guide. Nous nous plaignons sans cesse : lorsqu'on nous indique des moyens faciles et éprouvés pour améliorer noire condition , ou en tirer un parti plus avantageux, quel motif pourrait nous empêcher d'en faire usage? Chérissons-nous nos maux? ou craignons-nous de renoncer au droit de nous en plaindre ? Sous le point de vue littéraire , V Essai sur l'Art eTêlre heureux est une pi'oduction singulièrement recommandable. Epris des charmes de la philosophie antique, et principalement du platonisme, l'auteur semble avoir emprunté quelque chose de sa douce gravité et de sa simplicité majeslueusc, pour le mêler à ce que la science morale chez los modernes a- de plus précis dans ses observations , de mieux lié dans ses principes, et de plus ari'èté dans ses résullats. Son

ton n'est ni sentencieux, ni déclamateur, ni sophistique : animé par un usage modéré de l'apostrophe et de l'argumentation, mais surtout rempli d'une chaleur douce et insinuante qui part de l'ame et s'y communique aisément, il écarte la langueur, la sécheresse et la froideur, qui trop souvent s'emparent des ouvrages où la moitié est traitée sous la forme didactique. Des citations neuves et d'une heureuse application , des traits d'où la fmesse n'exclut point la solidité, quelquefois aussi, mais plus rarement, des traits de satire générale, qui tantôt effleurent l'épiderme , tantôt sont enfoncés dans le vif, répandent une variété piquante sur un sujet dont la monotonie était recueil le plus à craindre. Enfin , le style est constamment pur et élégant, mais de cette élégance qui rejette tous les faux agréments , de cette pureté qui ne dégénère point en une correction minutieuse et froide. Le tissu de ce style, étant d'une égalité parfaite , rend les citations assez difficiles; et je sens que, d'un autre côté, mes éloges les ont rendues presque nécessaires. La difficulté l'emporte , je n'en ferai pas. J'ai rendu un compte shicère de l'impression totale que l'ouvrage avait produite sur moi; je suis certain qu'elle sera partagée par tous ceux qui , sur la foi du plaisir que j'ai éprouvé , et de celui que je leur promets à eux-mêmes, ne craindront pas d'affronter l'une des choses qu'on redoute le plus aujourd'hui; je veux dire la lecture d'un livre de morale.

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