‹ Mélanges philosophiques et littératuresChapitre 27 sur 38 · LE SOURD-MUET ET L'HOMME ENTENDANT ET PARLANT · texte numérisé non relu

LE SOURD-MUET ET L'HOMME ENTENDANT ET PARLANT

DrFFICCLTE DE FAIRE EMREP. DANS L ESPRITDU PREMIER LES IDEES METAPHYSIQUES. MOYENS EMPLOYÉS PAR l'aBBÉ SICARD POUR RESOUDRE CE PROBLÈME.

La nature , en donnant à rhomme la parole qu'elle a refusée à tous les autres animaux , a fait de lui Tclre sociable par excellence. Comme notre éducation tout entière se fonde sur Fimitation , nous ne pouvons répéter les sons avec la voix, qu'après les avoir saisis par l'organe de l'ouïe. Celui qui en naissant est privé de la faculté d'entendre, l'est nécessairement de la faculté de parler-, et on Vai\)^e\\e soiud-muet, pour le distinguer de ceux en qui la surdité ou le mutisme ne sont que des accidents, et se trouvent séparés. L'infortuné n'est pas seulement relranché en quelque sorte de la société de ses semblables, faute de pouvoir échanger avec eux des idées : ces idées mêmes, il ne les a pas ; il est réduit à n'éprouver que des sensations, et condamné à ignoser tous les rapports moraux de l'homme avec Dieu, avec lui-même et avec le reste de la création. L'ouïe est la seule porte par laquelle la con-

noissance du monde inlellecluel puisse entrer dans l'esprit, et cette porte est lerinée chez lui. Ce seroil une grande inadvertance de dire qu'il a, pour y suppléer, la ressource des yeux, et qu'il sufQt de la lecture pour lui procurer la science des vérités morales et métaphysiques déposées dans les livres. L'écriture n'est que la parole figurée : il faut avoir l'usage et l'intelligence de celle-ci pour comprendre l'autre : l'œil ne peut attacher un sens aux signes qui représentent les sons , qu'autant que l'oreille est familiarisée avec ces sons dont les mots se forment, et l'esprit avec les idées que ces mots expriment. Noire langue écrite est, pour un sourd-muet, ce qu'elle seroit pour un sauvage qui n'auroit pas la moindre notion de notre langue parlée , ni du procédé par lequel nous la fixons sur le papier. Un sourd-muet, je le répète , est borné aux sensations purement physiques que lui transmettent les sens de la vue, de l'odorat, du goût et du toucher ; ces idées abstraites , intellectuelles , que l'instrument des langues, et la continuelle communication des esprits par la parole, ont, pour ainsi dire, tirées de notre intérieur moral, où elles seroient restées enfouies sans tous ces moyens, lui sont nécessairement étrangères; enfin, sa raison, sans exercice , sans culture, sans développement, demeure renfermée dans son germe, et ne s'élève pas beaucoup au-dessus de l'instinct des autres animaux.

Cependant, la nature lui a laissé, avec plus d'étendue qu'à ces mêmes animaux , la faculté de suppléer la parole par des signes : la main est un instrument merveilleusement propre à les former, et, dans l'hy-

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pothèse d'un pur état de nature, c'est par des signes que les hommes ont commencé à communiquer entre eux. Les sons qui en ont bientôt pris la place, ont d'abord été eux-mêmes des signes dans la véritable acception du mot, puisqu'ils imitoient le bruit causé j)ar les êtres matériels, comme les gestes en avoient imité la forme ouïe mouvement, puisqu'enunmot, les uns étoient des onomatopées, comme les autres avoient été des représentations. J'ajouterai que l'écriture suivit le même système, et qu'elle ne fut long-temps qu'une peinture des objets. Je reviens au langage des signes , le seul qui soit à la disposition du sourd-muet. Ce langage a nécessairement les mêmes limites que l'intelligence de celui qui le parle; il ne peut désigner que les objets visibles ou palpables. A force d'iialiitude, il pourra devenir clair, animé, précis; il pourra suffire à exprimer les besoins du corps, les appétits ou les répugnances, les plaisirs ou les souffrances physiques; mais il ne parviendra jamais à rendre les affections morales de l'ame et encore moins les opérations métaphysiques de l'esprit. Son dictionnaire sera composé d'un très petit nombre d'aiticles , et sa grammaire sera nulle; il ne renfermera en lui aucun des moyens nécessaires pour marquer le rapport et la dépendance des choses entre elles , pour rendre ces idées abstraites de modes et de temps dont se compose l'admirable artifice de la conjugaison. Telles sont les bornes, telle est la stérilité du langage des signes , quand il est parlé seulement par le sourdmuet, qui ne peut, apiès tout, lui faire exprimer les choses dont lui-même il ne peut avoir le sentiment

intérieur. Pour que ce langage s'étendît et se fécondât, pour qu'il devînt, à l'usage des malheureux privés de la parole , un mode d'acquisition et de transmission de toutes les connoissances morales, dont la seule paiole nous a enrichis , il lalloit qu'un homme, également doué de zèle et de lumières, s'emparât de Fidiome muet , l'apprît de ceux mêmes qui le parlent, en dirigeât l'usage et les applications, iît sortir de l'occasion et du hesoin les moyens de l'enrichir ; au lieu d'en créer lui-même les expressions nouvelles , les reçût toutes de ses élèves devenus ses maîtres; passât successivement avec eux de ce qui est plus connu à ce qui l'est moins ; s'élevât insensiblement et par les degrés de l'analogie, des perceptions matérielles aux conceptions métaphysiques; enfin, rendît à la société des infortunés que la nature en avoit exclus, et leur fît franchir le mur de séparation que la seule privation de l'ouïe semhloit avoir élevé pour toujours entre eux et le monde intellectuel, en leur enseignant le rapport des mots de notre langue avec les signes inventés par eux pour représenter les olijets de toute nature , et en les mettant à même, par là, de remplacer l'audition par la lecture pour nous entendre , et la parole par l'écriture pour nous parler. Cet homme a existé au milieu de nous : c'étoit l'abbé Sicard.

Avant lui, le respectable abbé de l'Epée avoit entrepris cette tâche immense; mais il ne l'avoit remplie que très imparfaitement. Il avoit bien imaginé le véritable procédé de cette science nouvelle , en traduisant d'abord les choses par les signes, et ensuite les signes

par les mois ; mais il ne Tavoit appliqué qu'aux objels physiques , et il avoit adopté la méthode inverse pour les objets intellectuels; c'est-à-dire, que désespérant de les l'aire concevoir à ses élèves par des signes, il leur avoit d'abord fait connoître matériellement les mots qui les expriment , et les leur avoit ensuite traduits et fait traduire par des gestes convenus. Les résultats de cette opération furent brillants et parurent tenir du prodige. L'abbé de l'Epée, un volume de Bossuet à la main, figuroit des mots par autant de gestes dont il facilitoit l'interprétation en commençant par désigna* avec ses doigts la lettre initiale de chaque mot; et ses élèves, sous cette espèce de dictée, écrivoient sans fautes des pages entières remplies des idées les plus abstraites. Malheureusement ces idées n'exisloientpas pour eux; ils ne faisoient autre chose que traduire des gestes , qui ne disoient rien à leur esprit , par des mots qui n'en disoient pas davantage : c'étoit un pur mécanisme. L'abbé Sicard, succédant à l'abbé de l'Epée, essaya d'étendre aux choses métaphysiques le même procédé qui avoit réussi pour les choses matérielles : les signes étant la seule langue que les sourds-muets pussent apprendre d'abord, il sentit qu'il falloit leur donner avec des signes l'idée des choses intellectuelles, ou renoncer tout-à-fait à la leur transmettre; les obstacles enflammèrent son zèle et s'aplanirent devant ses efforts persévérants , qui furent enlin couronnés par un succès complet.

L'abbé Sicard comprit que, pour parvenir à son but, il falloit qu'il recommençât avec ses élèves, non seulement sa propre éducation, mais encore toute

celle du genre humain. Remontant par la pensée jusqu'à l'origine des sociétés, il étudia l'ordre dans lequel les objets avoient dû s'offrir à l'esprit de l'homme et s'y fixer par des signes convenus, depuis la plante ou la pierre qui frappe grossièrement les sens, jusquà l'ame qui leur échappe et ne se comprend pas ellemême. Les deux mondes, le physique et le moral, sont séparés par un profond abîme : l'homme qui n'a point les ailes d'une pure intelligence , n'a pu le franchir qu'à l'aide d'instruments matériels et mécaniques. Ces instruments sont les mots qui , dans l'ordre métaphysique , sont des images sensibles de choses qui ne tombent point sous les sens . Les mots de cette espèce sont, comme tous les autres, doublement matériels, puisque d'une part ce sont des organes corporels qui les prononcent , les tracent ou les lisent , et que de l'autre ils désignent tous originellement des objets ou des mouvements physiques. Ame et esprit signifioient souffle l'un et l'autre ; pensée vient d'un verbe latin qui exprime l'action i^ç. peser; conception, d'un autre qui exprime celle ài^ prendre avec la inain; entendement, d'un troisième qui représente l'action de tendre ou de marcher vers un but; et ainsi de suite de tous les autres mots, tant verbes que substantifs ou adjectifs, qui désignent des facultés, des opérations ou des qualités intellectuelles. L'abbé Sicard a employé, pour former la partie métaphysique de la langue des signes, le même procédé et les mêmes éléments qui ont servi originairement à former celle de la langue des paroles. 11 ne pouvoil pas faire autrement, sans doute; mais, dans ces matières d'idéologie et de grammaire gêné-

raie, c'est encore faire preuve d'un esprit sain et vraiment philosophique, que de prendre, je dirois presque de choisir, l'unique moyen qui existe.

La langue des signes , portée à ce point de perfectionnement, suffisoil aux sourds-muets pour échanger entre eux les idées de tout genre, physiques , morales et purement intellectuelles; mais ce n'étoit point assez pour qu'ils pussent communiquer avec les autres hommes ; on en avoit fait des êtres pensants, en leur donnant un idiome particulier aussi étendu que les besoins de leur esprit; il restoit à en faire des êtres sociables, en leur enseignant l'idiome usité par Tuniversalilé de leurs concitoyens. L'obstacle étoit facile à lever : il ne s'agissoil que de mettre successivement sous leurs yeux le mot de l'idée dont ils venoient de former le signe ; et ces deux expressions différentes s'unissoient dans leur esprit , l'une comme texte , l'autre comme version. Cette langue des muets a sur la nôtre un avantage qui semble racheter son infériorité en plusieurs points; elle est vraiment universelle , et les sourds-muets des pays les plus éloignés ne peuvent manquer de s'entendre mutuellement , puisque les idées simples sont partout les mêmes , et qu'il n'existe absolument qu'un seul moyen de les leur transmettre.

Il étoit juste que cette nouvelle langue eût son dictionnaire comme toutes les autres; il n'est pas nécessaire pour les naturels du pays , pour les sourdsmuets qui ont appris leur langue, comme nous la nôtre , par l'imitation et l'exercice; mais il l'est pour les étrangers, c'est-à-dire pour les hommes doués de la parole, qui voudroient pouvoir conununiquer avec eux ; il

l'est également pour tous ceux qui font une étude particulière des opérations de Tentendement , de l'analyse des idées, et de celle des signes du langage. Ce dictionnaire , qui manquoit , a été composé par l'abbé Sicard, sous le titre de Théorie des Signes.

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