RAPPORT FAIT A CE SUJET PAR M. LE COMTE DARU
UiN anonyme a proposé, en 1813, un prix pour le meilleur mémoire sur cette question, dont je réduis l'énoncé à sa plus simple expression : « La poésie Françoise est-elle susceptible du même système de versification que celle des Grecs et des Latins » ? La seconde classe de l'Institut a élé prise pour juge du concours. Treize mémoires ont été envoyés, dont plusieurs sdat des ouvrages considérables. Une commission, chargée de les examiner, a confié à 31. le comte Daru le soin d'en faire un rapport analytique, pour être présenté à la classe et faciliter son jugement. Ce rapport, qui est lui-même un ouvrage important, a élé imprimé : un exemplaire m'en est parvenu ; et je crois pouvoir en entretenir ceux à qui ce grand mouvement des affaires politiques laisse encore la faculté de prendre quelque intérêt à des objets littéraires. I. 17
Je commence par exprimer ma surprise relativement à la question proposée. On peut, en la discutant, dire d'excellentes choses, faire preuve de beaucoup de savoir et de sagacité, comme il est arrivé à plusieurs des concurrents et au rapporteur lui-même. Il peut, d'un autre côté, se rencontrer encore quelques esprits chimériques qui croient à la possibilité d'introduire dans notre poésie le système métrique des Grecs et des Latins, puisque ce concours offre un ou deux écrivains qui semblent avoir adopté cette opinion (je dis semblent^ parce que, tout en essayant de prouver que notre langue possède les éléments nécessaires pour l'étabhssement de ce système , ils n'ont pas osé conclure que nous dussions renoncer au nôtre). Mais, pour la presque totalité de ceux qui ont le droit d'avoir un avis en cette matière, la question est tellement résolue par le raisonnement et par les faits i qu'il paroit plus qu'étrange de vouloir l'agiter encore ex-professo , et d'en faire l'objet d'une controverse publique.
Le système métrique des anciens avoit poui- base une prosodie fixe ; l'usage , si ce n'est la nature même des éléments dos mots , avoit déterminé la quantité de toutes leurs syllabes, les avoit partagées en longues et en brèves ; la poésie , combinant ces longues et ces brèves d'après des règles particulières, en avoit constaté et, pour ainsi dire, consacré la valeur; et l'observation de cette prosodie étoit devenue une loi de rigueur pour la prononciation dans tous les usages de la parole, depuis les exercices du théâtre ou de la tribune jusqu'aux entretiens les plus populaires. Si
notre langue n'offre pas les mêmes conditions, si elle ne renferme pas les mêmes principes conslitutifs ou convenus , il est évident qu'on ne peut en obtenir les mêmes résultats, les mêmes combinaisons.
Nous avons une prosodie sans doute , c'est-à-dire que toutes nos syllabes ne sont pas d'une égale durée, que quelques unes, vu le nombre ou la nature de leurs éléments , se prononcent nécessairement avec une vitesse ou une lenteur marquée ; mais la plupart, on ne sauroit en disconvenir, ont une valeur relative presque inappréciable, ne sont proprement ni longues ni brèves, et tiennent leur quantité du caprice ou de l'habitude particulière de celui qui les prononce. Nous avons, aux portes de la capitale, deux provinces dont Tune fait régulièrement brèves les mêmes syllabes que l'autre fait longues, et vice versa. La capitale elle-même n'offre pas une parfaite uniformité dans sa prononciation, dont le caractère propre est toutefois d'anéantir autant qu'il est possible les différences de quantité et d'accent, de donner à peu près à toutes les syllabes la même durée et le même ton. D'où vient ce vague, celte incertitude de notre prosodie ? Probablement de ce que notre langue , formée originairement de plusieurs autres , et parlée à la fois par plusieurs peuples dont l'organisation et les habitudes difféioient, n'a pu recevoir d'abord, ni de ses éléments ni do l'usage, les règles d'une prononciation fixe et uniforme. Les premiers poètes, ne trouvant point la valeur des syllabes établie et délerminée, ont pris le parti de les compter au lieu de les mesiu'er, et la poésie, qui, chez les
anciens, offroit le type de la prosodie, en conservoit le dépôt, en rappeloit sans cesse les règles à l'oreille, n'a pu constaler et maintenir parmi nous les lois d'une prononcialion qui n'avoit jamais été régulièrement instituée. Il est donc impossible d'introduire dans noire versification le système métrique, puisque le fondement de ce système n'existe pas dans notre langue; mais on peut aller plus loin, et assurer que, quand même il y existeroit, nous serions hors d'état d'en faire usage.
La liberté indéfinie de l'inversion donnoit aux anciens la l'acuité de rapprocher, de disposer les mots de manière à composer facilement toutes les espèces de mètres admises dans leur versification. Notre construction analytique , qui ne permet que fort rarement à la poésie elle-même de se soustraire à ses lois rigoureuses, interdisant les transpositions de mots, s'oppose invinciblement à ces diverses combinaisons de longues et de brèves, dont se forment les pieds des différentes sortes de vers grecs ou latins. Ce n'est pas tout : on affranchiroit inutilement notre poésie des entraves de la construction fi'ançoise; elle ne pourroit encore adopter le mode de versification métrique pour le vers héioïque, le plus usité, le plus important de tous; et c'est dans l'accentuation paiticulière de la plupart de nos mots que l'obstacle se rencontre. Chez les anciens, faccent et la tenue de la voix affectent en général la syllabe radicale du mot qui est ordinairement la première, et les dernières syllabes sont souvent brèves. Chez nous il en est autrement ; les syllabes brèves sont habituellement les premières ,
el c'est la dernière que frappe l'accent. Il en résulte que nous avons très peu de dactyles, et au contraire beaucoup d'anapestes. Or si, renonçant à l'alexandrin, nos poètes vouloient y substituer l'hexamètre, ils ne trouveroient pas sans beaucoup de peine le nombre de dactyles nécessaire pour former, suivant la règle, le cinquième pied de ce vers.
Le programme demande : « Pourquoi ne peut-on « pas faire des vers françois sans l'ime ? » Cette question est à peu près résolue par la première : nos vers doivent être rimes , parce qu'ils ne peuvent être métriques. Il a fallu remplacer une coîubinaison , une symétrie par une autre. De même qu'on a substitué aux douze temps et aux césures du vers hexamèlre les douze pieds et le repos à riiémisticlie du vers alexandrin, on a cherché dans la consonnance l'équivalent des deux mètres obligés qui terminent le grand vers grec et latin. Dans l'un et dans l'autre système , les vers ont des désinences semblables, donl relfet est de marquer la fin de la cadence : ici ces désinences sont des simiUtudes de quantité; là, elles sont des similitudes de son. De l'un et de l'aulrc côlé, c'est une espèce de rirne : on a beaucoup reproché à la notice sa monotonie ; cependant elle varie de distique en distique, tandis que celle des anciens est exactement la même dans tous les vers de la plus longue épopée.
Toutes les nations modernes ont senti , comme nous et par les mêmes raisons , la nécessité de la rime ; mais quelques unes s'en sont affranchies depuis , et le fondateur du prix semble croire que nous pourrions en secouer le joug à leur exemple. Les Allemands ont
fait des vers métriques, parce que apparemment leur langue, qui est primitive , a une prosodie assez déterminée pour leur permettre l'adoption de ce système : je ne sais pas, du reste, jusqu'à quel point cette entreprise leur a réussi. Quant aux Anglois et aux Italiens, dont les langues sont dérivées, s'ils n'ont pas une prosodie aussi fixe que celle des Grecs et des Latins , ils ont du moins un accent tonique bien marqué, dont la place , variant suivant les mots , est invariable dans chacun d'eux. C'est h la faveur de cet accent régulièrement distribué dans les vers, et de plusieurs césures symétriques, qu'ils ont imaginé de suppléer les consonnances. Il faut croire qu'ils s'accommodent de ces vers sans rime , puisqu'ils en font presque autant que de rimes ; mais chez nous l'essai des vers blancs a complètement échoué : on n'y a vu que des lignes de prose nées de l'impuissance de rimer, et moins faites pour flatter l'oreille que pour l'importuner par une égalité numérique de syllabes , dont la monotonie n'est rachetée ni par l'agrément de la consonnance, ni par le mérite de la difficulté vaincue.
La tentative des vers métriques a été moins heureuse encore parmi nous , s'il est possible , que celle des vers blancs , parce qu'elle contrarioit beaucoup plus le génie de notre langue et les habitudes de notre oreille. Jodelle et ses contemporains étoient peut-être excusables de chercher dans l'antiquité le principe et le modèle d'une harmonie que n'offroit point alors notre poésie encore rude et grossière ; mais que penser de M. Turgot et de quelques autres , qui , dans le
dernier siècle, n'ont pas craint de nous proposer un système de versification différent de celui qu'avoient consacré les admirables poèmes de Racine et de Boileau? C'éloit pousser bien loin fesprit d'innovation et la manie du perfeclionnement. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, la versification est un art de convention et un plaisir d'habitude; en ce genre, le meilleur, le seul système pour chaque nation, est celui qu'elle a imaginé et mis en pratique.
Les treize mémoires envoyés au concours diffèrent assez entre eux pour la forme, l'étendue et le fond des choses. Dans les uns, la matière est traitée fort superficiellement; dans les autres, elle est très approfondie. Les premiers éléments de la question ont donné lieu h des définitions diverses ; le mot rlnjUtme parliculièrement a été interprété de plusieurs façons , qui toutes sont peu claires , et dont aucune peut-être n'est parfaitement exacte. Tel concurrent a prodigué l'érudition et même l'esprit , dont le travail n'offre aucun résultat bien décidé; tel autre a fort nettement et fort sagement conclu , qui , par insuffisance et par paresse, n'a pas établi avec assez de solidité les fondements de son opinion. M. le comte Daru me semble avoir apprécié avec beaucoup de justesse les différents genres et les différents degrés de mérite ou d'imperfection qui caractérisoient les productions soumises à son examen* Ses analyses sont rapides et claires, ses réflexions fines et judicieuses , son style élégant et précis ; le ton modeste du doute et de la simple proposition donne un relief aimable aux faits qu'il allègue et aux idées qu'il énonce : en tout, son rapport est
l'ouvrage d'un homme qui réunit au talent d'écrire , le jugement, Tesprit , le savoir et le sentiment des bienséances. Si , de temps en temps , il sortoit du sein de l'Académie quelque travail de ce mérite et de cette importance, elle* signaleroit utilement et honorablement son existence; et les malins ne se croiroient plus en droit de demander ce qu'elle fait et à quoi elle sert.