‹ Mélanges philosophiques et littératuresChapitre 29 sur 38 · GRAMMAIRE · texte numérisé non relu

GRAMMAIRE

lerie, quelques loinans où les vices du style déparent sans cesse les agréments de la fiction, et enfin des poésies où tout le raffinement d'un goût dépravé s'unit à toute la rudesse d'un goût qui counnence à peine de naître. Bienlol, comme un vertige épidémique, la fureur de raisonner saisit tous les esprits. La dialectique, inventée pour diriger l'entendement dans ses opérations, devient l'art de l'égarer en de chimériques subtilités. Tandis que les obscurités de la métaphysique engendrent des factions qui s'outragent, les ténèbres de la théologie enfantent des sectes qui s'égorgent. Chaque parti attaque l'opinion du parti contraire avec d'autant plus d'animosité, que la sienne est plus absurde, et qu'il peut moins se l'expliquer à lui-même. C'est une bataille au sein d'une nuit profonde : les coups, portés au hasard et perdus dans l'air, n'en sont que plus violents et plus multipliés ; un peu de jour eût peut-être suffi pour rendre les combattants honteux de leur vain acharnement et leur faire tomber les armes des mains. Les bai'bares du Nord, en fondant sur les contrées occidentales de l'Europe , les délivrèrent du moins pour quelque temps du fléau de ces guerres bruyantes et ridicules. La terre se tut à leur aspect; mais ce silence étoil celui des ruines et des tombeaux. Tous les monuments des arts furent renversés, et ceux du génie périrent sous leurs décombres. Quelques uns échappèrent à cette destruction universelle , et trouvèrent un asile dans l'ombre de ces établissements consacrés par la religion h la retraite, h la prière et aux austérités. Mais là de nouveaux dangers les attendoient : plus d'un pieux céno-

bile occupa son loisir à elTacer des chefs - (l'œuvre d'éloquence ou de poésie antique , tracés sur le parchemin, pour transcrire, à la place, des légendes, des homélies, des rituels ou des liturgies. Toute littérature lut dès-lors anéantie; plus d'études, plus de composition ; et cette entière interruption des travaux de l'esprit dura plusieurs siècles , pendant lesquels le latin classique, oublié de ceux même dont il étoit l'idiome nalal, fut rayé du nombre des langues vivantes, et remplacé dans toute l'Europe par les langages nouveaux, formés de ses débris ou plutôt engendrés de sa corruption. Toutefois ces grossiers jargons ne furent cnq)loyés d'abord que dans les relations ordinaires de la vie. Un latin ludesque étoit la langue des gouvernements , de la religion , et du double barreau où se jugeoient les affaires civiles et canoniques. Des capitulaires, des gloses plus obscures que les lois qu'elles vouloient éclaircir, quelques grammaires qui ne s'élevoient pas jusqu'aux notions les plus simples de l'artifice et de la logique du langage, et un plus grand nombre d'écrits inintelligibles sur les questions les moins soîubles de l'ontologie humaine et divine, tels étoient, dans ces temps déplorables, les seuls riionuments de la pensée, du savoir et de l'imagination. Enfin, quelques rayons échappés de l'Orient , où le dépôt des lunuères avoit été plus fidèlement gardé, commençoient à percer les épaisses ténèbres dont tout POccidenl éloit eiiveloj)pé, lorsque, dans une république turbulente , au milieu des factions dont l'Italie éloit depuis long -temps le théâtre sanglant, parut un homme prodigieux , cjui, élevant l'idiome vulgaire de sa

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nation à toute la hauteur de son puissant ^^énie , en fixa tout h coup , et pour jamais, les destinées, dans un poënie sublime et monstrueux, créé sans modèle, n'en pouvant servir lui-même, et occupant une place à part, à Tabri de toute comparaison avec les autres chefs-d'œuvre de l'esprit humain : cet homme fut le Dante, que suivirent, à peu de distance, Pétrarque et Boccace. Celui-ci fit pour la prose italienne ce que le Dante avoit fait pour la poésie ; en la créant il la perfectionna : l'autre donna au langage poétique cette douceur et ces grâces un peu efféminées , qui semblent avoir prévalu sur le caractèie de mâle énergie que lui avoit imprimé l'auteur de V Enfer. Tous trois portèrent subitement l'Italie au sommet de la gloire littéraire, lorsque toutes les autres nations de l'Europe dévoient long-temps encore bégayer leurs langues grossières et ramper dans l'enfance de tous les arts.

C'est sans doute un beau spectacle que l'Italie tout à coup sortant de la barbarie, et s'illustrant des ouvrages de trois grands écrivains qui, tout à la fois, fixèrent invariablement la langue dont ils étoient les créateurs , et portèrent la gloire littéraire de leur pays à un point d'élévation qu'elle a eu le bonheur d'atteindre une seconde fois, après en avoir été déchue, mais qu'elle n'a jamais pu surpasse)'. Tel est le tableau qu'étale à nos yeux la première période de l'Histoire littéraire de l'Italie; mais celui que doit renfermer la seconde, s'il ne présente pas de plus grands personnages que le Dante, Pétrarque et Boccace, en offre du moins un bien plus nombreux assemblage. Quel siècle que celui ((ui vit briller à la fois dans les lettres

et dans les arts, Sadolet et Bembo , Machiavel et Guichardin , l'Arioste et le Tasse, Michel- Ange et Raphaël, sans compter une foule d'autres qu'il faut bien se résoudre à nommer talents du second ordre, puisqu'ils se trouvoient à côté de ces génies supérieurs ! La matière de la seconde partie peut être moins singulière, moins curieuse, moins neuve que celle de la première; mais aussi elle est plus riche, plus variée, plus intéressante pour des François à qui les fictions enchanteresses à\x Roland furieux ou de \di Jérusalem délivrée, sont plus familières que les sublimes horreurs de la Divine Comédie, ou les délicatesses un peu fades et subtiles des sonnets et des canzoni inspirés par les beaux yeux de Laure.

Le poëme épique , chez les Italiens , se divise en trois genres très distincts, l'épopée romanesque, l'épopée héroïque et l'épopée burlesque, ou héroï-comique. La première a été créée par eux, et les modèles qu'ils en ont donnés n'ont encore été imités chez aucune autre nation; la seconde, d'origine grecque, a été cultivée chez tous les peuples qui ont connu les arts de l'esprit; et la troisième, que l'on doit encore aux Grecs, et, s'il en faut croire la tradition, au père même de V Iliade et de X Odyssée , ne tient, dans aucune littérature moderne, autant de place que dans la littérature italienne. L'épopée romanesque, autrement appelée roman épique, puise ses sujets dans ces vieilles chroniques fabuleuses, dont les auteurs se nomment romanciers, et qui se divisent en deux branches principales , l'histoire de Charlemagne et de ses douze paladins , et celle du roi Arthur et de la Table-

Ronde, auxquelles il faut ajouter rintéressante fable d'Ainadis. Ces fables clievalcresques ont produit en Italie, pendant le seizième siècle, une foule innombrable de poënies, parmi les([ue]s quatre seulement sont dignes d'une célébrité honorable : le Morgante de Pulci, XAmadis de Bernardo Tasso, XOrlandu iiuiamorato du Bojardo, et par àç,%%\\s>Ko\}X\! Oï iando fari'oso du grand Arioste , le chef-d'œuvre du genre. Beaucoup de ces poëmes sont follement ennuyeux, et presque tous sont d'une étendue énorme. Il y en a qui contiennent depuis soixante-dix-neuf et quatre-vingtdix-huit chants, jusqu'à deux cents : ce qui seioit un peu long déjà pour les poëmes les plus amusants. La contexture du Roland furieux est formée de trois actions qui s'entrelacent, se pénètrent, se confondent de manière que le lecteur a peine à les démêler, et à se faire une idée de chacune d'elles. Ces trois actions sont la guerre des Sarrazins contre Charlemagne, la folie de Roland , les amours de Roger et de Bradamante. Ces amours sont le véritable sujet du poëme, dont ils forment le début et le dénouement ; la folie de Roland n'en est que le premier épisode, et la guerre entre Agramant et Charlemagne est un événement célèbre auquel tout se rattache.

Ceux-là sont dans une grande erreur, qui pensent que, depuis la Sophonisbe duTrissin , la Calandria du cardinal Bibiena , et X^Mandragore de Machiavel, jusqu'aux théâtres d'Aliieri et de Goldoni, les Italiens ont négligé, ou du moins cultivé avec très peu de succès, le genre tragique et le genre comi(|ue. Le seul seizième siècle a produit un nombre fort considérable de

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iragëdies et de comédies, trop servilement calquées , à la vérité, sur celles des anciens, mais très supérieures à tout ce qui se faisoit ailleurs , pendant la même époque et long-temps encore après. Quant à la Calandriay et surtout à la Mandragore, ce sont deux pièces originales, qu'on ne peut s'empêcher de trouver fort extraordinaires , en considérant le siècle el le pays où elles parurent , la qualité de ceux qui les composèrent, et plus encore celle des personnes devant qui elles furent représentées.

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