SES DIVERS TRADUCTEURS. SES DEUX VERRINES , INTITULEES DES
STATUES ET DES SUPPLICES. — traduction nouvelle de ces
DEUX nARAKGCES.
De tous les auteurs latins, Cicéron est peut-èlre le plus difficile à traduire ; je veux dire celui dont les qualités distinclives peuvent le moins aisément passer dans notre lanij,ue. Salluste et Tacite, pai- exemple, sont quelquefois obscurs : ils ont des phrases d'une concision énigmatique et mystérieuse , dont le vrai sens a long-temps échappé à tous les efforts faits pour le découvrir ; mais enfin ces difficultés sont à peu près aplanies par la foule des commentateurs et des interprètes*, et im traducteur nouveau n'a plus guère d'autre sohi que de chercher des tours vifs et énergiques , qui soient la répétition fidèle ou l'exacte compensation des tours de son original. Or notre
langue , dans son état actuel , avec les tournures rapides , elliptiques et piquantes dont la prose de La Bruyère, de Montesquieu et de quelques autres Ta enrichie , offre des ressources suffisantes à quiconque veut imiter le style coupé , serré et sentencieux de Salluste ou de Tacite*, et de récens traducteurs de l'un et de l'autre, enchérissant sur le mérite de leurs devanciers, viennent de se signaler par des efforts très heureux, qui pourroient bien ne pas être surpassés. Il en est tout autrement de Cicéron. Si l'on en excepte quelques passages de ses Traités philosophiques et de ses Lettres , passages d'une intelligence peu facile, les uns à cause de l'obscurité essentielle de la matière, les autres à cause de l'ignorance où nous sommes d'une foule de circonstances de temps , de lieux et de personnes, Cicéron est partout d'une grande clarté, parce qu'il s'entendoil fort bien luimême, et que, maître passé dans l'art de la parole, il savoit que la principale règle de cet art est de se faire entendre des autres. Ce ne sont donc point des prodiges de sagacité qu'il exige de la part d'un traducteur ; c'est par ses qualités^ naturelles, simples et faciles , qu'il fera le désespoir de tous ceux qui entreprendront de reproduire ses ouvrages dans notre langue. A quelques égards, les traductions peuvent se comparer aux portraits; les unes comme les autres seront d'autant plus faciles h faire, que le modèle, soit dans la forme, soit dans la disposition de ses traits, offrira plus de ces singularités voisines des défauts, qui caractérisent fortement une physionomie. Dans les deux arts, la régularité, la proportion
et l'harmonie seront toujours ce qui donnera le plus de peine à rendre avec succès, d'abord parce que ce sont des beautés peu vulgaires , dont il faut avoir un sentiment juste et fin pour pouvoir les exprimer, ensuite parce que l'effet doux et paisible qui doit en résulter, est tout près de la froideur et de la monotonie, (^e qui distin<^ue le style de Cicéron, ce n'est point la force de la pensée et la vigueur de l'expression : on sait que Brutus reprochoit à son éloquence de manquer de reins , d'être ce qu'il appeloit eliimbis; mais sa diction est abondante sans prolixité , ornée et fleurie sans recherche; sa phrase bien ordonnée se déroule sans lenteur et sans effort, et s'arrondit, en se terminant , par une suite de paroles nombreuses et cadencées, qui laisse pour ainsi dire dans l'oreille un agréable retentissement. Ce choix des sons , il le portoit jusqu'à l'affectation, j'ai presque dit jusqu'au ridicule ; il n'a point de pages où l'on ne trouve deux ou trois phrases terminées par le fameux esse videatiir. Comment reproduire cette harmonie du style de Cicéron , dans un idiome dont les sons maigres et rudes, quoiqu'un peu adoucis par suite de cette délicatesse étudiée , qui nous tient lieu d'une délicatesse naturelle d'organes, se ressentent toujours si fort de leur origine septentrionale et barbare ? Comment surtout égaler, dans ce même idiome, né pauvre et appauvri encore par les effets d'un dédain ridicule, cette heureuse abondance des Latins , qui fut un des caractères les plus sensibles de leur éloquence dans le beau siècle de leur littérature , et à laquelle ils ne renoncèrent que lorsqu'ils eurent perdu leur goût
avec leur liberté , c'est-à-dire , lorsque leurs hommes de génie, privés des triomphes de la tribune politique où cette qualité charmoit les oreilles du peuple-roi, furent réduits à consigner leurs pensées dans des écrits dont le style quelquefois en paroissoit être le voile plutôt que l'expression? Cette abondance que nous pouvons à peine exprimer d'une seule manière, tant elle est étrangère à notre langue, les Latins Texprimoient peut-être de six ou huit manières différentes ; et l'idée en étoit tellement liée à l'idée d'éloquence , que Cicéron, voulant quelque part désigner un bon orateur, ne le qualifie pas autrement que vir copiosm ad dicendum. Cependant, de même que, du temps de Ronsard , notre poésie avoit fait de vains et ridicules efforts pour imiter les inversions , les mots composés et jusqu'à la prosodie de la poésie grecque et latine; notre prose, du temps de Balzac, essaya de se modeler sur les développements nombreux et arrondis delà prose romaine. Mais notre idiome, si j'ose m'exprimer ainsi, avoit l'haleine trop courte pour soutenir de si longues périodes ; il revint à son naturel qui est la brièveté, comme le prouve raccourcissement de presque tous des mots qu'il a empruntés aux langues anciennes ; ses phrases se l'enfermèrent habituellement dans des limites étroites; et, au lieu d'être enchaînées entre elles par des conjonctions qui en marquassent le rapport et l'action réciproque, elles furent placées à la suite les unes des autres , n'ayant point de liaison exprimée et ne se tenant que par le fil secret du raisonnement. Une conséquence nécessaire de tout ceci, c'est qu'il devint plus difficile
de reproduire dans une traduction les formes du style de Cicéron, et en même temps plus aisé d'y transporter la manière des autres écrivains de l'antiquité , qui procèdent par phrases concises et détachées.
Nous n'en avons pas moins en françois une traduction presque complète de Cicéron , ouvrage d'un assez grand nombre de mains différentes. Ses Traités sur Fart oratoire et sur la législation ont élé traduits par des écrivains à qui ce travail n'a point fait un nom. L'abbé d'Olivet et le président Bouliier ont traduit conjointement ses Catilinaircs et deux de ses Traités philosophiques , en hommes qui savoient très bien le latin et le françois , mais avec trop de froideur et de sécheresse. L'abbé Mongault s'est illustré par sa traduclion des Lettres à Atticus , traduction vraiment fidèle , où la liberté du style n'est qu'une plus grande exactitude, puisque c'est la qualité qui convient le mieux au genre épistolaire. L'abbé Prévost , ^ de cette plume rapide et exercée qui a composé et traduit tant de romans, a traduit aussi les Lettres improprement ^^^^ûd^^ familières ; et son travail, quoique portant de trop nombreuses marques de précipitation, n'en a pas moins joui jusqu'ici d'une assez grande estime pour que personne n'ait encore essayé de le faire oublier. Les Oraisons ou Harangues judiciaires ont été moins heureuses ; et cela tient peutêtre à ce qu'étant d'un intérêt moins général , plus renfermé dans les temps et dans les lieux que les ouvrages sur la philosophie, la rhétorique et la législation, et même que les Lettres, qui sont l'histoire I. lU
1res curieuse d'une époque très mémorable , elles ont moins tenté le zèle des écrivains en état de les bien traduire. Villcfore, l'abbé Auger et deux autres traducteurs plus récents , ont seulement frayé la route , et ont réservé à ceux qui les y suivront toute la gloire d'en atteindre le but. On assure qu'un orateur fameux de notre Assemblée Constituante, qui s'étoit déjà honoré par un chef-d'œuvre d'éloquence et de piété filiale , a pris l'engagement de fournir en entier celte carrière. Son talent prouvé ne permet pas que nous nous bornions à l'ormer des vœux pour le succès de son entreprise, et nous pouvons même concevoir plus que des espérances. En attendant qu'il les réalise , un nouveau concurrent se présente avec des titres bien propres à inspirer la contîance. Ce concurrent est M. Truffer, professeur distingué de l'ancienne et de la nouvelle Université. Parmi les sept /^<g;v7>ze^ ou Harangues contre Verres, il a choisi les deux dernières, regardées généralement comme des chefs-d'œuvre. L'une a pour objet les vols de statues , de tableaux , de vases et d'autres objets précieux , que Verres a commis dans la Sicile; l'autre les supplices qu'il y a fait subir à des citoyens romains.
Des sept Ferrines , les deux premières seulement furent prononcées. Verres, tout fort qu'il étoit de son or, de l'éloquence d'Hortensius et de la partialité des patriciens, ne put résister à la masse écrasante de faits avérés dont Cicéron l'accabla dès le début de la plaidoirie : il n'osa point attendre le jugement, et se punit lui-même par l'exil. On raconte qu'il y fut assez misérable pour ne pouvoir se passer de quel-
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qiics secours que la générosité de Cicéron lui fit tenir. 11 n'avoit cependant point eu le courage de se défaire des belles statues et des beaux vases de Corinlhe qui lui avoient fait commettre tant de violences et de bassesses , puisque le refus qu'il fit de les céder à Mare- Antoine devint la cause de sa mort. L'accusé et l'accusateur périrent par les mêmes mains. Cicéron composa et publia dans la suite les cinq dernières harangues, sans autre but que de laisser à la postérité un monument de son habileté dans le genre de l'accusation , et un modèle de la manière dont ce genre doit être traité et suivi dans toutes ses parties. Dans la sixième Verrine, dans celle qui a pour titre de Signis (sur les Statues), la grande difficulté consistoit à diversifier le récit d'une infinité de rapines qui, ayant toutes le même objet et étant presque toutes accompagnées des mêmes circonstances, n'auroient offert, dans la bouche d'un orateur vulgaire, qu'une longue et insipide énumération de larcins à peu près semblables. On ne peut se faire d'avance une idée de la variété , du mouvement et de la vie que Cicéron a eu l'art de donner à cette masse uniforme et pour ainsi dire inerte. Il apostrophe tantôt les juges, tantôt Verres, tantôt les dieux et les déesses, dont ce préteur insatiable a pillé les temples et enlevé les images. Ici c'est un simple récit, là un tableau animé, ailleurs une véritable action dramatique.
La traduction de M. Truffer est faite suivant un bon système : elle tient le juste milieu entre ces paraphrases négligées où l'auteur original est affoibli et comme noyé dans un déluge de paroles, cl ces
versions pénibles , où il est torluré et, pour ainsi dire, estropié par les efforts maladroits de son interprète. De ces deux manières, également vicieuses, la première fut long-temps à l'usage de nos traducteurs en prose et en vers , avant que des écrivains distingués , concevant tout ce qu'une bonne traduction pouvoit exiger de talent et rapporter de gloire, eussent fixé, par leurs préceptes et surtout par leur exemple, les véritables règles de l'art de traduire; mais, comme nul état n'est stable, et qu'un genre arrivé à sa perfection doit nécessairement dégénérer, nous en sommes venus, en vers comme en prose, à un excès de fidélité très infidèle, qui s'attache à la lettre plutôt qu'à l'esprit et à l'effet, dont tout le secret consiste à jeter les mots de notre langue dans des moules qui ne sont pas faits pour elle, et dont tout le résultat est de parler latin avec des paroles françoises; si ce n'est pas plutôt ne parler ni francois ni latin.