‹ Mélanges philosophiques et littératuresChapitre 31 sur 38 · DES LIVRES FORMES DES PENSEES D UN AUTEUR CELEBRE , ET L^TITULES · texte numérisé non relu

DES LIVRES FORMES DES PENSEES D UN AUTEUR CELEBRE , ET L^TITULES

ESPRIT, A PROPOS d'une compilation ayant pour titre LE GÉNIE DE BOSSUÉT. — bossuet comparé a pascal.

Tout grand génie ressemble à un grand arbre sur lequel des milliers d'insectes de toute forme et de toute couleur trouvent leur nourriture. Les uns vivent innocemment de ses feuilles sans lui causer aucun dommage; les autres, armés d'instruments nuisibles, tout en s'alimentant de sa substance travaillent sourdement à le détruire, mais, le plus souvent, meurent eux-mêmes avant d'avoir seulement pénétré son écorcey Qui ne reconnoît pas là les compilateurs et les critiques? J'entends ici par critiques, non point ces hommes remplis de goût et de lumières, qui, jugeant les divers écrits sans autre passion que l'amour de l'art, rachètent, par une vive et franche admiration pour les beautés, l'inexorable sévérité qu'ils déploient envers les fautes, mais ces injustes détracteurs, ennemis nés du talent et de la gloire , qui , après avoir^

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harcelé indignement un grand homme vivant, s'acharnent sur Uii quand il n'est plus, avec une fureur que l'absence du danger redouble, et ne s'aperçoivent pas que leur vile existence a véritablement sa source dans l'éclat et la durée du grand renom qu'ils s'efforcent d'obscurcir.

Bossuet n'est point en butte aux attaques des critiques de cette espèce; mais il est exposé , comme tout autre grand écrivain des siècles derniers, aux entreprises des compilateurs , sorte de fripiers dont l'active industrie dépèce et retourne en cent façons, qui ne sont pas toutes nouvelles, les ouvrages des hommes de génie , et nous en fatigueroit si nous pouvions jamais en être fatigués. Un des procédés les plus familiers à ces honnêtes spéculateurs , c'est d'extraire des œuvres d'un philosophe, d'un morahste, d'un orateur, tout ce qui a forme de pensées , de maximes et de traits; de diviser tout ce butin en des tas séparés qu'ils appellent chapitres , et d'en former un volume auquel ils donnent le nom à'Esjnit.

Nous avons \ Esprit de Léibnitz , de Mably , de Condillac , de Lamothe le Vayer, de Raynal, de Nicole, de Saint-l\éal, de Saint-Évremont , de Montaigne , de Molière , de Fontenelle , de Marivaux , etc. Il nous manquoit V Esprit de Bossuet : on vient de nous le donner sous le titre de Génie. M. E. L**** n'a pas cru qu'on pût dire V Esprit de Bossuet, comme on dit \ Esprit de Marivaux ;el, on cela, il a prouvé qu'il ne comprenoit pas ce mot d'Esprit comme litre de livre. L'éditeur de \ Esprit de Léibnitz, par exemple, n'a pas prétendu donner le i^cueil des traits spiri-

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luels répandus dans les écrits du philosophe allemand, mais l'esprit, c'est-à-dire la quintessence de ces mêmes écrits. Cela est tout-à-fait étranger à la question de savoir si c'est l'esprit ou le génie qui domine dans les ouvrages de l'homme. Le recueil des pensées de Bossuet devoir donc s'appeler Esprit, comme toutes les autres compilations de ce genre. A l'entendre dans le même sens que l'éditeur , on auroit lieu d'être surpris que tout le génie de Bossuet pût être renfermé dans un in-S^ de quatre cents pages, lorsque les œuvres de ce grand orateur forment vingt gros volumes in-4o. Ces vingt volumes contiennent un grand nombre d'ouvrages qui, roulant sur des matières de pure religion et de controverse, ont perdu beaucoup de leur intérêt, par le changement des esprits et des arconstances : pour les gens du monde , et même pour les gens de lettres, tout Bossuet est dans le recued des Oraisons funèbres et dans le Discours sur l'Histoire universelle. On ne peut douter cependant que ce grand homme n'ait marqué du sceau de son génie beaucoup de pages de son Histoire des variations, de sa Politique tirée de l' Ecriture-Sainte , de ses Méditations sur r Evangile, de ^(ts Elévations, de ses Sermons, etc., et que, dans tous ces écrits, dont les titres nous sont à peine connus , il ne se trouve, parmi les choses de polémique, de dogme et de mysticité, des traits de morale profonde ou d'éloquence sublime, di-nes de l'historien du peuple de Dieu et du panégyriste du grand Condé. L'idée d'exhumer ces richesses enfouies , et de les remettre dans la circulation , étoit donc une idée utile-, et c'est ce qui distingue essen-

liellenient le Génie de Bossiiet de plusieurs autres compilations de la même espèce, où Ton donne , sans nécessité et pour le seul profit des éditeurs et des libraires , un extrait souvent mal fait d'ouvrages que nous avons tous entre les mains , et que chacun de nous lit et relit en entier.

Ce qu'il y a de plus difficile pour un compilateur, la seule chose qui, dans ce métier, exige véritablement du soin et du discernement, c'est de bien ranger les matières , c'est de faire tellement sa distribution , que chaque division, chapitre ou paragraphe, formé de phrases prises çà et là dans différents ouvrages, forme un tout homogène, dont toutes les parties soient liées entre elles et répondent exactement au titre que l'on a donné à l'ensemble. Il faut pour cela une sagacité qui aille plus loin que les mots , et pénètre dans la pensée même de l'écrivain. Supposons que Bossuet eût voulu décrire les foiblesses , les ruses, les jouissances et les tourments de l'amour-propre , ce véritable Protée qui se déguise sous tant de formes que nous n'avons pu trouver des noms pour les désigner toutes, croit-on que, pour le poursuivre dans ses détours et ses métamorphoses , il eût imaginé d'écrue son histoire en quatre chapitres distincts , intitulés Amoar-propre , Vanité, Orgueil, Ostentation, auxquels se rattachent visiblement les chapitres Louanges, Flatteurs et dix autres où l'amour-propre est enjeu? Non , sans doute : il eut embrassé tout son sujet, il Feùt traité avec méthode, de suite et d'une manière complète. L'éditeur, ayant à sa disposition d'abondants matériaux sur ce même sujet, étoitpeut

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être tenu de les ranger dans cet ordre et celte dépendance mutuelle, qui seuls pouvoient leur donner de la solidité et de Téclat. Loin de cela, il les a employés presque arbitrairement, sans autre raison de les rapprocher entre eux, que l'identité du mot qui lui seinbloit dominer dans la phrase ; ainsi il a réuni dans le chapitre de la Vanité , par exemple, tous les passages où il étoit parlé de vanité proprement dite, ne se doutant nullement que tel autre passage où il n'est mention que ôî'amour-piopre ou (ii orgueil, trouvoit plus naturellement sa place avec ceux-ci que dans le chapitre où il Ta rangé en vertu du mot employé par l'auteur. C'est là le procédé d'un homme qui fait une table de matières; mais ce n'est pas celui d'un homme qui veut classer des idées et composer un volume.

La preuve du désordre dans un livre comme dans une conversation, c'est la répétition des mêmes choses. Il est arrivé à M. E. L**** , faute d'avoir bien déterminé l'objet de ses chapitres , de placer dans deux et quelquefois dans trois chapitres à la fois, des paragraphes entiers , qui , pour ne pas se rapporter assez bien à un seul, se trouvent avoir du rapport avec plusieurs. Mais ce qui est plus extraordinaire encore, et que je ne puis expliquer qu'en supposant beaucoup d'inattention, c'est qu'un même passage de dix lignes se trouve répété dans le même chapitre k deux pages de distance. 3L E. L**** trouvera la preuve de ce que j'avance, aux pages 266 et 2G8 de son volume , chapitre des Esprits /arts. Il est bien ■vrai que Bossuet lui-même a plusieurs fois fait usage des mêmes raisonnements et des mêmes images rendus

dans les luémes lermes; mais c'étoit dans des ouvrages différents. On seroit porté à croire qu'avec l'impétuosité et l'abondance de son beau génie, Bossuet n'attachoit pas la même valeur que nous à ces traits de familiarité sublime qui lui écliappoient en foule, qu'il en gardoit à peine le souvenir, et que, dans l'occasion, il en devoit moins coûter à son imagination d'en enfanter de semblables, qu'à sa mémoire de lui représenter les mêmes. Mais je me suis convaincu que, tout riclie qu'il étoit, il sentoit le prix de sa richesse, et savoit l'administrer avec économie. Il avoit assez bien calculé l'effet de ces beaux mouvements, de ces expressions audacieuses qui nous frappent comme l'effet d'une inspiration soudaine et involontaire , pour ne pas dédaigner de les reproduire textuellement , lorsqu'ils étoient appelés par l'identité du sujet et de la circonstance. Je pourrois citer ici dix exemples de traits justement admirés dans les Oraisons fiuLèbres, qui se trouvent dans les Sermons et dans d'autres ouvrages.

Pour la vigueur du raisonnement, la force de l'expression et l'austérité de la doctrine, ce recueil des Pensées de Bossuet a le plus grand rapport avec les Pensées de Pascal. Sans être de cette misanthropie presque farouche qu'on a reprochée à l'éloquent défenseur de Port-Royal, Bossuet, comme lui, prêchoit une religion qui consacre la déchéance de l'homme, la misère de sa condition, la corruption et le néant de sa nature : comme Pascal , il se plaît à nous terrasser , à nous écraser ; et le résultat de toutes ses réflexions sur le moral et le physique de l'homme,

semble être cette exclamation fameuse qui est une fois sortie de sa bouche : oli ! que nous ne sommes rien ! Il n'est cependant pas aussi décourageant que Pascal, qui, trop convaincu de notre abjection, et trop appliqué à nous la prouver, ne songe jamais à relever notre espoir , et à nous indiquer des moyens d'amendement. Bossuet ne désespère pas tellement de nous , qu'après nous avoir reproché nos vices , il ne nous propose la pratique des vertus , et ne nous croie encore capables d'y atteindre. Les moralistes d'aucun pays , ni d'aucun siècle , n'ont rien dit de plus éloquent et de plus solide à la fois pour démontrer la vicieuse origine des passions les moins criminelles , la vanité des jouissances qu'elles procurent , et la réalité des maux qu'elles enfantent. « Les pas- « sions ont toutes en elles-mêmes, dit-il, des peines « cruelles, des dégoûts, des amertumes. Elles ont « toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être « assouvie, ce qui mêle dans elles toutes des empor- « lemenls qui dégénèrent en une espèce de fureur « non moins pénible que déraisonnable. L'amour <f impur a ses incertitudes , ses agitations violentes , « ses résolutions irrésolues et l'enfer de ses jalousies. « L'ambition a ses captivités, ses enq^resscments, ses « défiances et ses craintes , dans sa hauteur même qui « est souvent la mesure de son précipice. L'avarice, « passion basse, passion odieuse au monde, amasse « non seulement les injustices, mais encore les inquié- « tudes avec les trésors. Nos passions contre nous , « nos passions sur nous , nos passions au milieu de « nous : Irait perçant contre notre sein , poids insup-

« portable sur noire tète, poison dévorant dans nos « entrailles. » Le propre des passions est de n'être jamais satisfaites, de désirer, d'espérer, de prétendre, de s'agiter toujours. « Ainsi, dit Bossuet,^nous « allons toujours tirant après nous cette longue chaîne « traînante de notre espérance-, et, avec cette espé- « rance, quelle involution d'affaires épineuses ! et, à trace vers ces affaires et ces épines , que d'injustices , que « de tromperies, que d'iniquités enlacées! » Ailleurs, il s'écrie : « O homme, ne te trompe pas; l'avenir a « des événements trop bizarres, et les pertes et les « ruines entient par trop d'endroits dans la fortune « des hommes, pour pouvoir être arrêtées de toutes « parts. On arrête cette eau d'un côté, elle pénètre « de l'autre; elle bouillonne même par dessus la terre, a Vous croyez être bien munis aux environs; le fonte dément manque par en bas, un coup de foudre « frappe par en haut Mais je jouirai de mon tract vail. Eh quoi! pour dix ans de vie ! Mais je regarde 0 ma postérité et mon nom. Mais peut-être que la « postérité n'en jouira pas. Mais peut-être aussi qu'elle « en jouira. Et tant de travaux, et tant de sueurs, « et tant d'injustices, et tant de crimes, sans pouce voir jamais aiTacher à la fortune, pour laquelle lu « te dévoues , qu'un misérable peut-être ! Regarde ce qu'il n'y a rien d'assuré pour toi, non pas même un te tombeau pour graver dessus tes titres superbes , ce seuls restes de ta grandeur abattue ; l'avarice ou la « négligence de tes héritiers le refusera peut-être à ce ta mémoire, tant on pensera peu à toi quelques an- «e nées après ta mort. Ce qu'il y a d'assuré, c'est

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« la peine de tes rapines, la vengeance éternelle de a tes concussions et de ton ambition infinie. O les « dignes restes de ta grandeur ! ô les belles suites de « ta fortune ! ô folie ! ô illusion ! ô étrange aveugle- « ment des enfants des hommes ! » Quel mouvement ! quelle rapidité, quelle force altérante ! Ce sont bien là ces combats à outrance dont parle M™^ de Sévigné. L'éloquence de Bossuet étoit parfaitement d'accord avec les principes qu'il s'étoit faits sur la prédication. « Comme c'est à la conscience, dit-il, que « parlent les prédicateurs, ils doivent rechercher, « non un brillant et un feu d'esprit qui égaie, ni une « harmonie qui délecte, ni des mouvements qui cha- « touillent, mais des éclairs qui percent, un tonnerre « qui émeuve, une foudre qui brise les cœurs ! »

Celui qui lançoit d'une main si puissante les foudres de la parole divine , ne dédaignoit pas de faire briller quelquefois les éclairs du bel esprit : quelquefois le plus éloquent des hommes en devient le plus ingénieux. « La grandeur, dit-il quelque part, loin « d'affoiblir la bonté, n'est faite que pour l'aider à se « communiquer davantage, comme une fontaine pu- « blique qu'on élève pour la répandre. » Voici un passage qui serableroit avoir été écrit par La Bruyère : « Qu'est-ce que la vie de la cour? faire céder toutes « ses passions au désir d'avancer sa fortune ; dissi- « muler tout ce qui déplaît , et souffrir tout ce qui of- « fense , pour agréer à qui nous voulons ; étudier sans « cesse la volonté d'aulrui , et renoncer pour cela , « s'il est nécessaire, à nos plus chères pensées : qui « ne sait pas cela , ne sait pas la cour. » L'auteur des

Caractères n'a pas d'expression plus vive, plus concise et plus piquante que celle-ci : « La faveur ne voit « guère deux générations. »

Bossuet, accoutumé, dans sa jeunesse, à disputer contre les chefs du protestantisme, porte quelquefois dans ses écrits tme dialectique subtile qui dégénère en ergotisrae scolastique. On est fâché de le voir démontrer l'existence de Dieu par une longue distinction entre PeVr^, le non-être , ou le rien. Ce n'est pas ainsi que Fénélon prouvoit Dieu.

Bossuet, comme Pascal et beaucoup d'autres grands prosateurs , faisoit fort peu de cas de la poésie. Il ne voit dans les poètes que des gens qui passent leur vie à arranger et à mesurer des mots , à rendre agréables des choses inutiles et même dangereuses. Il s'arme contre eux du jugement de Platon , qui les a bannis de sa république ; il fait le procès à Virgile ,/?^Mr avoir étalé également le faux et le vrai, el chanté, avec la même verve, la même magnificence de poésie, la doctrine de Platon et celle d'Epicure; enfin, de même que Bourdaloue, dans un de ses sermons, avoit invectivé contre la comédie du Tartufe et son auteur , il attaque , dans un de ses traités , la satire de V Homme et la satire sur les Femmes, de Boileau, Tune, parce qu'elle insulte à l'image de Dieu , qui est l'homme, et l'autre, parce qu'elle condamne un sacrement, qui est ile mariage. C'est prendre bien au sérieux les badinages de l'imagination poétique; mais Bossuet étoit un casuiste rigoureux : pour peu que la morale évangélique lui parût compromise , nulle considération ne pou voit arrêter son zèle.

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Le recueil dont je viens de rendre compte, ne peut sans doute accroître ni étendre l'immense réputation de Bossuet; mais il servira du moins à la confirmer, et j'ose croire que, presque seul, il suffiroit pour l'établir.

FENELON.

DIFFICULTE, INUTILITE DE FAIRE AUJOURD HUl SON ELOGE. TENDRESSE DE

SOIN AME.— SES LETTRES SPIRITUELLES, ses ENTRETIENS AFFECTIFS et sa correspondance avec ses amis.

Loin qu'on puisse se sentir le courage d'attaquer Fénélon , on éprouve à le louer un embarras véritable , qui provient moins sans doute de la difficulté de rajeunir une matière usée, que de l'inutilité de la traiter encore , que de la certitude de trouver établie dans tous les esprits, dans tous les cœurs, une parfaite conviction de tout ce qu'on s'apprête à démontrer, accompagnée d'un sentiment si vif, qu'il faut désespérer de l'égaler par l'expression. Un rhéteur vouloit réciter au Lacédémonien Antalcidas une harangue qu'il avoit composée à la louange d'Hercule : « Et qui est-ce qui le méprise? lui dit le Spartiate. » De même , on croit entendre le public dire à chacun de ceux qui veulent lui faire Téloge des vertus et des talents de Fénélon : « Ehl qui est-ce qui en fait la critique? » Faut-il répéter, d'aprèsl'abbé Terrasson , que si le bonheur du genre humain pouvoit naître d'un poëme, il naîtroit du Télémaqiie ; d'après La Harpe, que les directions pour la conscience d'un 7^oi sont l'abrégé de la sagesse et le catéchisme des princes;

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que le traité de V Existence de Dieu est le commentaire le plus cloquent du Cœli enarrant gloriam Dei ; que les Lettres sur la Religion sont faites pom* plaire même à ceux qui ne l'aiment pas; que les Dialogues des Morts sont remplis des notions les plus saines sur l'histoire, et des vues les plus pures sur l'administration; que les Dialogues sur V Eloquence , le Discours et la Lettre à l'Académie Françoise , sont autant de monuments de la plus belle littérature et de la critique la plus lumineuse; qu'en les lisant, il est impossible de ne pas aimer les anciens , la poésie , les arts, et surtout de ne pas aimer Fénélon luimême? Faut-il répéter, d'après son éléi^ant historien, M. de Bausset, que le petit traité de \ Education des Filles réunit plus d'idées justes et utiles, plus d'observations fines et profondes , plus de vérités pratiques et de saine morale, que tant d'ouvrages volumineux écrits depuis sur le même sujet ? Peut-on dire autrement , peut-on dire mieux que ces excellents critiques et tant d'autres que je m'abstiens de nommer? Non, sans doute.

Fénélon avoit l'ame merveilleusement tendre et aimante : c'est de cette source que s'écoulent à la fois , et le charme inexprimable de ses éciils , et les douces erreurs que l'Eglise crut devoir condamner en lui. L'amour pur et désintéressé ne pouvoit être que la chimère d'un cœur affectueux et même passionné. Si Fénélon n'eût pas embrassé l'état ecclésiastique, s'il lui eut été permis de se livrer aux transports d'un amour profane, il eut peut-êlre donné au siècle l'exemple d'une des plus grandes passions qui eussent été I. 20

allumées dans le cœur d'un homme. La chaslelé de son ame et de ses sens fit tourner toutes ses facultés d'aimer au profit de sa piété, qui devint tendre, ardente, et enfin exaltée. Il parloit à Dieu comme un amant bien épris parle à sa maîtresse : qu'on me pardonne le rapprochement ; Fénélon lui même m'y autorise dans ce passage de ses Lettres Spirituelles, où sa passion pour Dieu se peint tout entière : « Vous « savez, dit-il h une personne dont il a enlrepris la « conversion, vous savez par une expérience sen- « sible, ce que c'est que de languir faute d'avoir au « dedans de soi une vie et une nourriture d'amour. « On est inanimé et comme sans ame dès qu'on n'a « plus ce je ne sais quoi au dedans, qui soutient, qui « porte, qui renouvelle à toute heure. Tout ce que « les amants insensés du monde disent dans leur folle « passion est vrai en un sens et à la leltre. Ne rien « aimer, ce n'est pas vivre; n'aimer que foiblement, a c'est languir plutôt que de vivre. Toutes les plus « folles passions qui transportent les hommes, ne sont « que le vrai amour déj)]acé qui s'est égaré de son « centre. Dieu nous a faits pour vivre de lui et de son « amour. Nous sommes nés pour être brûlés et nour- « ris tout ensemble de cet autour, comme un tlam- « beau pour se consumer devant celui qu'il éclaire. « Voilà cette bienheureuse flamme de vie que Dieu a « allumée au fond de notre cœur : toute autre vie n'est << que mort. Il faut donc aimer. » Ce caractère d'une piété que j'osei-ai dire amoureuse , est surtout empreint dans les Entreliens affectifs; sorte d'oraisons pour les plus saints temps de l'année. « Que voulez-

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« VOUS que je fasse? dit Fénclon au Seigneur Jésus. « Je suis prêt à (oui faire el à ne rien faire, à ne vou- « loir rien et à vouloir loul , à souffrir sans consola- « lions el à j;oùler les consolations les plus douces. « Je ne vous dis point : O mon Dieu ! je ferai de gran- « des austérités, des renoncements difficiles, des « changements étonnants dans ma conduite. Ce n'est « point à moi à décider ce que je ferai. Ce que je ferai, « c'est de vous écouter et d'attendre la loi de vous. « Il n'est plus question de ma volonté, elle est perdue « dans la vôtre. Dites seulement ce que vous voulez; « car je veux tout ce qu'il vous plaît de vouloir. Tout « est entre vos mains. Donnez, ôlez, qu'importe! « Faites , Seigneur, et ne me consultez jamais. Ne me « montrez que vos ordres, et ne me laissez qu'obéir. » Il faut nécessairement redescendre sur la terre pour trouver quelque moyen de comparaison avec un amour dont l'objet est dans les oieux : qu'on l'avoue, jamais homme n'a dit à la plus idolâtrée des femmes, avec un sentiment plus profond et un langage plus éloquent , qu'il abjuroit sa volonté entre ses mains , et la rendoit maîtresse absolue de sa destinée. J'ai trouvé dans ces Entretiens ajf'ectifs\t beau vers de Lemierre sur saint Paul :

Tombe persécuteur, et se relève apôtre.

Fénélon dit : « Il tombe persécuteui*, et il se relève « l'homme de Dieu. » Lemierre a voit-il lu les Entretiens affectifs? ou le même sujet lui a-t-il inspiré la même expression? c'est ce que je n'entreprendrai pas de décider.

Fénélon , dans sa tendre mysticité , demandoit sans cesse à Dieu de lui élargir le cœur. Dieu l'avoit bien exaucé-, car ce cœur, rempli de l'amour divin au point qu'il sembloit ne plus y avoir de place pour aucune affection terrestre, étoit d'une telle capacité qu'à un seul attachement près, il embrassoit sans effort tous ceux qui se partagent le cœur des autres hommes, le genre humain, la patrie, la famille et les amis. On ne comioît p.is Fénélon tout entier quand on n'a pas lu SCS Lettres aux bons ducs de Chevreuse et de Chaulnes, et à son neveu le marquis de Fénélon. Quelle tendresse inquiète et active ! Comme il s'afflige de leurs maux et de leurs peines ! Comme il se réjouit des événemenis heureux qui viennent s'y mêler! Avec quelle ingénieuse prévoyance il va au devant de tout ce qui pourroit leur nuire, et leur indique les moyens de s'y soustraire! La dévolion mêle son langage à celui de l'amitié , pour le rendre plus onctueux encore et plus pénétrant. Fénélon ne peut s'accommoder de ces formules habituelles qui s'établissent même dans le commerce le plus affectueux : il ne cherche pas un tour ingénieux ou sentimenlal pour terminer ses lettres; il les fînil comme on quitte un ami poui' une longue absence, en lui prodiguant les expressions caressantes, en formant pour son bonheur mille souhaits tendres et religieux. Un écrivain célèbre eut bien raison de dire : « Je ne sais pas si Féné- « Ion fut hérétique, en assurant que Dieu mérite d'être « aimé pour lui-même ; mais je sais que Fénélon mé- « rite d'être aimé ainsi. »

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