‹ Mélanges philosophiques et littératuresChapitre 35 sur 38 · GUIBERT · texte numérisé non relu

GUIBERT

SES KLOGCS IIE CATINAT, DF. L 110PITA1. , DP. THOMAS, KT DR M"^"-' DE 1. KSP1^•ASSE.

Ces dilTérents morceaux, à l'exception d'un seul, sont depuis long-temps connus du public lettré, qui les a jugés et mis à leur place. Je ne m'étendrai donc pas beaucoup sur ce qu'ils ont, ou ce qui leur manque de mérite; mais, en revanche, je rapporterai plusieurs circonstances qui y sont relatives , et qui font partie de Thistoire littéraire de la fin du dernier siècle.

On sait à quelle lutte d'amour-propre et d'opinions donna lieu X Eloge de Catinat. Laharpe remporta le prix ; et l'Académie accorda le premier accessit à Guibert, en déclarant qu'elle regrettoit de n'avoir pas un second prix à donner. Guibert, qui s'adjugeoit le premier dans sa pensée , ainsi qu'il arrive à presque tous les concurrents désapointés, fut insensible aux cajoleries dont V accessit étoit accompagné , ne vit dans tout cela qu'une injustice criante, et témoigna beaucoup d'humeur. Il rangea dans le parti de son amour-propre offensé les nombreux amis qu'il s'étoit faits par l'amabilité de son commerce , et les ennemis

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plus nombreux encore que Laharpe s'cloit attirés par son humeur rude et ficre. Celte foule fut encore grossie par Féternelle recrue de ces frondeurs en littérature, qui, alors comme aujourd'hui, cassoient indistinctement tous les arrêts de l'Académie, sans autre intérêt que le plaisir d'attaquer une autorité établie et généralement reconnue ; enfin , il passa pour constant , dans l'esprit d'une multitude de persoimes , que Guibert avoit été victime de la partialité de ses juges. Fréron, ennemi acharné de Laharpe et des membres les plus marquants de l'Académie, ne manqua pas une si belle occasion de leur prouver sa haine; et Guibert fut proclamé vainqueur dans \ Aimée littéraire. Aujourd'hui que ces misérables passions sont ensevelies avec les hommes qui les ressentoient et les inspiroient , j'ai quelque peine à concevoir comment l'éditeur de Guibert , voulant honorer la mémoire de son auteur, a reproduit une opinion si manifestement injuste , et surtout le témoignage décrié d'un critique tel que Fréron. A sa place, j'aurois mieux aimé m'en tenir à ce que Voltaire écrivit dans le temps à IM. le comte de Schomberg au sujet des deux discours. « Je trouve dans celui de M. de Guibert, disoit-il, « une grande profondeur d'idées vraies , nobles, fines « et sublimes , des morceaux d'éloquence très tou- « chants, une fierté courageuse et l'enlhousiasme « d'un homme qui aspire en secret à remplacer son « héios. Ce sentiment perce à chaque ligne. Le dis- « cours de M. de Laharpe est d'un digne académi- « cien, plein d'esprit, d'éloquence et de goût; l'autre « est d'un génie guerrier et patriotique. » Ce juge- I. 22

ment est bien autrement llatteur pour Guibert, que celui d'un Fréron. Néanmoins il me paroît entièrement d'accord avec celui de l'Académie. Guibert avoit traité son sujet trop liistoriquement, trop tecbniquement surtout. L'auteur de la tactique, en composant réloge d'un giand capitaine, n'avoit pas su résister assez à l'envie de décrire des batailles et d'étaler ses connoissances positives sur les diverses opérations de la guerre. Laharpe étoit lieureuseinent dans l'impuissance de conunetire une pareille faute; et d'ailleurs son goût plus sûr auroit peut-être suffi pour la lui faire éviter. Il montra dans Catinat moins le gueirier que Ihonuue et le [)bilosoplie ; il fut plus rapide , plus animé , plus éloquent que son rival : il dut donc être couronné. Pour me servir des termes mêmes de Voltaire, ce soitiîiient perce à chaque ligne de sa lettre à M. de Scbouiberg. Qu'on y prenne garde: il loue dans M. de Guibert le caractère plus que le talent, l'intention plus que l'exécution; et, quant à l'ouvrage, il s'al tache à en vanter les parties, sans prononcer sur le méi'ite de l'ensemble. Il ne dit qu'une phrase sur le discours de Laharpe; mais cette phrase dit tout. En effet, que peut-on mettre au-dessus d'un écrit plein (P esprit ^ d'éloquence et de goût? J'ajoute que la petite antithèse ^acadéniicieii et de guerrier n'est pas sans intention, ni peut-être sans malice; je la regarde presque comme le bulletin de Voltaire donnant sa voix à Laharjie pour le prix d'éloqivence , et renvoyant poliment M. de Guibert à ses moutons, c'est-à-dire, à ses ouvrages sur l'ordre mince et l'ordre profond. Son attachement pour Laharpe ne doit point

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rendre ici son opinion suspecte. Il écrivoit à un intime ami de Guibert, à qui la lettre devoit être montrée.

Quoi qu'il en soit , Guibert garda rancune à l'Académie , et le lui prouva lorsqu'elle donna pour sujet de j)rix r Eloge du chancelier de l' Hôpital. Il ne voulut point concourir; mais il composa un discours, et le fit paroilre sans nom d'auteur, avec une épigiaphe insultante pour la compagnie qui avoit proposé le sujet, et pour lous les gens de lettres qui avoient concouru. Voici cette épigrapbe : Ce n est point aux esclaves à louer les grands homînes. Malgré ce bel anathème , l'Hôpital trouva beaucoup de panégvristes; et il y en avoit dans le nombre qui n'étoient pas trop esclaves^ tels que Condorcet, Pechmeja et M. Garai, dont le discouis ne put être remis avant le terme fixé pour la clôture du concours. M. Guibert, dans le sien, avoit fait d'avance la salire de tous les autres. « Ce ne seront, disoit-il, que des « amplifications de rhéteur, où l'Hôpital ne sera peint « qu'à traits vagues et timides, où son caractère, les « actions de sa vie, les grandes leçons qu'elle offre, « seront perdus dans une sonore et stérile abondance « de paroles; ouvrages sans utilité, sans courage, « sans philosophie, et, à juste titre, aussi ép/iétiières n que le laurier qui les couronne. » 11 y a bien de la maladresse à médire ainsi d'une chose, après avoir tant fait pour l'obtenir, et s'ctie montré si mécontent de ne pas l'avoir obtenue. Comment Guibert , avant d'écrire cette petite invective , ne se souvint-il pas du vers de La Fontaine : lis sont trop verds ? Au de-

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meurant , lihre de toutes les convenances oratoires, qu'il appeloit sans façon les chaînes du génie, il se donna carrière dans son Eloge de V Hôpital^ et il eut au moins le plaisir de le faire à son goiit. Il mit dans ce discours, qui pourroit passer pour un livre, beaucoup de faits et encore plus de réflexions et de sentences, de la hardiesse, de l'élévation, delà force, mais aussi de la roideur, de la sécheresse, de la monotonie, ici une emphase pénible, là une simplicité étudiée , en un mot toutes les qualités et tous les défauts de sa manière accoutumée, avec la différence que cette fois les défauts comme les qualités se montroient davantage; ce qui tenoit d'un côté à l'essor plus considérable que ses idées et son style avoient pris dans un ouvrage qui ne devoit être soumis à aucune censure particulière , et de l'autre au désir qu'il avoit de braver l'Académie , en foulant aux pieds les règles que ce tiibunal littéraire se faisoit un devoir de maintenir. Cette espèce de révolte ne réussit pas extrêmement à M. de Guibert. Il n'eut point le prix de l'Académie , comme de raison ; et le public l'en dédommagea foiblement. Tout ce que son ouvrage obtint de succès , ne parut guère dû qu'au ton d'indépendance et de causticité chagrine que l'auteur y affectoit à chaque page. Il s'en faut pourtant de beaucoup que ce soit un ouvrage sans mérite.

L'Académie, comme on sait, étoit assez bonne personne. Elle ressembloit un peu aux princesses qui, dit-on, veulent êti'e maltraitées par ceux qui aspirent à leurs faveurs. Du moins, les torts qu'on pouvoit avoir envers elle, n'ont jamais été un litre d'exclusion.

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Guibei l en est un exemple. Il fui reeu académicien le 13 février 17 80, à la place de Thomas, malgré son Eloge (le l'Hôpital ; et il ne seroil pas impossible que cet éloge lui eut valu quelques voix de plus. Son discours de réception, qui est fort long, est consacré tout entier à la louange de son prédécesseur. La matière éloit riche et noble. L'auteur de tant, de beaux éloges en méritoit un lui-même, et il l'obtint. Saint-Lambert fut chai'gé de répondre au discours de Guibert; il lui parla de sa Tactique, de son Connétable et de ses Gracqu.es; mais il eut l'attention délicate de ne pas lui dire un mot de son Eloge de Catinat ; c'eût été rouvrir sa plaie et renouveler ses douleurs.

Il me reste à parler de X Eloge de Claire Françoise de l'Espinasse. Il est intitulé par Guibert lui-même : Eloge d'Elisa. Pourquoi Eli sa? Apparemment les lamentations de Sterne et de l'abbé Raynal sur la mort d'Elisa Drapper avoient rendu ce nom cher à tous ceux qui se piquoient de sensibilité comme Guibert ; et celui-ci a cru, en l'employant, donner tout à la fois une grande idée de sa douleur et du mérite de celle qu'il pleuroit. Au reste ce n'esl pas le seul déguisement de ce genre qu'on reniart[ue dans le morceau. M. de IMora, ce jeune seigneur espagnol qui aimoit si tendrenient M'i^ de l'Espinasse, et dont la mort prématurée hâta celle de cette fille sensible, M. de Mora, dis-je, est désigné sous le nom de Gonsalve; et les amis de JM!'*-' de TEspinasse sous ceux (Wirisle, Sainval^ Cléon, Ergaste, Falère, etc. On sent que cette métamorphose, en dépaysant le lecteui-, Ole au morceau beaucoup de son agrément

et de son intérêt. Il y a pourtant des choses fort touchantes ; mais j'avoue que je préfère le petit écrit que d'Alembert a composé sur le même sujet. La douleur y est plus vive, plus profonde, plus déchirante. Celle de Guibert est trop ingénieuse, trop élégante , trop correcte dans son langage. Je n'en veux pas inférer qu'elle n'éloit pas sincère ; Je veux dire seulement que, l'extrême douleur dérangeant ordinairement les idées et le style , cette espèce de désordre doit se peindre dans tous les écrits qu'elle dicte ou est censée dicter. Guibert auroit été bien ingrat s'il n'eût point regretté beaucoup M^^ de i'Espinasse. Elle l'aimoit d'une amitié fort tendre, qui avoit été, dit-on, quelque chose de mieux avant qu'elle connût M. de Mora. Elle avoit été éperdument éprise, dit Marmontel, de ce qu'elle appeloit Théroïsme et le génie de Guibert, à côté de qui elle ne voyoit personne. Laharpe rapporte un trait assez singulier de son affection pour lui. C'est au sujet de ce fameux Eloge de Catinat. Elle ne doutoit nullement que le discours de Guibert ne fût de beaucoup le meilleur de tous. Saint-Lambert vint lui dire que celui de Laharpe lui avoit paru supéi ieur ; et il se mit à lui développer les motifs de sa préférence. « Monsieur, lui dit-elle , direz-vous tout cela h l'Aca- « demie, lorsqu'il s'agira de prononcer? — Oui, Ma- 0 demoiselle, c'est mon devoir. » Elle ne répondit rien ; mais elle pleura. Laharpe loue le silence et les larmes; mais le direz vous tout cela lui paroît sans excuse. Il éloit question pour lui d'avoir le prix ou de ne pas Tavoir : Laharpe ne badinoit pas là-dessus. Si Ml^e de I'Espinasse met toit trop d'enthousiasme et

d'exagération dans son opinion surGuiberl, Guibert le lui a bien rendu. Au resle ce qu'il en dit, ce qu'en ont dit d'Alembert, Laharpc, Marmontel et autres, prouve que c'étoit une fille d'un cœur excellent, d'une ame noble et délicate, d'un esprit juste et pénétrant, et, pardessus tout cela, de la société la plus douce et la plus aimable.

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