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S0> TALENT DA.NS LES DEUX GENRES. SES OPI.MO.NS. SON CARACTERE

François - 31a rie Arolet de Voltaire naquit à Chàlenay, village près de Sceaux, le 20 février lG9i, de François Arouet, ancien notaire au Chàtelet, et trésorier de la Chambre des comptes, et de Marj^uerite d'Aumart, d'une famille noble du Poitou. Il vint au monde si foible (ju'on fut obligé de Tondoyer ; il ne fut baptisé que le 22 novembre de la même année, à la paroisse de Saint-André-des Arts. On peut dire que l'irréligion raccueillit au sortir du berceau. L'abbé de Chàteauneuf , son pairain , celui qui avoit répondu de sa croyance devant l'Eglise , lut son premier maître d'incrédulité. INinon , dont cet abbé fut le dernier amant, lui demandant un jour des nouvelles de son filleul, 0 Ma chère amie , répondit-il, il a un double « baptême, et il n'y a rien qui n'y paroisse; car il n'a « que trois ans , et il sait toute la Moïsade par cœur. »

C'étoit dans ce poëine impie , attribué à J.-B. Rousseau, que Talibé lui avoit fait apprendre à lire. Il fut mis au collège de Louis-le-Grand , que dirigeoient alors les jésuites. Au milieu des études et des jeux de Tenfance, son esprit vif et téméraire éclaloit déjà en saillies dont l'audace étonnoit ses camarades et effrayoit ses maîtres. Le père Le Jay , régent de rhétorique, lui prédit avec douleur qu'il seroit V étendard du déisme en Fiance. Quelques jolis vers qu'il avoit faits au collège s'étant répandus dans le monde, Ninon souhaita de le voir : l'abbé de Châteauneuf le conduisit chez elle; ses reparties spirituelles lui plurent, et elle lui laissa, par son testament, une somme de deux mille francs jiour acheter des livres. Lorsqu'il fut hors du collège , son père, qui vouloit faire de lui un magistrat, l'envoya aux écoles de droit : il fut promptement dégoûté de la jurisprudence , ou plutôt de la manière dont on l'enseignoit; et , dès ce moment, il résolut de se livrer entièrement aux lettres. Tandis que la dévotion du vieux roi forcoil tous les visages à se couviir d'un masque d'hypocrisie, ou, du moins, de bienséance, quelques hommes , distingués par le rang ou par l'esprit, amis des vers et de la volupté , exempts de tout préjugé et libres de toute croyance, trouvoient piquant d'insulter en secret à tout ce qu'on sembloit respecter autour d'eux, c'est-à-dire à la religion, au gouvernement et aux bonnes mœurs. Dans leurs élégantes orgies , ils faisoienl la débauche avec délicatesse, frondoient avec gaieté, et proféroient le blasphème avec grâce. Nés tous pour être les soutiens de l'Etat et de l'Eglise, c'étoient des piinces, des grands

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seigneurs, des prêtres; c'eLoient le prince de Conli, le due de Vendôme et ie grand-prieur son frère , le duc de Sully, le uiarquis de La Fare , l'abbé de Chaulieu, l'abbé Courtin, l'abbé Scrvien , l'abbé de Cliàleauneuf. Ce dernier, qui vouloil absolument faire de son filleul ce qu'on appeloit alors un honnête homme, l'avoit introduit , dès le collège, dans cette société, véritable école de dépravation , de licence et de bon goût. C'est là qu'il se forma dans cet art ébauché par Voiture, et perfectionné par lui, dans l'art d'être, avec les grands, flatteur sans bassesse, familier sans insolence, et libre sans effronterie. Un jour que le prince de Conti avoit lu des vers de sa façon , Voltaire s'écria : « Sommes-nous ici tous princes ou tous « poètes? » Une autre fois, en pareille occasion, il dit: « Monseigneur, vous serez un grand poète; il « faut que je vous fasse donner une pension par le « roi. » Ces liaisons si attrayantes ne l'enlevoient pas entièrement au travail; il s'occupoit alors de sa tragédie (ÏQEc/ipe. Vers le même temps (1712), il concouioit, devant l'Académie françoise, pour un prix de poésie, dont un particulier avoit fourni le sujet et l'argent. Ce sujet éloit la décoration du chœur de Notre-Dame,en accomplissement du vœu dcLouisXIII. Le prix fut accordé à une pièce remarquable seulement parla honteuse ignorance de l'auteui-, qui opposoit des pôles brûlants à des pôles glacés. Ainsi Voltaire, pour son début, traitoit un sujet religieux, et éloit vaincu par un poète sans talent. Son père, connnc il dit luimême, le crut perdu en aj)preuant qu'il faisoit des vers et qu'il voyoit bonne compagnie. Afin de l'arra-

cher à ces habitudes dangereuses , il le fil partir pour la Hollande (1713), en qualité de page du marquis de Clîâteauneuf , ambassadeur de France auprès des Provinces-Unies. Il y avoit alors à la Haie une dame Du Noyer, qui s'y étoit réfugiée pour fuir son mari, et qui avoit embrassé la religion protestante. Celte femme vivoit d'intrigues et de libelles. Voltaire devint amoureux d'une de ses filles , et s'en fit aimer. La mère, croyant que le meilleur moyen de tirer parti de cette aventure, étoit d'en faire grand bruit, porta ses plaintes à l'ambassadeur , et imprima la correspondance des deux amants. Voltaire , renvoyé à sa famille, voulut faire servir la morale et la religion même aux intérêts de son amour. Il persuada à des évêques, à des jésuites, qu'il falloit enlever et ramener en France M''" Du Noyer, pour la sauver de l'hérésie, et la séparer d'une mère qui ne pouvoit que la corrompre : cet édifiant projet ne fut point exécuté. Voltaire eut beaucoup de peine à rentrer en grâce auprès de son père. Ce père , que désoloient le libertinage d'esprit et l'excessive dissipation de son plus jeune fils , n'étoit pas moins chagrin du jansénisme opiniâtre de son fils aîné : « J'ai, disoit-il , pour fils deux fous, l'un « en prose et l'autre en vers. » Voltaire, désespérant de le fléchir, voulut passer en Amérique, demandant, pour toute grâce, qu'avant son départ, il lui fut permis d'embrasser les genoux paternels. Le père s'attendrit, pardonna, et fit entrer son fils chez un procureur de la rue Perdue, près de la place Maubert. Quelle condition pour celui qu'on appeloit naguère le familier des princes \ Dans la même étude, se trou-

voit Thiriol, ami des vers, du spectacle et du plaisir. Voltaire se lia promptement avec lui d'une amitié dont il lui donna , jusqu'à la fln , les marques les plus utiles, mais que Thiriot est accusé d'avoir quelquefois servie trop froidement ou même trahie. \jà. pratique avoit peu de charmes pour un esprit que la jurisprudence avoit rehuté. Voltaire sortit de chez 3^ Alain; et son père étoit, de plus en plus, désolé de voir qu'il ne pouvoit se fixer h rien de solide. M. de Caumartin , intendant des finances , ami de la famille , offrit de l'emmener pour quelque temps à sa terre de Saint- Ange, promettant qu'il ne reviendroit pas sans avoir fait choix d'un état. Le sort en avoit autrement décidé. Dans le château habiloit M. de Caumartin le père, qui, dans sa jeunesse, avoit fréquenté des seigneurs de la cour de Henri IV et des amis de Sully. Ce vieillard, parlant avec enthousiasme au jeune Voltaire, du bon roi et de son digne ministre, lui inspira le sujet de la Henriadc. Ce n'est pas tout : en lui racontant les intrigues de la vieille cour, dont il étoit parfaitement instruit, il lui donna l'idée et lui fournit les premiers matériaux du Siècle de Louis \IV. Ce monarque venoit de mourir. Aux flatteries prodiguées pendant un long règne, succédèrent de lâches et indécentes satires. L'âge de Voltaire et sa réputation de malignité, déjà trop bien établie, le firent soupçonner d'être l'auteur d'une de ces pièces , qui finissoit ainsi :

J'ai vu res nitiux , el je n'ai jias vinp;t ans.

C'étoit une double injustice. Les vers n'étoient pas de

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lui, cl n'ctoient pas clignes d'en être. Il n'en fiU pas moins mis h la Bastille, où il resta plus d'un an. Il y ébaucha sa Henn'ade, et y termina son OEdipe. Le régent, s'élant assuré de son innocence, lui rendit la liberté. Un des courtisans de ce prince, le marquis de rSocé, s'étoil chargé de le lui présenter à sa sortie de prison. Ils atlendoient, dans une antichaoïbre, que leur tour d'être introduits arrivât. Un orage épouvantable vint à éclater sur Paris. Voltaire, regardant au ciel , s'écria , devant une foule de personnes : « Quand ce seroit un régent qui gouverneroit là-haut, « les choses n'iroient pas plus mal. » M. de Noce, en abordant le régent, lui dit : « Monseigneur, voici le « jeune Arouet que vous venez de tirer de la Bastille, et « que vous allez y renvoyer ; » et il se mit à lui raconter l'aventure. Le régent en rit aux éclats, et accorda une; gratification au jeune poète, qui lui dit : « Je re- « mercie Votie x\llesse Royale de ce qu'elle veut bien « se charger de ma nourriture; mais je la prie de ne « plus se charger de mon logement. » C'est alors qu'il changea son nom d'Arouet contre celui de Voltaire, a J'ai été, disoit-il, trop malheureux sous mon « premier nom ; je veux voir si celui-ci me réussira « mieux. » La tragédie ai OEdipe fut jouée en 1718 , et obtint le plus grand succès. Le père de Voltaire, témoin de son triomphe, lui permit enfin d'être poète. A une représentation, dans une des scènes les plus tragiques de la pièce. Voltaire parut sur le théâtre, portant la queue du grand -prêtre. La maréchale de Villars demanda quel étoit le jeune homme , ennemi de l'auteur sans doute, qui faisoit cette méchante

bouffonnerie. On lui apprit que c'étoif l'auteur luimême. Elle se le (il présenter dans sa loge , et Tinvita à venir chez elle. Voltaire en devint éperdiimeiit amoureux. Cette passion lut doublement malheul'euse : il n'oblinl rien , et perdit un tcm])s considérable, (pi'il regret !a toujours. Lié d'amitié avec !cs auteurs d'une intrigue politique qui venoit d'être déjouée, il fut. soupçonné d'y avoir pris part , et exilé de Paris. Il oblint d'y revenir, pour faire représenter sa tragédie (Wlttémirc (1720), qui fut oulrageusenient siftlée. Deux ans après, il accompagna en Hollande Mme de Rupelmonde. A son passage h Bruxelles , il s'empressa d'allei- voir Rousseau, dont il aimoit le talent et plaignoit l'infortune. Les deux poètes se donnèrent d'abord mille témoignages d'affection. C'étoit un maître bienveillant qui accueilloit un disciple respectueux. Rousseau lut à Voltaire son Odr a la postérité : « Mon ami, lui dit celui-ci, voilà une lettre « qui n'arrivera jamais à son adresse. » Voltaire, à son tour, lut au vieux poète son E pitre à Chante; et l'auteur de tant d'épigrammes impies lui reprocha vivement l'impiété de cet ouvrage. Ils se séparèrent ennemis irréconciliables. De retour en France, Voltaire alla passeï" quelque temps au château de Maisons, pour y achever sa Henriade. Il y couiut deux fois risque de la vie. A peine guéri d'inie petite vérole qui avoit fait désespérer de ses jours, il se melloit en route pour Paris , lorsque le plancher de la chambre qu'il venoit de (juitlei- s'écroula, miné par un feu cnii couvoit depuis deux jours, et (jui détruisit une partie du château, yfariaiu fut représentée 1724); et l'é-

chec ^Artémire ne fut point réparé. C'étoit la veille des rois. Au moment où IMariane porte à ses lèvres la coupe empoisonnée, que le roi son mari lui a fait préparer , un plaisant du parterre s'écria : La reine boit. Ce quolibet empêcha que la pièce ne fut achevée , et força l'auteur à changer son dénouement. Voltaire , désirant enfin publier la Henriade , rassembla, chez le président de Maisons, des amis d'un goût délicat et difficile, pour en entendre la lecture, chant par chant. Un jour, la docilité de l'auteur ne put tenir contre la sévérité de ses juges, tl perdit patience, et jeta son manuscrit au feu. 11 en coûta, au président Hénault, une belle paire de manchettes de dentelle pour le sauver des flammes. Tandis que Voltaire différoit l'impression de son poëme, pour le rendre plus digne du sujet, du public et de lui-même, l'abbé Desfontaines s'en procuroit une copie, y inséroit des vers satiriques de sa façon , et la faisoit imprimer à son profit, en deux endroits, sous le titre de la Ligue. Voltaire fut justement courroucé ; mais ce poëme, tout imparfait et défiguré qu'il étoit, lui valut tant d'éloges, qu'il pardonna aisément Tinfidélité qui les lui procuroit. Il s'entremit même, quelque temps après, pour faire sortir de Bicètre l'abbé Desfontaines , accusé d'un vice infâme , qui n'étoit alors que trop répandu. Cet abbé devint dès lors l'ennemi de Voltaire, et connnença bientôt à le poursuivre de ses critiques malveillantes. Eu même temps que les éditions subreptices de la Henriade portoient en tous lieux la gloire de l'auteur , elles éveilloient contre lui le zèle des courtisans et des prêtres. Les uns trou-

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voient séditieux qu'il eût fait de Coligny un grand homme; et les aulres lui reprochoient d'avoir reproduit et embelli les erreurs du semi-pélagianisme. Peu s'en fallut qu'il n'essuyât l'affront d'une censure ecclésiastique. On refusa d'accorder le privilège pour l'impression de l'ouvrage, et le jeune roi n'en accepta point la dédicace ^ De ce temps (1726) date Xlndîscret, petite comédie peu comique, mais restée supérieure, peut-être, h tout ce que l'auteur fit depuis dans le même genre. Voltaire continuoit de fréquenter les grands : leur brillant commerce flaltoit son amour-propre , et charmoit son goût pour l'élégance de la vie , des manières et du langage. Un incident cruel lui apprit bientôt qu'on ne se familiarise pas impunément avec eux, et que leur sociélé a plus de dangers encore que d'agréments. Un jour, à diner chez le duc de Sully, il combattit , avec peu de ménagements, une opinion du chevalier de Rohau-Chabot, homme fier et indigne à la fois de sa naissance qu'il déshonoroit par des actions lâches et des gains usuraires. « Quel est, dit le chevalier, ce jeune homme « qui parle si haut? — C'est, répond't Voltaire, un « homme qui ne traîne pas un grand nom, mais qui « sait honorer celui qu'il porte ^. » Quelques jours après, Voltaire dînant encore chez le duc de Sullv, on vint l'avertir que quelqu'un l'attendoit à la porte

' L'ejjîlre ilctlicaloire , dont on ii^noroil l'existence, a paru dans un volume in-8", inlWulé Pièces médites de f'oltaire, et publié en 1820.

^ D'autres ont rapporte de cette manière! la réponse de Voltaire : Je su/s le premier de mon nom , et vous le dirvier du vôtre.

de l'hôlel. Il y court. Du fond d'une voiture de place, un homme, sous prétexte qu'il a quelque chose d'important à lui communiquer, le prie de venir s'asseoir un instant à côté de lui. Tandis qu'il s'y dispose , l'inconnu le saisit par le devant de ses habits , et un autre homme le frappe , par derrière , de cinq ou six coups de baguette. Le chevalier de Rohan , posté à quelques pas de là dans sa voiture, s'écrie : C'est assez. Le cœur plein de rage, Voltaire letourne auprès du duc de Sully, lui raconte sa fatale aventure , et le conjure de l'aider à se venger d'un outrage qui semble retomber sur lui-même. Le duc s'y lefuse. Voltaire, indigné, sort de l'hôtel, en jurant de n'y jamais remettre les pieds. Ce ressentiment , assez juste, fut cause que le personnage de Sully disparut de la HenriacJe, pour faire place à celui de iVlornay. Cependant Voltaire , dédaignant de demander vengeance aux tribunaux, ou désespérant de l'obtenir, résolut de se faire justice lui-même. Il s'enferma , et apprit à la fois l'escrime pour disputer sa vie , et l'anglais pour vivre hors de France , si le sort du combat le forçoit à s'en éloigner. Quand il se crut en état de se mesurer avec son ennemi, il le défia dans les termes les plus méprisants. Le combat fut accepté pour le lendemain. Dans l'intervalle, la famille instruite fît, contre Voltaire, des démarches qui auroient peut-être été sans succès, si l'on n'eût montré à M. le duc, alors premier ministre, un qua- •train où le jeune poète faisoit, à la fois, une épigramme contre sa personne, et une déclaration d'amour à sa maîtresse. Il fut arrêté et enfermé, pour

la seconde fois, à la Bastille. Son séjour v fut de six mois. En recouvrant sa liberté, il reçut Tordre de sortir du royaume, et il se rendit en Angleterre. Peu après son arrivée dans ce pays , il revint secrètement à Paris, pour essayer de rejoindre son adversaire. N'ayant pu y réussir, et craignant d'être découvert, il repassa promptement le détroit. L'Angleterre, à celte époque , étoit travaillée d'une ii'réligion dogmatique qui s'appuyoit sur une érudition erronée , une critique téméraire , et une métaphysique insidieuse. C'étoit le temps des Wolston , des Toland , des Tindal, des Qiubb, des Collins, des Bolingbroke. Jusque là, disciple insouciant et moqueur des épicuriens du Temple et des roués de la cour du régent. Voltaire n'avoit fait de l'impiété que par saillies : les dogmes et les mystères ne lui avoien! encoîe inspii'é que des bons mots. A l'école des philosophes anglois, il apprit à raisonner son incrédulité. C'est dans leurs entretiens, dans leurs écrits, qu'il puisa tous les faits et tous les arguments dont il se servit par la suite pour combattre le christianisme, sans renoncer, toutefois, à l'attaquer par la plaisanterie, genre de guerre qui convenoit le mieux à son génie, et devoit réussir le plus auprès de ses légers compatriotes. Enfermé deux fois sans sujet et sans jugemeni , puis banni de son pays par un intolérable excès d'autorité, il sembleroit que la haine de l'arbitraire eût du accompagner Voltaire chez les Anglois, et s'y fortifier par le spectacle d'un peuple justement lier de sa liberlé civile ; mais on ne voit pas qu'il en ait été ainsi. Le "despotisme du pouvoir le révoltoit moins que Tein-

pire de la religion : écrire impunément contre elle éloil presque la seule liberté qu'il désirât. Aussi il étudia la philosophie des Anglois plus que leur constitution, et fréquenta plus volontiers les incrédules que les whigs. De même, la tragédie de Brûlas y conçue en Angleterre, fut plutôt un souvenir de collège qu'une inspiration des lieux où l'avoit jeté sa fortune. L'héritier , le descendant de Henri IV, avoit repoussé la dédicace de la Henriade. Vohaire la fit accepter à une reine assise sur le trône qu'avoit occupé Elisabeth. « Il est, disoil-il, dans ma destinée, comme « dans celle de mon héros, d'être protégé par une reine « d'Angleterre. » Cette édition de la Henriade^ la première qu'il ait donnée lui-même, fut publiée par souscription. Le produit, qui fut considérable, est regardé comme le fondement de la grande fortune où on le vit arriver. Son séjour en Angleterre fut de trois ans. Il y acquit une profonde connoissance de la langue et de la littérature du pays; il y recueillit de la bouche d'un homme qui avoit passé plusieurs années auprès de Charles XII , roi de Suède, les faits qui lui servirent à composer l'histoire de ce monarque aventureux ; enfm, il esquissa ces Lettres philosophiques ^ autrement appelées Lettres angloises , dont le recueil, publié quelques années plus tard , lui attira une des plus violentes persécutions qu'il ait jamais essuyées. Le temps avoit adouci l'amertume de son chagrin et calmé la violence de son ressentiment. Ses amis le rappeloient à Paris, et son penchant conspiroit avec eux pour l'y ramener. Il y revint. Pendant quelque temps, logé dans un faubourg éloigné, il y mena une"

vie obscure et presque cachée, s'occupanl allernalivement de travaux littéraires et de spéculations de finances. Ayant mis des fonds dans une loterie que le contrôleur général Dcsforts avoit établie pour la liquidation des dettes de la ville, il gagna beaucoup de lots et toucha de fortes sommes. Ensuite il s'intéressa dans le commerce de Cadix , et fit des achats de blés en Barbarie, opérations dans lesquelles il ne fut pas moins heureux. Enfin, Paris-Duverney lui donna, dans les vivres de l'armée d'Italie, un intérêt qui lui valut près de huit cent mille francs. Il se fit un revenu considérable en plaçant ses fonds en viager. Il est vrai que des grands seigneurs, h qui il avoit prêté son argent, plusieurs ne le payèrent pas, ou payèrent mal les ancrages, et que d'autres emportèrent le capital ; mais il savoit réparer ces brèches faites à sa fortune, et, après avoir beaucoup perdu, beaucoup donné, beaucoup dépensé, il fut, à la fin de sa vie, riche de cent soixante mille livres de rentes, tant perpétuelles que viagères. La célèbre comédienne Lecouvreur mourut ( 1730), et la sépulture lui fut refusée. Voltaire fit à ce sujet une petite pièce de vers, où respiroit toute la liberté, toute la hardiesse angloise, et qui fut dénoncée au garde-des-sceaux. Craignant d'être envoyé une troisième fois à la Bastille, il feignit de retourner en Angleterre , et se réfugia à Rouen , sous le nom d'un seigneur anglois. Là , il s'occupa, dans le plus grand secret, de faire imprimer \ Histoire de Charles XII ^ dont on avoit arrêté une première édition, après l'avoir autorisée, el\e& Lettres philosophiques , pour les([uellcs l'auteur ne pouvoit

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penser à demander un privilège. Rentré dans Paris , quand l'orage fui dissipé, il fil jouer Brut us ( 1730), qui réussil peu. Deux années après, il àoimàiEn'pkyle, qui réussit moins encore, Qi Zaïre , dont le succès fut prodigieux. La mêrae année, il composa pour Rameau l'opéra de Sarnson^ dont on ne crut pas devoir permettre la représentation : on craignit de voir profaner , sur la scène majestueuse de l'Académie royale de musique, un sujet sacré, qu'au même moment les bouffons italiens parodioient dans une farce indécente. L'apparilion du Temple du Goût ( 1733 ) souleva contre Voltaire une violente tempête : ces jugements vifs , tranchants , hardis et nouveaux alors , sur les premiers écrivains de la France , parurent autant de blasphèmes; et l'intolérance littéraire alla , dans ses fureurs , jusqu'à solliciter du gouvernement la punition du coupable. Adélaïde du Guesclin fut jouée au milieu de ce déchaînement ( 1734 ) , et le fut sans aucun succès. A celte question de Vendôme : Es-tu content y Coucy? un plaisant répondit, coussi , coussi; et le public fut de l'avis de la réponse. C'est cette même tragédie qui , dix-huit ans après ( 1752) , fut applaudie sous le titre ^ Amélie^ ou le Duc de Faix, bien que l'auteur n'eût guère fait que la gâter, et qui, treize ans plus tard (1765), reparoissant sous son premier litre et dans son ancien état, enleva tous les suffrages : jugements contradictoires et inconséquents dont Volttiii-e prit la liberté de rire un peu. Les Lettres philosophiques , que Voltaire avoit fait imprimer secrètement à Rouen , et dont il avoit prudemment retardé la publication , se répandirent sous son

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nom par l'infidélité cupide d'un libraire. Celui-ci fui emprisonné; l'auteur, menacé de l'exil, ne put s'y dérober que par la fuite, et l'ouvrage, condamné à sa place , fut brûlé par la main du bourreau. Vers ce même temps , VEpitre à Uranie^ écbappée d'un portefeuille et multipliée par la presse , donna de nouveaux sujets de plainte au gouvernement. Voltaire désavoua l'écrit et l'attribua à l'abbé de Chaulieu, mort depuis plusieurs années : mensonge peut-être utile à sa sûreté, mais certainement nuisible à son honneur , et qui , d'ailleurs , ne pouvoit tromper personne. Tout ouvrage de sa main étoit suspect ; et ce préjugé conduisoit aisément à le trouver coupable. La mort de César , jouée depuis deux ans sur un théâtre de collège, venoit d'être imprimée ( 1735); elle parut trop républicaine, et la publication en fut défendue. L'auteur, cette fois, ne tint aucun compte de la défense et donna cours à l'édition. La pièce ne put être représentée que huit années après ( 1743), sur le théâtre de la Comédie françoise. Voltaire , pour donner à tous les nuages amoncelés sur sa tète le temps de se dissiper, jugea nécessaire de s'absenter de Paris pendant plusieurs années. Il eut même un moment envie de quitter pour jamais la France ; mais il y fut retenu par la marquise du Chastclet , avec qui il avoit formé une liaison qui dura jusqu'à la mort de cette lemme célèbre. M^^du Chastclet avoitreçuune éducation qui n'étoit pas celle de son sexe : elle savoit parfaitement le latin , et elle avoit étudié avec assez de succès la géométrie et la métaphysique , pour traduire Newton, analyser Léibnitz , disputer avec Mairan, et

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manquer de quelques voix seulement un prix proposé par l'Académie des Sciences. Du reste, elle a^imoit avec fureur la parure, le jeu, le spectacle, la table et tous les autres plaisirs. Cctoit un étrange composé de femme et de savant. Vollaire la rencontra dans le monde, et il s'attachèrent l'un à l'autre. Trop de faits ont révélé la nature de cet attachement , pour qu'il n'y eût pas , à la vouloir dissimuler aujourd'hui, une délicatesse ridiculement inutile; la véiité de ce récit en souffriroit , et les bienséances publiques n'y gagneroient rien. Voltaire et M-e du Chastelet furentamants. Ils éloient las des cercles frivoles où ils perdoient beaucoup de temps , des parties de cavagnole où ds perdoient beaucoup d'argent, et des soupers où ils gagnoient de fréquentes indigestions, lorsque les nouveaux orages, qui menaçoient Voltaire de toute part, leur inspirèrent la pensée de se retirer à Cirey , terre située sur les confins de la Champagne et de la Lorraine. Dans cette solitude, leurs esprits, ayant ensemble un commerce plus intime , se pénétrèrent, pour ainsi dire, l'un l'autre, et firent entre eux échan^-e de goûts et d'occupations. Passant sa vie avec un poète qu'elle aimoit, J^l"- du Chastelet, malgré sa géouîétrie et peut-être même en dépit de son organisation , se mit à aimer la poésie : elle lut les piemiers écrivains de l'Angleterre et de l'Italie, dont elle venoit d'apprendre la langue avec une merveilleuse facilite. De son côté. Voltaire, pour mieux comprendre et pour admirer davantage la sublime Emilie, se jeta avec ardeur dans l'étude des sciences. Il y prit goût, et crut un moment qu'elles étoient sa véritable voca-

tion. Les Eléments de la philosophie de Newton furent un des premiers Iruits de sa retraite ( 1738). L'habitude de se défier de ses ouvrages et de les repousser étoit tellement prise , qu'on lui refusa le privilège pour l'impression de ce livre. Il est vrai que le chancelier d'Aguesseau étoit cartésien , et qu'il eut la foiblesse d'employer son autorité a protéger ses préjugés d'école. L'Académie des Sciences avoit proposé pour sujet de prix la nature et la propagation du feu : Voltaire et son amie entrèrent dans le concours, furent vaincus par l'illustre Euler, et obtinrent, comme consolation d'une défaite qui certes n'avoit rien d'humiliant, que leurs pièces fussent insérées dans le Recueil des prix. Ils parurent encore devant l'Académie, non plus comme concurrents, mais comme adversaires, dans la dispute sur la mesure des forces vives : l'Académie approuva le Mémoire de Voltaire , qui défendoit Newton contre Léibnitz, défendu contre Nevi^ton par IM'»*^ du Chaslelet. La passion de Voltaire pour les sciences s'étant heureusement calmée , il revint aux lettres pour ne plus les abandonner. C'est à Cirey qu'il composa ^/i/re, Zalime, Mahomet, Mërope et M Enfant prodigue , qu'il acheva les Discours sur Vliomme j (|u'il piépara le Siècle de Louis XI F, et qu'il rassembla les matériaux de XEssai sur les mœurs et V esprit des nations. C'est là aussi qu'il termina ce poëme trop fameux, que condamneront toujours la religion, la morale et le patriotisme, ce poëme qui ne pouvoit accroître sa renommée , qui touruienla sa vie, et qui déshonore sa mémoire. Il y avoit peu de temps que Voltaire habitoit Cirey, lorsqu'un jeune

prince , destiné à faire briller un jour tous les talents sur le trône, l'héritier du royaume de Prusse, lui écrivit pour lui témoigner son admiration , et le prier d'être son maître dans l'art de penser et d'écrire ( 1736). De ce moment il se forma, entre le prince et l'homme de lettres, une liaison qu'on ne peut appeler du nom d'amitié, mais qui eut, dans son cours, plusieurs des caractères d'une passion, les bouderies, les querelles, les ruptures et les raccommodements. Deux ans après (1738), Voltaire, las d'être harcelé sans cesse par l'abbé Desfontaines, publia contre lui le Préservatifs qu'étoit censé avoir écrit le chevalier de Mouhy, un de ces jeunes gens dont quelques écus , donnés de temps à autre, lui faisoient des créatures et des instruments. Aux coups dont il se sentoit frappé, l'abbé n'hésita point à reconnoître le bras qui se cachoit ; il répondit par la Foltairomanie[ 1738'), autre libelle, donné de même comme l'ouvrage d'un jeune avocat , et dans lequel la vie et le caractère du poète étoient indignement diffamés. Aucune attaque ne trouva Voltaire aussi sensible. Sa fureur fut extrême, et sa santé même en fut altérée. Après six mois de résolutions violentes , qui heureusement se détruisoient les unes les autres, un désaveu obtenu de l'abbé Desfontaines par le lieutenant de police mit fin à cette déplorable affaire. Tandis que Voltaire compromeltoit sa dignité dans des querelles scandaleuses, et son repos par des productions imprudentes , M^^^ du Chastelet veilloit sur lui, tâchoit de le préserver des autres et de lui-même, sans y réussir toujours, et

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s'appliquoit à conjurer du moins les tempêtes iju'elle n'avoit pu empêcher de se former. Il le faut dire à sa louange : moins dominée par son imagination que Voltaire, plus maîtresse de son esprit, plus habituée surtout à ces ménagements que la prudence exige , et à ces bienséances que l'usage du grand monde enseigne , elle sut jusqu'à certain point le contenir dans des bornes qu'avant et après leur liaison il lui arriva trop souvent de franchir ; elle le préserva de beaucoup de dangers, lui épargna beaucoup de fautes, et dirigea son esprit vers des travaux vraiment dignes de lui. Ce commerce où M"^^ du Chastelet apportoit tant de dévouement, et où Voltaire trouvoit tant d'utilité , n'étoit pas , à beaucoup près , exempt d'orages : il étoit fréquemment troublé par des altercations violentes, dont les éclats retentissoient au loin, et alloient amuser la malignité. Il n'éloitpas sûr qu'ils trouvassent le bonheur dans cette vie si attaquée du dehors , si peu paisible au dedans; mais une sorte de nécessité les tenoit comme enchaînés l'un à l'autre. Le séjour de plusieurs années que Voltaire fit à Cirey ne fujt pas continu. Tantôt ses affaires l'appeloient à Paris, tantôt ses craintes le faisoient f&irà l'étranger. Il est difficile de retrouver la trace de tous ces voyages, dont quelques uns furent clandestins. Une fois , le scandale causé par la publication du Mondain (1736), força Voltaire à passer en Hollande, sous un nom supposé. Une autre fois il se rendit ;i Bruxelles ( 1710), où il eut le bonheur d'accommoder un procès qui duroit depuis soixante ans entre la famille du Chastelet et celle de Honsbruck. Fré(léric-(iuillaunie étant

non (IMO; Fredenc II pressa Voltaire, qui étoit alors en Flandre, de venir le trouver. Un petit château du duché de Clèves fut le lieu de leur première entrevue. Le prince royal avoit composé une réfutation de Machiavel, et chargé Voltaire de la faire imprimer : le premier désir du roi fut de suspendre la publication de cet ouvrage, dont il se préparoit à démentir les principes par ses actions. Voltaire, n'ayant pu retirer le manuscrit des mains du libraire en affoibht au moins de nombreux passai^es, et /'i;^^,: Machiavel y^^vxx^. Cette affaire terminée, Voltaire se rendit à Berlin. Frédéric partant pour la conquête de

la Silesie , il revint à Bruxelles , et alla ensuite à Lille , ou d fit représenter Mahomet [Vi\\\ Crébillon] choisi par lui-même pour censeur de la pièce, avoit refuse de l'approuver. Après qu'elle eut été jouée à Lille, Voltaire obtint du Cardinal de Fleurv qu'elle le fût à Paris. Des hommes, d'un zèle vrai ou faux, ne craignirent pas de voir le doux et bienfaisant législateur des Chrétiens dans le fondateur barbare de l'islamisme, ordonnant un parricide, et promettant à l'assassin un mcestepour récompense. Le cardinal, cédant à leurs clameurs, conseilla à Voltaire de retirer sa tragédie Trois ans après (1745), Voltaire la fit imprimer, et en ht hommag^e au pape Benoît XIV: le pontife, moins prévenu ou plus adroit, lui donna des éloges, des médailles et sa bénédiction. Plus tard (1751), d'Alembert accorda l'approbation que Crébillon avoit refusée; et Mahomet reparut sur le théâtre , où il reçut l'accueil le plus favorable. Le cardinal de Fleury mourut (1743). Voltaire, qui aspiroit à le remplacer

POLYGRAPHES. ^Gô

dans l'Académie françoisc , donna Mérope, dont le succès lut des plus éclatants. L'auteur fut demandé : espèce d'honneur dont c'étoit le premier exemple, et qu'on a tant prostitué depuis. H lut amené de force dans une loge où étoient la maréchale de Yillars et sa helle-fdlc ; on voulut que celle-ci l'embrassât, et l'ordre du parterre fut exécuté. Le public, l'Académie, le roi lui-même, avoient désigné Voltaire comme celui qui devoit succéder au cardinal; mais Bover, l'ancien évéque de Mirepoix , ne le voulut point. Il se ligua avec le comte de Maurepas, depuis long-temps jaloux des succès que Voltaire obtcnoit dans le monde; et ils tiouvèrent, non sans peine, un prélat ' qui eut le courage de supplanter l'auteur de la Henriacle, de Zaïre et de Mérope. C'étoit la seconde fois que Voltaire fi^appoit sans succès aux portes de l'Académie. Cependant la France étoit menacée par l'Autriche et par l'Angleterre. Le ministère envoya secrètement Voltaire auprès de Frédéric , pour sonder ses dispositions et nous les rendre favorables. L'espèce de persécution qu'il éprouvoit de la part de Bover servit de prétexte à ce voyage. Pour mieux donner le change, et pour se venger d'autant, il alloit partout répandant et attirant sur l'évèque de sanglantes railleries. Celui-ci en fut informé, et se plaignit au roi de ce que Voltaire le faisoit passer pour un sot dans les cours étrangères. Le roi lui répondit que « c'étoit « une chose convenue, et qu'il ne falloil pas qu'il y « prît garde. » Voltaire , ayant réussi dans sa mis-

' L'arclievêque de Sens , depuis curdinal de Luvnes.

300 POLYGRAPHKS.

sion , revint en France pour en rendre compte : huit jours après, la maîtresse du roi fit chasser le ministre qui l'en avoit chargé, et le service qu'il venoit de rendre resta sans récompense. Il avoit essayé un moment le métier de courtisan , à l'époque du mariage du roi; il le reprit à l'occasion de celui du Dauphin. A la demande du duc de Richelieu, il composa, pour les fêtes de Versailles , la Princesse de Navarre, comédie-ballet, où l'héroïque, le tendre et le bouffon ne sont pas heureusement mêlés (1745). La même année, il fit, pour célébrer les victoires du roi en Flandre, le Poëme de Fontenoy, dépourvu d'imagination , de poésie , et foiblement versifié ; il fit encore \^ Temple de la Gloire, opéra, son plus foible ouvrage dans un genre où il est toujours resté au-dessous, non seulement de lui-même, mais des autres. Après la représentation, il s'approcha de la loge du roi ; et , avec cette ingénieuse liberté qui l'avoit si bien servi en d'autres circonstances, il dit : Trajan est-il content? Le roi, moins flatté du parallèle que choqué de la familiarité, ne répondit rien. Dans ce temps, M™*= de Pompadour avoit remplacé, comme maîtresse du roi, Mme jg Châteauroux. Voltaire l'avait connue , lorsqu'elle ne faisoit encore qu'ambitionner ce poste, aussi envié qu'il est honteux ; elle fut flattée de ses cajoleries spirituelles , et se montra disposée à le servir. C'est par elle qu'il obtint le prix de ses services de poète suivant la cour, le brevet d'historiographe de France , et une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi , charge qu'il eut la permission de vendre, et dont le litre et les

privilèges lui lurent conservés. Il fui jugé digne alors d'entrer à TAcadcmie Françoise (1740), et il y remplaça le président Bouhier. Son discours de réception fît époque et révolution dans ce genre d'éloquence, presque toujours consacré avant lui à la fastidieuse répétition des mêmes éloges. Ces litres, ces faveurs, ces distinctions , redoublèrent la rage de ses envieux, qui firent fondre sui- lui un déluge de satires indécentes. Un violon defOpéra, nommé Travenol, étoit un des plus ardents distributeurs de ces libelles. Voltaire qui ne sa voit pas assez mépriser les attaques les plus méprisables , eut la foiblesse de se plaindre , et le malheur d'obtenir que Travenol fùl emprisonné. Les exécuteurs de l'ordre se trompèrent, et mirent en prison le père pour le fils. Voltaire, désespéré de la méprise, fit tout pour la réparer aussitôt; mais le vieillard, sans se laisser fléchir par ses excuses, lui intenta un procès en réparation et le gagna. Cette querelle lui fit beaucoup de peine ; elle lui fit aussi beaucoup de tort dans le public. Cependant on ne voit pas que les dispositions de la cour fussent encore changées à son égard. Le ministre des affaires étrangères employa plus d'une fois sa plume : ce fut lui qui fut chargé d'écrire le manifeste du roi de France en faveur du prétendant. Sa fortune de cour fut aussi peu durable que les ouvrages qui la lui avoient procurée. On persuada h. M^^ de Pompadour qu'elle feroit une chose glorieuse pour elle, en protégeant le vieux Crébillon , qu'on lui peignoit comme un homme de génie simple et modeste, injustement éclipsé par un bel-esprit vain et indiscret. Crébillon fut appelé

368 POLYGRAPIiES.

à la cour : on y fit représenter, avec des dépenses extraordinaires, son Catilina^ dont le succès étoit arrangé d'avance ; et l'on fit imprimer son Théâtre au Louvre, dans le moment même oùFonrefusoit cette distinction au pocme de la Henriade. Voltaire en conçut un violent dépit. Il quitta Versailles pour Sceaux, qui étoit une cour aussi, mais dont la souveraine n'avoit pas le travers de lui préférer un poète barbare. Là, il conçut le projet d'une vengeance aussi noble qu'elle lui étoit facile; il entreprit de refaire et de surpasser les tragédies du rival qu'on lui opposoit. Il commença par Sémiramis (1748), qui fut d'abord repoussée par une cabale violente. Par la suite, il refit Electre dans Oreste, Catilina dans Borne sauvée y et malheureusement Atrée dans les Pélopidcs, et le Triumvirat dans la pièce du même nom. Il ne laissa à Crébillon c^Idoiyiénée, Xercès et Pyrrhus^ qui ne méritoient guère de lui être pris, et Rhadamiste qu'il étoit trop difficile de lui enlever. Après Sémiramis y il fit jouer Nanine (1749), qui ne fut alors que très médiocrement goûtée. De Cirey, Voltaire et M"ie du Chastelet alloient de temps en temps faire leur cour au roi Stanislas. C'est dans un de ces séjours à Lunéville, qu'ils firent connoissance de Saint-Lambert. M'"^ du Chastelet fit pour lui infidélité à Voltaire, qui n'eut pas la possibilité d'en douter, tant leurs amours furent imprudentes. M""* du Chastelet s'aperçut bientôt qu'elle étoit enceinte. A son âge et dans sa position, c'étoit un double malheur. Voltaire savoit bien qu'il n'en étoit pas Fauteur, et M. du Chastelet ne pouvoit pas l'être:

on joua, pour le lui faire croire, uue comédie dont on peut lire les détails dans les Mémoires de Longchamp. Sur la fln de sa grossesse, M"'^ du Chastelet fît , avec Voltaire , un nouveau voyage à Lunéville. Au bout de quelques semaines, elle accoucha, et, six jours après, elle n'étoit plus. Voltaire, quoique innocent de cette mort, n'en fut pas moins affligé, et il adressa les plus vifs reproches à celui qui en étoit coupable. Une bague à secret, où le portrait de Saint -Lambert avoit remplacé le sien, qui avoit remplacé celui du duc de Richelieu , lui auroit tout appris, s'il n'a voit tout su déjà. M. du Chaslelet étoit présent à celte découverte. « Monsieur « le marquis, lui dit Voltaire, voilà une chose dont « nous ne devons nous vanler ni l'un ni l'autre. » Voltaire revint à Paris, et, pour se distraire de sa douleur, recourut au travail, moyen qui ne lui avoit jamais manqué. 11 eut chez lui un petit théâtre, où il essaya Ores te et Rome sauvée ^ avant de les donner aux comédiens. C'est à cette occasion que Lekain lui fut présenté. Le hasard avoit rapproché deux hommes qu'une heureuse analogie de quaUtés sembloit avoir faits l'un pour l'autre. Voltaire devint le poète de Lekain, et Lekain l'acteur de Voltaire : chacun d'eux dut à l'autre une partie de sa gloire. Oreste fut représenté fl7i9). C'éloit la seconde lutte contre Cre'billon ; c'étoit aussi la plus difficile : la victoire parut d'abord incertaine ; elle finit par se décider en faveur de Voltaire. Boine sauvée , jouée trois ans après (1 752 j, en l'absence de l'auteur, n'eut [toint, au théâtre, le succès qu'elle mérite, et qu'elle ob- 1. 24

rOLYGRAPHES.

tient h la lecUire; mais personne ne fit à celle pièce rinJLire^ de lui préféi-er CaHlina. Frédéric avoit inutilement disputé Voltaire à M"« du Chastelet. N'ayant plus de rivale, il renouvela ses fnstances et ses cajoleries; et Voltaire, redevenu libre, n'eut pas la force de repousser l'olTre d'un nouvel esclavage. Cependant il balancoit encore à quitter sa patrie et ses amis, pour se transplanter, à son âge, sous un ciel rigoureux, que redouloit sa complexion valétudinaire. Mais il lui tomba entre les mains des vers où Frédéiic faisoit du jeune Baculard d'Arnaud un génie à son aiiroix , qui alloit consoler le monde de Voltaire à son couchant. « Il faut, dit Voltaire, que le roi « de Prusse a])prenne que je ne me couche pas en- « core; » et il part pour Berlin (1750). Frédéric lui donna à Potzdam un appartement au-dessous du sien, une table , des équipages , la clef de chambellan , la croix du mérite et vingt mille francs de pension. Ajoutez, à tant de distinctions et d'avantages, une entière liberté, nul autre devoir à remplir que de revoir et de corriger les écrits du roi, et, à la fin d'une journée employée au travail, de charmants soupers, où Frédéric, déposant le fardeau de la couronne, sembloit ne plus être que le plus aimable des hommes. Voltaire crut, pendant quelque temps, avoir trouvé l'indépendance et la paix dans une cour, et un ami dans un roi. L'illusion ne fut pas longue. Les gens de lettres françois qu'il avoit trouvés établis à Berlin , et qui n'avoionl jamais joui d'une faveur égale à la sienne, devinrent jaloux de lui. De tous ces beaux-cspriîs, le géomètre Maupertuis , président de

l'académie de Berlin, éloit le plus vain, le plus envieux , le plus blessé des préférences accordées à Voltaire, et il senibloit n'attendre que l'occasion de lui prouver sa haine. D'un autre côté, Frédéric étoit roi , il étoit auteur : son oii^ucil de monarque et sa vanité de poète le rcndoicnt doubler.icnt susceplil)le, doublement irritable; railleur impitoyable, ses sarcasmes durs et amers n'épargnoient personne , et les représailles les plus timides rencontroient la sévérité d'un maître olTensé. On commença par semer entre Frédéric et Voltaire des germes de déliance et de mécontentement, en portant de l'un à l'autre des propos cju'ils avoient tenus ou qu'on leur prctoit. Frédéric avoitdit, en parlant de Voltaire, si plutôt on ne lui faisoit dire : « Laissez faire : on presse l'orange, et on « en jette l'écorcc quand on en a sucé le jus; » et Voltaire , dans les accès d'impatience que lui causoit la tache fastidieuse et délicate de coiriger les vers d'un roi, avoit, disoit-on , laissé échapper plus d'une parole mortifiante pour l'amour-propre du poète couronné. Ces rapports , vrais ou faux , ne trouvèrent que trop de créance. Frédéric avoit trop de fierté pour s'en plaindre, mais aussi trop de vanité pour les oublier. Voltaire eut avec un juif de Berlin un procès désagréable (1751), où il éloit accusé, entre autres choses, d'avoir substitué de petits chatons à de plus gros , dans un dépôt de pierreries que ce juif lui avoit donné en nantissement. Frédéric, feignant de vouloir laissera la justice toute sa liberté, enjoignit à Voltaire de se tenir éloigné de sa cour, tant que le pj'ocès ne seroit pas jugé. Il le fut à l'avantage de Voltaire , qui

revint à Polzclam et sembla rentrer en faveur. Cependant La Beaumelle venoit de paroître à Berlin, précédé d'un livre où il parloit de Voltaire avec une légèreté assez indécente, ce qui ne l'empêcha pas de Taller voir et de lui demander son appui. On rit beaucoup, au souper du roi, et de ce livre bizarre et de celte conduite étourdie. Maupertuis rapporta ces plaisanteries à La Beaumelle, et il eut soin de les mettre toutes sur le compte de Voltaire, à qui il fit, de ce jeune homme irascible et présomptueux, un ennemi implacable. Maupertuis lui-même eut, dans ce temps (1752), une dispute avec le mathématicien Kcenig, sur une question de mécanique, celle de la moindre action. Voltaire, qui aimoit Kœnig, prit parti pour lui contre Maupertuis , dont il avoit à se plaindre; et Frédéric défendit le président de son académie, dont il trouvoit bon de rire, mais ne vouloit pas que les autres se moquassent. Voltaire, dans ses brochures ne s'en faisoit point faute. La Diatribe du docteur Akahia surtout devoit couvrir Maupertuis d'un ridicule ineffaçable. Le roi , à qui Voltaire l'avoit communiquée, en demanda le sacrifice et ne l'obtint pas. Voltaire, profitant d'un privilège accordé pour un autre ouvrage, livra la Diatribe à l'impression. Frédéric exigea que tous les exemplaires lui fussent remis , et les brûla lui-même au feu de sa cheminée. Mais un exemplaire, probablement réservé par l'auleur, avoit pris le chemin de la Hollande ; et bienlot une nouvelle édition , répandue dans toute l'Allemagne, la fit lire aux dépens du président. Frédéric alors fil brûler l'ouvrage par la main du bourreau. Voltaire,

irrité de ce procédé qui lui païut plus digne du saintoffice que d'un prince philosophe, rendit au loi sa clef, sa croix et sa pension. Frédéric les lui lenvoya , et il s'ensuivit une léconciliation qui n'étoit sincère ni de part ni d'autre. Voltaire demandoit à allei- prendre les eaux de Plombières, avec la promesse formelle de revenir et la ferme résolution de n'en rien faire. Frédéric, après des refus dérisoires et des délais de mauvais augure, accorda cette permission, en y mettant pour condition , un retour sur lequel il ne comptoit pas. Ils se séparèrent enfin pour ne plus se revoir (1753). Le séjour de Voltaire en Prusse avoit été de trois ans. Il y avoit publié ('1752) le Siècle de Louis XIF. La Beaumelle, peu de temps après, en fit paroître une seconde édition , accompagnée de notes fort offensantes pour l'auteur , qui s'en vengea par un Supplément où il versoit à pleines mains le mépris sur La Beaumelle. De Berlin , Voltaire se rendit à Leipzig, où il reçut de Maupertuis un cartel ridicule, auquel il répondit par des sarcasmes sanglants ; et de Leipzig, il alla faire sa cour à la duchesse de Saxe-Gotha, à la prière de laquelle il entreprit les Annales de l'Empite, triste fruit de la complaisance, et peut-être le seul de ses ouvrages qui ait ennuyé le lecteur. De Gotha, il partit pour Strasbourg, en passant par Francfort. C'est dans celte dernière ville que l'attendoit une avanie, un traitement vexatoire et humiliant, qui laissa dans son ame un souvenir de honte et de rage que rien n'en put jamais effacer. Frédéric lui avoit lait présent du Recueil de ses poésies, imprimé secrètement à un trè^

pelil nombre d'exemplaires, el distribué à quelques favoris des plus intimes. Les ennemis que Voltaire avoit laissés en Prusse, persuadèrent trop facilement au roi que, possesseur d'un volume où se trouvoient force traits satiriques contre des rois et des personnages puissants, il ne manqueroit pas d'en faire usage pour se venger. Quelques satires contre Frédéric, qu'on avoit eu soin d'attribuer à Voltaire , après son départ , avoient disposé le monarque à tout craindre de la malice du poêle. Au moment où Voltaire alloit monter en voiture pour quitter Francfort , un nommé Freytag, résident du roi de Prusse dans cette ville, se présente à lui, escorté de deux ou trois hommes, et lui redemande VOEuvre de poéshie du roi son maîti'e. Le précieux volume étoit resté à Leipzig^ avec d'autres effels. Voltaire fut obligé de souscrire l'engagement de rester en otage à Francfort, jusqu'à l'arrivée de la caisse où il étoit renfermé. Le volume ayant été remis h Freytag", Voltaire sortoit de la ville pour continuer sa route, lorsque le résident, sous les plus misérables piétextes, le fît arrêter et constituer prisonnier dans une méchante auberge, ainsi que son secrétaire et sa nièce, M™« Denis, qui étoit venue à sa rencontre. Tous les genres d'outrages leur furent prodigués : on les invectiva , on s'empara de leurs effets, on leur fit même vider leurs poches. Ils furent séparés et gardés à vue par des soldats ayant la baïonnette au bout du fusil. De nouveaux ordres étant venus de Berlin, on leur rendit la liberté. On leur restitua leuis effets, non sans en avoir distrait une partie; et Voltaire fut encore obUgé de payer

l'OLYGRAPHES. 375

les frais de capture et d'emprisonnement. Echappé de Franeroit, il alla passer trois semaines à Wayence, pour sécher^ disoit-il, ses habits nioiullés du naufrage. Il se rendit ensuite à l'inviiation de l'électeur palatin , qui le retint quinze jours au milieu des tètes les plus l)iillantes. Enfin, après un inois et demi de séjour à Strasbourj^, il vint habiter Colmar, ville qu'il prit en aversion, dès qu'il sut que, quatre ans auparavant, on y a voit hrùlé en place publique des exemplaires du Dictionnaire de Bayle, mais où se trouvoient des hommes instruits du droit public d'Allemagne, dont les secours lui étoient nécessaires pour achever ses Annales de l'einpire. Cette ville étoit d'ailleurs un point limitrophe de l'Allemagne et de la Suisse, où il pouvoit attendre en sûreté le résultat des démarches que M°^« Denis faisoit à Paris, pour s'assurer s'il y pouvoit revenir sans trop déplaire au gouvernement. Il lit à Colmar un premier séjour d'environ dix mois. Pendant ce temps (1754), un libraire de Hollande , entre les mains de qui étoit tombé un manuscrit informe de ï Essai sur les tuteurs et C esprit des nations , l'avoit publié sous le titre ^Abrégé d'histoire universelle par M. de f^oltaire; et des suppressions, faites à dessein, rendoienl plusieurs j)assages de ce livre fort injurieux pour les rois et pour les prêtres. Voltaire fil venir de Paris le véritable manuscrit ; et un procès-verbal de confionlation, dressé à sa demande par un notan-e, mit eu évidence la mauvaise foi et la maligne intention de l'éditeur hollandois. Cependant les nouvelles qu'il recevoit de Paris n'étoieiit rien moins que satisfaisantes ; et il

376 POLYGR APHES .

fut informé que les Jésuites, tout-puissants alors en Alsace, épioient ses démarches pour les dénoncer. Dans celte conjonctui-e critique , il imagina de faire publiquement ses Pâques; et l'on dit, dans les soupers de Paris, qu'il venoit de faire sa première communion. Ce fut tout ce qu'il y gagna. Il quitta Colmar pour aller à Plombières; mais, ayant appris en route que Maupertuis y prenoit les eaux, il craignit l'éclat ridicule que leur rencontre n'auroit pas manqué de produire ; et il s'arrêta à l'abbaye de Senones, où il passa plus de trois semaines auprès de dom Calmet , qui essaya de le convertir , et crut même en être venu à bout. S'il n'étoit pas devenu dévot, il s'étoit du moins fait bénédictin , et il avoit profité de la riche et savante bibliothèque de l'abbaye, pour faire une abondante moisson d'extraits historiques. De Senones, il alla voir M. d'Argental à Plombières; puis, accompagné de M™e Denis , qui l'y étoit venue rejoindre , il repartit pour Colmar, où il demeura encore trois ou quatre mois. Ayant acquis enfin la certitude que sa présence à Paris ne seroit pas agréable au roi , il se décida à aller prendre les eaux d'Aix en ^Savoie. A son passage à Lyon, il revit avec joie son ancien ami, le maréchal de Richelieu; et il fut très froidement accueilli par le cardinal de Tencin. Ce n'étoit pas l'écrivain irréligieux, c'étoit l'homme mal en cour, que le prélat craignoit de recevoir h diner chez lui. Les Lyonnois dédommagèrent amplement Voltaire des froideurs politiques de leur archevêque. Tronchin , qu'il avoit consulté en passant par Genève, l'ayant détourné d'aller à Aix, il eut quelque envie de fixer

POLYGKAPHES. 377

sa résidence dans la ville de Calvin ; mais il ne tarda pas à s apercevoir que le rigorisme des réformés ne lui seroit guère plus favorable que le zèle des catholiques. Il habita d'abord alternativement Monrion, sur le territoire de Lausanne, et les Délices, sur celui de Genève (1755-57); mais, au bout de quelques années (1758), se trouvant trop près des tracasseries tant politiques que religieuses de la république genevoise, il fit acquisition de Tourney et de Ferney, deux terres du pays de Gex, entre lesquelles il se partageoit. Il finit par se fixer à Ferney. Jusque là il avoit erré de lieu en lieu, n'ayant prescpie jamais de domicile fixe, et habitant presque toujours chez autrui. Ce genre d'existence convenoit à la mobilité inquiète de son caractère , et surtout à l'état de crainte où le tenoit continuellement la témérité de ses écrits. Ferney fut le terme de ses déplacemens et de ses courses. C'est là qu'il passa ses vingt dernières années. Ses habitudes avoient toujours été celles d'un homme riche, ami des commodités et des jouissances que l'or procure. A Ferney, son existence fut celle d'un opulent et magnifique seigneur de château. Il fit dessécher des marais, et défricher des terrains stériles. A la place d'un misérable hameau, dont les chaumières en ruine abritoient à peine quelques laboureurs sans travail, s'éleva une petite ville, où de jolies maisons, bâties à ses frais , étoient habitées par d'habiles ouvriers qui envoyoient au loin les produits de leur industrie. L'église étoit petite et délabrée, il la fit reconstruire de ses deniers, sur un plan plus étendu et dans un meilleur goût. Il soutint et termina lui-même tous las

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procès que le fisc ou l'église faisoil à ses vassaux , et il obtint pour eux les privilèges et les exemptions les plus avantageuses. Son château , qu'il avoit fait bâtir de fond en comble , fut orné de jardins dont il se plaisoit à diriger la culture. Une table abondante et bien servie, un nombreux domestique, des apparteniens d'une élégante simplicité et des équipages toujours prêts, en renddient le séjour conunodo et agréable aux étrangers. Un théâtre, où il jouoit quelquefois lui-même, et où, de lemj)S en temps,- venoient se montrer les premiers acteui's de la capitale, altiroit en foule la bonne compagnie de Genève et des environs ; et souvent un grand soujer, suivi d'un bal brillant, retenoit au château jusqu'au lendemain cette multitude de spectateurs. Voltaire se prèloit de bonne grâce à lous ces diverlissemenls; mais il ne s'y livroit pas. Content d'en faire jouir les autres, et d'en avoir pris un moment sa part, comme poui" en augmenter le prix, il se retiroit dans son cabinet, et reprenoit son travail. Pour les philosophes répandus en Europe, Ferney étoit devenue la ville sain le, comme la Mecque pour les Musulmans. Il falloit, au moins une fois dans sa vie, en faire le pèlerinage. Des beaux-esprits et des grands seigneurs, des hommes de robe et d'église, des femmes distinguées, des princes même, se rendoient h Ferney de toute part , pour faire leur cour au Patriarche. 11 échappoit de son mieux à ces flatteuses importunités, mesurant la durée de ses apparitions et la grâce de son accueil sur le rang ou la renommée du personnage, quelquefois refusant de se montrer, ou ne se montrant que pour témoigner de l'humeur.

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Enfin, il éloit parvenu à vivre solitaire, tranquille el laborieux, au milieu de la foule, du bruit et de la dissipation. Il s'en falloil bien toutefois que cette vie fût sans troubles et sans alarmes : sa vivacité et son imprudence continuèreni à lui susciter de fâcheuses affaires. Il étoit fort rare qu'un seigneur de paroisse n'eût pas de procès avec son curé , ou même avec son évèque: Voltaire ne pouvait faire exception. La précipitation avec laquelle il fit démolir fancienne église ne permit pas que les formalités usitées en pareil cas fussent remplies; à la même époque , une grande croix de bois, placée devant le portail, fut renversé par ses ordres avec une piomptilude peu décente qu'il avoit encouragée, disoit-on, par des paroles moins décentes encore; enfin , un jour, empiétant sur la prérogative curiale, il s'avisa de faire aux paroissiens assemblés dans l'église une espèce de sermon sur le vol. Toutes ces irrégularités prirent facilement une couleur d'impiété. Le curé se plaignoit à son évéque, et celui-ci dénonçoit Voltaire aux tribunaux, au gouvernement, au clergé. Dans un de ces moments de crise , il eut recours à un expédient qui lui avoii déjà peu réussi; il communia dans l'église de Ferney , voulant , disoit-il , remplir ses devoirs de chrélien , d'oflicier du roi et de seigneur de paroisse. L'année suivante fl7G0), apprenant que l'évcque d'Annecy avoit fait défense à tout prêtre de son diocèse de le confesser, de l'absoudre et de le communier, il se mit au lit, (it le malade et le moribond , soutint h son chirurgien qu'il avoit la fièvre et le lui persuada , se fit donner l'absolution par un capucin qu'il avoit frappé de terreur, demanda l'Eu-

charistie à titre de viatique , menaçant , en cas de refus , de se plaindre au parlement , communia dans sa chambre, et en fit sur-le-champ dresser procèsverhal par le notaire du lieu. Ces actes de rehi,^ion furent rei;ardes par les philosophes de Paris comme des acles de lâcheté; et les hommes pieux les virent avec horreur comme autant de farces sacrilèges. Dans sa retraite de Ferney, Voltaire excitoit ])lus que jamais Tanimadvei'sion du gouvernement et du clergé, en publiant sans cesse, et sous milles formes diverses, des écrits contre la religion. Tant qu'il vécut à Paris, ou conserva l'espoir dV retourner pour y finir ses jours , son impiété ne se manifesta que par intervalles ; elle gardoit quelques ménagements , et empruntoit tantôt le voile d'un doute artificieux , tantôt le masque d'une gaieié folle et inconsidérée. Lorsqu'il se vit comme exilé pour toujours de la capitale, cette impiété devint systématique, affirmative, persévérante, acharnée et presque furibonde. Une habitation d'où il pouvoit en peu d'instans aller se placer sous la protection étrangère; une fortune en grande ])artie mobiliaire , qui pouvoit le suivre en quelque lieu qu'il portât ses pas; enfin, le nombre toujours croissant de ses adeptes, dont quelques uns siégcoient dans le conseil même du roi, telles étoient les causes de sa sécurité. Il y faut ajouter sa vieillesse, pour laquelle il atlendoit des autres un respect qu'il n'avoit pas lui-même , et sa confiance dans la douceur du gouvernement, dont il ne cessoit de provoquer le courroux, sans parvenir à le faire éclater. Parlant beaucoup de ses infirmités qu'il exagéroit ^ et

de sa mort qu'il présentoit loujoui'S comme prochaine, il réussissoit à détourner des résolutions rigoureuses que l'opinion, déjà toute puissante, auroit pu trouver à la foi-s cruelles et inutiles. Ses ouvrages irréligieux paroissoient toujours, il est vrai, sous des noms, soit forgés, soit empruntés à des hommes qui ne vivoient plus ou vivoient en d'autres lieux; et, quand ils lui étoient attribués, il ne manquoit jamais de les désavouer, même avec serment. Mais on ne pouvoit le méconnoître , et lui-même eut peut-être été fâché qu'on se méprît. Les suppositions, les dénégations, étoient seulement pour la forme. On eut dit qu'elles étoient convenues entre l'écrivain et Tautorité : celle-ci, qui ne demandoitpas mieux que de ne pas sévir, aimoit qu'on lui fournît le moyen de s'en croire dispensée. Ainsi, Voltaire marchoit, presque à front découvert, au but qu'il avoit annoncé lui-même, l'entière destruction de la religion chrétienne. Les plus sérieuses alarmes qu'il ait jamais eues , celles qui le poursuivirent dans la retraite comme dans le monde , lui furent causées [)ar la Piicelle , moins parce que ce poëme atlaquoit violemment la religion et la décence , (jue parce que de puissants personnages y étoient insultés en passant. On peut dire que, s'il n'eut pas de remords de l'avoir fait, il en eut au moins de vifs et de fréquents repentirs. Il Tavoit composé, disoit-il, seulement pour s'amuser et amuser quelques amis. On peut l'en croire sur ce point : il sembloit s'être préuumi lui-même contre la tentation de le faire jamais inq)rimer, en y portant le dévergondage de la licence et de l'impiété à un point

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qui en rendît la publication impossible dans tout pays policé. Mais ce n'ctoit pas tout : dans cet ouvrage, né pour rester secret , il a voit déposé à mesure les traits de sa vengeance contre quelcpies personnes qu'il n'osoit frapper publiquement. Ainsi, Louis XV y étoit puni de la froideur qu'il lui avoit toujours marquée, et M"'« de Pompadour des j)références qu'elle avoit eues un moment pour Crébilion, son rival. Quelques seigneurs même, avec qui il enlretenoit un connnerce amical , y éloient stigmatisés comme vicieux ou ridicules. Il avoit donné des copies partielles ou entières du poëme à un très petit nombre d'amis intimes, en leur recommandant de ne jamais s'en dessaisir. Mais des communications indiscrètes , des infidélités , des larcins, furent commis; et, de ce moment , plus de tranquillité pour lui. Sans cesse, et en quelque lieu qu'il résidât , des avis venus de Paris lui apprenoient que la Pucclle y couroit manuscrite, et qu'elle alloit être imprimée. Elle le fut enfin avec toutes ses impiétés, toutes ses gravelures , toutes ses obscénités , et, ce qui l'effrayoit bien plus, avec tous ses traits imprudemment satiriques. 11 eut recours alors à ses armes ordinaires , aux désaveux , aux plainte's amères contre les falsificateurs. Pour le perdre, disoit-il, on avoit défiguré un innocent badinage, en y intercalant des blasphèmes contre la religion qu'il avoit toujours respectée, et des injures contre les personnes qu'il honoroit et chérissoit le plus. Quelques vers de fort mauvais goût, tels qu'il en a fait quelquefois , mais comme il ne les faisoit pas ordinairement , furent dénoncés à grand bruit par lui comme d'incontestables preuves de la

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falsification. Enfin , pour jjrévcnir le retour de ces ciises alarmantes, il prit le parti de donner lui-même une édition de son poëme(1762), purgée de ce qui outrageoil le plus la religion, de ce qui offensoil le plus la pudeur, et surtout de ce qui blessoit les rois, leurs maîtresses et leurs courtisans. Après la gucire faite au christianisme, les querelles, les vengeances littéraires furent ce (jui occupa , ce qui j)assioniia le plus la vieillesse de Voltaire. Par un elTet naturel des hommages et des ilatteries dont il étoit sans cesse l'objet, son amour-propre, en tout temps fort susceptible , étoit devenu d'une irritabilité qui dégénéroit facilement en une véritable fureur. Un demi-siècle de succès et de renommée avoit lassé ses envieux : le nombre en étoit fort diminué ; celui de ses admirateurs augmentoit incessamment; et, en général, les esprits s'étoient accoutumés à reconnoître la supériorité de ses talents. Mais cette lièvre continue d'impiété, dont chaque accès étoit marqué par quelque brochure scandaleuse, lui suscitoit chaque jour des ennemis d'une autre espèce, plus nombreux encore et ])lus dangereux sui'tout. Ce n'étoit plus sa gloire qu'il avoit à défendre de leurs attaques; c'étoit sa considération morale, son repos, sa sùi'clé même. Su haine contre eux s'accroissoit de toute celle qu'il portoit à la cause dont ils étoient les champions. L'invective grossière , la bouffonnerie cynique , l'altération des textes , la diffamation des personnes, la calonmie enfin . tout lui paroissoit légitime contre de tels adversaires. Ses auiis les plus indulgents se sont accordés à gémir des emportements honteux auxquels il se livroit coniie tous

ceux qui essayoient de venger la révélation ou la morale, outragées par lui dans vingt ouvrages. Il eut quelquefois le uicuie tort envers ceux qui méritoient le plus son ressentiment par l'acharnement et la malignité de leurs critiques littéraires. Fréron , La Beaumelle et tant d'autres, envoyés aux galères dans le poëme de !a Puctlle , et l'auteur de VJ?mée littéraire^ traduit sur la scène , dans le drame de V Ecossaise , comme espion et délateur à gages , ce sont là sans doute des représailles telles que n'en autorise aucune offense faite à l'amour-propre. Il fît meilleure guerre h Lefranc de Pompignan. Celui-ci, dans son discours de réception à l'Académie françoise , parlant d'une secte d'écrivains ennemis du trône et de l'autel, avoit trop clairement désigné Voltaire et les hommes de lettres qui le reconnoissoient pour chef. Cette attaque, dont au moins l'occasion el le lieu étoient mal choisis, puisque Voltaire et plusieurs de ces écrivains appartenoient à TAcadémie, attira sur l'auteur un déluge de plaisantei'ies , dans lequel sa réputation fut comme submergée (1760). De toutes les querelles de Voltaire, la plus affligeante fut celle qu'il eut avec J-J. Rousseau. Jamais il n'eut d'ennemi dont le génie et l'infortune méritassent plus d'égards , dont les torts envei's lui fussent moindres ou plus excusables , et contre qui toutefois sa haine fut plus cruelle et plus acharnée. Plus jeune que Voltaire, Rousseau l'avoit d'abord honoré comme un maître ; et il en avoit reçu des éloges flatteurs , auxquels se mèloient quelques plaisanteries sans amertume. Voltaire, sentant tout ce qu'un tel homme pouvoit valoir pour le parti philoso-

phique , lui pardonnoit alors tous les écarts de sa raison et de sou goût; et il voyoit, sans en être trop importuné, le vif éclat de sa célébrité naissante. Rousseau étant poursuivi ipouvV£mf7e, Voltaire lui offrit un asile : son offre fut repoussée avec une dureté brutale. «Je ne vous aime pas , lui écrivoit Rousseau; vous « avezcorrompu ma république en lui donnant desspec- « tacles. » Dès lors la Profession de foi du vicaire savcyrtrr/ perdit tout son intérêt, tout son mérite aux veux de Voltaire, qui ne vit plus dans l'auteur qu'un déclamateur sans bonne foi, un sophiste sans pudeur, et un écrivain sans talent. Ayant inutilement essayé de calmer quelques dissensions mi-parti politiques et religieuses, qui s'étoienl élevées dans la ville de Genève, il trouva plaisant de se moquer des deux partis ; et , dans le poëme dont cette guerre civile lui fournissoit le sujet et le titre (1768), il s'emporta jusqu'à vomir contre Rousseau, alors banni de Genève comme de Paris , les invectives les plus atroces , et à lui reprocher ses malheurs, sa pauvreté, ses infirmités même. La haine l'avoit mal conseillé ; elle l'inspira plus mal encore : il n'avoit jamais exprimé de plus odieux sentiments en vers plus détestables.

Des soins, des travaux, des actions plus nobles, employoient une partie de cette activité que la solitude et l'âge sembloient avoir doublée. Une jeune fille pauvre, du sang de Corneille, fut recommandée à sa générosité i 17G0). « C'étoit, disoit-il lui- « même, fournir à un vieux soldat l'occasion d'être « utile à la fille de son général. » M"^ Corneille, appelée à Ferney, y reçut une éducation décente et I. * 26

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même chrétienne. Volîairc pouvoit, par ses propres libéralités, assurer le sort de celle qu'il avoit adoptée; mais il aima mieux qu'elle parût ne devoir son établissement qu'aux chefs-d'œuvre du grand homme dont elle portoit le nom, et que ce fût, en quelque sorte. Corneille lui-même qui dotât sa pelite-nièce. Le produit des Commeiitaùes siw Corneille servit à la marier à un jeune gentilhomme des environs. Un vieillard calviniste. Calas, venoit de subir, à Toulouse, l'affreux supplice de la roue, comme convaincu d'avoir donné la mort à son fils, pour l'empêcher d'abjurer (1762). Voltaire refuse de croire à la possibilité physique et morale d'un tel crime, et il voit, dans la condamnation, une de ces erreurs cruelles que les préventions religieuses ont trop souvent commises. Il recueille la famille, l'excite à demander la révision du procès, emploie son crédit, ses amis et sa bourse, enflamme le zèle des avocats, et plaide luimême, dans vingt écrits, au tribunal de l'opinion publique. La cause est renvoyée au conseil du roi; l'arrêt du parlement de Toulouse est cassé ; la mémoire de Calas est réhabilitée ; et sa veuve, ses enfants, qu'un odieux préjugé condamnoit à l'infamie, après qu'une injuste confiscation les avoit condamnés à la misère, sont honorés des marques de la bienfaisance royale. Depuis ce procès , on eût dit que Voltaire avoit mission pour arracher à la mort, ou, du moins, pour racheter du déshonneur, toutes les victimes des erreurs de la justice. Au moment uiême où Calas monloit sur Téchafaud , un auti-e protestant de la même province , Sirven, étoit condamné h la même peine pour le même

crime. On avoit enfermé sa fille dans un couvent pour la convertir. Elle s'en échappe, et S3 jette dans un puits. Le père, accusé de l'avoir noyée, se soustrait par la fuite èi l'exécution de la sentence portée contre lui. Voltaire prend sa défense avec une ardeur que ne peuvent refroidir dix-huit années de résistance ou d'inaction de la part de l'autorité. Le temps et ses cfibrts amènent les choses au point que l'inioiluiié ne craint plus de se présenter devant le même tribunal qui a frappé Calas , et qu'il en obtient son absolution. Un obscur citoyen de Saint-Omcr, 31onlbailiv, avoit péri sur la l'oue, comme coupable d'avoir éiran<;lé sa mèrCj de complicité avec sa femme; et le supplice de celle-ci n'avoit été différé que parce qu'elle s'éloit déclarée enceinte ( 1 770). Voltaire, que sa haine contre le catholicisme ne pou voit animer en cette circonstance où rien de religieux n'étoit mêlé, mais dont le scepticisme honorable pour l'humanité repoussoil toutes ces horribles accusations de parricide, obtint que le procès fût revu et la sentence réformée. L'innocence du mari et de la femme fut reconnue; mais on ne put rendre à l'un la vie qu'on lui avoit arrachée, ni à l'autre l'époux dont on lavoit privée. Un lieutenantgénéral qui avoit servi dans l'Inde avec distinction , le comte de Lallv, fut décapité avec des circonstances atroces, par arrêt du parlement de Paris (17GG). La partialité monstrueuse de la procédure, Tiniquilé du jugement et la barbarie de l'exécution soulcvèient l'amede Voltaire, dont l'indignation s'exhala dans une foule d'écrits, sans pouvoir s'apaiser. Il ne lui fut pas donné de faire réparer ces atrocités judiciaires en ce

qu'elles avoient de réparable ; mais il eut du moins , en mourant, la consolation d'applaudir au triomphe d'un fils éloquent, qui mériloit que cette victoire lui eût été réservée. Deux jeunes militaires , dans Ahbeville, étoient accuses d'avoir insulté, par des aclions et par des paroles, aux })lus sacrés objets de la vénération pul)lique. Ces excès coupables, dont la folie de leur âge , la licence de leur état et l'ivresse de la débauche atténuoicnt le crime , et dont une année de prison sévère eùl sans doute été la punition suffisante, les firent condamner au supplice des parricides. L'un d'eux mourut dans les tourments; l'autre avoil pris la fuite (1766). Voltaire s'éleva contre tant de barbarie; mais, dans cette épouvantable affaire, sa voix ne put avoir la ibrce et l'audace accoutumées. Il étoit comme impliqué lui-même dans le procès : un de ses ouvrages avoit figuré parmi ceux qu'on accusoit d'avoir corrompu l'esprit et le cœur de ces infortunés jeunes gens. Il se contenta de dénoncer au public la férocité des juges, et de procurer de l'avancement, dans l'armée prussienne, à la victime qui leur étoit échappée. Le redressement de plusieurs griefs moins révoltants, puisqu'ils attentoient, non plus à la vie et h l'honneur des hommes, mais seulement à leur liberté ou à leur fortune, fut encore dû au zèle infatigable de Voltaire. C'est ainsi qu'il fit restituer à déjeunes gentilshommes du pays de Gex, leurs biens dont les jésuites s'étoient frauduleusement emparés; qu'il prépara le succès du procès étrange qu'eut à soutenir le comte de Morangès contre un faux prêteur, aidé de faux témoins; et qu'ayant sollicité vainement , sous Louis XV, l'affran-

chissement des serfs du Mont-Jura , il eut du moins la gloire d'avoir provoqué l'édit de Louis XVI, qui abolit l'esclava^^e dans tous les domaines du roi. Combattre la religion sans relàclie, taire la guerre à ceux qui la dét'endoient, délendre lui-même sa gloire contre ceux qui l'allaquoienl, et secourir ou venger les innocentes victimes de la justice humaine, tant de travaux , tant de soins divers éloient loin d'absorber tous ses instants. Dans ses vingt-deux dernières années, passées au sein de la retraite, il produisit plus d'ouvrages purement littéraires, que beaucoup d'écrivains, même laboiieux, n'en ont enfanté durant toute une longue vie. H mit la dernière main à ï Essai siif les mceurs et l'esprit, des nations; composa la Philosophie de r histoire (1765), pour servir d'Introduction à ce grand ouvrage; écrivit {'Histoire de l'empire de Russie sous Pier?e-le-G/a/id ' \lbd-(J3j, pour coiriplaire aux impératrices Elisabeth et Catherine II , et V Histoire du parlemeîit de Paris (17691, pour se venger des alarmes que ce corps ' ' avoit données. Plus tard (1771), ce même parlement fut dissous. Fidèle à la haine qu* ' lui portoit, Voltaire applaudit à sa destruction ; mais par là il se fit accuser d'ingratitude envers son ancien bienfaiteur, le duc de Choiseul, qui, défenseur des anciennes cours de justice, venoit de succomber avec elles, dans sa lutte contre deux hommes détestés, le duc d'Aiguillon et le chancelier Maupeou. Ce fut une des crises les plus difiiciles de la vie de Voltaire, et un de ses plus amers chagrins. Commencé à Colmar et achevé aux Délices, \' Orphelin de la Chine o])tint un succès qui, incertain d'aboid, fut

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bientôt assuré pour toujours (1755). Cinq années plus tard (1760), parut TancrMe. Après avoir brillé, dans cette pièce, d'un éclat qui rappeloit les jours de Zaïre j et jeté encore quelques lueui's dans Olynipie (1764), le génie tragique de Voltaire s'éleignit et disparut entièrement dans une trop longue suite d'ouvrages languissants et dégénérés. Le commentateur de Corneille avoit oublié Pertliarile ^ Othoii^ -^ë^' silas, Attila, Pnlchérie , Suréna, Il fit le Trimiivirat (1 764), les Scythes (1 767), et Sophouisbeiill^), qui ne purent se soutenir sur la scène-, les Gaèbres, les Lois de Minos , don Pèdre et les Pelopides , qu'il n'osa présenter au théâtre , ou qu'il eut le chagrin d'en voir repousser; enfin, Irène, qu'il vit jouer en mourant (1 778), et Agathocle, qui fut représenté le jour anniversaire de sa rnort {\ 779 . De quatre comédies, ouvrages de sa vieillesse, deux parurent sur le théâtre de Paris, XEcossoise (1760), qui eut, comme satire révoltante, un grand succès dont elle a conservé une partie, comme drame attendrissant; et le Droit du seigneur (1762), qui, ne rappelant Nanme que pour s'y montrer fort inférieur, reçut du public l'accueil le plus sévère : les deux autres comédies. Chariot et le Dépositaire, ne furent offertes qu'au parterre complaisant ou peu difficile du théâtre de Ferney. Ces nombreuses productions, plus ou moins importantes , plus ou moins heureuses , laissoient encore à Voltaire des intervalles de loisir, que remplissoient mille compositions légères. Ces amusements de sa solitude et de son vieil âge sont la plupart de ses romans en prose , presque tous ses contes en vers , et cette foule

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d'épîtres et de salires, qui, volant en tous lieux, circulant dans toutes les mains, occupoient sans cesse Paris d'un homme qui l'avoit quitté depuis si longtemps, et en habitoit à une si grande dislance. Voltaire étoit âgé de qualre-vingl-qualre ans, et il y eiï avoit vingt qu'il étoit fixé à Ferney, lorsque M™« Denis, qui s'ennuyoil fort dans ce séjour, mit tout en œuvre pour le décider à (aire un voyage à Paris. 11 partit pour celte ville le 6 février 1778, y arriva le 10, et descendit chez le marquis de Villette, sur le quai qui porte aujourd'hui son nom. 11 eut la douleur d'apprendre que Lekain, son acteur chéri, avoit été enterré la veille. La cour et le clergé surtout ne virent pas d'un œil favorable sa présence dans la capitale ; mais tous les philosophes et tous les gens de lettres, beaucouj) de grands seigneurs et de femmes d'un haut rang, s'empressèrent de venir lui rendre hommage. L'Académie dont il étoit l'ornement , et la Comédie dont il éloit le soutien , lui envoyèrent une dépuiation. Tant de visites qu'il lui lalloit recevoir, quelques unes qu'il crut devoir rendre , une représentation continuelle , l'obligation, si facile qu'elle fut pour lui, d'èire loujours aimable et d'avoir toujours de l'esprit, cette foule qui sans cesse renqjlissoit son a[)parlement, ce peuple qui suivoit partout sa voiture en poussant des acclamations, enfin les l'épélitions de la tragédie à^Itèney toutes ces causes réunies de fatigue et d'émotion donnèrent un ébranlement fatal à une machine alioiblie par les infirmités et par les ans. Une violente hémorragie fit craindre pour sa vie. Dès son arrivée, plusieurs ecclésiastiques, ceux-ci par zèle, ccux-ln r^u-

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ambition, avoient conçu le désir de travailler à sa conversion. Un d'eux le lui avoit même témoigné avec des instances si vives, qu elles avoient presque le caractère de la violence et de la folie. L'abbé Gauthier , chapelain des Incurables, qui venoit de réconcilier avec l'Eglise le vieil abbé de Lattaignanl, prèlre peu édifiant, et chansonnier pour le moins voluptueux, lui avoit offert, en cas de besoin, ses services spirituels. Lorsqu'il se crut en dan^o-er de mort, Voltaire s'écria : Je 7ie veux pas qu'on jette înon corps à la voirie, et il manda l'abbé Gauthier. L'abbé obtint de lui une déclaration portant qu'il vouloit mourir dans la religion catholique où il étoit né, et qu'd demandoit pardon à Dieu et à l'Eglise des offenses qu'il pouvoit leur avoir faites. Cependant le curé de Saint- Sulpice se plaignit de n'avoir pas été appelé. Voltaire lui écrivit une lettre pleine des plus grands égards pour sa naissance, son ministère et ses vertus; et le pasteur lui répondit en prêtre à la fois rempli de politesse et de charité. L'hémoriagie s'étant apaisée, Voltaire cessa de songer à l'Eglise , et se retourna vers le théâtre. La tragédie à^ Irène avoit été représentée : on avoit applaudi, non la pièce, mais l'auteur; et un respectueux silence avoit tenu lieu des marques de mécontentement qu'on eût fait éclater dans une autre circonstance. Il fut facile de persuader au vieillard qu'il venoit d'obtenir un nouveau succès : il voulut en jouir ^n personne; et, le joui' de la sixième représentalion , après avoir assisté à une séance de l'Académie , où des honneurs inusités lui avoient été rendus, il alla à la Comédie, où l'attendoit un triomphe tel que n'en

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obtint jamais de plus éclatant le monarque idole de son peuple ou le guerrier sauveur de sa pairie. Entre les deux pièces, son buste, placé sur le théâtre, fut couronné par tous les acteurs. Porté sur les bras des spectateurs jusqu'à son carrosse, il fut reconduit jusqu'à sa demeure par une foule ivre d'enthousiasme , qui faisoit retentir les airs de son nom et du titre de ses principaux ouvrages. Le cortège attendit toutefois, pour proclamer la Piicelle y qu'il fût arrivé dans la cour de l'hôtel. C'est là que Voltaire, se retournant vers le public, s'écria : Vous voulez viétoujfer sous des roses ! Il disoit trop vrai. Son apothéose avoit précédé sa mort, et sa mort devoit suivre de bien près. Il n'avoit compté faire qu'un séjour de quelques mois à Paris; mais M"'*- Denis, effrayée de l'idée de retourner à Ferney , mit dans ses intérêts certaines personnes jalouses de faire à tout venant les honneurs de Voltaire, et, pour ainsi dire, d'exploiter sa gloire à leur profit. On employa l'adresse, la ruse, le mensonge même pour le retenir à Paris. Bientôt on n'en eut plus besoin. Le travail extraordinaire auquel il se livra pour remplir l'engagement qu'il avoit contracté de refaire la lettre A du Dictionnaiie, et l'usage immodéré qu'il fil du calé pour s'entretenir dans un certain état d'excitation , firent r-^vivre , avec une nouvelle force, une slranguric à laquelle il avoit été sujet. Il eut recours alors à une piéparalion d'opium pour calmer ses douleurs , et il en prit de tiop fortes doses. De ce moment, son esprit parut l'abandonner, ou ne se remontra que pai- intervalles fort courts. L'abbé Mignot, son neveu, alla chercher le curé de

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Sainl-Sulpice el Tabbé Gaulhier. Un nuage d'obscurités et de conliadictions entoure les derniers monients de Voltaire. Tandis que la prudence des parents et des vrais amis s'etTorçoit d'en atténuer le scandale, le zèle de la religion et celui de l'incrédulité parurent agir de concert pour Taugnienter : au gré de Tune et de l'autre , Voltaire ne pouvoit être moit avec assez d'impiété. Ce qui paroît constant, c'est que, sommé par le curé de Saint-Sulpice de déclarer s'il reconnoissoit la divinité de Jésus- Chiist, il dit, en se tournant de l'autre côté : Laissez-moi mourir en paix. Suivant d'autres, il dit : A a nom de Dieu, ne me parlez plus de cet homme -là. Cette antithèse sacrilège est peu vraisemblable, vu l'exlréme afloiblissement de corps et d'esprit où il se trouvoit alors. Quoi qu'il en soit, le curé , se tournant vers l'abbé Gauthier , dit avec une prudente modération : Fous voyez bien qu il n'a plus sa tète. Voltaire expira le 30 mai 1778 , à onze heures et un quart du soir, âgé de quatre-vingt-quatre ans, trois mois et dix jours. Le curé de Saint-Sulpice refusa de l'inhumer, mais permit qu'on le tiansféràt dans un autre lieu. Le corps fut embaumé, placé tout habillé dans une voiture, et transporté k l'abbaye de Sccllières, dont l'abbé Mignot étoit commendataire. A peine étoitil enseveli dans une des chapelles de l'église , que le prieur reçut de l'évéque de ïroyes la défense de l'enterrer. Il n'étoit plus temj)S. Le prieur fut destitué ; et le corps de Voltaire garda sa dernière place, jusqu'au jour où on l'en tira pour le ramener triomphalement dans la même ville d'où on l'avoii emporté en secret , douze années auparavant.

Le Irait le plus marqué , le plus distinclif du génie de Voltaire, est cette facilité, cette souplesse qui se plioit aux genres les plus opposés , qui passoit sans effort de la prose à la poésie, du familier au sublime, du plaisant au sérieux , du simple récit des faits à l'invention épique, tragique ou romanesque, enfin des spéculations de la philosophie, et des calculs même de l'algèbre, aux saillies les plus vives de la gaieté, et aux plus riants caprices de l'imagination. Ce don merveilleux , joint à l'insatiable ambition de succès dont il étoit dévoré, et à l'infatigable activité d'un esprit dont les forces sembloient se réparer dans le travail même qui les épuise , permit à Voltaire de tenter toutes les routes de la célébrité littéraire, et lui acquit le surnom d'écrivain universel. Cette ambition ne fut pas toujours heureuse. Supérieur en plusieurs genres , Voltaire est médiocre en quelques autres, et, en d'autres aussi , il est d'une infériorité qui ne sauroit être niée. Ici, tout est digne d'admiration, le sujet, la composition et le style; là, c'est la forme seule que vous avez à reprendre; là, c'est le fond même que vous devez condamner ; plus loin, la matière et l'exécution sont également blàuiables. Quelquefois l'écrivain prête à la religion et à la morale l'appui de son intelligence supérieure et la parure de son séduisant langage; plus souvent il les attaque et les offense. Dans un grand nombre de ses ouvrages, il procure à la raison et au goût les plus vives et les plus pures jouissances ; dans d'autres j)roductions, il semble se ])laire à les blesser, à les révolter Tune et l'autre. Quand un demi-siècle a passé sur les cendres

de cel homme prodisieux, on croiroil qu'il dut être également facile de porter el d'entendre un juo-ement impartial sur ses éerils et sur sa personne. Des causes, dont I explication ne sauroit ici trouver sa place, font cramdre qu'il n'en soit autrement. Il n'est pas rare de rencontrer des hommes, de contraire opinion qui vous avertissent qu'aujourd'hui il n'est pas prudent de due de Voltaire ou autant de bien ou autant de mal quon en peut penser. La vérité, l'intérêt public, l honneur surtout qu'on voudroit mal à propos mêler dans celte question , ne s'accommodent pas de ces ménagements de circonstance. Nous allons donc dire franchement et pleinement notre avis tant sur l'écrivain que sur l'homme, sans nous inquiéter des fanatiques et des intolérants des deux bords , dont les uns bondissent de fureui- dès qu'on ose i-emarquer que Yollau-e ne fut exempt ni de fauLes dans ses écrits ni de torts dans sa conduite, et les autres frémissent d indignation, quand on ne craint pas de reconnoîlre en lui un immense talent, accompagné de quelques vertus. A vingt ans, il entreprit de donner une épopée a .a France. Il commença son poëme sous l'influence dun préjugé funeste, celui que 31. de Malezicu exprimoit en ces mots : « Les François n'ont pas la tête « épique. » Il eut le malheur d'v croire, et il exécuta timidement une tentative hardie. La tendance philosophique du siècle qui coramençoit, contribua sans doute aussi à refroidir son imagination. Le christianisme permet de croire que les anges et les démons, •substances incorporelles, ont quelquefois revêtu des lormes palpables, et ont eu commerce avec les hom-

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mes, ceux-là pour les aider au bien, ceux-ci pour les pousser au mal. Dédaignant ou craignant d'employer ce merveilleux fourni par la religion , Voltaire eut recours à la froide allégorie : il personnifia, il fît agir et parler la discorde, le fanatisme, la politique et la vérité, c'est-à-dire de pures abstractions '. Ce n'est pas le seul défaut de la Henriade. Le plan manque d'unité; l'action de grandeur, d'intérêt, de mouvement. Les faits sont troj) peu développés, et les personnages trop peu agissants. Quelques macliines, empruntées aux poëmes de l'antiquité, sont réduites à des proportions mesquines, et ne produisent que de foibles résultats. L'épisode des amours de Henri et de Gabrielle , outre qu'il n'a aucune liaison avec ce qui précède et ce qui suit , est d'une volupté commune , privée de dignité et presque de décence. Le poëme entier, il faut bien le dire, est frappé de je ne sais quelle froideur et quelle sécheresse qui peuvent bien quelquefois laisser place à l'admiration , mais qui éloignent presque toujours le plaisir plus vif des émotions, et ne permettent pas au lecteur le plus per-

' Voltaire fut quelquefois de l'avis de cbux qui lui reprochenl d'avoir préféré l'allégorie au merveilleux de la religion. Occupé de roiriger son premier chant, il écrivoit à Tliiriot : « Vous savez que « lorsque Henri IV avoil déclaré à Henri III (pi'il ne vouloit pas aller « en Angleterre , Henri III lui répliquoil pour l'y engager. Tout ce « dialogue faisoit languir la narration. J'ai substitué une image «î celte « fin de dialogue. J'ai fait apparoître à mon héros son démon lutélairc « que les chrétiens appellent Ange-Gardien. J'en ail fait le portrait le « plus brillant et le plus nia|estueux que j ai pu; j'ai expliqué en peu « de vers serrés et concis la doctrine des anges que Dieu nous donne « pour veiller sur nous : cela est, à mon gi'é , bl<!n plus épique. »

398 POLTGRAPHES.

sévérant de suivre le poète, sans beaucoup d'interruptions, jusqu'au bout de sa courte carrière. On regrette de ne pas trouver dans la Henriade^ de ces tableaux variés de mœurs locales , ou de ces riantes descriptions de la nature cbaiiipêtre, cpu*, dans Homère et dans Virgile, délassent le lecteur animé des passions ou ému des dangers de leurs personnages. « Il « n'y a pas seulement, disoit Tabbé Delille, d'herbe ft pour nourrir les chevaux, ni d'eau pour les désal- « térer. » Cette saillie est une critique pleine de justesse. Voltaire, qui commença la Hetuiade^ ainsi qu'il le dit Ini-mème, sans savoir ce que c'étoil qaun poënie épique^ travailla au sien toute sa vie; mais il n'eut pas le courage ou le pouvoir de réformer son système et de refaire son plan. Il ne s'attacha qu'aux imperfections et aux beautés de détail, pour corriger les unes et ajouter aux autres , à peu près comme cet architecte qui , au lieu de reprendre les fondements peu solides d'un édifice et d'en changer la distribution vicieuse , croiroit masquer ces défauts essentiels en multipliant les ornements. Un ^ong et magnifique récit, de belles descriptions, d'heureux épisodes dans le genre terrible, touchant ou gracieux, d'éloquentes harangues, des portraits pleins de vigueur et de vérité , d'autant plus nécessaires que les modèles se font moins connoître par leurs actions et par leurs discours, d'admirables morceaux où sont retracés les profonds artifices de la politique italienne, le sage équilibre des pouvoirs qui forment la conslilulion angloise , et jusqu'aux plus ineffables obscurités de nos plus redoutables mystères, voilà ce qui fera vivre éternellement

l'OLYGRAPHES. oU^

la Henriade. La Henriade est encore Tcpopée françoise; elle sera toujours, quoi qu'il arrive, un chefd'œuvre de versification noble, élégante et pure.

Voltaire, qui avoit essavé de lutter contre Homère et le Tasse, eut l'ambition de rivaliser avec l'Arioste. La Pucelle fit les délices des imprudentes généj'ations, qui virent en riant la dépravation des mœurs , la destruction des plus salutaires doctrines et le honteux abaissement du pays, jusqu'à ce qu'une catastrophe terrible, universelle, vînt les tirer violemment de leur molle incurie. Mais aujourd'hui que la morale a repris son empire , que l'Evangile obtient les respects de ceux mêmes qui ont le malheur de ne pas croire les vérités qu'il enseigne, et que l'honneur de la pairie est devenu l'objet d'une des plus ardentes passions du François , quelle voix parmi nous oseroit s'élever pour la défense d'un poëme où la religion et la pudeur sont indignement outragées , où, sans respect pour le sexe, les services, la gloire et le malheur, l'héroïne qui délivra la France de la domination angloise, et péiit sur un bûcher dressé par ceux qu'elle avoit vaincus , est souillée d'infamies si monstrueuses, que la plume qui s'apprête à les tlétrir s'arrête devant l'impossibilité de les exprimer? Qui put pousser Voltaire à ce coupable dessein ? Ce ne fut assurément pas cette fois l'amour de la gloire et le désir des applaudissements; car son poëme, tel que d'abord il le conçut et l'exécuta, ne pouvoit être produit au grand jour ; et , lorsque le besoin d'écarter le danger qu'attiroit sur lui une édition subreptice le contraignit à en donner lui-même une qui la démentît, il en (if dispaT'oître , bien à regret,

iOO

POLYGRAPIIES.

précisément les mêmes clioses qui Tavoient le plus charmé , et dont il s'applaudissôit le plus. C'étoit, en effet, pour se contenter lui-même, qu'il rimoit en riant les chants de la Pucelle. C'étoit pour satisfaire au moins en secret cette manie d'impiété cynique h laquelle la crainte des persécutions l'empêchoit de s'abandonner dans ses écrits publics. Il se soulageoit d'une contrainte nécessaire , par cette liberté clandestine de déposer dans son poëme lex pression de son mépris pour les choses saintes , et de les livrer à la risée d'un petit nombre d'amis , complices de ses opinions. C'étoit pour lui, qu'on me pardonne la comparaison , ce trou dans lequel le barbier du roi Midas alloit enterrer le secret dangereux qui lui pesoit. La censure morale a presque tout à blâmer dans le poëme de la Pùcelle : la critique littéraire a , de son côté , beaucoup à y reprendre. Quand on songe à la brillante et féconde iuiagination du chantre de Ferrare, à cette composition d'un genre si neuf et si piquant, au moyen de laquelle plusieurs actions diverses, liées et subordonnées entre elles , alternativement suspendues et reprises, irritent et satisfont tour à tour la curiosité, et forment de mille aventures entrelacées un tissu merveilleux , où l'intérêt ne change à chaque instant d'objet que pour s'accroître incessamment, on est presque humilié de l'énorme distance où Voltaire , à cet égard, est resté de son modèle. L'action de son poëme est nulle : ce n'est qu'une suite, un entassement d'épisodes à peine attachés les uns aux autres , dont il a pu , à son gré, intervertir l'ordre, augmenter ou diminuer le nombre. La vraisemblance morale v

POLYGKAI'HI.S. 401

est blessée à chaque page : les personnages , constamment dégradés , et se raillant eux-mêmes sans cesse , parlent tous le même langage ironique qui leur est soufflé par un poète moqueur; et cette espèce de plaisanterie, trop fausse pour n'être pas froide, trop prolongée pour n'être pas fatigante, tombe quelquefois dans la plus ignoble bouffonnerie. Le costume , les mœurs locales , n'y sont pas mieux observés ; et la chronologie ( sans parler d'une considération d'un autre ordre et d'une gravité plus grande ) , la chronologie y est insultée jusque là que, sous Charles VII, des écrivains connus du dix-huitième siècle sont conduits aux galères, et délivrés par le roi, qu'ils volent en reconnoissance de ce bienfait. L'équité, dont aucun motif ne dispense, oblige à dire que ce poëme , à tant d'égards monstrueux , est semé de détails charmants, de beautés pittoresquement poétiques , de vers élincelants d'esprit et de gaieté, et que, nulle autre part peut-être. Voltaire n'a fait preuve d'une verve satirique aussi heureuse et aussi soutenue. Ajoutons qu'ayant emprunté à l'Arioste l'idée de commencer tous ses chants par une sorte de prologue qui en amène le sujet, il semble, à cet égard, reprendie sur lui l'avantage qu'il lui cède à plusieurs autres : chacun de ses exordes est un modèle achevé de grâce ingénieuse et d'enjouement délicat.

L'ouvrage de Voltaire qui doit étonner le plus est sans contredit le poëme de la Caerre civile de Genève; car il y a absence totale de talent et même d'esprit : de cinq chants assez longs , on n'a jamais pu citer qu'une douzaine de vers. Je ne sais quelles querelles I. 2G

venoient d'agiler la ville près de laquelle il avoit fixé sa résidence. Il eut le malheur d'y voir la matière d'un poëme. Ce triste sujet rabaissa le poète à son niveau. En raillant la sotte importance de ces bourgeois qui croyoienl voir l'univers attentif h leurs débats , Voltaire ne s'aperçut pas qu'il parlageoit leur ridicule , puisqu'il parut croire que le resle de l'Europe prendroit quelque intérêt à la peinture de ces misérables démêlés. Mais, il faut le dire, il trouvoit là une occasion de satisfaire son animosité contre Jean -Jacques Rousseau; il la saisit , et ce fut à lui seul qu'il fit tort : juste châtiment que reçoit souvent la haine et qui ne la corrige pas.

Jamais poëme ne mérita mieux que le Poëme de Fontenoij, d'être appelé une Gazette rimée. Ce n'est pas autre chose , et il étoit difficile qu'il en fût autrement. Voltaire composa cet ouvrage à la hâte, d'après les premières relations qui annonçoient la victoh-e. A chaque nouveau courrier, il donnoit une édition nouvelle , contenant les détails qui venoient de lui parvenir. Comme, alors, il s'étoit fait courtisan, et qu'il cherchoit à se faire des appuis pour arriver à la faveur, tous les hommes de quelque naissance, qui avoient figuré dans la bataille, venoient successivement figurer dans le poëme ; et l'auteur s'applaudissoit moins peut-être d'avoir trouvé un beau vers , que d'avoir pu faire entrer un grand nom dans un vers médiocre.

Voltaire courtisa toutes les Muses ; mais on peut dn-e qu'il fut particulièrement voué au culte de Melporaène. Il commença sa carrière poétique par une

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tragédie, et il la termina de même. Au sortir du collège, il osa lutter contre un chef-d'œuvre de Sophocle, et , ce qui alors pouvoit paroître encore plus hardi , tenter un sujet où Corneille n'avoit point échoué : VOEdipe de ce grand homme disparut du théâtre pour faire place à celui d'un enfant. Les tragédies de Voltaire sont au nombre de vingt -huit. Il seroit impossible d'en donner ici une analyse, quelque peu détaillée qu'elle fût. Il doit nous suffire de caractériser le talent du poète en ce genre , de montrer en quoi l'auteur de Zaïre se rapproche ou s'éloigne des autres maîtres de la scène tragique , et d'assigner le rang qu'il doit occuper parmi eux. OEdipc^ comme le dit généreusement La Motte, promettoit un digne successeur de Corneille et de Racine : mais cette promesse tarda quelque temps à se réaliser; et c'est peut -cire parce qu'il s'attacha trop d'abord à suivre les pas de ces deux grands poètes , que Voltaire recula le moment de se placer à leur coté. L'imitation de la manière de Rachie se montra jusqu'à l'affectation dans trois de ses premières tragé/lies, Àrte'jnire , EripJnjle ox. Marianne. Cette triple tentative obtint peu de succès. Il imita plus heureusement Corneille dans Brntus et àAw^X'A Mort de César. Voulant mettre les Romains sur la scène , quel meilleur modèle pouvoit-il suivre ? Mais enfin il fit Zaïre ; et, de ce moment , il prit place parmi les poètes vraiment originaux. Il devint chef d'école lui-même, en créant une manière qui lui est propre , et dont tous ses ouvrages vont désormais porter l'empreinte. Zaïre ^ en effet, est peut-être le chef-d'œuvre , et certainement est le type de la ira-

gédie qu'on peut appeler voUairieine. C'est là que brillent, au plus haut degré, ces mêmes qualités particulières du génie tragique de Voltaire , qu'on retrouve, avec plus ou moins d'éclat, dans ses autres sujets passionnés , et dont la trace même se laisse apercevoir dans les sujets plus sévères , je veux dire le pathétique, le mouvement, la véhémence, l'abandon , l'entraînement , en un mot tout ce qui , partant d'une ame ardente et d'une imagination mobile , se communique rapidement à l'imagination et à lame du spectateur. Ce ne sont ni les plans variés et fortement conçus de Corneille, ni ses traits sublimes et inattendus ; ce ne sont pas non plus les plans sages et irréprochables de Racine, ni l'élégance et la pureté continues de son style. Voltaire composoit avec une vitesse que son ardeur et sa facilité de produire expliquent aisément. Vivement saisi d'un sujet tragique, il ne prenoit pas le temps nécessaire pour en disposer régulièrement et solidement toutes les parties. Il en mettoit moins encore à l'exécution de son ouvrage. De là dans ses meilleures tragédies, l'invraisemblance de certains moyens, la fragilité de certains ressorts; de là , aussi , ce prosaïsme , ces impropriétés fréquentes , qui déparent ses plus beaux morceaux , et ce défaut de précision qui , quelquefois , affoiblit les plus énergiques. Mais par combien de beautés solides et brillantes ces imperfections ne sont -elles pas rachetées ou couvertes! Cette même promptitude à concevoir et à écrire, cause de plusieurs espèces de fautes, est aussi une source d'agréments , de grâces et de séductions. On se sent entraîné du même mouvement qui

eiiiportoit l'auteur; on est agité des mêmes passions qu'il ressentoit pour les peindre, et qu'il peignoit avec une rapidité qui ne permetloit ni à sa pensée ni à son expression de se refroidir. On est surtout charmé de cette éblouissante facilité qui , laissant derrière soi quelques négligences qu'elle n'a pris le soin ni d'éviter ni de coriiger, court à son but, en semant avec j)rofusion toutes les richesses de l'imagination , du sentiment, de l'esprit et du langage. Une chose encore caractérise heureusement les belles tragédies de Voltaire , c'est Tattention qu'il a eue d'en attacher les sujets à des époques mémorables, à de grandes révolutions politiques ou religieuses. Mahomet nous retrace la fondation de l'islamisme , ce culte qui est devenu celui d'une grande partie de l'univers. Aliire nous fait en quelque sorte assister à la conquête du Nouveau-Monde. Zaïre nous reporte à ces croisades qui précipitèrent fOccident sur l'Orient pour la délivrance du saint tombeau. UOrphelin de la Chine nous montre le plus ancien des états civilisés succombant sous les coups d'un farouche Tarlarc. Biiitiis nous fait voir le berceau sanglant de la république romaine, et la Mort de César celui de l'empire qui s'éleva sur ses ruines. Voltaire, en liant des intrigues privées à ces catastrophes publiques , ajoute à fintérèt de chaque sujet , ouvre à la pensée un horizon plus vaste, développe un plus imposant appareil de représentation , et trouve l'occasion d'étaler de ces tableaux instructifs, où les mœurs des différentes nations et les coutumes des différents siècles passent sous les yeux du spectateur. On doit aussi louer Voltaire d'à-

406 VOLYGRAPHES.

voir, plus qu'aucun autre poète , répandu , dans ses tragédies, de ces nobles et touchantes maximes d'humanité ou de morale universelle , qui répondent à tous les esprits élevés et à tous les cœurs sensibles. Mais ici l'abus est bien près de l'usage ; et le poète ne l'a pas toujours évité. Ses personnages sont quelquefois trop sentencieux , et c'est lui souvent qui parle par leur bouche.

La comédie est un des genres où Voltaire eut le moins de succès. Il ne sut pas imaginer des caractères et des situations comiques. Il sut encore moins faire parler ses personnages , et leur prêter de ces discours de bonne foi, où leur passion, leur foiblesse, se trahît à leur insu. Son esprit, essentiellement moqueur, ne voyoit dans les ridicules qu'il essayoit de mettre sur la scène, que des sujets de railleries, des occasions de bons mots ; et ces bons mots, ces railleries, il les plaçoit dans la bouche même de ceux qui les méritoient. Ce procédé lui a réussi dans quelques poèmes satiriques, où il ne tiroit pas à conséquence, puisqu'il ne s'y agissoit que d'exciter le rire aux dépens de ses ennemis. Mais la comédie a d'autres lois : elle aspire à produire de l'illusion ; et elle n'y sauroit parvenir en violant une des premières conditions de notre nature morale, cette vanité qui nous aveugle sur nos propres défauts, ou du moins nous empêche de les avouer, quand nous venons à les connoître. La gaieté malicieuse de Voltaire, qui étoit ordinairement de Si bon goût, est, presque toujours, dans ses comédies, iausse, grimaçante, burlesque, et même grossière : ses peisonnages ridicules sont des carica-

lures , et leurs mots plaisants sont des bouffonneries. Il falloit qu'il sentît lui-même que le don du comique luiétoil refusé-, car il le remplaça souvent par la qualité la plus contraire au genre, mais en même temps la plus analogue à son génie , je veux dire par le pathétique. C'estau pathétique que .y^/^m^, V Enfant prodigue et r Ecossaise, ont dû principalement leur succès. Ainsi,lepoètequise moqua lantducomique larmoyant,

infidèle à sa théorie dans sa pratique, ne fit guère verser que des pleurs sur la scène consacrée au rire.

Admirateur passionné plus qu'habile imitateur de Quinault, VoUaire a fait des opéras; il a même fait des opéras- comiques, comme s'il falloit qu'aucune des formes sous lesquelles peut se montrer le talent dramatique ne lui restât étrangère. Il y a , dans Pandore et dans Samson, plus d'invention et plus de style que dans beaucoup d'opéras plus heureux ; mais ce genre a une poétique particulière , à laquelle, il en faut convenir, le génie se plie assez difficilement. Du peu de succès des pocMucs lyriques de Voltaire, il seroit donc injuste de rien conclure contre son génie : il ne seroit pas même juste d'en rien induire contre le genre. Dans les arts de l'esprit , rien n'est méprisable que le mauvais , parce que le mauvais seul

est facile.

Pourquoi faut-il que nous avions h parler des odes de Voltaire? Il en a fait une vingtaine -, et il les a faites si mauvaises, que cela seulement suffiroit pour expliquer sa haine contre .l.-B. Rousseau qui en faisoit d'excellentes , si cette haine n'avoit pas encore d'autres causes bien connues. Dans le drame, VoUaiic,

408 POLYGRAPHKS.

iransformé, pour ainsi dire, en chacun de ses personnages , par la puissance mobile de son imagination, s'élève aisément au sublime de la passion ou du sentiment. Dans l'ode, redevenu lui-même , il n'atteint que difficilement au sublime des pensées et des ima'^es et il a plus de peine encore à s'y soutenir. Son voi est plus qu'inégal : des hauteurs poétiques où semble quelquefois 1g porter un enthousiasme qu'il s'est commandé, il retombe aussitôt dans la région inférieure, où sa raison philosophique se complaît. 11 juge quand il faudroit sentir ; il disserte où il faudroit peindre. Ses mouvements sont des caprices, et ses oppositions des disparates. Il n'est pas rare que d'une strophe noble et touchante il parte un tiait de satire, qui ressemble à un coup de sifflet au milieu d'une belle symphonie. Ajoutons que la facilité rapide de son exécution ne pouvoit être qu'un écueil dans un genre de poëme qui a trop d'impoj-tance et trop peu d'étendue à la fois , pour que la perfection n'y soit pas exigée, et qui, tirant une grande partie de son prix du soin avec lequel les mots sont choisis et placés , de l'harmonie même des sons qui les composent, de l'heureux entrelacement des mètres, et de la richesse nombreuse des rimes , ne peut être , pour les génies les plus favorisés, que le produit d'un travail lent et opiniâtre, secondé de toutes les qualités de l'imagination, du jugement, du goût et de l'oreille.

Hors du genre dramatique, le génie poétique de Volian-e étoit tempéré : aussi a-t-il réussi dans ce qu'on appelle le poëme philosophique. II n'a pas la profondeur, renchamement rigoureux et l'énergique

POLYCRAPHES. 409

concision de Pope , avec qui il a voulu rivaliser, qu'il a imite souvent , et que deux fois il a réfuté ; il n'a pas non plus, comme lui, de ces systèmes hardis, enfantés par une longue méditation. Sa logique est peu serrée, et sa métaphysique superficielle. En tout, sa philosophie est vulgaire : il a peu de vérités morales qu'on ne puisse appeler des lieux communs. Mais il répand , sur ces matières de raisonnement , une clarté qu'elles n'ont pas toujours , et un agrément dont elles sont encore plus souvent privées. Des traits de sentiment , d'heureuses descriptions des phénomènes de la nature, des procédés des arts, et des découvertes des sciences, embellissent des ouvrages didactiques, dont le tissu est toujours foible et imparfait sans doute, mais où le mouvement des idées est libre et naturel , et dont le style a , dans sa marche , l'aisance et la souplesse la plus gracieuse. Quelques conséquences fausses ou pernicieuses , tirées de principes vrais et salutaires; quelques souvenirs amers de ses querelles, bien déplacés dans des écrits qui devroient respirer tout le cahiie philosophique; enfin, quelques disparates causées par le passage trop brusque du sérieux au plaisant, ou du noble au familier, voilà, avec un petit nombre de négligences inséparables d'une composition toujours trop rapide, les seuls défauts que laissent apercevoir à l'œil attentif du critique le Poëme sur la loi naturelle , le Poënie sur le desastre de Lisbonne , et les sept Discours sur Vhonmie.

Voltaire a fait un assez grand nombre de contes et d'épîtres. Ses contes ne sont pas naïvement diffus et licencieux comme ceux de La Fontaine. Le fond en

esl généralement philosophique , bien que d'une morale peu sévère ; la forme en est élégante et ingénieuse. Les épîtres ont plus de variété, plus de mouvement que celles de Despréaux, et les idées en sont moins circonscrites ; mais il s'en faut qu'elles soient d'une composition aussi sage, d'une exécution aussi régulière, d'une versification aussi savante. Les épîtres de sa vieillesse ont un charme qui semble manquer aux autres : pour la facilité un peu négligée , un peu prosaïque même, mais toujours vive, aimable et piquante, aucun ouvrage, dans ses formes, ne rappelle davantage la manière expéditive d'Horace, et ce qu'il entendoit par ces mots : seinioni propioia.

Le plus satirique des poètes ne pouvoit guère manquer de faire des satires. Voltaire en a fait quelques unes, ou, du moins, on a placé, sous ce titre, quelques pièces qui ne le portent pas , mais où il semble avoir eu plus particulièrement pour but de railler ou d'injurier ses ennemis. A peine, sous ce rapport, les pourroit-on distinguer d'une foule d'autres pièces qui appartiennent à d'autres genres; car, on le sait, en tout genre d'écrits , à propos de tout et à propos de rien quelquefois. Voltaire ne cessoit de verser le ridicule ou l'opprobre sur ceux qui avoient eu le malheur d'exciter sa facile colère. Souvent il nous égaie à leurs dépens par celte malice ingénieuse , dont l'austère morale et l'exacte justice peuvent murmurer, mais que la bienséance et le bon goût ne sauroient condamner, parce que, épargnant l'honneur, elle attaque seulement l'amour-propre, et qu'elle n'est que l'exagération plaisante d'un ridicule innocent. Mais souvent aussi il

l'OLYGRAPIIES. 4 1 I

nous afflige pour lui-même par cette fureur aveugle qui lui fait passer toutes les bornes, le dépouille de toute bonne foi, de tout jugement, de toute pudeur, et pousse en lui la métamorphose jusqu'à le priver entièrement d'esprit.

Dans la poésie légère , Voltaire n'a point d'égal , et ceux qui ont le plus approché de lui , en sont séparés par un intervalle immense. Ce genre, qu'on ne peut définir, dont les formes, les sujets et les tons sont variés à l'infini, qui le plus souvent naît de la circonstance et brille par l'à-propos , est tout ce qu'il pouvoit y avoir de plus analogue à l'esprit vif, prompt, souple et facile de Voltaire. La plupart des poésies qu'on nommejligitives ne s'adressent point au public. Leur destination, bornée à une seule société, quelquefois à une seule personne , leur permet une liberté , un abandon de pensée et de style, dont les bienséances générales ne s'accommoderoient pas toujours ; mais il est des convenances particulières qu'elles doivent surtout observer, et dont le sentiment ne peut appartenir qu'aux écrivains doués d'un tact sûr et délicat : ce tact , Voltaire le possédoit au suprême degré. Les allusions fines , les rappro^cments inattendus , les contrastes piquants, l'art de parler plaisamment des choses sérieuses et sérieusement des choses plaisantes, l'art plus difficile de louer sans fadeur et de railler sans amertume; enfin, tout ce que l'esprit, la grâce, le bon goût naturel et le bon ton acquis par la fréquentation du grand monde, peuvent donner de prix à des riens charmants, se trouve réuni dans les poésies fugitives de Voltaire. Il n'y a peut être pas d'exagération

412 POLYGRÂPHES.

à dire que Voltaire , ne fût-il connu que par ces ingénieuses bagatelles, seroit encore un des plus étonnants phénomènes de notre littérature.

Terminons cette revue des poëmes de Voltaire, par un coi:p-d'œil rapide sur son style, dans les genres élevés et sérieux. La clarté parfaite , l'exacte convenance entre les idées et les termes, l'élégance sans apprêt , et la noblesse sans emphase , telles en sont les qualités dominantes. Mais il est remarquable que cet écrivain, si audacieux du coté de la pensée, fut toujours un peu timide sous le rapport de la diction. Chez lui, la hardiesse des tours elliptiques, des expressions créées et des alliances de mots, est aussi rare qu'elle est fréquente dans Racine et dans Despréaux même. Cela vient sans contredit de ce qu'entraîné par son excessive facilité, il ne travailloit pas assez ses vers, et négligeoit trop, en général , les artifices du langage. Peut-être aussi, tout poète qu'il étoit et qu'il vouloit être , ne put-il échapper entièrement à l'influence antipoétique qu'à l'époque de ses premiers travaux, les paradoxes de Fontenelle et de La Motte exerçoient impérieusement sur toute la littérature. Quoi qu'il en soit, son style a beaucoup>d'éclat, de coloris et d'effet. Il a surtout beaucoup de charme ; et il le doit principalement au mouvement rapide et vrai des idées , au jeu facile et gracieux des expressions. On y a blâmé l'excès de l'antithèse : cette figure, que provoque la forme balancée de notre grand vers , étoit, d'ailleurs , naturelle à un esprit fertile en heureux rapprochements ; et peut-être l'a-t-il , en effet, un peu prodiguée. Voltaire, toujours trop ennemi du soin et de la con-

irainte , a mérité encore un autre reproche , et c'est le dernier, celui d'avoir porté trop impatiemment le joug de la rime, et de l'avoir rejeté en partie. Il eut tort sans doute : ce sont les difficultés qui font un art ; on ne doit point écarter ni même rendre plus légères celles qui, donnant un mérite de plus à l'artiste, procurent un plaisir de plus au connoisseur.

En poésie, presque tous les genres furent traités par Voltaire ; il est, de même , peu de genres en prose , où il ne se soit exercé. ZSous allons maintenant considérer en lui l'historien , le romancier, le philosophe et le critique. Le roi soldat, à qui il fit trop d'honneur, en l'appelant \ Alexandre du Nord, trouva en lui un historien plus brillant encore, et surtout plus fidèle que Quinte- Curce. \J Histoire de Charles XII est écrite avec une rapidité qui sentble égaler celle des exploits du héros. La vérité , dans ce récit , a quelquefois l'air de la fable, comme elle en a l'agrément. Des lecteurs y furent trompés; et ils traitèrent l'ouvrage de roman, parce qu'il les avoit amusés , en leur retraçant des aventures, en effet, romanesques. L'auteur obtint, en faveur de sa véracité , le témoignage le plus irrécusable de tous, celui du vertueux Stanislas, l'ami, le compagnon de Charles XII , élevé par ses victoires sur un trône, d'où il fut précipité par ses défaites.

Voltaire, beaucoup plus tard, écrivit V Histoire de l'empire de Russie sous Pierre-le-Grand ^ ce monarque législateur et guerrier, qui , souvent battu par Charles XII, apprit à le battre à son tour, et lui rendit à Pultawa toutes les leçons qu'il avoit reçues de lui. Le règne du prince qui, sortant le premier de la bar-

barie pour en tirer ses sujets, et leur rapportant tous les arts utiles qu'il et oit allé chercher et pratiquer luimême hors de son empire , fonda tout à la fois l'indépendance de son pouvoir et la grandeur de son peuple, offroit un sujet plus digne des pinceaux de l'histoire , que les courses de l'aventurier couronné, qui, abandonnant sa capitale à dix-huit ans, pour n'y plus rentrer, fit et défit des rois, au lieu de l'être lui-même, et mourut d'un coup de feu, sur un parapet, laissant l'Europe incertaine si sa mort était un hasard de la guerre ou un meurtre politique. Mais, quand Voltaire peignit le czar, sa main n'étoit plus aussi légère, ni aussi ferme , et son coloris n'avoit plus la même vivacité. L'ouvrage, d'ailleurs, demandé et presque dicté par deux impératrices qui le payèrent en paroles flatteuses et en présents magnifiques, laisse souvent apercevoir les ménagements intéressés d'un courtisan , où l'on voudroit voir la courageuse indépendance d'un historien. Il suffira de dire que Voltaire, pour ne pas déplaire à une czarine plus que soupçonnée d'avoir fait mourir son -époux , n'osa pas juger l'action d'un czar qui avoit fait périr son fils.

Les Annales de l'empire furent le prix de la gracieuse hospitalité que la duchesse de Saxe-Gotha avoit accordée à Voltaire , à sa sortie de Prusse : pi'ix demandé , et consenti avec une égale légèreté. Pour payer cette dette. Voltaire puisa d'abord dans les matériaux de son Essai sur les mœurs et V esprit des nations , fit de grandes recherches pour le reste, et, sur le tout, consulta des hommes très versés dans la connoissance de l'histoire et des constitutions de l'em-

pire germanique. De tant de travaux et de soins, il ne résulta qu'une espèce d'Abréi;é chronologique, ouvrage Iroid et décharné, exact et judicieux d'ailleurs , mais plus propre à être consulté qu'à être lu , et trop peu agréable pour être fort instructif.

U Essai sur les mœurs et l'esprit des îiations est l'ouvrage le plus considérable qui soit sorti de la plume de Voltaire. Il l'entreprit, à ce qu'il prétend, pour réconcilier avec l'histoire moderne M""" du Chastelet, cjui la trouvoit empreinte, à chaque page, d'un excès de crédulité peu philosophique. Les leçons qu'il écrivit pour cette dame ne méritent pas, à beaucoup près, le même reproche. Il commence son récit à l'époque où Bossuet termine le sien, c'est-à-dire à l'établissement de l'empire de Charlemagne. Son continuateur pour les faits , il s'en faut bien qu'il le soit pour la manière de les envisager : ce sont deux systèmes entièrement opposés. Bossuet , nul n'en peut douter, vouloit la gloire et l'affermissement de la religion; Voltaire, nul n'oseroit le nier, en vouloit l'avilissement et la destruction même. Dans un dessein si différent, ils durent suivre une marche toute contraire. Bossuet rapporte à rétablissement du christianisme, comme à leur unique fm, tous les événements qui se sont succédé depuis la création du monde. Voltaire attribue à son accroissement , comme à leur véritable cause , une grande partie des crimes et des maux qui ont désolé l'univers, depuis la fondation de l'empire d'Occident. Habituellement sceptique dans l'examen des affaires purement humaines. Voltaire cesse de l'être , dès que le sacerdoce est mêlé dans

quelque événement. Il devient alors trop ou trop peu crédule, suivant qu'il s'agit du mal ou du bien. Il hésite à croire les actions généreuses et les vertus désintéressées , quand c'est à des prêtres qu'elles sont attribuées; et il ne doute plus des plus énormes crimes, quand c'est à des prêtres qu'ils sont imputés. Les vices , les foiblesses du clergé sont pour lui un sujet de triomphe et de joie; il en étale le tableau avec complaisance et délectation. Cette partialité étoit l'inévitable effet de la préoccupation anti-religieuse qui ne l'abandonna jamais, qui inspira un grand nombre de ses ouvrages, et dont presque tous les autres portent des traces plus ou moins sensibles. Celui dont nous parlons en ce moment , est écrit toutefois avec une réserve et une décence d'expressions dont Fauteur ne s'affranchit que trop par la suite. Il appartient à cette époque de sa vie, où, n'ayant pas perdu tout espoir de revenir se fixer à Paris , il en conservoit le désir, et ne vouloit pas s'en èter la possibilité par des productions trop ouvertement contraires à la religion. Le ton général de l'écrivain est celui d'une malice hypocrite, qui affecte de respecter ce qu'elle outrage , feint de croire ce dont elle essaie de démontrer l'absurdité , offre , sous la forme du doute, ce dont elle veut qu'on soit le plus certain, et présente, comme une hypothèse, ce qu'elle entend bien donner pour un fait. L'ouvrage appartient à la critique historique, bien plus qu'à l'histoire proprement dite. Les événements y sont moins rapportés pour euxmêmes , que pour les réflexions qu'ils amènent. Ils ne sont, à vrai dire, que le canevas sur lequel brode la

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philosophie de Voltaire. Fidèle à son titre, il s'attache principalement à l'aire connoitre les mœurs et V esprit des nations. Rien ne convenoit mieux à son génie, si habile à saisir le ridicule des coutumes, des usages, des opinions et des préjugés. De ce fond jaillissent en foule les rapprochements singuliers , les saillies ingénieuses et les traits épigrammatiques. Tout n'est cependant pas dans cet esprit et de ce style. Des faits mémorables sont retracés , des personnages célèbres sont peints avec noblesse et gravité. C'est de la main de Voltaire (qui le croiroit?) qu'est sorti le plus bel éloge peut-être qui ait jamais été fait de Louis IX; et cette même Jeanne d'Arc, si indignement outragée par le poète, reçoit de l'historien un légitime tribut d'admiration et de respect. \JEssai sur les mœuis des îiations semble être le produit d'une immense lecture. On s'étonne que Voltaire , d'un esprit si impatient et si délicat , ait pu dévorer tant de matériaux durs et rebutants , qu'à cette époque l'érudition et la critique n'avoient point encore tirés de leurs ténèbres, et placés sous la main des écrivains. Priais Voltaire lisoil vite et lisoil bien; c'est ce qui faisoit dire à un de ses admirateurs , qu'// avait le don des langues et des in-folio, il s'est trompé sur des noms, des dates, ou des faits d'une médiocre imj)ortance. Ses adversaires en ont j)eut-ètre fait un li'op grand bruit. En général, il est plus passionné qu'il n'est inexact; et il tombe moins souvent en faute, qu'il ne lui arrive de vouloir induire les autres en erreur. Un des meilleurs juges en cette matière, l'Anglois Robertson , lui a rendu la Justice que ses compa- I. 27

4 l 8 POLYGRAPHES.

irioles lui refusoient. Il le blâme de n avoir pas respecté davantage la religion; mais il le reconnoît pour un historien savant et profond.

Le Siècle de Louis XIV, continuation de XEssai sur les 7nœurs et l'esprit des nations, est, de tous les ouvrages historiques de Voltaire, celui qui a reçu le plus d'éloges et essuyé le moins de critiques. C'est un beau tableau représentant un beau règne. L'auteur , pour le peindre , étoit au point de vue le plus favorable. Sa première jeunesse s'étoit écoulée pendant les dernières années de Louis XIV; et il avoit fréquenté plusieurs des hommes qui avoient approché le monarque, et siégé dans ses conseils. Mais il ne se pressa point de mettre en œuvre les matériaux qu'il avoit amassés. C'est dans la maturité de 1 âge, à une époque où l'enthousiasme, causé par les brillantes prospérités de ce règne, et le dénigrement produit par les sombres calamités qui en affligèrent la fin , avoient également disparu , pour faire place à l'esprit de justice, que Voltaire entreprit de retracer un siècle où les armes, les lois , l'administration , le commerce, l'industrie, les lettres, les sciences et les arts, sembloient avoir uni toutes leurs palmes, pour iaire présent à la France d'un immortel faisceau de gloire. L'historien a toute l'impartialité qui peut s'accorder avec une juste admiration. S'il vante les belles qualités et les grandes actions du monarque , il ne dissimule ni ses fautes qu'il expia par un si noble aveu , ni ses malheurs qu'il soutint avec une si admirable constance, ni les misères de son peuple qu'il s'affligeoit tant de ne pouvoir soulager. Dans cet ouvrage,

Voltaire fait preuve dïin zèle patriotique, dont l'absence se fait trop remarquer dans quelques autres : il s'y montre véritablement François ; et , en le lisant , on se sent fier de l'être. On l'a blâmé d'avoir divisé son histoire en chapitres , au lieu d'avoir pris pour modèles ces larges compositions des historiens de l'antiquité, où la suite des événements s'entrelace avec art et se déroule avec majesté, sans repos ni interruption. Il est facile de le justifier de ce reproche qui lui fut adressé également au sujet de V Essai su) les mœurs. Les anciens pouvoient peindre à grands traits et par grandes masses. Leurs affaires peu compliquées , ayant pour mobiles des passions plutôt que des intérêts , se décidoient vivement, et aux yeux de tous, sur la place publique ou sur le champ de bataille. Des résolutions dictées par. le vœu populaire, des traités fort simples que le fer imposoit et rompoil tour à tour, et des guerres sanglantes que terminoit la destruction ou la conquête d'une nation , c'étoit là toute leur politique au dedans et au dehors. Chez les modernes , au contraire, l'administration intérieure des états est ime machine dont mille besoins nouveaux ont multiplié les ressorts ; le commerce a établi une foule de rapports entre les peuples; et les relations des gouvernements entre eux forment une science mystérieuse et vraiment occulte, dont souvent le triomphe est de parler sans rien dire et d'agir sans rien faire. Lorsque, dans les sciences d'observation, les faits deviennent trop nombreux , on est obligé de créer des méthodes et des classifications. L'histoire moderne a subi la loi commune. La multiplicité des clé-

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ments dont elle se compose , a forcé d'avoir recours aux divisions systématiques.

Le Précis du. siècle de Louis XV continue le Siècle de Louis XI F, mais dans un degré inférieur d'intérêt et de mérite : c'est une ébauche imparfaite, à la suite d'une peinture achevée. Tous les chapitres ne sont pas du même temps , et l'on diroit qu'ils ne sont pas tous de la même main. Ceux qui renferment les aventures extraordinaires du prince Edouard furent composés en 1748, et ce sont les plus curieux, les plus brillants , sans contredit. Il est présumable que Voltaire, témoin de plusieurs des grands événements du règne, et lié avec plusieurs des personnages importants qu'on y avoit vus figurer, en avoit écrit à mesure le récit , et qu'après la mort de Louis XV , il tira de son portefeuille tous ces morceaux , et les réunit à la hâte.

Voltaire avoit été souvent menacé de se voir poursuivi juridiquement pour la publication de ses écrits contre la religion. Voulant punir la magistrature des craintes qu'elle lui avoit causées, il fit V Histoire du pailenient de Paris , qui fut pour lui une occasion de craintes nouvelles. Cet ouvrage, où il combattoit les prétentions d'une cour de justice, qui, à la faveur d'un abus de mots, vouloit être un pouvoii' politique, et où il dérouloit la série de ses erreurs judiciaires, aussi bien que de ses entreprises contre l'autorité royale, pouvoit devenir la cause secrète d'une persécution dont le prétexte n'eût pas manqué. Effrayé de son imprudence, il désavoua l'ouvrage de toutes ses forces; et il en dit beaucoup de mal pour faire croire

qu'il n'étoit pas de lui. On crut tout le raal qu'il en disoit, et on continua de le lui altribuer.

Il y a peu de lectures aussi attrayantes que celle des Romans de Voltaire. Moinlp^lendus que les compositions qu'on nomme ainsi ordinairement, on les appelleroit plus volontiers des Contes : plusieurs , pour le genre, lessemblent à ceux que l'Orient nous a transrais, et quelques uns sont, en partie, des emprunts faits à !a littérature angloise. Presque tous ont un but philosophique. Ainsi, Zac/ig a pour objet de démontrer que la providence nous conduit par des voies dont le secret lui appartient , et dont souvent s'indigne notre raison bornée et peu soumise. Candide, tableau épouvantablement gai des misères de la vie humaine , est une réfutation du système de l'optimisme, déjà combattu plus séiicusement par l'auteur, dans son poëme du Désastre de Lisbonne; et Memnon tend à prouver que le projet d'être parfaitement raisonnable est un projet parfaitement fou : espèce d'erreur où, a vrai dire, les hommes tombent trop rarement, pour qu'il soit bien nécessaire de les en préserver. Les Voyages de Scarrnentado , la Vision de Babouc ^ Mieromégas , etc., cachent également, sous des fictions de l'ordre naturel ou merveilleux, quelque pi'incipe de philosophie spéculative, ou quelque vérité de morale pratique. L' Ingénu n'a pas cette unité de but moral ou philosophique , qui fait de tous les autres comme autant d'apologues; c'est un tissu d'aventures vraisemblables , dont chacune, ainsi que tout événement de la vie, porte avec soi son instruction. La raison et l'esprit , le plaisant et le pallié-,

lique, y sont mêlés et fondus avec cet art facile et heureux qui constitue proprement la manière de Voltaire. Pour faire entrer dans un même cadre les mœurs contrastées de plusiellfe peuples divers, genre de peinture où il excelloit , Voltaire fait voyager au loin les héros de presque tous ses romans. Les objets , vus par un étranger, tels qu'ils sont dans la réalité, et non tels que l'accoutumance les fait paroître aux yeux des habitants du pays , sont présentés naturellement sous leur aspect le plus philosophique et le plus piquant : c'est l'artifice des Lettres Persanes; c'est aussi celui de Candide y de Scarmcntado y de la Princesse de Bahylone, de V Ingénu, etc. On rencontre à regret, dans ces compositions charmantes, quelques allusions irréligieuses, quelques traits d'animosité personnelle, et quelques plaisanteries d'un cynisme de mauvais goût, trois espèces de taches dont on peut dire que n'est exempt presque aucun des ouvrages de la vieillesse de l'auteur.

Voltaire ne voulut ou plutôt ne put rester indifférent à rien de ce qui est du ressort de la pensée : l'activité de son esprit s'étendit à tout; les objets les plus étrangers à ses habitudes, à ses goûts littéraires, excitèrent sa curiosité ou tentèrent son ambition. C'est ainsi qu'il écrivit sur l'économie politique, la législation et la jurisprudence ; c'est ainsi qu'il traita delà physique générale et de l'histoire naturelle. Dans les sciences naturelles, comme dans les sciences politiques, il porta sa pénétration vive, et son jugement essentiellement droit. Mais, là même, ses passions obscurcirent et faussèrent trop souvent sa raison. Il

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vouloit délruire les anciens préjugés des peuples, et il meltoit les siens à la place. Sa haine contre les prêtres ne se cache pas toujours assez adroitement sous les apparences d'un ardent amour pour l'humanité ; et, dans sa passion contre la Genèse, il attaque quelquefois la saine physique, en croyant n'attaquer que les livres sacrés. Les géomètres ne le comptent pas parmi eux : mais ils sont fiers de l'hommage que son génie rendit à leur science, et ils reconnoissent que ses Eléments de la philosophie de Neiuton contribuèrent à la chute du cartésianisme, en rendant populaires les vérités nouvelles qui en détruisoienl le prestige. Quand il s'agit de Voltaire, le mot de Philosophie prend une acception restreinte et particulière : il est alors le synonyme exact d'incrédulité en matière de religion. Un jour le lieutenant de police Hérault lui avoit dit : Quoi que vous écriviez, vous ne viendrez pas à bout de détruire la religion chrétienne. C'est ce que nous verrons , répondit-il. Je suis las, dit-il un autre jour, de les entendre répéter que douze hommes ont suffi pour établir le christianisme : fai envie de leur prouver qu'il n'en faut qu'un pour le détruire. Il ne tint pas à lui que ce funeste dessein ne fût accompli. Il est peu de ses ouvrages où la religion ne reçoive quelque atteinte; et l'on pourroit presque dire de ceux où elle est épargnée, que ce sont des distractions ou des armistices. Sa première attaque fut la plus mesurée, et elle étoit bien vive pour l'époque. Nous voulons parler des Lettres philosophiques , ouvrage où, non content de faire connoître à la France la philosophie et la littérature, la religion et le gouvernement de

TAngleterre, il discutoit, avec uiïe hardiesse digne des plus libres penseurs de Londres , les questions les plus délicates de la métaphysique, de la théologie même, et commençoil ses agressions contre Pascal , ce génie incommode h tous les adversaires de la révélation. Mais c^est à partir de son établissement k Ferney, qu'il garda le" moins de ménagements et mit le plus de persévérance dans ses hostilités contre le christianisme, et contre le catholicisme en particulier. Ce fut une guerre de tous les jours , de tous les instants. Les traités et les pamphlets, les dissertations et les facéties, les écrits qu'il livroit à la presse et les lettrés même qu'il confioit à l'a poste, tout lui servoit d'armes, tout étoit employé par lui, pour avilir et ruiner la religion, animer ses ennemis, et diffamer ses défenseurs. Dans ce débordement d'ouvrages anti-chrétiens, se distinguent, par la masse ainsi que par la violence, la Philosophie de l'histoire , la Bible commentée , \ Examen important de niilord Bolinghroke et X Histoire de l'établissement du christianisme.

Voltaire se présente à nous maintenant comme critique en matière de littérature. Nous ne comprenons point , dans ses travaux en ce genre, ses nombreuses diatribes contre les auteurs qui lui faisoient ombrage, ou qui avoient attaqué ses écrits. Nous ne voulons parler ici que des jugements calmes et réfléchis qu'il porta sur les productions liîléraircs des différents pays et des différents siècles. Sa critique est peu approfondie, peu pbilosophique. Il remonte rarement jusqu'à ces premiers piincipes de noire organisation morale, sur lesquels sont fondées les règles de tous les

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arts. Il manque souvent d'exactitude dans les fails, et quelquefois de justesse dans les conséquences qu'il en tire. Mais, en général, ses décisions, émanées d'un sentiment prompt et sùi-, et éclairées des lumières d'une longue pialique, sont les arrêts mêmes de la raison et du goût, rendus dans un langage toujours clair, précis, élégant et ingénieux. Les Commentaires sur Corneille, son ouvrage de critique le plus considérable, est aussi celui qui a donné lieu aux reproches les plus vifs et les plus nombreux. Il en a mérité quelques uns. N'ayant point eu le soin de recourir aux meilleures éditions de Coineille , le commentateur relève souvent des fautes que l'auteur a corrigées. Souvent aussi , ne lui tenant pas compte de l'état de la langue à l'époque où il écrivoit, il condanme, comme incorrectes ou barbares, des expressions qui ne l'éloient point alors. Quelquefois ses remarques, trop minutieuses ou trop sévères, sembleroient partir d'un^ homme qui méconnoît les privilèges du langage poétique. Enfin , il témoigne l'impatience et le dégoût que lui causent les derniers ouvrages de Corneille, en des termes que devroit lui interdire un juste respect pour le père de notre théâtre. Mais aussi (juel écrivain rendit un plus éclatant hommage au génie qui enfanta la merveille du Cid? Qui exprima plus éloquemment une plus vive et plus franche admiration pour tant de beautés sublimes? Voltaire, a-t-on dit, était jaloux de Corneille. L'envie ne met pas tant de chaleur dans l'éloge , et elle met plus d'adresse dans le blâme. Pourquoi d'ailleurs auroit-il été jaloux de Corneille? Il ne l'étoii pas de Racine.

Il est une foule de petits écrits de Voltaire, que toute la science bibliographique auroit peine à classer, tant les sujets en sont divers et les formes variées. La critique, par la même raison, doit renoncer à les diviser pour en faire l'examen ; et elle ne peut les embrasser tous dans un même jugement. Le plus grand nombre de ces morceaux ont été rangés par les éditeurs de Voltaire sous la forme d'un Dictionnaire qu'ils ont di\i^ç{é philosophique. Ce recueil montre l'homme tout entier, avec toutes ses contradictions et toutes ses disparates, c'est-à-dire avec l'exactitude de son jugement et le libertinage de son esprit, l'étendue de son savoir et l'incertitude de ses principes, les grâces de son style et les erreurs de sa pensée. C'est Voltaire , s'intéressant à tout, parlant de tout, non pas dogmatiquement, mais avec abandon et légèreté, et se livrant à Timpression instantanée que reçoit de chaque objet sa vive et mobile imagination. D'autres recueils, appelés .Mélanges historiques ou littéraires, offrent, en grande partie, les représailles, souvent excessives et cruelles, qu'il exerça contre ses adversaires. Il fit quelquefois trop d'honneur aux uns; quelquefois il fit injure aux autres ; et trop souvent il manqua d'égards pour lui-même, en prodiguant l'outrage grossier et l'invective calomnieuse. Il savoit se moquer avec grâce d'une pensée, d'une expression, dont le ridicule avoit choqué son esprit juste ou son goût délicat; mais il étoit rarement en son pouvoir de réfuter avec modération une critique qui avoit blessé son amour-propre. Du reste, comme, dans le jugement de cet homme si divers, susceptible de tant d'impressions, et doué de

tant de facultés, on ne peut rien rencontrer de bon ou de mauvais, que l'exeniple du contraire ne vienne aussitôt s'offrir, il est impossible de méconnoîlre qu'il lui arriva quelquefois de punir, avec la gaieté la plus franche et du meilleur goût , les attaques indiscrètes ou les rivalités ridicules. Pompignan et Maupertuis sont d'éternels monuments de cette justice, exercée par un esprit supérieur envers la médiocrité imprudente ou jalouse.

Voltaire écrivit un nombre in(îalculable de lettres : il les écrivit sans soin, sans prétention, et certainement sans songer qu'elles dussent êlre un jour recueillies et imprimées. Mais, conservées par ceux qui s'honoroient de les avoir reçues, elles sont devenues une partie considérable de ses OEuvres, on peut même dire de sa gloire. Cette Correspondance , par sa masse, qui s'accroît encore chaque jour, excite d'abord un sentiment de surprise ; on se demande comment l'homme , qui incessamment occupoit la scène et fatiguoit la presse, put, au milieu de tant de travaux , trouver le temps d'écrire un si prodigieux nombre de lettres, qu'il semble que tous les instants d'un autre homme y eussent à peine suffi. Rien n'atteste mieux l'inconcevable facilité dont Voltaire éloit doué. Ces lettres, en ajoutant, s'il se peut, à sa réputation d'esprit, ont porté de graves atteintes à sa considération morale. Nous au-rons bientôt à examiner les reproches de plus d'un genre qu'elles ont attirés à sa mémoire. Nous ne les considérerons en ce moment que sous le rapport littéraire; et à cet égard, nos éloges ne seront mêlés d'aucim blâme.

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Si l'on en excepte quelques billets , où Voltaire avoit le bon esprit de ne pas demander à l'abbé Moussinot, des écrans, des lunettes ou des pinces à épiler, autrement que les eût demandés un liomme ordinaire, et surtout ces lettres si nombreuses et si longues à M. d'Argental , où il défend, avec une chaleur qu'il est impossible de partager , les plus mauvais passages de ses plus mauvaises tragédies , et nous fatigue des éternelles formules de son ciilLe (Thyperdalie pour les divins anges , il n'est pas de lecture plus variée , plus amusante que celle de sa Correspondance. Les mêmes qualités de l'esprit qui, dans la poésie fugitive, le mettent au-dessus de toute comparaison , lui assurent une égale supériorité dans le genre épistolaiie. On ne peut prodiguer, avec plus d'aisance et de grâce, plus de traits fins et piquants, plus de saillies malignes ou plaisantes; parler aux autres et d'eux et de soi-même avec une convenance plus délicate ; enfin , faire un usage plus heureux des richesses du langage familier, c'est-à-dire de ces ellipses si favorables au commerce des intelligences vives et promptes, de ces gallicismes et de ces proverbes, dont les uns constatent le génie de notre langue, et les autres celui de notre nation.

Nous avons plus haut caractérisé le style poétique de Voltaire. Il nous reste à donner une idée générale de son style en prose : c'est lui-même qui nous en fournira le texte; nous ne ferons que le développer. Une femme d'esprit étoit allée le visiter k Ferney. Il lui demanda à qui l'on pensoit pour une place qui étoit vacante à l'Académie. On se propose^ dit-

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elle, d'y noniniei M. de Boisgelin. Ah! ah! dit Voltaire, c'est un ho7time qui fait bien la phrase ; et là-dessus , cette dame croit devoir lui faire un compliment sur le mérite des siennes. Mes phrases 1 mes phrases! s'écrie Voltaire d'une voix retentissante, apprenez^ Madame, que je n ai pas fait une phrase de nia vie, et je rnen vante. Si par phrase on entend un assemblage de paroles choisies et distribuées avec un art qui sente le travail et la prétention, où l'écrivain semble s'être occu[)é mohis des choses que des mots , où surtout , soit une fausse élévation , soit une fausse énergie, exagère et dénature la pensée. Voltaire se rendoit justice, on ne trouveroit pas une seule phrase dans ses innombrables écrits. Les qualités particulières de sa prose sont la clarté brillante , la facilité gracieuse, la simplicité élégante, la justesse des mouvements, la variété des tours, la parfaite convenance du ton avec le sujet et de l'expression avec l'idée. Il est, sans doute, d'autres caractères de style, d'un mérite différent, hiais non pas inégal; et, sans les spécifier, il doit suflire de nommer quelques uns des grands écrivains qui en ont offert des modèles. La Bruyère et Montesquieu, Pascal et Bossuet, Fénclon et Massillon, J.-J. Rousseau et Buffon, ont une manière d'écrire ou plus énergique, ou plus passionnée , ou plus majestueuse, ou plus savamment travaillée que celle de Voltaire; et ils n'ont pas fait de cts phrases dont il se défendoit si fort. Voltaire, qui ne possédoit pas naturellement ces diverses qualités , fil sagement de ne pas les affecter, et il est probable qu'il

ne les envioit pas : son partage étoit assez beau pour qu'il s'en contentai. On pourroit souhaiter, toutefois, que, dans certains genres, dans certains sujets, sa diction eût un peu plus d'élévation ou de vigueur. Mais, de même que, dans ses vers, il semble quelquefois ne pas oser être assez poète, on diroil que dans sa prose, il craint de se montrer trop éloquent. Quoi qu'il en soit. Voltaire mérite la reconnoissance de tous ceux qui attachent quelque prix à ce que notre langue conserve sa pureté et reste fidèle à son génie. Non seulement il respecta l'une et l'autre dans tous ses écrits ; mais il combattit sans cesse le barbarisme et l'affectation qui essayoient d'y porter atteinte.

Nous avons fait d'abord un récit succinct, mais complet, de la vie de Voltaire; nous avons ensuite porté un jugement sommaire de ses nombreux ouvrages en vers et en prose : nous allons maintenant examiner le caractère de l'homme et ses opinions, et en montrer l'influence, tant sur ses actions que sur ses écrits. De tous les torts de Voltaire, le plus grave sans doute, à ne le considérer que comme un délit envers la société, est cette impiété dont il fit une si ouverte et si constante profession. Mais ce tort esl-il tellement le sien , que d'autres ne doivent pas avoir leur part du blâme, et que la sienne n'en soit pas un peu diminuée? Trouva-t-il la foi établie dans tous les cœurs, et forma -t-il de lui-même le projet de l'en bannir? ou bien, au contraire, trouval-il l'incrédulité en possession de beaucoup d'esprits, et ne fut-il coupable que de transmettre les doc-

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irines pernicieuses (ju'il avoil reçues? Les faits répondenl à ces questions. Sous les dernières années de Louis XIV, la contrainte religieuse, imposée par l'exemple du monarque , produisit son effet ordinaire : de beaucoup d'impies, elle fit des hypocriles, et elle convertit beaucoup d'indifférents en indévols délerminés. La licencieuse Régence fit évanouir les premiers; les autres se montrèrent au grand jour; la mode s'en mêla , et il fut du bon ton d'être sans religion , ainsi que sans mœurs. Ces opinions, ces exemples furent l'éducation de Voltaire. Elève de la société au milieu de laquelle brilla sa jeunesse, il se fit le précepteur de son siècle; et son siècle, trop bien disposé à l'entendre, but avec avidité le poison qu'il savoit prépai'cr avec tant d'art. Il ne fit donc que recevoir une impulsion, la suivre, et la donner à son tour. Mais il eut ce déplorable avantage, qu'écrivant, pendant plus de soixante années, avec une fécondité qui alloit toujours croissant, et un charme qui s'affoiblissoit peu, il rendit l'incrédulité populaire, et la fit profondément pénétrer dans la masse de la nation. Le mal cependant pouvoit être arrêté, sinon dans son principe , du moins dans son progrès. Voltaire étoit plus susceptible encore de séduction que de crainte. Si Louis XV avoit pu vaincre l'espèce d'éloigneraent qu'il eut toujours pour lui, et sortir de ce fier silence sous lequel se cachoit sa timidité, il n'y a pas de doute qu'avec quelques paroles aimables, quelques distinctions flatteuses, il n'eut enfermé et retenu dans les bornes de la plus étroite circonspection, un écrivain que toute sa phi-

losophie n'empêchoit pas d'être infiniment sensible aux moindres caresses du pouvoir. Mais, loin de l'attirer, on le repoussa, lorsqu'il se présentoit de lui-même aux liens dans lesquels il étoit si facile de l'arrêter. Ce n'étoit point assez d'imprudence: quand Voltaire quitta la Prusse, on lui ferma les portes de Paris et presque de la France. Au sein de la capitale, sous l'œil de l'autorité et sous la main même du parlement, le soin seul de sa sûreté et de son repos, dans un âge qui louchoit à la vieillesse , l'eut certainement contraint , sinon à respecter la religion dans ses écrits, du moins h la ménager, et à couvrir ses attaques contre elle de ces voiles énigmatiques, qui empêchent l'ignorance de les voir, et permettent à l'indulgence de ne pas les remarquer. Mais, banni de Paris, sa patrie, il se retrancha dans Ferney comme dans une forteresse élevée par un ennemi, sur la frontière d'un pays qu'il veut désoler impunément; et c'est de là que, pendant vingt années, loin du pouvoir dont il redoutoit moins les atteintes, et de la société dont il perdoit de vue les bienséances, il versa sur le royaume ces flots d'écrits scandaleux qui ont porté le mépris de la religion jusque dans les derniers rangs de la société. Ardent et dangereux adversaire du christianisme, Vohaire ne poussa cependant pas l'incrédulité jusqu'à nier l'existence d'un être suprême. Loin de là : il soutint ce dogme fondamental par tous les arguments que sa raison put lui fournir; et, plus heureux que beaucoup de longs traités, deux de ses vers l'ont imprimé dans les esprits , comme une vé-

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rite nécessaire et hors de cloute. l\ fît plus ; il combattit avec énergie la désolante et immorale doctrine de Talhéisme. On n'oseroit pas affirmer que l'immatérialité del'ame et son immortalité, conséquences presque rigoureuses du premier principe admis par lui, fussent également l'objet de sa conviction. Les variations et les contrariétés perpétuelles de son esprit , à ce sujet, laissent la question indécise.

Voltaire , qui fit une si longue et si rude guerre à la religion chrétienne, usa toujours d"'une assez grande réserve à l'égard du gouvernement; et il blàmoit sévèrement les écrivains de son parti, qui, non contents de combattre les abus de l'autorité royale , avoient l'imprudence d'en saper les fondements. Il eût élé excusable cependant de haïr le pouvoir arbitraire; car il en fut plus d'une fois l'innocente victime. Mais il entroit dans sa pohtique anti-religieuse de ménager les rois, tandis qu'il attaquoit les prêtres : ii s'efforçoit de démontrer aux premiers que les autres étoient les plus redoutables ennemis de leur puissance ; et, s'il n'espéroit pas les avoir pour auxiliaires, il se flatloit du moins de les engager à la neutralité. Au reste, il étoit trop essentiellenjent ami de l'ordre matériel de la société, pour n'être pas le partisan du pouvoir qui le njaintient ; et son goût si vif pour toute espèce d'éclat et d'élégance, le rendoit très favorable aux pompes et aux profusions d'une monarchie absolue. On a dit avec raison qu'il eût eu horreur de cette révolution que ses écrits sembloient avoir préparée , et que les mêmes hommes qui le divinisèrent après sa mort, eussent fait tomber sa tête sur l'échafaud ,

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sans respect des lauriers dont elle étoit cbar£;ée. Aujourd'hui les amis de la liberté, qui ne sont pas les ennemis de la religion , font peu de cas de sa philosophie : sous ce rapport, il est resté seulement l'idole de ceux qui croient chérir la liberté parce qu'ils détestent la religion.

Voltaire a été souvent accusé d'avarice : ce reproche ne paroît nullement fondé. N'ayant eu pour patrimoine qu un peu plus de quatre mille livres de rente, il sentit de bonne heure que la richesse , en lui procurant les jouissances du luxe qu'il aimoit, lui assureroit les avantages de l'indépendance qu'il aimoit plus encore , et il résolut de se faire ce qu'on appelle une fortune. Nous avons déjà dit quel fut le fondement de la sienne, par quels moyens il l'accrut, et à quel point elle s'éleva. Dans sa jeunesse, le désir d'augmenter son bien ne l'empêchoit par d'en faire usage. 11 dépensoit beaucoup d'argent pour sa personne, en perdoit quelquefois beaucoup au jeu, et en prêtoit, dans l'occasion, à des amis qui ne le lui rendoient pas ; mais il savoit en gagner plus qu'il n'en pouvoit dépenser; et cet excédant forraoit des économies qu'il avoit l'art de grossir : on a lieu d'aduiircr la suite et l'habileté avec laquelle il dirigeoit l'emploi de ses fonds. Sa libéralité parut croître avec sa fortune. Ses nièces durent à ses bienfaits d'honorables étabhssements; plusieurs jeunes écrivains nécessiteux recevoient de lui de petits secours qu'il modéroit à dessein, pour ne point favoriser en eux la paresse ou le désordre, mais qui , répétés, satisfaisoient à leurs plus pressants besoins. C'est à Fernev suitout qu'il exerça

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sa générosité de la manière la plus utile aux autres, et la plus glorieuse pour lui-nicmc. Des sommes considérables, prêtées au plus modique intérêt, et souvent abandonnées par le prêteur, firent d'un misérable hameau un bourg florissant, et procurèrent l'aisance aux habitants, en leur lournissant les moyens d'exercer leur industrie. Ce sont là des faits incontestés, et ils ne sont point d'un avare. Il est vrai que M ""Denis, dans un démêlé d'intérêt, écrivoit à son oncle ces propres paroles : V avarice vous poignarde; mais M"" Denis, femme dépensière et avide, confondoit, sans doute, dans sa fureur, l'économie et l'ordre qui fondent, conservent et accroissent les fortunes , avec l'avarice qui les borne et les rend stériles. Du reste, elle étoit la dernière qui dut tenir un pareil langage : c'étoil , dans sa bouche, le comble de l'ingratitude. Nous ne voulons pas nier, toutefois, qu'au milieu de tant de sonmies données au luxe ou à la bienfaisance, il ne soit échappé à Voltaire queUjues traits d'humeur parcimonieuse ; mais ce sont des bizarrci'ies, des caprices, et il en étoit rempli. On a dit long-temps qu'il avoit rançonné ses libraires , et les avoit ruinés en publiant sans cesse de nouvelles éditions de ses œuvres, qui anéanlissoient, dans leurs mains, toute la valeur des éditions précédentes : c'est une vieille calomnie qui n'a plus cours. Il est prouvé, par sa correspondance, qu'il renonça d'assez bonne heure à tirer pour lui-même aucune rétribution de ses ouvrages. Quand il ne les donnoit pas aux libraires , il faisoit présent du produit à quelqu'un de ses amis ou de ses protégés. Il en étoit de même pour ses pièces de théâtre.

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Voltaire étoil irop avide de gloire pour ne pas voir, avec quelque dépit, qu'on entrât avec lui en partage d'un bien qu'il auroit voulu posséder tout entier ; mais il ne nous semble pas que la jalousie toute seule Tait poussé aux excès d'injustice et de détraction qu'on attribue exclusivement à ce motif. Il fut moins jaloux du mérite de Crébillon, qu'il sentoit fort inférieur au sien, qu'irrité de l'injustice d'une cabale obstinée à placer au-dessus de lui un poète barbare qui n'eut que de rares éclairs de génie, et ne sut jamais écrire. Trois écrivains du dernier siècle ont pu lui porter ombrage par un grand talent qu'entouroit une grande renonnnée : nous voulons parler de Montesquieu, de Buffon et de J.-J. Rousseau; mais tous trois eurent envers lui des torts, de premiers torts qui permettent de douter que la jalousie fut le principe de son inimitié ou de son éloignement pour eux. On peut croire seulement qu'ayant à se plaindre de leurs procédés , il n'en fut que plus importuné par l'éclat de leur réputation, et qu'il eût trouvé moins à redire dans leurs ouvrages, si le public les avoit moins approuvés. Rousseau rompit avec lui, et mérita sa haine en répondant par des injures brutales à de généreuses offres de service. Quant à Buffon et à Montesquieu surtout, ils témoignoient assez ouvertement le peu de cas qu'ils faisoient de ses brillants écrits. Cet injuste dédain ne suffisoit-il pas pour exciter l'animadversion de Voltaire, sans que l'envie y fût pour rien? etn'étoit-il pas causé lui-même par un peu de jalousie?

Voltaire fut le plus irascible des hommes. Assez docile aux avis de l'amilié, il étoit plus que récalci-

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trant aux conseils de la critique. Quelque écrivain osoit-il relever les défauts de ses ouvrages , ou seulement n'en pas admirer assez les beautés , il en étoit profondément blessé, et son ressentiment n'avoit ni mesure ni terme. On a dit , et nous répétons avec confiance, qu'il ne fut jamais, ou, du moins, qu'il ne fut que très rarement l'agresseur : il en dut être ainsi. Ses succès, si précoces et si brillants, suscitèrent de bonne heure contre lui ime foule d'envieux obscurs , qui espéroient, en attaquant un homme sur qui le public avoit les yeux fixés , détourner sur eux-mêmes quelques uns de ses regards. Mais, au lieu de les dédaigner, comme le lui conseilloient son repos et sa gloire j il les poursuivit avec une rage aveugle, qui fit trop souvent retomber sur lui-même l'opprobre dont il les vouloit couvrir. 11 exerça les mêmes vengeances envers des hommes vraiment estimables, dont tout le crime étoit de défendre , contre ses mépris, une religion qui étoit l'objet de leurs respects. Il sembleroit que des haines d'une telle violence n'eussent pas dû être de longue durée. Mais, parmi ses ennemis, on en compte plusieurs contre qui sa fureur ne fut ])oint épuisée par vingt années d'injures, et que le tombeau même ne mit point à l'abri de ses outrages. Toutefois, il n'étoit pas impossible de le désarmer : en lui peignant soumis ou malheureux les hommes qu'il détestoit le plus , on réussissoil à lui surprendre quelques mouvements de générosité ou de compassion pour eux.

Ennemi terrible dans sa colère et persévérant dans sa haine -^ Voltaire fut aussi, quoi qu'on en ait pu dire;

ami sincère el constant. En vingt endroits rie ses ouvrages , il parle de Tamitié en homme qui en sent profondément tous les devoirs et toutes les douceurs. Ce seroit peu des écrits , si l'on ne voyoit les faits y répondre. L'amitié qui l'unissoit au président de Maisons, à Cideville , à Formont , à Vauvenargues , à M. d'Argenlal, fut tendre et presque passionnée; celle qu'il eut pour Thiriot fut généreuse et indulgente : toutes furent à l'épreuve de l'absence, s'accrurent avec le temps , et ne finirent qu'avec la vie. Il sembloit réserver pour ce sentiment toute l'ardeur d'une ame que les tendresses du sang et les transports même de Tamour n'échauffoient que fort modérément. ' L'amour de l'humanité parut être aussi une des passions de Voltaire : elle respire dans tous ses ouvrages; et rien n'autorise à douter qu'elle existât dans son cœur. Sans croire, avec quelques superstitieux admirateurs de cet ennemi de toute superstition, qu'à chaque jour anniversaire de la Saint-Barthélemi la fièvre allumât son sang, on ne peut nier qu'à la vue des scènes de barbarie, d'oppression ou d'injustice, dont le monde est trop souvent le théâtre , une généreuse indignation n'enflammât son esprit et son zèle. On a vu avec quelle ardeur, souvent suivie du succès, il poursuivit la réparation des sanglantes erreurs de la justice. On doit ajouter que ses longues et courageuses réclamations ne contribuèrent pas médiocrement à faire adoucir la cruauté de nos anciennes lois pénales .

Un de ses torts les plus inexcusables, celui dont sa correspondance fournit mille preuves affligeantes ,

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c'est d'avoir manqué à la vrait; dignilé de l'homine, en trahissant sa conscience, en se parjurant, en désavouant ses ouvrages, en accablant de flatteries et de caresses , dans ses lettres , les mêmes hommes que , sous la même date , il couvroit de ridicules ; et , ce qui est pis encore, en déchirant, dans des écrits clandestins , quelques unes des personnes à qui il prodiguoit le plus de témoignages d'amitié ou de considération. Espéreroit-on le justifier d'avoir renié ses ouvrages, en disant qu'il ne pouvoit les reconnoitre sans danger? Ce seroit l'apologie des malfaiteurs qui dénient leurs actions criminelles. Si Voltaire eût eu dans l'ame ce vit sentiment d'honneur qui s'indigne du mensonge connue d'une lâchelé, il n'eût rien écrit qui put le forcer à mentir : nous aurions beaucoup de mauvais ouvrages de moins , beaucoup de bons ouvrages de plus, et la mémoire de l'écrivain seroit plus respectée '. Le marquis de Thibouville étoit un homme de mœurs infâmes; mais Voltaire devoit-il, dans le poëme de la Pacelle, le flétrir de la même main dont il lui écrivoit chaque jour des lettres rem-

' On ne peut rien dire de plus fort , à ce sujet , que ce que Voltaire a dit lui-même, dans un temps, il est vrai , où il n'avoit point encore la manie de combattre la religion sans relâche et sans ménagement. Il écrivoit à Tluriot , en 1 738 : « Je trouve qu'il est mal à de certaines « £^ens de publier des ouvrages auxquels ils seroient fâchés de mettre « leur nom au bas. Je seroc's honteux à l'excès tontes tes fois quilfau- « droit nier un ouvrage dont Je serais ûM/^wr; j'aimerois mille fois mieux « l'avouer, tout méchant qu'il est, que d'être exposé à mentir trente « fois par jour; el comme , en l'avouan» , je me ferois beaucoup d'en- « nemis et m'acquerrois peu de gloire , j'aime mieux tout net le $up- « primer. »

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plies de protestations affectueuses? Parce qu'il avoit peut-être élevé trop haut le mérite de V Abrégé chronologique du président Héiiault, devoit-il le ravaler dans un libelle pseudonyme, et pousser le raffinement de la perfidie jusqu'à Tenvoyer lui-même au président, en lui offrant de prendre sa défense? Il nous en coûte de rappeler de pareils traits ; mais ils sont vrais, ils sont connus : les taire , seroit trahir notre devoir en pure perle. Nous ne relèverons pas avec sévérité les jugements contradictoires qu'il porta sur les mêmes choses , à des distances plus ou moins grandes. Tout change autour de nous , et nous changeons nousmêmes : ce qui d'abord sembloit digne de notre eslime, devient digne de notre mépris; et noire goût, notre raison même éprouvent des variations. La véritable inconséquence seroit d'êtie toujours du même avis et de tenir toujours le même langage sur des choses qui ne sont plus ou iie nous paroissent plus les mêmes. Nous insisterons moins encore sur ces lettres si complimenteuses , qu'au même instant d'autres lettres , écrites à d'autres personnes , démentoient quelquefois si cruellement. Le commerce de la vie est malheureusement plein de ces faussetés. Nous croyons seulement que Voltaire, à la fois très désireux de plaire et très empiessé de médire , pratiqua plus souvent et porta plus loin que personne cette sorte de duplicité. Il est vrai qu'en ce genre les torts des autres restent ordinairement secrets , tandis que ceux de Voltaire ont été tous révélés à la fois par une publication qui n*a fait grâce à rien de ce qu'elle avoit pu recueillir. Nous douions fort que l'homme le plus

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constant dans ses opinions et le plus sincère dans son langage consentît, si la chose étoit possible, à ce que les lettres, les billets de sa vie entière fussent tout-kcoup reproduits par l'impression.

L'organisation tout extraordinaire de Voltaire, l'extrême sensibilité qui le rendoit susceptible à la fois de mille impressions diverses et même contraires, l'excessive mobilité qui le faisoit passer, en un instant, de la gaieté à la Iristesse , de l'attendrissement à la fureur, de l'audace à l'abattement, expliquent l'homme en même temps que l'écrivain, rendent raison des inconséquences de sa conduite et des disparates de son talent. Son esprit étoit certainement le plus droit, le plus sain dont un homme pût êti-e doué ; et son ame, nous aimons à le croire, étoil naturellement ouverte aux sentiments généreux : mais des passions , dont la source étoit un amour de la célébrité , exalté jusqu'à ce point qui en fait une frénésie, ont trop souvent troublé et perverti l'usage de ces précieuses qualités. Il y avoit en lui comme une lutte continuelle du bon et du mauvais principe. Suivant que l'un ou l'autre étoit vainqueur, il faisoit des actions louables , ou s'abandonnoit à des mouvements répréhensibles; il composoit des ouvrages dignes d'admiration , ou laissoit échapper des productions dignes de mépris. Pour le juger, il faut lui empruntera lui-même une ingénieuse allégorie, celle de cette jolie statue , formée de tout ce qu'il y a de plus précieux , et de ce qui l'est le moins, qui fut présentée par Babouc à l'ange Ituriel, pour lui faire comprendre ce qu'il falloit penser de Persépolis. Faisons comme le Génie : blâmons les

excès où Voltaire s'est laissé entraîner, déplorons les maux qu'ils a faits; mais rendons justice à ce qu'il avoit de bon, et jouissons des chefs-d'œuvre qu'il a créés : enfin, ne brisons pas la statue d'un grand homme, parce que tout n'y est pas or et dia^nants.

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