TALENT. EXPLICATION DE SON CARACTERE
Le recueil de Chamfort , qui n'est rien moins que volumineux, est infiniment varié; et tous les ouvrages qui le composent sont d'une lecture agréable. Tragédie, comédie, odes, épîtres, contes, épigrammes, éloges académiques, articles de journaux, maximes et pensées , caractères et anecdotes , tels sont les genres divers dans lesquels Chamfort s'est exercé. S'il n'a pas réussi dans tous, du moins il n'a essuyé de disgrâce humiliante dans aucun. Privé du génie qui enfante les chefs-d'œuvre, il possédoit l'esprit qui compose les écrits agréables. N'ayant pas une vocation, bien déterminée pour la prose ni pour les vers, il a montré une aptitude à peu près égale pour l'un et pour l'autre langage, et il les a maniés avec dextérité. Les combinaisons du talent lui ont quelquefois tenu lieu des inspirations de l'ame ou des élans de l'imagination; et son goût, assez délicat, l'a toujours préservé de ces grandes fautes et de ces inégalités choquantes auxquelles les hommes d'esprit sont plus
exposés que les autres. Sa prose est préférable à ses vers , et lui-même semble donner l'explicalion de cette différence dans une pensée qu'il ne songeoit probablement pas à s'appliquer. « Les vers, dit-il, « ajoutent de l'esprit à la pensée de l'homme qui en « a quelquefois assez peu 5 et c'est ce qu'on appelle « talent. Souvent ils otent de l'esprit à la pensée de u celui qui a beaucoup d'esprit; et c'est la meilleure « preuve de l'absence du talent pour les vers. » L'esprit fm deChamfortqui sejouoit, non sans grâce, dans l'indépendance d'une prose habilement aiguisée, étoit loin de porter avec la même aisance le joug de la versification; il ne savoit pas, comme les esprits vraiment favorisés des Muses, faire tourner au profit de la pensée la contrainte de ces rigoureuses lois qui enchaînent l'expression ; et la perte de sa liberté lui coùtoit celle d'une parlie de ses agréments. Ce qui pourroit passer pour une singularité, je dirois presque une bizarrerie inexplicable du talent, c'est que c'est précisément dans les genres les mieux assortis h la trempe et à la tournure d'esprit de l'auteur, que se font le plus sentir cette gêne et tous les défauts qui en résultent: ^es contes malins et épigrammatiques , par exemple, sont, en général, d'une versification sèche, pénible, entortillée et même obscure. D'un autre coté, quoique la sensibilité lui parût totalement refusée , il a mis de la douceur, de l'abandon, de la facilité, enfin une certaine grâce naïve et louchante dans le style de la Jeune Indienne : quelques scènes même de sa tragédie de Mustapha et Zéangir ont un charme de diction qui pénètre et va jusqu'à produire l'attendris-
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sèment. C'est peut-être ici le lieu d'observer que, deux fois, dans des ouvrages bien différents par le genre, les formes et le langage , je veux dire une tragédie et un discours de réception, Chauîfort s'est montré supérieur à lui-même, en peignant les transports innocents , les combats généreux et les sublimes sacrifices de Tamitié fraternelle. Les deux fils de Soliman et les deux frères de la Curne ont doublement bonoré sa plume comme poète et comme prosateur. A cet égard, ce qu'on sait de l'bomme pourroit servir à expliquer ce qui surprend dans l'écrivain : de tous les sentiments qui se partagent notre ame, l'amitié est celui que Cbamfort paroît avoir éprouvé avec le plus de force et de constance. Quoi qu'il en soit, la tragédie de Mustapha et Zéaugir décida de son sort, ou du moins, comme je le ferai observer par la suite , eut une influence considérable sur sa conduite , ses habitudes , son caractère et son humeur. Comme tout travail, quel qu'il fut, lui coiitoit du temps et des efforts , il avoit employé douze ou quinze ans de sa vie à la composer; et il consentoit, disoit-il , à être définitivement jugé sur cet ouvrage. La cour avoit pris sous sa protection l'auteur et la pièce : l'un avoit des amis parmi les grands , l'autre promeltoit de flatteuses allusions à l'amitié qui unissoit le dernier roi et ses deux frères. Versailles applaudit ce qu'il avoit admiré d'avance ; mais Paris , qui n'étoit pas du complot, accueillit très fioidement une tragédie, où l'intérêt du sujet éloit sans cesse affoibli par les invraisemblances de l'intrigue, et qui n'offroit, pour fout dédommagement, qu'tm style élégant et pur, mais
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sans chaleur et sans force. Des amis du poète eurent l'indiscrétion de placer sur une même ligne Zaïre et Mustapha, apparemment parce que, dans les deux pièces, un sérail est le lieu de la scène; ils firent plus, ils écrivirent que Chanifort avoit retrouvé la versification de Racine. La vérité est qu'il en avoit fait une étude particulière , s'éloit appliqué avec assez de succès à en reproduire les formes, et quelquefois même, imitateur trop fidèle, avoit été jusqu'à copier le grand poète sur lequel il ne devoit que se modeler. Aux adulations de l'amitié se joignirent les faveurs de la cour; mais Chamfort avoit trop d'esprit pour être dupe des unes, et de vanité pour être consolé par les autres. Il accepta places et pensions ; mais de ce moment ne produisit plus rien. Il avoit voulu que le public le jugeât sur Mustapha et Zéaiigir : il est probable qu'il se jugea tout le premier, et qu'il devint d'autant plus mécontent du public , qu'intérieurement il avoit moins lieu d'être satisfait de luimême. Il eut bientôt le dépit de voir sa tragédie entièrement éclipsée par une rivale dont on prétend que la diction ne relève pas considérablement les charmes; et l'auteur de Ilojcelane, en ne la faisant point imprimer, lui enleva jusqu'à la consolation d'attaquer, sous le rapport du style, une pièce dont il étoit forcé de reconnoître la supériorité dramatique.
C'est dans la prose qu'il faut chercher les principaux titres littéraires de Chamfort. Ses Eloges de Molière et de La Fontaine ont conservé une juste célébrité. Voici le jugement qu'en a porté La Harpe : « Ces « deux discours sont des ouvrages de mérite, quoique,
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« dans le premier, le sujet ne soit pas rempli, et que , « dans l'autre, l'auteur semble avoir voulu donner leca- « ractère de son esprit à La Fontaine , qui en avoit un « autre. » La louange est distribuée ici avec toute la parcimonie que pouvoit y mettre un rival qui avoit été vaincu dans l'un des deux combats; mais aussi la critique s'y énonce avec réserve, et, selon moi, avec assez d'équité. Il est très vrai, d'abord, que, dans \ Eloge de Molière^ le sujet n'est pas rempli ; mais qui pouvoit se flatter de le remplir, c'est-à-dire de pénétrer toute la profondeur, d'embrasser toute l'étendue du génie de Molière, et d'en parler avec une élévation digne de sa sublimité ? Il auroit fallu dans l'orateur un bien rare mélange de sagacité, de force et d'éloquence. Quant à X Eloge de La Fontaine^ il est beaucoup plus approfondi, sans doute; c'est une idée singulièrement heureuse, une véritable bonne fortune d'écrivain, que ce parallèle où Molière et La Fontaine sont comparés comme observateurs et comme poètes dramatiques, mettant tous deux en scène et enjeu les caractères, les passions, les vices et les ridicules de l'humanité, avec cette seule différence que l'un conserve aux hommes leur forme et leur costume , tandis que l'autre les fait paroître sous la" peau du loup et du mouton, du renard et de Tàne, du chat et du singe. Le germe de cette ingénieuse idée se trouve dans un vers de La Fontaine lui-même , qui définissoit son livre
Une ample comédie à cent aclcs divers;
et Chamfort a supérieurement développé ce germe.
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Mais dans l'analyse des différentes qualités dont se composoit le talent de La Fontaine, il a porté toute la subtilité qui et oit le caractère du sien; croyant découvrir dans les beautés et jusque dans les négligences du poète autant de combinaisons savantes et laborieuses, il n'a pas assez reconnu le pouvoir de l'inspiration et le résultat naturel de la plus heureuse organisation poétique qu'aucun homme peut-être ait jamais reçue de la nature ; enfin , en prodiguant les aperçus fins et les réflexions déliées, il me semble avoir plutôt prouvé son esprit qu'expliqué le génie de La Fontaine.
Après ses deux Eloges , son écrit le plus considérable est un Discoai^s sur les Académies que Mirabeau devoit prononcer à la tribune de l'Assemblée constituante. Notre morale est toujours très indulgente pour les ouvrage dont notre esprit est satisfait. Le Discours dont je parle est regardé par beaucoup de personnes comme un écrit fort ingénieux ; mais peu de gens ont fait attention au procédé, et senti combienjl est répiéhensible. Je ne parle pas des traits de causticité cruelle, et souvent injuste, que Cbam fort a lancés contre l'institution de l'Académie et quelques uns de ses membres. Je suppose, ce que je suis fort éloigné de croire, que l'une étoit aussi inutile, et les autres aussi ridicules que le prétend l'auteur; n'étoit-il pas contraire à toute bienséance , à toute délicatesse , qu'un académicien demandât à grands cris la destruction de r Académie, d'un corps où, sans doute^on ne l'avoit pas admis sans un vif désir de sa part, manifesté par de pressantes sollicitations , et dont les
membres, en lui accordant leurs siilYraizes, s'éloient acquis des droits réels à sa reconnoissance? Il est vrai qu'il ne devoit point passer pour l'auteur de cette diatribe; mais le tort en est plus grave encore : il y a quelque chose de pis que de faire le mal avec effronterie , c'est de le faire sournoisement et sans risques. Ceci me fait souvenir que Chamfort est un de ces académiciens , morts pendant la révolution , qui n'ont point encore reçu, dans le sein de TAcadémic, le tribut d'un éloge solennel. Semblables à ces morts privés de sépulture, qui, suivant la Fable, altendoient, sur l'un des bords du Styx, que les honneurs du bûcher leur fussent rendus , afin de pouvoir être transportés sur l'autre rive, les ombres académiques soupirent depuis long-temps après le panégyrique promis qui doit leur ouvrir les portes de l'Immortalité, c'est-à-dire leur donner une place dans XHisloire des mevilnes de V Académie.
Avant de remporter le prix proposé par l'Académie Françoise pour V Eloge de Molière, Chamfort avoit disputé plusieurs fois ce qu'on appelle des prix de province. L'académie d'Amiens avoit mis au concours cette question, ou plutôt ce lieu commun : « Combien les lettres sont utiles. » Chamfort envoya un Discours soigné; mais, malheureusement, il avoit pris fantaisie au secrétaire perpétuel lui-même de concourir incognito. Abusant du crédit que lui donnoit sa charge, et, de plus, tirant habilement parti de tout ce que le manège de la lecture peut opérer à l'avantage ou au détriment d'un ouvrage , il n'eut pas de peine à écarter les discours de ses rivaux et à faire prévaloir le I. 29
sien. Celui de Chamfort ne s'est pas trouvé , à sa mort, parmi ses papiers : esl-ce une perte bien regrettable ? On ne peut pas le savoir; mais il est permis d'en douter. On nous a dédommagés, d'ailleurs, en recouvrant et en insérant, daus la seconde édition de ses OEuvres un autre Discours couronné par l'académie de Marseille, qui en avoit proposé le sujet en ces termes : « Combien le génie des grands écrivains influe sur l'esprit de leur siècle. » La matière étoit belle et riche : l'ouvrage ne manque ni de vigueur ni d'éclat; il y a des pensées justes , profondes et hardies; il y en a de fausses, de creuses et de téméraires. Du reste, l'auteur, en prodiguant la pompe des mots et le luxe des images , semble avoir fait violence à la nature de son talent, pour mieux remplir les conditions du genje académique; mais il a promptement abandonné cette pi'emière manière , pour en adopter une autre plus analogue au caractère de son esprit , qui repoussoit les grands mouvements, les figures oratoires et la diction solennelle. Le ton de la discussion animée, i'élégance travaillée, mais facile en apparence, et le tour épigrammatique , tantôt vif et direct , tantôt oblique et adouci, éloient les attributs naturels d'un style destiné à exprimer des aperçus ingénieux, des idées fines et des traits malins.
Chamfort n'a rien écrit de plus spirituel et de plus attachant à la fois que son Discours de réception à l'Acadéniie. Son prédécesseur , célèbre dans le monde par cette tendresse fraternelle dont j'ai déjà parlé, s'étoit, toute sa vie, livré avec auioui- à la recherche de nos origines gauloises et de nos antiquités chevale-
resques. Ces deux passions, Tune de son cœur el l'autre de son esprit, firent le sujet et la division du discours de ChamTort, qui fut touchant dans la peinture de l'amitié, léj^er, vil'ot brillant dans celle de la chevalerie. Chose extraordinaire ! on put dès loi's deviner*, dans l'expression même de sa reconnoissance pour l'Académie qui l'aduieltoit en son sein , l'honmie qui devoit un jour faire une satire si sanglante de cette compagnie, et en provoquer la destruction par l'organe de Mirabeau. Le début de son Discours est une critique enveloppée, mais pourtant assez sensible, de l'usage auquel il se soumettoit en ce moment même, c'est-à-dire des remerciments et des éloges que tout récipiendaire devoit au corps. « J'ai cru m'aperce- •< voir, dit-il, qu'après la variété non moins ingé- « nieuse qu'inépuisable des remerciments qui vous « ont été adressés, vous supprimeriez avec plaisir « ceux que l'avenir vous réserve. Oui, 3Iessieurs, « vous remettriez généreusement une dette qu'on « vous paiera toujours avec transport , et dont il est « si doux de s'acquitter. « Le poison caché dans celte phrase sous les fleurs de l'esprit et de la louange, n'étoit pas si bien dissimulé , que le directeur de l'Académie ne l'ait aperçu , sans avoir l'air toutefois de le remarquer , et n'ait cru de son devoir d'y opposer l'antidote d'une apologie. La réponse de iM. Séguier commcnçoit ainsi : « Monsieur, depuis longci temps on accuse TAcadémie françoise d'être vouée « à la louange. Ce reproche est-il injuste ou fondé ?... « Puisque le sort m'a nommé pour répondre aux té- « moignages de la vive reconnoissance que vous venez
« de faire éclater , qu'il me soit permis de repousser « l'espèce de ridicule que l'envie et la malignité cher- « client à répandre sur la solennité de nos adoptions.»
Le morceau intitulé Dissertation sar V Imitation de la Nature, relaliverncnt aux caractères clans les ouvrages dramatiques , renferme, en peu de pages, la véritable théorie des beaux-arts. On y voit par quelles raisons , puisées dans la nature même de ces arts et dans celle de nos sensations, l'imitation doit différer assez de l'objet imité pour qu'il ne soit pas possible de les confondre. C'est une excellente réfutation de ces paradoxes ténébreux que l'Allemagne nous envoie tous les ans, que, parmi nous , certains illuminés en littérature répandent, pour ainsi dire, sous le manteau, mais dont, par bonheur, nous trouverons toujours le préservatif dans les ridicules productions créées en vertu et à l'appui d'un si monstrueux système.
Je passe par dessus quelques écrits de peu d'étendue et d'intérêt , pour arriver aux morceaux les plus piquants peut-être qui soient sortis de la plume de Chamfort; ce sont des articles qui furent insérés dans le Mercure de France , et où sont analysés les Mémoires et la vie privée du maréclial de Richelieu , les Mémoires secrets de Duclos^ et le Fotjage en Italie, parle même. Chamfort avoit là une belle occasion d'exercer son humeur satirique , et de satisfaire cette haine profonde qu'il portoit à toutes les institutions bonnes , mauvaises ou indifférentes de l'ancienne monarchie. Il avoit à passer en revue notre histoire moderne, depuis la vieillesse de Louis XIV inclusivement, jusqu'aux approches de la révolution, et à suivre,
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dans tous les détails de sa vie publique et privée, ce trop fameux maréchal de Richelieu, qui remplit de ses vices brillants et de ses grâces corruptrices presque tout l'intervalle du siècle écoulé entre ces deux époques. Jamais l'odieux et le ridicule ne furent jetés avec plus de profusion , étendus avec plus de complaisance. Le tableau des scandales de la Régence, peint par Duclos, d'une main qui passe pour être assez ferme , semble n'offrir que des traits flattés et des couleurs adoucies, en comparaison du crayon satirique que Cliamfort en a fait, d'apiès Duclos luimême et l'historien du maréchal de Richelieu.
Il y a plus que de la causticité et de la haine pour les abus , dans le recueil des Maximes et des Pensées; il y a de la morosité et de la misanthropie. Chamfort en étoit presque arrivé à cette malheureuse disposition de l'âme, qui dépouille les bonnes actions de tout principe honnête, ne considère les mauvaises que comme un pjoduit nécessaire de la nature et de la civilisation, et , après avoir vu le mal avec indifférence , finit par le voir avec plaisir, comme la confiimation d'un système chéri. Chamfort passa de la haine des hommes à celle de la vie : à la vérité , les circonstances au milieu desquelles il essaya de terminer ses jours , et ne réussit qu'à les abréger douloureusement, n'étoient guère propres à faire aimer l'existence : c'étoit beaucoup que de pouvoir la supporter.
Chamfort avoit l'habitude d'écrire chaque soir , sur de petits morceaux de papier , les anecdotes et les bons mots qu'il avoit entendus dans la journée, sans oublier les sailhes qui lui échappoient à lui-même;
et ces papiers, ils les jetoit à mesure dans des cartons. Il y en avoit déjà beaucoup de remplis : à sa mort la plupart se trouvèrent vides; le reste, tiré et mis en ordre par M. Ginguené , son éditeur et son ami, forme le plus piquant de tous les ana. C'est sur ce fonds que vivent, depuis près de vingt ans, presque tous les conteurs de société. Il est bien à désirer qu'on retrouve les anecdotes perdues; ces messieurs renouvelleroient un peu leur répeitoire , et nous ne serions plus exposés à entendre vingt fois la même histoire.
J'ai, parlé de tous les écrits de Chamfort; il me reste a dire quelques mots sur sa personne. Comme le dit fort délicatement son éditeur, il ne lui fut permis de connoîlre et d'aimer que sa mère. De bonne heure la situation presque humiliante où le plaçoit ce fâcheux hasard de sa naissance, lui fit prendre en haine les institutions, les opinions et les préjugés de la société, qui, par une imitation assez indiscrète d'un des plus rigoureux dogmes du christianisme, le punissoient d'une faute étrangère, antérieure même à son existence. Ses premiers ouvrages portent l'empreinte de ce dépit amer et profond : la Jeune Indienne est la satire de la civilisation ; le Marchand de Smiirne est celle des distinctions sociales. Pendant quelque temps, Chamfort parut vouloir se réconcilier avec tous ces objets de son animosilé; les caresses affectueuses de quelques grands, et le désn- de participer enlin aux avantages de Tordre de choses établi , au lieu de conserver le droit d'en médire en restant malheureux, lui inspirèrent le dessein d'un ouvrage qui fut tout ensemble un hommage rendu à
la grandeur, et un monument élevé à sa propre gloire. La tragédie de Mustapha et Zéani^n- ne répondit qu'à moitié aux espérances qu'il avoil fondées sur celte pièce; elle lit sa foj-tune , mais najoula presque rien à sa répulalion. D'un mécontentement assez juste , son caractère aigri tomba dans une sorte d'ingratitude: ces mêmes grands, auteurs de son bienêtre, furent plus que jamais en butte à ses traits satiriques; et, ce qui pourroit surprendre les personnes peu instruites de la marche des opinions à cette époque , loin de déplaire à ceux dont il allaquoit en face l'existence politique et les prérogatives , il les charmoit par-là, et s'acquéroit de nouveaux dioits à leur amitié. Le public , qui n'avoit point admiré sa tragédie, devint surtout l'objet de son aversion et de son mépris; il ne crut pas pouvoir le punir plus rigoureusement qu'en cessant de travailler pour lui ; et , en effet, Mustapha est le dernier ouvrage qu'il ait publié. Je doute cependant qu'il se soit persuadé que son silence étoit une calamité pour les lettres, connue le repos d'Achille pour les Grecs ; je penche plutôt à croire qu'intérieurement il se Ht justice, et que, craignant de compromettre plus gravement une seconde fois l'honneur de son talent, il aima mieux paroitre trop sensible à un premier échec , ([ue d'essayej- une revanche incertaine qui auroit pu devenir une nouvelle défaite. Pour se soulager, il se mit à décrier dans le monde, par des sai'casmcs et des épigrammes, la profession des lettres, qu'il avoit aimée passionnément, et le public, dont il avoit ambitionné ardemment les sultrages. On trouve dans ses Ofùivres un
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petit écrit en tête duquel figure cette question , qui sans doute lui étoit souvent adressée : « Pourquoi ne donnez-vous plus rien au public ? » Ses raisons , au nombre de vingt et une , sont très spirituelles , très malignes et très offensantes, tant pour ceux qui font des ouvrages que pour ceux qui les jugent. Je proposerois volontiers d'y substituer cet unique motif : a C'est que le public , qui n'est qu^u?i sot et un coquin ( expressions de Chamfort lui-même ), a mal accueilli ma tragédie de Mustapha et Zèangir y sur le succès de laquelle j'avois fermement compté. »
Livres impies ou obscènes, imprimés sous Louis XIV, avec prlviléj^e
du roi.
La question de la liberté de la presse et quelques entreprises de librairie récemment formées, ont donné lieu à certains esprits chagrins d'accuser outre mesure la licence des écrivains du dernier siècle , et même la foiblesse du gouvernement qui ne les réprimoit pas. Des recherches que je viens de faire dans beaucoup d'auteurs du dix -septième siècle, ont replacé sous mes yeux un fait qui m'avoit déjà frappé plus d'une fois, et qu'en ce moment je crois utile d'apprendre à ceux qui l'ignorent, et de rappeler à ceux qui l'ont oublié.
A entendre ces infatigables détracteurs du siècle qui vit briller le génie des Montesquieu , des Buffon , des Rousseau et des Voltaire , le siècle d'auparavant n'avoit pas été moins remarquable par l'observation des bienséances , que par l'éclat des talents ; les écrivains de cette époque avoient constamment respecté
touL ce qui est di<;ne de respect; ils n'avoient porté atteinte ni à la reài^ion, ni à rautoiilé, ni aux mœurs; et, s'ils se fussent écartés de cetle sage réserve, le gouvernement neùt pas manqué de les y rappeler aussitôt.
A Dieu ne plaise que je veuille médire d'un siècle auquel la France doit tant de gloire ! Quand j'entreprends de combattre ceux qui s'efforcent de flétrir un.e des plus brillantes époques de notre histoire littéraire , je n'aurai pas le tort de les imiter. Mais , comme ils ne savent faire l'éloge du dix-septième siècle , qu'en faisant la satire du siècle suivant, il doit m'ètre permis, pour venger celui-ci, de démontier quilTie mérite pas seul les reproches qui sont si amèrement adressés à lui seul , et que son devancier est digne en partie du même blâme.
Je conviendrai d'abord que les génies supérieurs du siècle de Louis XIV sont hors de la question que j'examine ; qu'ils se sont abstenus généralement d'offenser dans leurs écrits l'autorité , la croyance et la morale publiques , à l'exception pourtant de La Fontaine , dont la muse un peu licencieuse s'attira l'animadversion du monarque, dans un temps où celui-ci commençoit à abjurer la volupté pour la dévotion. Mais, si je tiouve dans les rangs secondaires une foule d'écrivains qui ont ouvertement franchi toutes les bornes de la bienséance; si j'aperçois que le gouvernement a plus fait que de fermer les yeux sur leurs écarts, qu'il les a vus et ne les a point réprimés, et qu'il a revêtu du sceau de son approbation des livres où la pudeur et la religion même étoient assez griève-
menl outragées , que devient ce respect des bienséances si hautement attribué à la littérature de cette époque? que devient cette attention du pouvoir à surveiller les tentatives de la licence, cette t'ennelé à les contenir ou à les châtier? La médiocrilé du talent auroit-clle servi d'excuse pour l'abus qu'on en faisoit ? Ne devoit-il y avoir de coupables aux yeux du prince que ceux qui pouvoient l'être avec génie ? et l'autorité, plus que débonnaire pour les torts des écrivains médiocres, léservoit-elle toule sa rigueur pour ceux des écrivains supérieurs ? Non , sans doute; mais le monarque, aux jours de sa jeunesse, lorsque l'amour des plaisirs le disposoit à l'indulgence, lorsque, sans être moins jaloux, moins fier de son pouvoir, il en faisoit moins sentir le poids à ses sujets, lorsque enfin il protégeoit le Tartuffe contre la cabale des faux dévots , le monarque alors vovoit d'un œil facile et doux les jeux quelquefois indiscrets d'une muse folâtre , ne croyoit pas que quelques saillies légères d'une imagination licencieuse pussent causer la ruine des mœuis, enfin, comploit trop sur la solidité de sa puissance et sur celle d'une Eglise qui déclare elle-même que rien ne prévaudra contre elle, pour transformer en attentats politi(pies ou religieux, quelques boulades hardies qui s'évaporent sans danger, quand elles peuvent s'échapper sans contrainte , mais (|ui , semblables à ces projectiles que la guerre enq)loie, font exj)losion avec d'autant plus de fracas et de ravage, qu'on les a plus forlement comprimées.
Il me reste à prouver ce que je viens d'avancer, (le seroit le plus facile de ma tâche , si je ii'avois l'em-
barras du choix parmi les nombreux exemples qui s'offrent à moi. Obligé de me borner, je citerai un seul de ces exemples , non comme le plus frappant de tous, mais comme renfermant en lui seul à peu près tous les genres de licence qui peuvent être leprochés à un livj'e. Je veux parler ici du recueil des OEiw)-es diverses du poète Hesnault, imprimé en 1669, avec privilège du roi. Cet écrivain , connu aujourd'hui des seuls gens de lettres qui ne connoissent guère de lui que le sonnet de \ Avorton^ un autre sonnet aussi beau que violent contre le ministre Colbert, et la traduction en vers du début de Lucrèce, cet écrivain , dis-je , étoit presque célèbre en son temps par l'excessive indépendance de ses opinions. On croyoit même qu'il avoit fait un voyage en Hollande tout expi-ès pour y voir Spinosa, et s'entretenir avec lui de son système impie. Enfin , les préventions ne manquoient pas contre Hesnault lorsqu'il pubha son recueil; et, loin de chercher à les affoiblir, il parut se plaire à les fortifier par la manière dont il parloit de lui-même dans une espèce d'avant-propos ou de dédicace : « Vous savez , « dit-il, que je suis un homme tout intérieur, que je « ne me félicite guère de l'opinion d'autrui , que mes « maximes ou mes erreurs sont assez différentes de « celles du monde , et qu'enfin je tache à me régler « plutôt par la raison que par l'exemple. » Cette phrase, qui pourroit d'abord sembler vague et indifférente , reçoit une interprétation bien nette et bien grave de la nature des morceaux qui composent le recueil. La pièce principale est une imitation ou plutôt une paraphrase très complaisamment étendue de ces vers fa-
meux d'un chœur de la Troade ^ dans lesquels Sénèque combat avec force le dogme de l'immortalité de l'ame , déclare que l'homme périt tout entier, et traite de fable ridicule l'opinion qui lui assigne une autre vie dans un autre monde. Il faut voir de quels traits nouveaux l'imitateur charge la pensée de son original, pour être convaincu qu'il ne fait pas simplement office de traducteur, et que ce titre n'auroit pu être invoqué par lui comme excuse. Fidèle à cette méthode d'aller prendre dans les anciens un texte ou plutôt un prétexte qui lui donne lieu d'exhaler ses propres sentiments, Hesnault traduit ensuite ^comme il traduisoit) un autre passage de Sénèque, tiré du Thijeste ; et, d'un lieu commun sur l'ivresse du pouvoir et la fureur des conquêtes, il fait une violente invective, d'où les traits semblent s'échapper de toute part pour aller frapper sur son tronc un monarque contre lequel l'Europe venoit de se liguer pour réprimer son orgueil et son ambition. Enfin, pour mettre le comble à ses torts comme écrivain , Hesnault , cet effronté contempteur des dieux et des rois, ne respectant pas davantage la pudeur , l'outrage brutalement dans une allégorie dont le voile, grossièrement diaphane, laisse apercevoir toute l'obscénité du sujet. Et tout cela forme la plus grande partie d'un petit volume imprimé, je le répète, en 1G69, avec privilège du roi. Certes, dans le siècle suivant, on trouveroit , de la part des écrivains , peu d'exemples d'une licence pareille; de la part du gouvernement , on n'en ti'ouveroit aucun d'une semblable tolérance.
Que veux-je conclure de tout ceci ? que les écrivains
peuvent s'abandonner sans réserve h toute la fougue , à tout le libertinage de leur imagination, et que l'autorité ne doit point réprimer les excès de la licence , lorsqu'ils sont vraiment nuisibles à la société? Non assurément; mon esprit rejette bien loin une telle doctrine. J'ai voulu seulement établir un lait inaperçu ou passé sous silence par ces hommes qui, faisant métier de diffamer le dernier siècle comme incrédule, indocile et coirompu, lui opposent, avec une obstination qui n'est pas exempte d'ignorance ou de mauvaise foi, la piété, la soumission et la pureté de mœurs du siècle qui l'a précédé. J'ai voulu surtout qu'en considérant combien les ouvrages les plus audacieux ont j)eu nui à cet esprit d'obéissance politique et religieuse qui caractérisoit la société sous le règne de Louis XIV, on vînt à en inférer que la tranquillité ou l'agitation des états, leur maintien ou leiu^ renversement ne dépendent pas absolument de la circonspection ou de la licence des écrits ; qu'ils ont des causes beaucoup plus profondes, beaucoup plus hautes, que les écrivains, en général , ne sont appelés ni à favoriser ni à combattre; qu'au surplus, les mauvais livres ne pouvant être préjudiciables qu'en raison du bruit qu'ils font et du nombre de personnes qui en prennent connoissance , c'est étendre ce bruit et augmenter ce nombre que de les attaquer avec violence ; que l'ardeur qu'on met d'un côté à se les procurer, ordinairement produite par celle que , de l'autre , on met h les proscrire , l'égale toujours et souvent la surpasse ; que des productions , qui dévoient naturellement mourir sans effet au milieu d'un silence dédaigneux , ont dii tout leur
mérite , toute leur fortune au soin malheureux qu'on a pris de les faire valoir en les persécutant; et qu'en définitive, la tolérance seule peut prévenir une partie des inconvénients que la prohibition se propose d'empêcher et qu'elle ne fait qu'accroître.
lï.
Danger de trop déclamer contre Voltaire.
Depuis une trentaine d'années, il s'est formé contre Voltaire une ligue d'écrivains qui ne cessent de harceler, d'injurier sa mémoire, de la dévouer au mépris et à l'horreur du public. Je me demande de bonne foi quel peut être leur but. «Voltaire, disent-ils, a ébranlé tous les fondements de la société, en attaquant l'autorité, la religion el la morale même; i! a disposé les esprits à secouer le joug de toutes les anciennes institutions, et il peut être regardé comme un des premiers auteurs de la révolution qui les a renversées. » Je ne ferai pas remarquer que Voltaire, homme singulièrement mobile et poussé en tout sens par le souille de ses passions, de ses intérêts, de ses caprices du moment, a fait le plus magnifi({ue éloge des choses même qu'il a le plus outragées, el qu'il pouiroit suffire de l'opposer à lui même, sinon jioiu' iéj)ai-cr, du moins pour condamner le mal qu'il a fait. Je conviendrai que ses satires étoient plus sincères que ses louanges, et
qu'elles ont. eu plus d'influence sur l'opinion. Enfin j'avouerai, avec tous les vrais adnwateurs de Voltaire, que cette influence a été pernicieuse en ce qu'elle a fait éclore trop hâtivement, et suj-lout répandu trop généralement, certaines idées que la marche naturelle de la civilisation eût amenées avec plus de lenteur et moins de danger. Mais enfin , lorsque tout le monde est d'accord sur ce point, lorsque aucune voix ne s'élève pour justifier les écrits impies et licencieux de Voltaire , comment se trouve-t-il des gens qui aient le courage de répéter sans cesse depuis trente ans ce qu'on ne leur conteste pas , et la mauvaise foi de supposer des adversaires de leur opinion, pour avoir le plaisir de la soutenir avec le ton de la colère et quelquefois de l'injure? Encore une fois, quel peut être leur but? de remédier aux maux ({ue Voltaire a causés , de rendre à la religion les partisans dont il l'a privée? La foi produit des miracles, et ces messieurs ont de la foi sans doute ; mais ce miracle-là me paroit excéder leur puissance. Les faits parlent ; depuis tant d'années que dure leur pieuse croisade, quelles conversions ont-ils faites? Voltaire est-il moins lu? nos temples sont-ils plus fréquentés? L'effet le plus certain de leurs déclamations doit être de donner aux ignorants et aux simples la tentation de lire ces écrits maudits qu'ils anathématisent avec tant de zèle , et de les faire aimer un peu davantage à ceux qui, les connoissant, s'irritent de les voir attaquer avec une fureur si indiscrète. Je suis convaincu que le silence, ou du moins la modération, auroit de bien meilleurs résultats. Mais apparemment cela ne feroit pas le compte de ces infatigables
détracteurs de Voltaire. On les voit rechercher, ressasser, étaler avec une complaisance plus scandaleuse qu'édiOanle. les impiétés, les invectives, les saletés même dont il a trop souvent souillé ses ouvrages ; ils semblent ravis de joie quand ils ont découvert quelque phrase coupable qui avoit échappé à leurs perquisitions; toute la troupe la répète en triomphe , et la France entière a le bonheur d'apprendre par eux qu'un de ses plus beaux génies a vomi un blasphème révoltant ou une injure ordurière de plus. Les sages partisans de ce grand homme en sont aussi affligés que les autres s'en montrent joveux ; ils voudroient pouvoir anéantir ce que ceux-ci font renaître ; ils le taisent du moins, au lieu de le proclamer; et je crois qu'ils honorent davantage par cette conduite la patrie, la littérature, la morale et la religion.
Excès du doute ou de la crédulité en matière historique.
Beaucoup de faits de l'histoire romaine , quoique rapportés par des auteurs graves, n'ont point un degré de probabilité suffisant. Rollin les a répétés le plus souvent avec une fidélité de traducteur, sans prendre la peine d'en démontrer l'impossibilité ou l'invraisemblance. M. Lévesque, auteur d'une flis foire critique de la république romaine , non content de rejeter les faits évidemment faux, a voulu infirmer la croyance I. 30
(lue à des faits possibles ei suffisamment attestés , en cherchant à prouver que les monuments historiques de Rome ont été entièrement détruits par les Gaulois lors de leur première invasion, et que tous les événements antérieurs à cette époque ne sont, suivant Tespression de Fonlenelle, qn\\ne /àùie convenue entre les divers historiens. Cette opinion, qui n'est rien moins que nouvelle , a été réfutée aussi bien que peut l'être une opinion dans une matière qui sera éternellement problématique. Le vice essentiel des discussions de ce genre, c'est que presque toujours on puise ses arguments contre les faits dans les sources même d'où les faits sortent, que l'on mine soi-même le terrain sur lequel on se place, et que les deux partis finissent par s'abîmer dans le vide qu'ils ont formé à l'envi l'un de l'autre. Dans cette absence de titres authentiques et de pieuves irréiragables, il me paroît beaucoup plus philosophique d'avoir une foi conditionnelle et en quelque sorte hypothétique pour tous ces événements, que la raison ne repousse point, que le génie des historiens anciens a consacrés, que tous les arts ont reproduits dans leurs chefs-d'œuvre, et qui, enfin , vrais ou fictifs , servent de fondement à tout l'édifice de l'histoire romaine , qui , sans eux , seroit comme suspendu en l'air, ou plutôt rcssembleroit à ces grands monuments de l'ancienne Rome que, dans la Rome moderne, le temps et l'incurie avoient enterrés jusqu'au tiers de leur élévation , et qui déroboient entièrement aux regards les trophées et les inscriptions dont leur base étoil chargée. Je ne croirai donc point à Curtius se précipitant dnns un gouffre qui se referme à l'insfant
sur lui. Je croirai encore moins à l'augure INévius ou ÎNavius, coupant un caillou avec un rasoir, h moins de supposer de l'escamotage de sa pari et du compcrage de la pari de Tarquin l'ancien . l\iais je- ne refuseiai pas do croire aux Horaces et aux Curiaces coiuhaltant pour la supériorité de Piome ou d'Aibc , ni à Mucius Scévola tenant au-dessus d'un brasier la main coupable de n'avoir point frappé Porsenna; ni même à Horatius Coclès défendant contre une armée entière le pont du Janicule, tandis qu'on le coupe derrière lui par ses ordres. Ae portons point le regard d'une critique trop rigoureuse sur les actes de magnanimité et d'héroïsme: ils ne sont tels, que parce qu'ils franchissent les limites ordinaires où se renferinent les aclions humaines; et, d'ailleurs , il seroit trop fâcheux que nous vinssions à bout d'en prouver rimj)0ssibilité. Quant aux prodiges, on ne doit de foi qu'à ceux qu'il est ordonné de croire; et les prodiges de l'Histoire Romaine ne sont point dans ce cas. Peu de personnes supposeront, avec le bon Rollin , que Dieu, pour punir la superstition idolâtre des Romains et la vaine confiance qu'ils mettoicnt dans leurs faux dieux , ait permis au démon d'intervertir l'ordre de la nature , pour entretenir et augmenter l'aveugle crédulité de ce peuple. En fait d'histoire ancienne, la crédulité et le pyrrhonisme sont deux écueils également à craindre : les uns, (rappés d'une trop profonde vénération pour l'antiquité, ne se permet troicnl j)as le moindre doute sur tout ce qu'elle nous a transmis; les autres, se fiant trop peut-être aux lumières de l'esprit, et surtout rapprochant trop les bornes du possible, sont toujours disposés à repousser
ce qui choque leur raison , les idées et les mœurs de leur siècle. Ce sont, pour ainsi dire, deux différentes sectes d'historiens : RoUin est à la tête de la première; Voltaire est le chef de la seconde.
Utilité propre de l'histoire et de la biographie littéraires.
L'histoire et la Biographie ont toutes deux pour objet de retracer les actions et les travaux des hommes célèbres; mais elles y procèdent d'une manière différente et même opposée. L'Histoire, dans ses tableaux peints à grands traits, déroule la série et l'enchaînement des faits de tout genre; et ce n'est pour ainsi dire qu'accessoirement qu'elle y attache le nom et le caractère des personnages. La Biographie, au contraire, dans ses portraits finis et détaillés, présente séparément les personnages eux-mêmes, et les entoure des événements qui tiennent à eux par un rapport immédiat. L'une a l'avantage de donner à ses vastes compositions plus de variété, d'éclat et de mouvement; mais, justement occupée de l'ensemble, elle évite de trop soigner les figures, elle les subordonne entre elles, les place dans la lumière ou dans l'ombre, et alternativement les offre et les soustrait à nos yeux. L'autre, consacrant chacun de ses petits ouviages détachés à un seul objet qui en
détennine et en remplit les dimensions, a le mérite de concentrer et d'arrêter nos regards sur un personnage ([ui d'ordinaire nous intéresse, et de nous le faire considérer à la fois sous tous los points de vue et dans toutes les attitudes les plus diverses. Ici, l'homme se produit h son tour, en public et sur un théàlre, toujours plus ou moins éloigné du spectateur qui , suivant Texpicssion de Bacon , ne le voit jamais que du seul côté qui est tourné vers lui '. Là il se laisse approcher et en quelque sorte toucher; on le suit, o« l'observe, on l'écoute en tous lieux et dans tous les instants de sa vie. Aussi, tandis que l'Histoire donne de hautes leçons aux politiques, ou présente un spectacle ailaciiant à la multiïude avide d'émotions, la Biographie offre des exemples profitables aux hommes de toutes les conditions, et fournit aux moralistes la matière de leurs méditations les ])lus profondes: le premier des Biographes, Plutarque, a la gloire d'avoir formé , et , pour ainsi dire, créé parmi nous, Montaigne et J.-J. Rousseau.
« Sans l'Histoire littéraire, a dit Bacon, THistoire « de l'univers ressejnbleroit à la statue de Polyphème « dont on auroit arraché l'œil : il manqueroit à « l'image la partie où se peignent le mieux l'esprit « et le caraclère de la personne ^. »
' Chronica ^ersonarum faciès extemas et in publicum versas proponunt. De Auj;;mentis Scienliarum, lib. 3, cap 4.
■* n tlistoi'ia mundi , si liar parte ( Historia lilterarum) /î/<rr// destituta,, « non ahsimilis conscri possit staluac Pdlvphcnil, crxito oculo; cum eu u pars imap'nis rlesit , quœ iiigenium et indolcm personœ maxime référât, n <> Baoon , di: Augmcntis Scicntiai um , lil). 2, rap. 4.
On ne peut se défendre du désir de connoîlre la vie des hommes qui se sont illustrés dans les lettres, les sciences et les arts; leur célébrité seule attache déjà aux moindres détails de leui- histoire, une importance et un intérêt que ne peuvent avoir les événeuients les plus reniaïquables de la vie des hommes vulgaires et obscurs; mais, outre cette prérogative commune à tous les personnages qui se sont fait un nom, il \,-a une raison particulière du plaisir que fait éprouver la biographie des écrivains distingués. On se plaît à comparer leurs actions et leurs travaux , à remarquer Tanalogie ou la dissemblance qui existe enîre leur genre de vie et de talent, les mœurs de leur personne et celles de leurs ouvrages ; enfin à observer combien les impulsions du caractère, et les chances de la fortune ont été nuisibles ou favorables au développement de leur génie. Ces rapprochements et ces comparaisons entre l'homme et l'auteur, tout en procurant à notre esprit un exercice agréable, répandent une lumière utile sui' les écrits, et donnent au jugement que nous en devons porter, plus d'étendue, de profondeur et d'équité. Un ouvrage n'est pas seulement un assemblage de mots, de phrases et d'idées dont il s'agisse uniquement d'examiner la propiiété, la correction et la justesse relative, sans égard aux circonstances de temps, de lieu et de personne: les considérations morales viennent nécessaiiement s'associer, dans noire pensée, aux impressions littéraires; et, presque toujours, une production de l'esprit est jugée à la fois comme un livre et comme une action. Il importe donc beau-
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coup, en général, de bien connoîire le peisonnel des écrivains, puisque nous y trouvons souvent de quoi guider notre opinion en tout sens, lever des doutes, éclaircir des obscurités, concilier des contradictions , et surtout distribuer d'une main plus sûre et plus judicieuse l'estime ou le mépris, l'indulgence ou la sévérité. C'est sans doute d'après ces réflexions, que, depuis long-temps, chez toutes les nations lettrées, la biographie et la critique se plaisent à unir leurs travaux et à les éclairer les uns par les autres. Tiraboschi en Italie, Johnson en Angleterre, et quelquefois La Harpe en France, ont donné des exemples célèbres de cette association de détails personnels sur les écrivains, et de réflexions littéraires sur leurs ouvrages.
Mérite littéraire de la Bible.
Laissam aux ministres de la religion et aux interprètes de la parole divine , le soin de prouver que la Bible est un livre inspiré, éciit, pour ainsi dire, sous la dictée de Dieu lui-même , par des hommes qu'il avoit choisis pour cette auguste fonction; et ne considérant les Saintes- Ecritures que comme un monument purement historique et littéraire, on est forcé de convenir qu'aucun autre ouvrage ne peut exciter autant de resj>ect par son anticpiité, de
confiance par la naïveté de ses récits, d'admiration par la simplicité sublime de son style, d'intérêt enfin par la variété des tableaux qu'il présente, et la singularité des mœurs qu'il décrit. Quels événements plus merveilleux, plus propres à frapper l'imagination, que le passage de la mer Rouge , les guerres de Josué et de Gédéon, la punition de ISabuchodonosor et la condamnation de Balthasar? Quelles aventures plus touchantes que celles de Joseph, de Ruth, de Tobie, d'Esther et de Susanne? Quelles odes plus sublimes que le Cantique de Moïse, les Psaumes de David, les Lamentations de Jérémie, les Chants des Prophètes et le Livre de Job? Quels apologues plus ingénieux que ces paraboles sous le voile desquelles Jésus-Christ, s'accommodant au goût des Orientaux pour l'allégorie , cachoit les vérités de sa morale tour à tour sévère et indulgente? Aussi la Bible a-t-elle été , pour les siècles chrétiens et modernes, ce qu'Homère fut pour l'antiquité païenne, un fleuve large et profond , où tous les arts sont venus puiser et puiseront éternellement, sans pouvoir diminuer le volume de ses eaux toujours renaissantes.
La peinture a transporté sur la toile, et la gravure a répété sur le papier, presque tous les événements qu'elle raconte; la sculpture en a décoré l'intérieur et les dehors de nos temples; la musique, mariant quelquefois ses accords aux majestueuses paroles des cantiques sacrés, a reçu d'elle ses plus heureuses inspirations; la poésie lyrique lui a emprunté ses accents les plus pompeux, les plus énergiques et les plus touchants ; l'épopée lui doit une de ses plus
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belles palmes, et la tragédie peut-être son chef-d'œuvre; enfin, Jérusalem est devenue inspiratrice comme Ilion, et le Jourdain, poétique comme le Scamandre. A moins qu'on ne veuille rester étranger à la plupart des productions du génie moderne dans tous les genres , on ne peut se dispenser de connoître le livre qui en a fourni la matière et presque toujours les plus riches ornements. Ainsi, à ne considérer que l'avantage et le progrès des lettres humaines, la Bible doit être mise de bonne heure entre les mains des jeunes gens. Il y auroit toutefois du danger à la leur laisser lire en son entier. Retraçant les actions et les mœurs d'un peuple qui s'abandonna très souvent aux passions les plus déréglées et aux désordres les plus honteux; écrite d'ailleurs avec cette exactitude ingénue de détails et cette propriété naïve d'expressions, qui caractérisent les récits d'une nation voisine de l'état de nature, plusieurs de ses pages, mises sous les yeux de la jeunesse, sans qu'une main prudente en eut écarlé les nudités, ou du moins les eût couvertes d'un voile très épais, souilleroient l'innocence de ses pensées. Il a donc fallu que des écrivains, guidés par ce profond respect qu'on doit à la candeur du jeune âge, imitassent, à l'égaid delà Bible, la pudeur filiale de Sem et de Japhet, lorsqu'ils étendirent leurs manteaux sui- le corps de leur père, exposé aux raillciics deCham , son troisième fils, dans un état que l'ivresse faisoit excuser, mais dont la pudeur étoit offensée.
Singulière destinée d'Homère et de ses ouvrages.
L'histoire d'Homère et de ses ouvrages est aussi extraordinaire que son génie; tout y est problème : on ne s'est accordé sur aucune des parlicularilés de sa personne et de sa destinée. Quatre vingt-dix villes se sont disputé l'honneur de son berceau; la fixation de l'époque de sa naissance a varié de cinq siècles et plus; on lui a contesté le nom qu'il porte; on lui a contesté même sa cécité : quelques uns, voulant concilier appai'emment les difTérentes opinions, ont affirmé qu'il avoit existé huit Homères ; d'autres, afin de mieux trancher toute difficulté , ont nié qu'il en eut existé un seul; et, pour surcroît de singularité, cette dernière opinion est celle de l'allemand Wolf , d'un homme qui a passé toute sa vie à épurer le texte de ses ouvrages. L'existence de ces mêmes ouvrages a été attaquée autant qu'elle pouvoit l'être, puisqu'on a prétendu que ce n'étoient pas des poëmes conçus et exécutés par un seul homme , mais des espèces de compilations formées de différents morceaux composés par des chanteurs nommés Rapsodes, qui les alloientrécitantdans les villes et les bourgs de la Grèce. Le mérite moral et littéraire des poëmes d'Homère a peut-être encore été l'objet de dissentiments plus nombreux et de contestations plus vives. L'un vouoit
MORALES ET LlTTI-rvAlHES. 1/5
à tous les supplices de l'enfei- quiconque oseroit porter la moindre atteinte à la gloire du poète; l'autre souhailoil qu'il fut livré lui-inéme au fouet vengeur des furies ; et un tribunal d'Athènes , ne pouvant sévir contre sa personne , qui depuis long-temps n'étoit plus, condamna du moins son ombre à une amende de-£inquanle dragmes. Tout cela n'étoit que ridicule , et n'avoit de suites fâcheuses pour personne ; mais on ne s'en tint pas toujours à des imprécations en l'air et à des ai'réls illusoires. Depuis Zoïle , qui fut rais en croix, par les ordres de Ptolémée-Philadelphe, pour avoir déchiré les poëmes d'Homèie, jusqu'à ce pauvre grammairien qui reçut un fort grand soufflet de la main d'Alcibiade, pour n'avoir pas pu lui en présenter un exemplaire , on peut compter d'assez nombreuses victimes du fanatisme homérique. Après avoir parlé de gens pendus ou battus pour la plus grande gloire de ce dieu du Parnasse grec, peut-on faire mention des flots d'injures que les adorateurs et les mécréants ont vomis les uns contre les autres ? Les héros d'Homère, qui, entre eux, ne se les épargnent guère, sont des modèles de politesse en comparaison de ses détracteurs et surtout de ses partisans. Ce scandale n'a pas seulement appartenu à ces siècles d'érudition où l'on prodiguoil les invectives comme les citations; on l'a vu éclalei' dans les temps même où l'esprit de société étoit paivenu au plus haut degré de délicatesse et de susceptibilité. On n'a pas ou!)lié que ]>I"'^ Dacier, qui, à la vérité, sembloit n'être ni de son siècle ni de son sexe, défendit Homère centre Lamotte avec une pédanl(^i'ie dure et grossière dont Scaliger ouScioppius
i76 VARIÉTÉS.
auroit été jaloux. Entre autres gentillesses, elle rappela ce soufflet donné au i^rammairien , et prétendit qu'Alril)iade en donneroil un Lien plus Fort à celui qui luiliroit riiiadc de M. de Larnolte. (Elle eut le ménagement de ne pas le dire à Lamolte lui-même ; mais l'intention n'est pas équivoque. ) «Heureusement, ré- « pondit son spirituel antagoniste, quand je récitai à « M""^ Dacier un des cbanls de mon Iliade, elle ne se « souvint pas de ce trait d'histoire. »
La Chevalerie et les Croisades , vues sous le rapport littéraire.
La chevalerie et les croisades peuvent être considérées comme deux grands bienfaits pour les littératures vivantes. Sans elles, je l'ose dire, les poètes modernes auroient été condamnés à se tramer sans cesse sur les traces des Grecs et des Romains : grâce à elles, ils ont pu s'affranchir de la servitude de l'imitation , et aspirer enfin aux honneurs de l'originalité. Ces temps chevaleresques ont été pour eux ce que les siècles héroïques de la Grèce étoient pour les poètes de l'antiquité. Les voyages d'outre-mer , entrepris pour la conquête du tombeau du Christ, et les combats rendus par nos croisés autour de la cité sainte , ont reuq:)lacé l'éternelle expédition des Argonautes, et l'interminable siège de Troie. La prise de Jérusalem
MOUALKS KT LITTERAIRES. 477
a eu son Homère aussi bien que la chute d'Ilion ; et les prouesses de nos vieux paladins, chercheurs d'aventures , et redresseurs de torts , n'ont pas été moins dignement célébrées que les exploits d'Hercule, de Thésée et de tous ces aulres héros qui, à leur exemple, combaltoientles monstres et les oppresseurs de l'humanité. La poésie n'a pas eu seule des obligations à la chevalerie et aux croisades : l'histoire leur a du des événements d'un plus beau caractère, et des personnages d'une physionomie plus noble que n'en auroient pu produire , sans elles , des siècles plongés dans les horreurs de la barbarie et dans les ténèbres de l'ignorance. Si, jusqu'à ce moment, les guerres religieuses dont la Syrie fut le lliéàtre , ont vainement attendu parmi nous un écrivain digne d'un si brillant sujet, des rumeurs favorables et des présages fondés sur des succès en plus d'un genre , nous font espérer que bientôt cette lacune de notre littérature historique sera honoi'ablement remplie ^ Le roman, frère adultérin de l'hisloire et de la poésie, fatigué de retracer les figures sans relief, et les mœurs sans énergie, dont les temps présents lui offrent le modèle , a quckjuefois évoqué avec succès les ombres tières et galantes de ces anciens preux, auxquels lui-même, jadis, donna, pour ainsi dire, l'existence dans des écrits moitié véiitables , nioitié fabuleux, qui furent nos premières chroniques et les premiers essais de notre idiome. Enfin , la philosophie
' Elle l'a été i^lorieusemeiit par la publiration de \ Histoire des Croisades, de M. Michaud , de l'Académie fiançoise.
■i 78 VARIÉTÉS
politique et morale a souvent trouvé la matière des méditations les plus élevées , et des discussions les plus éloquentes dans l'examen des avantages ou des inconvénients qui résultèrent de ces associations guerrières et de ces migrations lointaines, dont les unes avoient pour objet de purger les Etats de l'Europe du brigandage qui les infestoit, et les autres de délivrer les saints lieux envahis par les ennemis de notre croyance. Pour tout dire, en un mol, c'est par les croisades et la chevalerie que les littératures modernes sont devenues véritablement créatrices et nationales.
Les Troubadours, considérés comme sujets de romances, de poëmes, etc.
Les troubadours sont fort à la mode aujourd'h*aà Nos théâtres retracent à l'envi leurs prouesses guerrières, galantes et poétiques. Nos faiseurs de romances surtout les choisissent de préférence pour sujet de leurs chants : grâce à eux, la douce voix de nos belles, que soutiennent les brillants accords de la harpe ou du piano , et la voix enrhumée du chansonnier, qu'accompagnent les sons discordants de l'orgue portative, célèbrent à la fois, dans les salons et dans les carrefours, la gloire de ces anciens Bardes de la
MORALES ET LITTERAIRES. Aid
Provence et de l'Occitanic. C'est cependant une opinion bien établie maintenant parmi les personnes versées dans la connoissance de nos anliqiiités, ([ue les troubadoms ne méritent pas cette vogue et cet enthousiasme autant, à beaucoup près, que les Iroaverres, c'est-à-dire les vieux poètes du nord de la France, et, pour me servir des termes consacrés, que la langae-d'oc est loin d'avoir les mêmes droits à notre reconnoissance que la langue-d'oil. La première est restée un patois; l'autre est devenue la langue Françoise. Les poésies des troubadours, exhumées par les soins de l'infatigable Sainte- Palaye, et réduites en extraits par la plume officieuse de l'abbé Millot, n'offrent, en général, que des lieux communs d'amour, ramage insipide, où quelques traits heureux d'esprit et de sentiment se perdent confondus dans les froides hyperi)oles d'une passion souvent imaginaire, et dans les vaines arguties d'une métaphvsique ridiculement galante. Leurs satires mêmes , nommées sirventes, ne sont ordinairement qu'un tissu d'invectives grossières, de personnalités brutales, entièrement privées de sel et d'enjouement. 11 n'en est pas ainsi des pjoduclionsde nos anciens poètes picards , normands et champenois : elles consistent principalement en fabliaux , espèce de contes, fort plaisamment imaginés pour la plupart , où les femmes el les gens d'église jouent le premier rôle, et conspirent en cent façons contre l'honneur des pauvres maris. Ces amusantes ficlions, où respire une malice naïve el ingénieuse à la fois, retracent avec une vérité parfaite le mélange de dévotion crédule et de franche dissolution qui formoit les mœurs
du bon vieux temps: elles sont, à tous égards, les chroniques les plus sincères, les mémoires les plus fidèles de la vie privée de nos ancêtres. Enfin, Rabelais, Régnier, La Fontaine, tous ceux de nos écrivains en qui brille particulièrement l'esprit François, ont fait leurs délices
De tous ces vieux recueils de satires naïves , Des malices du sexe immortelles archives;
et l'on ne sauroit calculer la foule de traits piquants et d'expressions heureuses qu'ils y ont puisés pour l'embellissement de leurs ouvrages. Par quelle fatalité cependant les trouverres ne sont-ils connus et estimés que des érudits , chez une nation dont ils ont fondé et enrichi la littérature, tandis que les troubadours, dont les écrits ne sont ni glorieux ni profitables pour elle, y jouissent d'une renommée brillanteet populaire? Faut-il le dire? ce nom harmonieux de troubadours, ce beau climat de la Provence et de l'Aquitaine , ces champs riches des fruits de l'olivier, et embaumés des parfums de l'oranger; les idées de bonheur, de plaisir et de volupté qui s'attachent et se mêlent à l'idée de ces lieux favorisés du ciel : voilà, n'en doutons pas, le fondement véritable sur lequel s'est établie et s'est élevée de nos jours la gloire des anciens poètes du midi de la France. Vainement \ Histoire des Troubadours est-elle venue, en dépit du projet de l'auteur, nous révéler l'ennuyeuse monotonie de leurs compositions poétiques; vainement Barbazan et Legrandd'Aussy, en publiant, l'un le texte, l'autre la version d'un choix de nos anciens fabliaux , ont-ils mis le
public à même de se convaincre combien les auteurs de ces conles surpassoient en imagination et en esprit les rimailleurs méridionaux : le préjugé à vaincu la raison , les illusions l'ont emporté sur les faits , et les lumières de notre jugement ont cédé aux rêves de notre imagination. Les trouverrcs étoient, sans contredit , de meilleurs poètes que les troubadours ; mais ceux-ci ont paru plus poétiques que les trouverres : en falloit-il davantage pour que la romance et l'opéracomique leur donnassent la préFérence sur leurs
rivaux r
Faiseurs de pensées
Un homme, dont le métier exerçoit plus la main que l'esprit (c'étoit un dentiste, autant que je puis m'en souvenir), disoit : « Quand je n'ai rien à l'aire , « je m'amuse à composer des pensées de La Rochelou- « cauld. » Beaucoup de personnes se sont permis cet innocent amusement: on feroit une petite bibliothèque de ce qu'il a déjà paru de volumes sous le titre de Pensées y Maximes ^ Réjlexivtis vioiales, etc.
L'art de généraliser les observations morales, et de les renfermer dans des phrases d'un tour vif et concis, n'est rien moins que nouveau. Les anciens, naturellement un peu sentencieux, ont semé dans leurs ouvrages une foule de ces traits propres à être I. 31
détachés, et à former , par leur assemblage, ce que nous nommons un recueil de pensées. Il y a même des philosophes célèbres de l'antiquité dont nous ne possédons pas autre chose que des apophtegmes en plus ou moins grand nombre , conservés par la tradition dans leurs écoles, et ensuite recueillis par les biographes ou les philologues.
Depuis le temps qu'il se fait des pensées, il doit être fort difiiclle d'en faire de nouvelles. Le plus ancien écrivain connu qui se soit exercé dans ce genre, l'auteur des Proverbes et de VEcclésiaste , disoit déjà qu'il n'y avoit rien de nouveau sous le soleil. Cela doit être encore plus vrai aujourd'hui que du temps de Salomon. La Harpe, pour prouver la rareté des idées originales, disoit, en manière de saillie: « Il y a bien jusqu'à trois idées neuves dans toutes les « OÉuvres de Voltaire. » Combien y en a-t-il dans celles de La Harpe ? Il est certain que quiconque auroit présent à la mémoire tout ce qui s'est écrit sur les matières naturellement circonscrites, telles que la morale, la politique et les arts, ne verroit guère, dans tout ce qui s'écrit maintenant, que répétition, redite, en un mot, pur rabâchage. Mais heureusement, s'il est difficile d'ajouter à la somme existante des idées, il l'est encore plus de la contenir tout entière dans sa mémoire ; et celui-là peut obtenir , peut mériter encore la gloire d'écrivain créateur, qui écrit des choses dont ni lui ni personne n'a le souvenir. D'ailleurs, il y a la grande ressource des nouvelles combinaisons de pensées ou d'expressions, lesquelles modifient la nature ou changent la forme des idées simples simple-
luenl exprimées, et en couiposciit des idées qui sonl, ou qui du moins paroisscnt neuves.
Les anciens ont épuisé en morale la science des préceptes, mais non pas celle de l'observation, de la censure des foihlesses de l'homme et des ridicules de la société. Leur existence simple et forte n'étoit pas susceptible de beaucoup de petits travers mystérieux, fugitifs, et, pour ainsi dire, microscopiques, qu'engendrentparmi nous certaines passions factices, nées d'une civilisation trop raffinée. Quand un moraliste ancien avoit observé et caractérisé l'envie, l'ingratitude, l'avarice , la mauvaise foi, la défiance, la colère , l'intempérance et quelques auti'es vices naturels, il avoit complété l'histoiie de toutes les maladies connues du cœur et de l'esprit humain. Mais, nous autres modernes, nous avons fait, en vices et en ridicules, des acquisitions nombreuses, qui étendent prodigieusement le domaine de l'observation morale, et permettent d'y faire chaque jour quelque nouvelle découverte. Par exemple, l'amour-propie, passion moderne qui n'a presque rien de connnim avec l'orgueil antique, l'amour-propre, continuellement excité par l'esprit de société, sans cesse occupé du soin de multiplier ses succès , et en même temps de vivre en paix avec les prétentions d'autrui, invente mille ruses, a lecours ii mille subterfuges, qui sont un éternel sujet d'études et de recherches pour le moraliste. L'amour même, passion de tous les temps, mais si différente aujourd'hui de ce qu'elle étoil autrefois par la spiritualité que nous y avons mêlée, l'amour, avec ses délicatesses, ses raffinements, ses caprices, ses scrupules, sa galanterie
48i VARIÉTÉS
entin, est encore une matière inépuisable d'observations. Aussi voyons -nous que ces deux passions tiennent, la plus grande place dans les écrits de nos moralistes modernes. Si Ton retranchoit du livre de la Rochefoucauld tout ce qui les concerne , on le réduiroit à presque rien .
On ne peut que bien augurer aujourd'hui du caractère d'un écrivain qui s'applique à rédiger des pensées morales. Tourner ses observations sur la société en réflexions générales, au lieu de les aiguiser en épigrammes personnelles , est digne d'un homme qui dédaigne les brillants et faciles succès de la malignité. Celui qui fait dans la société le personnage d'observateur, n'a ni la volonté ni le loisir d'y jouer le rôle d'intrigant. Enfin, offrir de la morale à notre siècle , c'est consulter ses besoins plus que son goût, et sacrifier l'envie de lui plaire à l'espoir de lui être utile.
Discours de réception.
Les discours de réception sont une institution sur le compte de laquelle il étoit facile de s'égayer; et les malins n'en ont guère manqué l'occasion. Chamfortvoyoit, dans la cérémonie d'une réception , « un « homme loué , en sa présence , par un autre homme « qu'il vient de louer lui-même en présence du public,
« qui s'amuse de tous les deux ; » et il coiiiparoil le recueil des discours à des carcasses de feu d'arlifice après la Sainl-Jean. Ol académicien lenégat et caustique étoit pourtant forcé de reconnoitre que de bons écrivains, usant de la recette deSiuionide, en se jclani à côté de leur sujet, y avoient joint d'intéressantes dissertations de philosophie ou de littérature : à la vérité , il ajoutoit qu'ailleurs elles auroient été mieux placées. L'opinion est soutenable ; suais ne peul-on pas observer à son tour que la plupart de ces morceaux n'eussent jamais été fails sans la circonstance qui en étoit l'occasion, et qu'api'cs tout, puisqu'ils sont bons , il vaut encore mieux les voir un peu moins bien placés que de ne les voir placés nulle part? Ne scroit-il pas fâcheux, en effet, que nous fussions pi'ivés des excellents discours de Racine sur Corneille, de La Bruyère, de Massillon, de Voltaire, de Buffon sur le style, de Vicq-d'Azyr sur Buffon lui-même, et enfin de beaucoup d'autres écrivains jilus ou moins célèbres? Sans doute il est un plus ^rand nombre de harangues académiques qui ne renferment que des louanges ridicules par l'exagération et la réciprocité convenue, ou des lieux communs très communs, délayés dans un verbiage insipide: mais, en littérature, il faut imiter la justice divine, qui consentoit à épargner une ville entière en faveur de dix justes seulement. Dans quel autre genre les mauvais ouvrages ne sont-ils pas infiniment plus nombreux que les bons ?
Les mieux fondés assurément à désapprouver l'usage des discours de réception sont ceux-là mrme dout
le devoir est de s'y conformer. Quelques récipiendaires peuvent y voir une occasion favorable d'étaler en public les trésors d'une noble et ingénieuse faconde ; quelques autres peuvent considérer le discours obligé comme un moyen de fortifier des litres un peu légers , ou même de suppléer au défaut de titres ; et alors ce discours devient pour eux ce que, dans les communautés d'ai'tisans, on appetoit le chef-d'œuvre, la pièce sans laquelle on n'étoit pas reçu maître : mais, pour combien d'autres qui ont fait leurs preuves , et les ont faites souvent dans des genres plus qu'étrangers au genre oratoire, n'est-ce pas une formalité incommode, fâcheuse et redoutable, que de se produire devant un auditoire exigeant, pour louer dans un devancier des talents sans analogie avec les leurs , et de là, passant à ce qui les touche, disserter sans intérêt, sans agrément, sur un art qu'ils ne savent que pratiquer avec succès? Dans ce cas très fréquent, les plus sages sont ceux qui en disent le moins long , et les plus heureux sont ceux dont le public s'occupe le moins.
Extraits.
Nous ne sommes plus ces robustes lecteurs d'autrefois que n'effrayoient point d'énormes et nombreux in-folio , que ne rebutoient point ces matières solides
qu'aujourd'hui nous trouvons lourdes et indigestes. Le temps de lire de gros ouvrages, comme celui d'en faire , est passé pour nous : d'autres mœurs , de nouveaux usages et surtout de nouveaux intérêts, un goût plus vif et plus général pour la dissipation , le nombre toujours croissant des ouvrages et des autres objets de curiosité publique, tout cela est cause que nous n'avons plus le loisir, le repos d'esprit et de corps nécessaire pour nous livrer à de longues lectures. Nous n'avons juste que ce qu'il nous faut de temps pour parcourir les journaux , et feuilleter les nouveautés du jour. Les jeunes gens eux-mêmes n'ont plus cette ferveur de lecture qui leur faisoit dévorer tant de volumes, qu'au moins ils étoient surs d'avoir lus une fois dans leur vie : ils se trouvent engagés trop tôt dans ce même tourbillon qui nous entraine.
Quelquesécrivains,s'accommodant à notre faiblesse, ont imaginé de réduire en extraits fort succincts tous les livres qui traitent des sciences usuelles; ils font exactement comme ces médecins qui, pour épargner à leurs malades le dégoût d'un breuvage en plusieurs verres, leur en font prendre la substance dans un petit nombre de globules solides; mais cette méthode a de grands inconvénients. En érudition, comme en médecine, les substances étendues et développées sont celles qui profitent le plus; celles qu'on renferme sous un trop petit volume, passent ordinairement à travers le corps et l'esprit, sans s'y arrèler, sans les pénétrer de leurs sucs, sans y déposer les germes de la santé ou de l'instruction.
Transitions.
Beaucoup d'ouvrages ont été accusés de manquer de transitions. Il me semble que c'est un des reproches dont on abuse le plus , par la raison que c'est un des plus vagues , que le critique est dispensé de l'expliquer , que l'auteur est fort embarrassé pour s'en défendre , et qu'ainsi l'on satisfait , sans risques ni frais d'esprit, deux petites passions 1res communes, l'envie de nuire et celle de passer pour un fin connoisseur. Un mot, vrai ou faux, de Boileau, a donné, parmi nous , une grande importance aux transitions. Il observoit , à ce qu'on prétend , que La Bruyère , en évitant les transitions, s'étoit épargné ce qu'il y a de plus difficile dans les ouvrages d'esprit. « Cette observa- « tion, a dit M. Suard, ne me paroît pas digne d'un « si grand maître. Il savoit trop bien qu'il y a dans « l'art d'écrire des secrets plus importants que celui « de trouver ces formules qui servent à lier des idées « et à unir les parties du discours. » La Harpe, rarement disposé à goûter les idées de son ingénieux confrère à l'Académie, lui reprocha malignement d'avoir pris les transitions pour \qs particules. « L'art des « transitions, dit-il, est celui qui apprend à disposer « les idées principales de manière que l'une semble « naître de l'autre, que cet ordre leur donne plus d'effet
« et de clarté , et que le lecteur soit mené insensible- « ment par cette succession d'objets , sans apercevoir « jamais ni vide à remplir , ni intervalle à franchir , ni « les eflorts de Fauteur poui* passer d'une chose à « une autre. » C'est là dire ce qu'il faudrcîit entendre, non pas ce qu'on entend par transitions. Ce mot désii^ne communément certaines liaisons arlificielles , qui ne sont pas des conjonctions grammaticales , mais de petites phrases , pour ainsi dire copulatives , dont on se sert pour enchaîner l'un à l'autre les divers paragraphes d'un discours. De ces liaisons, il en est quelquefois d'heureuses , d'artistement fabriquées , qui unissent et resserrent entr'eux deux objets contigus , de manière à produire une sorte d'adhérence et de conlinuilé; mais, le plus souvent , ce sont des liens également inutiles et forcés, subtils sans délicatesse, ou grossiers sans solidité. « Qu'on parcoure les ouvrages « des célèbres écrivains , dit l'auteur de farlicle Traii- « Siition dans \ Encyclopédie , on n'y verra point de ft ces tours de souplesse. Le sujel se développe de lui- « même, et s'expli({ue franchement. Tout se suit ; et, « quand ils ont dit sur un chef tout ce qu'il y avoit « à dire, ils passent à un autre simplement et avec un « air de bonne foi l)eaucoi]p plus agréable pour le « lecteur que ces subtilités qui marquent la petitesse o de l'esprit , ou au moins un auteur trop oisif. » Dans un discours bien fait, les choses se tiennent, non parce qu'elles sont attachées entr'elles , mais parce qu'elles adhèrent nécessairement les unes aux autres. D'antiques monuments, dont les pierres, larges et bien appareillées, n'étoient ([ue posées les
unes à coté et au-dessus des autres , ont résisté à tous les efforts du temps et de la barbarie ; mais il faut du ciment pour lier les cailloux irréguliers dont se construisent la plupart de nos bâtiments modernes ; et ces fragiles édifices égalent à peine un siècle en durée. Telle est la différence entre les ouvrages dont les parties sont solidement unies par leur seule disposition, et ceux où les objets sont liés entre eux, de force ou de gré, à l'aide des transitions artificielles.
Epithèles.
Un nom est une espèce d'abstraction , un signe métaphysique d'un objet souvent matériel. Le nom tout seul rappelle l'objet à l'esprit, mais il ne le peint pas. C'est répithète qui lui donne une forme et une couleur : aussi la poésie , qui est essentiellement pittoresque , fait-elle un usage fiéquent et presque continuel des épithètes , tandis que la prose les rejette et n'admet que des adjectifs , c'est-à-dire des mots nécessaires qui modifient la signification des mots. Les premiers poètes surtout employoient les épithètes avec profusion et presque sans choix. Plus rapprochés de la nature et plus frappés apparemment des qualités physiques des objets , ils se plaisoient à exprimer ces qualités, et ne manquoient presque jamais de dire, par
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exemple : L'herbe verte, le cygne blanc ^ le corbeau noir , la mer bleue, etc. Mais, à mesure qu'on a plus approfondi les senliments , les passions , en un mot la science de rbomme moial, et que les esprits sont devenus moins sensibles à l'impression des objets matériels , les poètes ont usé plus sobrement de cette espèce d'épithète : Virgile en est beaucoup moins prodigue qu'Homère, et Racine en est avare en comparaison de Virgile. Chez les modernes principalement , les épithètes physiques ont fait place, en général, aux épithètes métaphysiques, c'est-à-dire h celles qui donnent du sentiment aux objets inanimés , ou qui établissent une sorte de rapport moral entre eux et les êtres sensibles : ainsi les forêts sont devenues mystérieuses, les antres disciets , la mer avaie, pevjlde ou capricieuse y etc. Telles sont, en peu de mots, les variations qu'ont subies la nature et l'emploi des épithètes en général. Mais l'espèce qu'ici j'ai particulièrement en vue, c'est celle de ces longues épithètes composées qui, dans Homère, acconipagneut presque toujours le nom des personnages et souvent celui des substances inanimées. Le génie de la langue grecque se prêtoit à ces combinaisons de mots qu'Homère paroît avoii" affectionnées, et qui sembloient convenir à l'épopée plus qu'à tout autre genre de poëme : on ne voit pas qu'elles soient aussi fréquentes dans les tragiques, et même dans les lyri(jues qui ont paru après Homère. Les Latins les ont empruntées des Grecs, conmie tous les autres procédés de la poésie ; et, en qualité d'imitateurs, ils en ont presque abusé d'abord, témoin Lucrèce; mais bientôt l'usage s'en
csl modéré beaucoup, et Virgile ne s'en est servi que Tort rarement. On sait que Ronsard a voulûtes introduire dans notre langue; elles dévoient v réussir bien moins encore. Malliei'lje les bannit pour toujours de la poésie noble; et, dans la poésie familière, La Fontaine est le seul qui en ait retenu quelques unes, par suite de son connnerce avec Rabelais, dont l'érudition bouffonne les entassoit avec affectation. Un traducteur en vers de V Iliade , qui veut donner à sa poésie ce qu'on appelle la couleur homérique, est-il, en conscience , tenu de reproduire, avec les moyens que sa langue luifournit, toutes ces épithètes composées, dont plusieurs reviennent sans cesse à la suite des mêmes noms? Devra-t-il, autant de fois qu'Homère, peindre Junon ou Hélène aijant des bras blancs , et Minerve ayant des i/eux pers , et les Troycns dompteurs de chevaux , et les Grecs bien bottés ou cuirassés d'airain , etc. ? Je ne le crois pas. Il est évident que ces épithètes mille fois répétées , sont des espèces de surnoms , de sobriquets poétiques donnés aux divers personnages, qu'Homère les employoit lui-même à peu près sans conséquence, et que le plus souvent il n'y voyoit qu'un moyen commode de remplir ou de terminer harmonieusement son hexamètre. Comme , en françois, elles ne pourroient être rendues ordinairement que par des périphrases et de longues incises, le traducteur qui se feroit une loi de les exprimer toutes , surchargeroit son style d'un lourd bagage de mots qui en ralenti roit beaucoup la marche.
Litléralure de province.
On fait peu de cas à Paris de ce qu'on nomme Vouvrage de province ; et ce dédain porte sur les produits de la littérature, comme sur ceux de l'industrie. On s'en offense en province, et c'est à tort. En général, il n'y a, dans ce sentiment, ni injustice, ni fatuité. On fait mal les livres en province, par la même raison qu'on y fait mal les meuljles et les habits. Si toutes ces choses se font mieux à Paris, ce n'est pas qu'il soit situé sous une latitude plus favorable au génie , et habité par des êtres d'une organisation plus parfaite. Sa supériorité tient à cette seule cause, qu'il renferme une innombrable collection d'hommes : de là lui viennent ses avantages et ses inconvénienls, la perfection de ses arts , et la corruption de ses mœurs , sa splendeur et sa malpropreté, ainsi du reste. Transportez surtout autre point ce centre d'activité et d'ambition de tout genre, ce foyer de lumières sans cesse alimenté par l'espèce d'attraction qu'il exerce sur les esprits, par de là les hmites de la France, et continuellement excité par le mouvement, la counnunication et l'échange rapide des idées, et vous obtiendrez des mêmes circonstances morales les mêmes résultats humiliants et glorieux. Paitout où il v aura beaucoup
de riches en peine de dépenser leur argent , d'amuser leurs loisirs et de satisfaire leurs caprices , il viendra en foule des artisans et des artistes ; partout où il y aura beaucoup d'arbitres du goût et de dispensateurs de la gloire , on verra un grand nombre d'écrivains en vers et en prose. Le sol de la capitale ne suffiroit pas seul à fournir tout ce que ses besoins exigent en hommes capables de procurer à ces délicats habitants les diverses jouissances de l'esprit et des sens; mais les provinces lui envoient annuellement de nombreuses recrues, avides de fortune et de renommée : quelques uns viennent acquérir des talents et produire des chefs-d'œuvre dans son enceinte ; beaucoup y viennent perdre leur temps et leurs mœurs. Les provinces contribuent donc amplement à toutes les choses qui font la honte et la gloire de Paris; elles ont donc tort de nous tant reprocher les unes, et de nous envier si fort les autres : elles ont leur part dans tout. Nous recevons d'elles des jeunes gens honnêtes dont nous faisons des mauvais sujets, et des jeunes gens obscurs dont nous faisons des hommes illustres ; il y a compensation , et nous sommes quittes. Il n'est pas certain qu'une partie de leur jeunesse ne se fût pas corrompue dans ses foyei's, et il est certain que l'autre se perfectionne dans nos murs. En résumé, la province voit naître beaucoup d'hommes propres à devenir célèbres ; mais c'est Paris seul qui les rend tels : on peut cependant se livrer en province avec quelque succès aux travaux de l'érudition et des sciences naturelles ou exactes ; mais ce n'est qu'à Paris qu'on peut cultiver glorieusement les Ici 1res et les arts. Cette
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inégalité (car c'en est une) n'a rien qui doive faire nai- Ire l'orgueil d'un côlé, ni engendrer de l'autre l'humiliation et le dépit. Elle ne provient pas de la différence des hommes , mais de celle des choses ; et elle ne peut pas plus être détruite, que la capitale ne peut devenir la province, et la province la capitale. Quoi que j'en aie dit, je ne trouve pas du tout mauvais que, dans les départements, on essaie à ses risques et périls de faire des ouvrages d'imagination et de goût. Il me paroît même juste que la province , à qui Paris envoie tant de livres ennuyeux , prenne de temps en temps sa revanche; mais on y est rarement attrapé dans ce pavs-ci , parce que, comme je le disois en commençant, on s'y défie beaucoup de V ouvrage de pi'ovince.
Règne de !a poésie galante
Il fut un temps où la poésie galante et légère jouissoit parmi nous d'une grande vogue, captivoit les cercles , enchantoit les soupers , ravissoit les hommes, subjuguoit les femmes, et, sous les noms menteurs de caprice et de délassement, faisoit la constante et laborieuse occupation d'une foule de beaux esprits de la capitale et des provinces. Dans ce temps qui fut, pour les particuliers, une des époques les plus fortunées de notre histoire , s'il ne fut pas une des plus
honorables pour le gouvernement, l'amour, la table, le jeu, les spectacles, tous les plaisirs étoienl la grande, éloient l'unique affaire des classes élevées de la société. Il étoit tout simple qu'alors la poésie fût principalement consacrée à célébrer les loisirs de la mollesse et les amusements de l'opulence ? Grave et pompeuse sous Louis XIV, hardie et licencieuse pendant la Régence , elle ne pouvoit manquer d'être futile , efféminée et galante sous le règne de Louis XV. Malheureusement, X expression des plaisirs devoit partager la destinée des plaisirs eux-mêmes , c'est-àdire, être fugitive comme eux, et ne laisser aucune trace durable. La peinture des passions et des voluptés naturelles est la seule qui soit en droit de survivre à l'occasion et de plaire dans tous les temps : mais celle des goûts factices et des plaisirs convenus ne peut guère charmer que ceux qui en ont fourni eux-mêmes le sujet. Les amours vraiment rustiques de Daphnis et Chloé, et les pasteurs naïfs du Poussin, dans son Arcadie, feront éternellement les délices des mêmes hommes qu'affadiroient aujourd'hui les bergers enrubanés de l'Aslrée et les mascarades champêtres de Wateau. Tous ces volumes de vers qui, sous vingt titres bizarres, renferment des amusements, des divertisse7nenh , ài^% passe-temps , des à propos^ en un mot ce qu'on appelle des poésies de société, m'apprennent que ces messieurs ont rimé beaucoup de fadeurs pour ces dames , et vont quelquefois jusqu'à me mettre dans la confidence des bontés plus effectives dont la vanité reconnoissante de ces dames a récompensé la flamme assez peu dis-
crête de ces messieurs. J'y vois encore (ju'on a donné un bal, qu'on a joué la comédie, que M™c A. a été légère comme Tcrpsicliore , et M'"<= B. j)iquante comme Thalic ; que le chien de M"^^ C. rendoit jaloux nombre d'adorateurs qui demandoient àèlre traités comme lui; que la challc de M""= D. étoit vive, folâtre et perfide comme sa belle maîtresse; enfin, qu'on s'est souhaité des fêtes et des bonnes années, et envoyé en présent force bagatelles qui ne servoient à rien, accompagnées de vers qui ne disoient pas grand'chose. Tout cela sans doute étoit fort intéressant, pendant un jour ou deux, dans les cercles qui en éloient le théâtre, et pour les personnes qui en étoient l'objet; mais il faut convenir que ces grands événements , depuis cinquante ou soixante ans qu'ils ont eu lieu, ont perdu un peu de leur importance, et que la postérité n'y arrêtera guère ses regards. Il ne faut pas moins que le génie, et surtout le nom d'un Catulle, d'un Horace ou d'un Voltaire, pour lui faire attacher quelque prix à des regrets sur la mort d'un moineau , et à un billet d'invitation pour dîner. Ce qu'il y a de plus fâcheux pour tout ce fatras de fadeurs et de fadaises dont nos poètes de société ont inondé la France pendant un demi-siècle , c'est qu'en général , la mesquinerie et le mauvais goût de la forme l'emportent encore de beaucoup sur la futililé et l'insignifiance du fond. On nesauroit trop souvent en faire l'observation : durant cette période, tous les arts, ceux de l'esprit et de la main, ont simultanément imprimé à leurs productions tous les caractères de l'appauvrissement et de la dégénération. Qui lit la pîu-
part des poésies fugitives de ce temps-là, imagine voii* les figures maniérées et affublées de costumes ridicules, les meubles chantournés et surchargés d'ornements bizarres, enfin tous les impertinents colifichets qui, dans ce temps , décoroient nos habitations. Dans le dessin , rafféterie , la mignardise et le faste de mauvais goût sont heureusement remplacés aujourd'hui par l'élégante et noble simplicité des formes, des poses, des costumes et des ornements. La poésie n'a pas encore été ramenée aussi complètement au naturel, au bon esprit et à la grâce véritable : nous avons bien encore quelques disciples de Dorât et de Pezay ; mais enfin le goût public les repousse , et nous pouvons espérer d'en voir éteindre entièrement la race.
Discrédit de la Poésie.
O temps heureux d'amour pour les vers et d'indulgence pour les poètes, qu'ètes-vous devenus? La poésie est tombée aujourd'hui dans un tel discrédit, que Ton regarde comme un acte de folie, ou peu s'en faut, de faire encore des vers, et surtout d'en faire imprimer. On a été si souvent attrapé à ces vers nouveaux que, dès qu'il s'en présente , il y a là des gens tout prêts à parier qu'ils ne valent rien; et il faut avouer qu'il y auroit presque toujours de la témérité à tenir le pari.
MORALKS ET I.ITTÉrAIKES. it)i)
MainLeuaiil le sorl d'un volume de poésies est d'être condamné sur réliquelle par deux ou trois cents personnes qui ne l'ouviiront seulemenl pas, et déchiré par une douzaine d'autres [)ersonnes nommées journalistes, qui le feuilletèrent plutôt qu'elles ne le liront , avec le désir de le trouver mauvais et le projet d'en amuser le public; si bien qu'en vérité ce qu'il y auroit de plus heureux pour l'infortuné recueil , ce seroit de ne trouver absolument ni lecteurs ni juges. De telles dispositions sont fâcheuses; elles ne peuvent produire aucun bien, il peut en résulter du mal : il est douteux qu'elles intimident, qu'elles détournent de la poésie un seul méchant rimeur, puisque chaque jour en voit éclore par centaines qui ne se lassent pas plus d'écrii'e que le public de les dédaigner; et il est à craindre qu'elles n'effraient, qu'elles ne découragent quelques jeunes gens doués d'un germe de vrai talent , qui n'oseront pas affronter notre dégoût, nos mépris anticipés, ou qui, trop rigoureusement punis de la foiblesse d'un premier essai, désespéreront d'obtenir plus d'indulgence pour d'autres écrits. Si l'on eût accueilli la Nijmphe de la Seine et la Renommée aux M uses, de Racine , avec cette légèreté cruelle , cette sévérité excessive, qui attendent aujourd'hui les premières productions d'un poète, qui peut assurer que son amourpropre si irritable n'en eut pas été révolté au point de le faire renoncer tout à fait à l'art des vers? Je sais bien que le public et les journalistes ont la conscience tranquille sur cet article; nous n'avons probablement pas été assez malheureux pour que l'indifférence de l'un et la malignité des autres nous aient privés jusqu'ici d'un
homme tel que Racine; mais enfin ce seroit trop, clans la disette actuelle , que de rebuter, que ^étouffer un seul poète aimable , qui pût encore contribuer à nos plaisirs et soutenir l'honneur de notre Parnasse.
On conseille aux poètes de corriger sans cesse leurs vers. L'avis est excellent, mais ce n'est pas assez de le leur donner : il faudroit aussi les encourager à le suivre , et, pour cela , faire quelque attention aux éditions nouvelles, prendre la peine de les comparer avec celles qui ont pi'écédé , remarquer en quoi elles différent, et applaudir d'autant plus vivement aux corrections heureuses, que les changements les plus nécessaires et les plus faciles coûtent toujours beaucoup à l'amour-propre ou du moins à la paresse d'un poète. Malheureusement le véiitabîe amour des lettres est éteint parmi nous ; à sa place, je ne sais quel goût froid et supei;ticiel a été porté par la foule des journaux dans toutes les classes de la société. Beaucoup trop de gens aujourd'hui savent ce qui se fait en vers et en prose : beaucoup trop peu sont dignes de s'en occuper et s'en occupent réellement. Ceux que les avantages de leur esprit , de leur éducation et de leur état , mettent le plus à même d'apprécier les productions littéraires , distraits par d'autres intérêts, d'autres passions, d'autres goûts, nés de nos agitations passées et de nos habitudes actuelles, sont les premiers à donner l'exemple d'une indifférence dédaiirneuse. Les cens de lettres eux-mêmes sont gagnés par ce froid communicalif qui accueille la liitérature en tous hcux : dans les cercles , ils évitent d'en soutenir la cause avec une chaleur qui les rendroit ridicules; et, dans leurs propres réunions,
ils substituent les propos froids et vai^iies des gens du inonde à ces discussi^is animées qui peuvent bien ne pas Loujours répandre une lumière bien vive sur les principes et les ouvrages de Tart, mais qui du moins en prouvent et en entretiennent l'amour. La nouveauté et le scandale surtout ont seuls le droit d'exciter un peu et pour quelques instants cette sorte d'apatbie littéraire. L'ouvrage le plus impatiemment attendu de l'écrivain le plus célèbre partage pendant trois jours , avec la débutante ou le mélodrame nouveau, l'honneur de fournir matière à la conversation ) mais quiconque en parleroit encore le quatiième jour, auroit l'air de revenir de l'autre monde : on croiroit entendre Chapelle pleurant Pindare mort depuis deux mille ans et j)lus. Dans un pareil temps, comment un poète auroitil le couiage de corriger ses vers pour les publier de nouveau? Comment pourroit-il espérer de ramener une seconde fois l'attention publique sur un ouvi-age qu'à peine elle a remarqué à sa naissance? iXe préférera-t-il pas de composer précipitamment un autre poëme, afin de pouvoir du moins pioduire cette sensation Ibible et passagère que la nouveauté fait naître encore ? C'est ainsi que nos poètes, pour faire prononcer leur nom à plusieurs reprises par des indifférents qui l'oublieul à mesure, négUgent de le graver dans la mémoire fidèle et reconnoissante des vrais amis des lettres; c'est ainsi qu'ils font dix ouvrages ébauchés, qui ennuient leurs contemporains, au lieu d'en soigner trois ou quatre qui aillent charmer la postérité : ce sont des enfants de famille qui mettent tous leurs fonds en viager, et qui mourront sans laisser d'héritage. Pour
en agir autrement, il faut avoir un juste sentiment de la gloire et un sincère amour de Ion art.
Procédés actuels de la veisitication.
Il est encore assez commun de faire mal les vers : il n'est plus assez rare de les bien faire. On est vraiment effrayé du nombre de gens qui aujourd'hui savent rimer élégamment des idées rebattues et des images surannées. Comment se pourroit-il qu'il en fût autrement? Tous les mots de la langue se présentent à la mémoire accompagnés de leur épithète obligée ; on a provision faite d'hémistiches sur tous les sujets ; et maintenant le premier soin d'un poète, comme sa plus grande peine, doit être, non pas de rendre sa pensée, mais d'éviter la rencontre des formes sous lesquelles cette même pensée a été rendue cent fois avant lui. Vainement aspireroit-il aux honneurs de l'originalité, en cherchant des combinaisons nouvelles : on a épuisé toutes celles dont les éléments de notre versification étoient susceptibles ; on a même violé toutes les règles pour enchérir sur les effets déjà produits ; et désormais la témérité semble n'avoir plus rien à faire pour éblouir l'ignorance et scandaliser le bon goût. Les enjambements jadis vicieux, les fausses césures, toutes les coupes les plus audacieuses, ne sont plus que des
artifices vulgaires , teUeinenl profanés par les rimeurs médiocres que les véritables poètes n'oseront bientôt plus les employer, lors même qu'ils le pourront faire avec le moins de scrupule el le plus de bonheur. Le plus habile, le plus brillant versificateur de nos jours a peut-être à se reprocher d'avoir un peu trop forcé les moyens de son art, et surtout d'en avoir prodigué les effets. Il en est puni : des grimauds de son école l'ont imité en ce point avec une facilité el un succès qui n'ont pas laissé de décréditer un peu les secrets de son savant mécanisme. Sans doute les inépuisables richesses de son imagination, et surtout de son esprit, établissent, entre lui et la plupart de ses disciples, une différence prodigieuse; mais ( le croiroit-on ? ) cette différence n'est pas sentie par tout le monde : l'oripeau exactement travaillé comme l'or, et le slras aussi bien monté que le diamant, abuseront toujours les yeux de la multitude. Il seroit certainement à souhaiter qu'on en pût revenir au système de versification plus simple, moins tourmenté de Boileau, des deux Racine et de J.-B. Rousseau. A ce point de hardiesse et d'exagération banale où nous sommes arrivés, ce seroit peutêtre le meilleur moyen d'circ réellement énergique, pittoresque et original. IMais qui voudra, qui pourra jamais en donner le premier l'exemple? Il faudroit avoir, dans l'esprit et dans l'ame, un bien riche fonds de véritable poésie , pour oser fouler aux pieds les faux brillants et les vains prestiges de la versification moderne. Si beaucoup de nos soi-disant poètes étoient forcés de renoncer au charlatanisme de cet art nouveau qu'ils ont appelé du nom de facture, le vide, la
stéîilité el le décousu de leur esprit paroitroient bien honteusement à découvert.
Varier les coupes de la versification n^étoit certainement pas un art ignoré de nos grands maîtres ; mais cet art, ils ne l'exerçoient point aux dépens des règles. Ils plaçoient toujours dans le premier hémistiche ces césures pittoresques qui n'ont rien de commun avec le repos au sixième pied, et qui ne dispensent point de l'observer; chez eux, le dernier hémistiche est toujours d'une seule teneur ; toujours il est terimné par une de ces pauses que la ponctuation marque , ou que le débit seulement fait sentir. Enfreindre cette loi, c'est attac|uer par sa base notre système de versification , où la rime, jointe au nombre de pieds, remplace la prosodie métrique des anciens : il est clair que, si le sens part de la moitié du second hémistiche, et en franchit la fin sans s'arrêter, pour aller se reposer seulement au milieu ou à la fin du vers suivant, ni la rime , ni le nombre de pieds ne sont sensibles pour l'oreille; ce n'est plus que de la prose où se rencontrent des consonnances désagréables.
Poésie descriptive.
On parle beaucoup , depuis plusieurs années , de poésie descriptive^ de poëmes descriptifs ; et nombre de personnes se demandent encore ce que l'on entend
par-là. Auroit-on véritablement imaginé un nouveau genre de poésie inconnu aux anciens et aux modernes qui ont suivi leurs traces? Cependant depuis que la poésie existe, une de ses attributions les plus essentielles est de peindre, ou, si Ton veut, de décrire ; répoj)ée, l'ode, le pocme didactique, l'églogue, la fable, le conte sont remplis de descriptions. La poésie dramatique, et la poésie morale qui comprend la satire etFépître, quoique spécialement affectées à la peinture de nos passions , de nos sentiments , de nos vices et de nos ridicules, offrent assez souvent des peintures d'objets [ihysiques. Le genre descriptif "à donc existé de tout temps ; de tout temps il est entré dans la composition des différentes espèces de poëmes , et il y en a même où il domine. Il est un des éléments les plus nécessaires de l'épopée, et du pocme didactique selon les sujets. Les Ge'orgifjaes, par exemple, à part les préceptes el les traits de sentiment, sont un tissu de vers descriptifs : autant en diiai-jc des Jardins, et cependant l'auteur de ce pocme, l'abbé Delille , ne s'étoit pas douié qu'il eût agrandi le domaine de la poésie d'un nouveau genre ; il a fallu qu'on le lui apprît; on l'a fait, comme Fontenelle , le chef d'une secte dont il n'étoit pas. Que prétendent donc les poètes de cette nouvelle école? Si je comprends bien leur tbéorie qu'éclaircissent un peu leurs nombreux poëmes , ils veulent que la description , au lieu d'être un des moyens du poète , soit un objet unique et exclusif, c'est-à dire qu'au lieu de décrire ou de ne pas décrire, suivant que son sujet l'exige, il se fasse un sujet dans lequel il puisse décrire sans cesse. Celles l'idée n'est
pas heureuse. Il y a long-lemps que Boileau a trappe d'anathème l'abus des descriptions dans ces vers qui auroient dû donner un peu à penser à nos novateurs ;
S'il rencontre un palais , il m'en dépeint la face ; 11 me promène après de terrasse eu terrasse; Ici s'offre un perron; là règne un corridor; Là ce balcon s'enferme en un balustre d'or. Je compte des plafonds les ronds et les ovales : Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales. Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin, Et je me sauve a peine au travers du jardin.
Du temps de Boileau , on en étoit à peu près quitte pour sauter vingt feuillets ; mais aujourd'hui c'est tout un poëme en huit ou dix chants qu'il faut sauter, si l'on veut échapper à l'ennui d'entendre toujours décrire. Boileau parle Aq Jardin ! Si pour notre malheur, quelqu'un des descripteurs modernes rencontre en son chemin seulement un carré de choux , une platebande de laitue, ou une bordure d'oseille, le voilà qui, pour ainsi dire, s'agenouille devant la plante potagère , et la décrit amoureusement , sans vous faire grâce d'une feuille. Aussi nous avons maintenant les plus jolis vers du monde sur les racines h mettre dans le pot, les herbages, les salades et même la fourniture : c'est tout un inventaire poétique du carreau de la Halle ou de la boutique d'une fruitière.
Une chose singulière, et qu'on n'a pas assez remarquée , c'est que tous ces vers-là sont également bons, je veux dire qu'on n'en voit pas qui soient beaucoup meilleurs que les autres, qu'ils ont tous, presque au même degré, le mérite de dessiner exactement de
petits objets, et qu enfin ils oITrenl à peu près tous cette même harmonie stérile , ce même éclat factice qui ont pu séduire dans la nouveauté, mais dont on est détrompé maintenant. En vérité, la facilité seule auroit dû en dégoûter. Il n'y a peut-être si mince rimeur qui ne soit en état de faire des vers descriptifs aussi bons que celui de nos versificateurs actuels, qui, ayant le plus de talent pour cette sorte de vers , a prouvé qu'il savoit aussi en faire d'autres. C'est que le genre est essentiellement petit. Dans une carrière vaste , le talent laisse la médiocrité derrière lui à une immense distance : dans une carrière bornée , il ne peut prendre d'avantage sur elle et la devance à peine de quelques pas. Qu'auroit gagné Corneille h faire des énigmes? Il ne les auroit pas mieux faites que l'abbé Cottin , pas aussi bien peut-être.
Si le genre desciipti/vL éloïl que facile, s'il n'étoit pas ennuyeux encore; mais il l'est inévilablement. Personne ne nie que la Dunciade ne soit un ouvrage plein d'esprit, de malice, de poésie et d'élégance : cependant il est difficile de la lire d'un bout à l'autre sans fatigue. D'où cela vient-il, si ce n'est de ce que la Dunciade est continuellement satiricjuc, qu'aucun trait de sentiment ou de gaieté douce n'y délasse de l'épigramme. Si donc la satiie, une des choses qui plaisent le plus aux lecteurs , parvient à ennuyer dans un poème assez court où elle est maniée avec tant d'art , que sera-ce de la description , sorte de tigure naturellement froide, lorsqu'elle règne sans interruption dans im poëme de grande étendue? Ces longues suites de peintures minutieuses ressemblent à ces col-
lect.ons de lableaux que les peintres appellent de na~ tare morte, et qui représentent des ustensiles, des mstruments, des fruits, des fleurs, etc. L'œil est flatte un momenl du soin précieux avec lequel ces objets sont figurés ; mais le défaut de mouvement et la monotonie le rebutent bientôt.
Imilateurs de La Fontaine.
L APOLOGUE a eu parmi nous une destinée assez extraordinaire. Un bomme a le premier fait des fables en vers fiançois; aussitôt ses conlenq3orains et même ses concurrents l'ont déclaré inimitable Tc'est le propre mot dont se sont sei-vis, en pariant de La Fontaine Furet.ère dans la préface de ses Fables morales et mavelles, publiées en 1671, et Boursault dans celle de sa comédie ôi Esope à la ville, jouée en 1690^ Les générations suivantes ont maintenu La Fontaine dans la possession de ce glorieux surnom A'i^iimitable; et toutes comptoient des fabulistes par douzaines ; et (ous ceux-ci étoient les premiers à répéter que La Fontaine étoit inimitable. C'étoit prendre 1 engagement de ne pas l'imiter ; et, il faut l'avouer, peu de promesses ont été aussi religieusement gardées. Quelle étoit cependant la position de ces nombreux faiseurs de fables? La manière de La Fontaine
étoit la manière par excellence ; mais, comme il paroissoit impossible d'en jamais approcher, il étoit en quelque sorte défendu de la suivre. Il en falloit donc adopter une autre, nécessairement inférieure. Y gagnoit-on du moins de n'èlre pas comparé avec ce La Fontaine dont on s'éloit comme écarté par respect ou par crainte, et de n'avoir plus à soutenir le parallèle qu'avec la foule des autres concurrents? Point du tout; le public, juge capricieux des talents que souvent il semble exciter et décourager à la fois, le public vous reprochoit d'être éloigné de La Fontaine, comme s'il ne vous eut pas défendu de marcher sur ses traces, et vous punissoit ainsi de l'infériorité du genre auquel il vous avoit lui-même condamné; ou bien , s'il croyoit apercevoir en . vous le moindre dessein de vous modeler sur le ton et les manières du bonhomme, il vous repoussoit avec dédain comme l'indigne copie d'un original que vous deviez respecter jusqu'à ne point oser l'inciter, et vous renvovoit impoliment à l'histoire de l'Ane et du petit Chien. Quel parti falloit-il prendre alors? Peut-être celui de renoncer à faire des fables. 3Iais les liirueurs du public sont comme celles d'une maîtresse ; pour un qu'elles rebutent, il en est cent qu'elles attachent davantage. D'ailleurs, l'apparente facilité du genre a servi long-temps à dissiuiuler les dangers de Tenlreprise et l'extrême dilHculté du succès. Quel succès ont obtenu ou du moins conservé Lcnoble, Le Brun, Ganeau, Delaunay, Dardenne, Pesselier, Fuzelier, Giozelier, Grécourt, Richer, Barbe, Peras, Riverv, Lemonnier , Boisard , Fumars, Niveinois, Dorât,
ImberL , La Fermière, el lant d'aulres doiil les noms m'échappent, et tant d'autres que je ne veux pas nommer? Qui ne les a pas lus, ne les lira pas; mais surtout qui les a lus, ne les relira jamais. Plusieurs ne manquoient ni d'esprit ni de talent , et ils ont laissé quelques fables ingénieuses et bien tournées, dont les littérateurs de profession se souviennent encore : mais la plus insipide médiocrité d'exécution règne dans les volumineux recueils du plus grand nombre; et ce vice devoit être une cause d'éternel oubli dans un genre où le mérite de l'invention est à peine compté pour quelque chose , puisqu'il est douteux que La Fontaine ait inventé une seule de ses fables, et qu'il est constant que Lamotte a inventé toutes les siennes.
Lamotte, comme fabuliste, a fait beaucoup plus de bruit et laissé un bien plus long souvenir que tous les autres : mais il leur étoit infiniment supérieur par l'esprit et la philosophie; et l'immense réputation dont il jouissoit , condamnoit ses plus mauvais ouvrages à produire un grand éclat. Ses fables, déchirées dans vingt libelles et même en plein théâtre , furent vantées pendant quelque temps avec une fureur égale. Quand le scandale de ces louanges et de ces satires fut apaisé, on cessa de lire l'ouvrage qui l'avoit causé; et aujourd'hui, de cent vingt fables, toutes ingénieusement imaginées et non moins ingénieusement écrites , on cite encore quelquefois de tradition, trois ou quatre vers heureux et le double de traits ridicules. S'il étoit vrai que des fables dussent être d'autant plus mauvaises, qu'elles s'éloigne-
MORALIS ET LUTÉkAIKES. 5ll
roient davantage du genre de La Fontaine, celles de Lamolte ne dévoient pas faire une meilleure fin. Il est impossible d'avoir moins de lapport que n'en ont entre eux Tauteur des Deux Pi^^eom ' et celui des Sacs des Destinées. Celte différence que la nature avoit déjà laite très grande, Lamotte mit tous ses soins et employa tous ses effoils à l'augmenter encore : effrayé de la prévention du public pour La Fontaine , il eût voulu pouvoir s'éloigner de lui tellement , qu'il devint comme impossible de les rapprocher par la comparaison. Les autres fabulistes se sont donné moins de peine pour succomber ; plus près que Lamolte du genre dé La Fontaine, ils étoient aussi beaucoup plus loin de son talent; et leur chute, toute naturelle, n'a point eu l'excuse ou du moins l'éclat de la témérité.
Ils étoient tous tombés à leur tour les uns sur les autres, lorsque Florian est venu prouver, pour la première fois, qu'on ne pouvoit pas perdre tout-à-fait son temps ou son talent , en faisant des fables après La Fontaine. Doué d'un esprit sans force, mais d'une souplesse prouvée par des succès modérés dans plusieurs genres , s'étanl composé une manière assez heureusement mêlée de finesse et de sensibilité; et tournant avec une simplicité étudiée, mais pourtant gracieuse, des pensées douces qui lui étoient fournies, dit-on, par la réflexion plutôt que par son caractère,
■ Lamotte , qui a critiqué celle délicieuse fable , en a fait une sous le même titre ; mais ce n'est pas lui que la qualiBcation d'auteur des Deux Pigeons désifçnera jamais.
il a judicieusement choisi dans les fabulistes étrangers des sujets d'une invention souvent ingénieuse, auxquels il a ajouté avec discrétion quelques détails vrais et piquants, et qu'il a ornés d'une poésie facile sans négligence et élégante sans recherche. Son recueil a eu une fortune inespérée dans un siècle déjà rassasié de vers de tout genre, et justement en défiance de tous les recueils de Fables nouvelles. Le charme une fois rompu par lui, on n'a pas dû s'étonner autant de voir de nouveaux concurrents se lancer à sa suite dans la carrière de l'apologue. Je ne dirai point avec quel succès ils l'ont parcourue :' je ne veux ni offenser leur gloire, ni insulter à leur disgrâce.
Imitateurs d'Ossian.
C'est une chose bien déplorable que ce débordement de style ossianiqne. Les compositions sublimes et pures d'Homère, de Virgile, d'Horace, et de leurs dignes émules Racine, Boileau, Voltaire, ont cessé d'être prises pour modèles par la plupart de nos jeunes littérateurs, qui ont à peine appris la langue des premiers , et ont le malheur de trouver celle des autres timide et stérile. Pour suppléer à l'insuffisance prétendue de cette dernière langue, si riche et si hardie sous la plume de nos grands poètes , ils n'ont rien imaginé de mieux que d'en dénaturer le génie, d'en
MOUALES ET LFTîÉRAIUKS. [) 1 3
«nlreindre toutes les règles, d'y importer des tours et des expressions qu'elle repousse , en un mot de se composer un jargon bizarre et incorrect , auprès duquel celui de Ronsard et de Dubartas seroit presque un langage pur et barmonieux. Leurs idées fausses ou incobérenles, leurs images dépourvues de grâce ou de justesse répondent au style barbare dont ils les affublent. L'aimable et ingénieuse mytbologie des Grecs , les descriptions riantes et animées de la belle nature , le langage des passions délicates et des nobles sentiments, sont abandonnés pour les rêveries absurdes et ennuyeuses de je ne sais quel diantre sauvage, dont la harpe incomplète n'a rendu que des accords monotones ou dissonants. Le délicieux Elysée a été remplacé par des palais de nuage ; le riche bouclier d'Achille , le casque étincelant d'Hector, par des arcs de vapeui' et des lances de neige ; le chêne prophétique par le pin lugubre ; le tertre émaillé de fleurs par la pierre grise du tombeau; la rose vermeille et odorante ])ar l'aride fougère. La poésie et l'imagination n'ont-elles pas beaucoup gagné à cet échange ? Si l'on veut absolument emprunter au barde Ossian quelques traits de son éloquence sauvage et de sa poésie brute, que le goût en dirige le choix et l'usage, et ((ue surtout on respecte sa langue en les employant. Rien ne dégage de cette obligation.
Copistes de Sterne
Nous avons déjà vingt copies de Sterne , parmi lesquelles il ne s'en trouve pas une de bonne. D'où cela vient-il? De ce que les auteurs ont manqué de talent? A la rigueur, cela pourroit bien être. Mais , comme on peut expliquer la médiocrité de leurs productions par une autre cause moins désobligeante pour leur amour propre , c'est celle-ci que j'admets de préférence. Les imitateurs de Sterne semblent n'avoir pas senti que le principal mérite des compositions de cet écrivain étoit l'originalité ; que la nature des sensations qu'il éprouvoit et le genre de style qu'il employoit pour les exprimer, tenoient à sa complexion et à sa tournure d'esprit particulière, et, qu'à moins d'être physiquement et moralement organisé comme lui, il étoit impossible d'être affecté de la même manière que lui par les objets , et de les peindre avec les mêmes couleurs. Dans la littérature, comme dans les beauxarts , on peut , avec une dose ordinaire de talent et une très grande de patience, réussir jusqu'à certain point à imiter les ouvrages d'un genre régulier et tempéré ; mais , quelque habileté que l'on ait , quelque soin que l'on prenne, on ne copiera jamais que très imparfaitement les choses de caprice, non plus que
celles qui sont sublimes. Les unes et les autres ont un caractère de liberté et de franchise qui défie tous les efforts de Tiraitation, laquelle est essenliellement servile, et ne parvient jamais à bien dissimuler ce vice inhérent à sa nalure.
Une des choses qui m'ont toujours le plus choqué dans les ouvrages intitulés Foijage senthnental^ c'est ce titre même , c'est cette ridicule affiche de sensibilité. Il me semble voir un homme qui s'est arrangé d'avance pour avoir ce qu'il appelle des sensations, et qui vient ensuite nous dire : Messieurs, je suis sensible; une rose, un âne ^ un ruban, une épingle, tous ces objets que vous autres cœurs durs voyez d'un œil indifférent, me procurent à moi des émotions déhcieuses, me font répandre les plus douces larmes. — Eh! tant mieux pour vous; soyez ému, pleurez, tant que cela vous fera plaisir, nous ne nous y opposons point : tâchez même , s'il se peut , de nous attendrir ; mais n'en étalez point la prétention, mais, encore une fois, que nous ne lisions pas en tête de votre hvre que vous êtes un homme sensible; car il n'en faut pas davantage pour nous donner envie de n'en rien croire.
TradiRtL-uis d'Anacrcoii.
Une traduction complète des OEuvres d'Anacréon en vers françois , m'a toujours semblé une de ces en-
treprises plus ingrates encore que difficiles et périlleuses, où le plus grand succès qu'on puisse espérei', est de n'avoir pas (ait une chose tout-à-fait mauvaise et ridicule. Que sont la plupart des odes d'Anacréon? De très petites pièces qui ne renferment guère qu'une seule pensée; et souvent cette pensée se trouve répétée plusieurs fois dans le Recueil. La nécessité de jouir, fondée sur la brièveté de la vie, l'éloge de l'amour, celui du vin, et l'apologie de la vieillesse qui peut encore aimer et boire -, voilà exactement tout le fonds d'idées qu'a mis en œuvre l'aimable chantre de Téos. Ce peu d'idées, il est vrai, est employé avec une admirable variété de formes, embelli d'images singulièrement gracieuses , et surtout revêtu d'une diction enchanteresse, où le génie de la langue seconde merveilleusement celui du poète. C'est cela qui fait la gloire d'Anacréon ; mais c'est cela aussi qui tourne à la honte de ses traducteurs. Je laisse de côté l'immense, mais insurmontable désavantage de notie langue si peu mélodieuse : si vous ne tenez pas de votre ame, de votre esprit , de votre organisation poétique en un mot , cette délicatesse exquise , cette élégante souplesse, ce mol et doux abandon, cette grâce indéfinissable qu'Anacréon i-épandoit sans effort sur ses compositions légères , vous aurez eu beau rendre en vers purs, tous ses sentiments, toutes ses pensées, toutes ses images, vous ne l'en aurez pas moins anéanti tout entier dans votre version infidèlement exacte, puisque vous aurez reproduit le sens qui n'est rien, sans reproduire le charme qui est tout ; d'une rose sur sa tige , embaumant Tair de son parfum , et ravissant les yeux
MORALES ET LITTERAIRES. . Si?
de son doux éclat, vous aurez fait une rose d'herbier, aplatie, desséchée, inodore et décolorée. Si vous étiez capable de transporter dans une traduction toutes les grâces de Toriginal , vous seriez {)lus qu'Anacréon lui-même ; mais alors il ne faudroit pas le traduire ; il faudroit, comme lui, chanter vos amours et vos plaisirs ; il faudroit être l'Anacréon de votre pays et de votre siècle. Chaulieu, qui, par sa philosophie voluptueuse et Taimable mollesse de son style, avoit tant de rapports avec le poète grec , n'a jamais songé à le traduire ; et La Fontaine, qui ne lui ressembloit pas moins par les goûts, et de plus lui étoit fort supérieur par le génie , a imité plutôt qu'il n'a traduit une seule de ses odes {^V Amour 7noiiiHé\ Je ne désapprouverois sûrement pas, qu'à l'exemple de La Fontaine, et avec quelque chose de son talent, on imitât un petit nombre d'odes d'Anacréon , celles qui ont le plus d'étendue , de variété et de mouvement, et dont la forme surtout est dramatique, telles que la Colombe et le Passant , le Combat avec l'Amour y l'Amour piqué par une Abeille^ les Flèches de V Amour, V Eloge de la Rose, et cinq ou six autres encore ; mais , je le répète , une traduction, et une traduction complète, me paroît une entreprise de dupe. La Harpe pensoit ainsi : « Il est « impossible, dit-il , de donner la moindre esquisse de « la manière d'Anacréon. 11 y a dans sa composition « originale une mollesse de ton , une douceur de « nuances, une simplicité facile et gracieuse, qui ne « peuvent se retrouver dans le travail d'une version. « (^c sont des caiactères dont rempreinlc n'est pas « assez forte pour ne pas s'effacer beaucoup dans une
« copie. Il composoit d'inspiration, et Ton traduit d'ef- « fort. Ne traduisons point Anacréon, » Il a cependant été déjà traduit six fois en entier par Rémi Belleau , Longepierre, Gacon, La Fosse et Poinsinet de Sivry. Toutes ces traductions sont autant de preuves de fait à l'appui de mon opinion. La naïveté un peu grossière de Rémi Belleau ne retrace pas l'élégante simplicité d'Anacréon; \e poète sans fard fait de ridicules efforts pour ressembler "dw poète des grâces; l'auteur de Manlius étouffe les beautés délicates de son modèle sous une versification dure, pesante et traînante ; Longepierre , plus barbare encore, semble avoir pris à tâche de déshonorer le poète , objet de son respect et de son admiration; et Poinsinet de Sivry, avec un meilleur goût de style que tous les autres, prouve combien les efforts d'un talent médiocre sont insuffisants pour imiter les heureux caprices d'un génie original.
FIN DU TOME PREMIEi