‹ Mélanges philosophiquesChapitre 20 sur 28 · Encyclopédie moderne^ tome II · texte numérisé non relu

Encyclopédie moderne^ tome II

rend particulièrement agréable et resserre plus étroitement, entre quelques membres de la famille humaine, le lien qui Ta formée et celui qui la conserve : c'est Yamitié.

La sociabilité a pour objet spécial Vhwnanité, c'est-àdire le caractère constitutif de l'espèce ; Y amour a pour objet spécial le sexe; Yamitié n'a point d'objet spécial : tout ce que l'homme peut avoir d'aimable pour l'homme, indépendamment de Yespèce et du sexey est de nature à l'exciter.

On peut donc définir positivement la sociabilité et. Yamour; mais on ne peut définir Yamitié que négativement. En effet, le seul caractère spécial et permanent de son propre objet, c'est d'exclure l'objet de l'amour et celui de la sociabilité. Du reste, il varie indéfiniment en soi: tantôt simple et tantôt complexe, diversement simple et diversement complexe, il n'a rien de semblable à lui-même dans les différents cas; jusque-là que les éléaients qui le composent dans telle circonstance sont absolument contraires à ceux qui le composent dans telle autre. Celui-ci peut aimer son ami pour son énergie et son activité, celui-là le sien pour sa faiblesse et son indolence.

L'amitié est donc tantôt une passion simple, tantôt la collection d'un plus ou moins grand nombre de passions simples, selon qu'elle est excitée par une ou plusieurs qualités aimables ; et, dans les deux cas, Télément ou la réunion d'éléments qui la constitue est susceptible de varier indéfiniment. On ne peut donc rien saisir dans l'amitié qui persiste dans tous les cas ; et la §cience, ne pouvant dire ce qu'elle est toujours, se contente de constater ce qu'elle n'est jamais, en la distinguant de la sociabilité et de l'amour.

Quand la sociabilité est le seul penchant qui nous attire vers l'un de nos semblables, le fait porte le nom de socicAUUé; mais lorsqu'à cette bienveillance primitive vient s'ajouter ramitié ou l'amour, la sociabilité disparaît, pour ainsi dire, dans le mélange, et le fait complexe prend le nom du nouvel élément.

.11 est bien rare, dans nos mœurs actuelles, que l'amour seul rapproche deux individus : presque toujours le charme de quelques qualités aimables se mêle à la séduction du sexe, et fortifie l'amour par l'amitié ; souvent même, dans le concours des deux passions, l'amitié semble tenir le premier rang, et voile l'amour qui se cache dans son sein, inaperçu et comme effacé. Néanmoins, dans tous les cas où l'amour et l'amitié sont unis, c'est l'amour qui donne son nom au fait corn** plexe , et cet usage semble fondé sur la nature des choses : car, à quelque faible degré qu'intervienne l'amour, qu'il soit aperçu ou qu'il ne le soit pas, avoué ou non avoué, il répand sur le sentiment composé un charme extrême qui ne vient que dé lui, et qui lui imprime^ pour ainsi dire, sa couleur. C'est ce charme qui rend plus douces lés amitiéis entre les personnes de sexes diffé-* rents, et qui a fait dire à La Rochefoucauld que l'amitié est fade quand on a senti l'amour.

Ainsi, dans les mélanges continuels des trois passions qui unissent les hommes, partout où parait l'amour, il domine et impose son nom; l'amitié, qui lui cède, l'emporte sur la sociabilité, qui ne conserve d'existence propre que quand elle se développe à part et sans mé^ lange des deux autres.

La sociabilité fonde la société humaine; l'amour la conserve ; l'amitié, en la subdivisant, pour ainsi dire, en sociétés partielles plus étroitement unies^ la rend si

DE L'AMITIÉ. âl9

douce, qu'elle devient pour tous indispensable. Telle est la nature, telle est la destination de ces trois passions puissantes, qui semblent, à elles seules» expliquer l'origine, la durée et l'impérissable force des liens qui unissent les hommes : car nous pensons, sans toutefois l'affirmer, que l'amour de la patrie, Tamour conjugal, l'amour filial et paternel, n'en sont que des corollaires.

Il faut en convenir, c'est incontestablement à ces penchants purement sensibles qui attirent l'homme vers l'homme, que la société doit son existence; car ils se développent aussitôt que nous sommes nés,«et nous lient à nos semblables par Tattrait du plaisir longtemps avant que la raison morale ait établi de nous à eux et d'eux à nous des obligations et des devoirs réciproques* Il est certain même que la société, confiée aux seules passions, ne périrait point, et serait continuellement entretenue par les besoins impérieux qui l'ont fondée ; mais il est tout aussi évident qu*elle serait éternellement tourmentée par la nature capricieuse et variable des passions mêmes dont elle est l'inévitable conséquence, si le devoir ne venait consacrer les rapports qu'elles ont établis, et ajouter à l'attrait changeant et passager qui les entretient des obligations qui ne va^ rient point avec lui^ qui ne passent point comme lui^ et qui leur donnent, indépendamment de lui, une force toujours égale et une permanence inébranlable.

Ainsi, la sociabilité établit des rapports de l'homme à l'homme; l'amour, de l'amant à l'amante; l'amitié^ de l'ami à l'ami; mais le devoir, s'appliquant à ces rapports, impose à l'homme et à l'homme, à l'amant et à l'amante, à l'ami et à l'ami , des obligations, réciproques, qui ne croissent pas et ne décroissent pas avec la passion, qui ne cèdent pas comme elle à l'invasion d'une passion plus

forte, qui ne périssent pas avec elle, mais qui subsistent immuables et impérissables comme la vérité qui les

fonde. ^Acvx-* '

C'est pour n'avoir pas dégagé de la passion cette obligation morale qui s'y ajoute, mais- qui en est essentiellement distincte par son origine, sa nature et ses effets, qu'on a attribué à la passion , qui est l'intérêt même, tout le désintéressement et toute la moralité du devoir. Et de là sont nées ces doctrines fausses aux yeux de la science, dangereuses dans leur application, mais pures dans l'intention de leurs auteurs, qui ne trouvant pas le devoir hors de la passion, et voyant sortir de la passion tous les effets qu'on lui attribue, l'ont dénoncé au monde comme une chimère inutile, et ont élevé la morale sur la seule base du sentiment.

L'amitié n'a point échappé à cette confusion : elle lui doit les nombreux éloges qu'on lui a prodigués et la grande réputation de désintéressement et de dévouement dont elle jouit. Il est bon de rétablir les- faits, de rendre à la raison ce qui lui est dû, et de remettre la passion à sa place.

Quand l'amitié n'est pas seulement le penchant d'une personne pour une autre, mais qu'elle est mutuelle, il s'établit avec le temps un engagement tacite entre les deux amis, en vertu duquel l'un compte sur l'autre, et met en lui sa confiance : de cet engagement naît une obligation pour chacun d'eux, celle de ne point se jouer de cette confiance, c'est-à-dire, non-seulement de ne point nuire à l'autre, mais encore de lui être utile de toutes les manières possibles.

Sans l'amitié mutuelle qui s'est établie entre ces deux personnes, assurément cet engagement ne se serait pas formé ; c'est donc à propos de l'amitié qu'est né Tenga-

gement. Mais qu'y a-t-il du reste de commun entre ces deux faits? L'amitié est une passion, c'est-à-dire un mouvement sensible ; l'engagement est une convention conclue entre deux intelligences, et qui entraîne, comme toute convention, l'obligation morale de la respecter. Que fait la passion ? Elle attire l'un à l'autre les deux amis. Que fait l'engagement? Il oblige moralement chacun d'eux à ne pas tromper la confiance de l'autre. Ces deux faits sont bien évidemment de nature opposée. La passion est tout entière dans l'un, puisque l'autre est purement intellectuel.

Dira-t-on que, malgré la différence de nature, ces deux faits sont également, et au même titre, les éléments de l'amitié? Ira-t-on même jusqu'à prétendre, comme on l'a fait, que, dans ce complexe, c'est l'élément moral qui est l'élément essentiel et constitutif de l'amitié ? En admettant l'une ou l'autre de ces deux assertions, les deux éléments resteront toujours distincts : ce qui est passionné restera passionné, ce qqi est rationnel restera rationnel; et, comme on aura distingué les principes, on sera forcé de rendre à chacun les effets qui lui sont propres, l'égoïsme à la passion, le dévouement au devoir. Mais cette manière de constituer l'amitié est tout à fait arbitraire et contraire au bon sens : car si l'on admet que l'élément moral est l'élément essentiel de l'amitié, il faut admettre qu'elle est partout où existe un engagement moral, et, par exemple, entre deux ennemis qui se détestent : ce qui est absurde. Et, d'un autre côté, si Ton prétend que cet engagement, sans être un élément essentiel, est au moins un élément intégrant de l'amitié, comme il ne s'ajoute à l'amitié que lorsqu'elle est mutuelle, il faut soutenir que tant que l'amitié n'est point réciproque, elle n'est pas; que, lorsque j'aime une per-

sonne sans en être aimé, je ne Taime pas; et que mon amitié ne commence que du jour où commence la sienne : ce qui n'est pas moins contraire au sens commun.

Non-seulement donc la passion et l'engagement moral n'ont rien de commun, mais encore la passion constitue à elle seule l'amitié. Tous les effets de la passion appartiennent donc à l'amitié, et aucun de ceux de l'élément moral ne peut être attribué à la passion, ni à Tamitié, qui est la passion.

Or, la passion de l'amitié est soumise à toutes les lois de la passion proprement dite. Fatale, elle ne dépend ni de l'intelligence ni de la liberté, et se développe indépendamment de l'estime ou du mépris de la raison, de l'acquiescement ou de l'opposition de la volonté ; égoïste, elle aime un individu, non pour lui, mais pour ses qualités aimables, non pour ses qualités aimables, mais pour le plaisir qu'elles lui font. Si ces qualités passent, elle passe avec elles ; si, en subsistant, elles cessent de lui agréer par quelque caprice sensible oii toute autre cause, elle cesse aussi de les aimer. Tant qu'elle aime, il est vrai, elle désire le bien de ce qu'elle aime, et redoute le mal qui pourrait l'affliger : mais c'est que la passion jouit et souffre du bien ou du mal qui arrive à ce qu'elle aime, et cette bienveillance passionnée, suite de toute passion semblable, est égoïste comme elle.'

Tels sont les vrais effets de l'amitié en soi, c'est-à-dire de la passion ; tels ne sont pas ceux de l'élément moral. L'engagement une fois formé, les qualités de mon ami ont beau disparaître , une passion plus forte a beau venir mettre ses intérêts en contradiction avec ceux de l'amitié : dans ces deux cas, où l'amitié disparaît ou succombe, l'engagement survit et résiste, et nous nous sentons obligés, sur l'honneur, de respecter notre con-

yeûtion» C'est alors qu'il y a dévouement ; mais loin qu'il dérive de la passion, il la sacrifie, et manifeste par là de quelle source auguste il descend,

£'amitié n'est donc pas une .passion à part qui secoue le joug de l'égoïsme et la loi générale de toute passion ; elle partage le sort commun ; et le dévouement dont on lui a fait un si grand mérite ne vient pas d'elle. 11 en est de même de l'amour, que le même engagement moral accompagne et revêt des mêmes apparences ; il en est de même de toutes les passions de cette famille.

Grâce à l'introduction de l'élément moral dans l'amitié, quelques auteurs célèbres ont trouvé dans cette passion quelque chose de persistant qui donnait prise à la définition : malheureusement le fait qu'ils ont défini est étranger à l'amitié. L'amitié, réduite à ce qu'elle est, c'est-à-dire à un ensemble variable de passions simples, est absolument indéfinissable. On peut constater ce qu'elle est dans tel ou tel cas ; on peut chercher quelle est l'amitié la plus parfaite, la plus douce, la plus belle ; mais toutes ces investigations curieuses n'ont rien de scientifique; et quand on a dit de l'amitié ce qu'elle n'est pas, son unité disparait; il ne reste que des amitiés particulières.

Nous ne terminerons point cet article sans remarquer que l'amitié se déclare fréquemment en nous pour des êtres qui ne sont point de notre espèce, pour un chien, par exemple, ou un oiseau; mais c'est encore l'homme que nous aimons en eux : car ces êtres ne se font aimer que parce qu'ils reproduisent plus ou moins quelquesunes des qualités de la nature humaine. A mesure que Ton descend, dans l'échelle des êtres, à des espèces qui s'éloignent davantage de la nôtre, Tamîtié trouve moins de prise, et finit par n'en plus avoir. Personne ne peut

aimer les corps iDanimés, à moins que quelque souvenir ne s'y attache," mais il est possible de prendre un commencement d*amitié pour certaines plantes douées d'une espèce de vie sensible; les animaux nous deviennent beaucoup plus facilement chers, et le penchant que nous nous trouvons à les aimer augmente à mesure qu'ils montrent plus de sensibilité et d'intelligence.

Je n'ai jamais bien compris ceux qui admettent que dans le sommeil notre esprit dort. Quand nous rêvons, assurément nous dormons , et assurément aussi notre esprit ne dort pas, puisqu'il pense : il est donc prouvé que souvent l'esprit veille quand les sens sont endormis. Mais il ne l'est pas du tout que jamais il dorme avec eux. Dormir, pour l'esprit, ce serait ne pas rêver ; et il est impossible d'établir qu'il y a, dans le sommeil-, des moments où l'esprit ne rêve pas. N'avoir aucun souvenir de ses rêves ne prouve pas qu'on n'a pas rêvé. Il est souvent démontré que nous avons rêvé, sans qu'il en reste, la moindre trace dans notre mémoire.

Le fait que l'esprit veille quelquefois pendant que les sens dorment est donc établi ; le fait qu'il dorme quelquefois avec eux ne l'est pas : les analogies sont donc pour qu'il veille toujours. Il faudrait des faits contradictoires pour détruire la force de cette induction : tous les

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