‹ Mélanges philosophiquesChapitre 19 sur 28 · Encyclopédie moderne ^ orne II · texte numérisé non relu

Encyclopédie moderne ^ orne II

pas affectés. Il n'y a donc pas de sensation indifférente, bien que nous puissions être indifférents à certaines sensations, soit que l'habitude de les éprouver nous ait familiarisés avec elles, soit que notre attention, détournée ailleurs, ne les remarque pas.

Puisque la sensation n'affecte la sensibilité que de deux manières vraiment distinctes, tous les phénomènes qu'elle y développe doivent se manifester à la suite de l'affection agréable Ou de l'affection désagréable : les chercher ailleurs serait inutile. Ce sont donc les résultats de ce double mode de la sensation^uenous allons observer et décrire- Dans la sensation agréable et dans la sensation pénible, ce qui sent en nous est purement passif; il éprouve, dans les deux cas, Faction d'une foi^ce étrangère ; mais à peine a-t-il commencé à la subir, qu'excité par l'impression, il réagit vers la cause de cette impression, et développe un mouvement qui, sortant de lui et allant à elle, se dislingue tiettement dû mouvementdecette cause, qui partait d'elle et aboutissait à lui«

Or, ce mouvement réactif, qu'enfante évidemment ce qui sent en nous, varie avec la sensation qui le dèter-^ mine. A la suite de la sensation agréable, il est essen* tiellenfient expansif ; à la suite de la sensation désagréable, au contraire, son caractère est la concentration : la sensibilité s'épanche hors d'elle dans le premier cas, elle se resserre en elle dans le second. Le développement de ces deux mouvements opposés se compose de mouvements successifs qui en sont comme les degrés, et que nous allons décrire tels que l'observation nous les a montrés.

La sensibilité^ étant agréablement affectée, commence par s'épanouir, pour ainsi dire, sous la sensation ; elle se

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dilate et se met au large, comme pour absorber plus aisément et plus complélemenl Taction bienfaisante qu'elle éprouve : c'est là le premier degré de son développement. Bientôt ce premier mouvement se détermine davantage, et prend une direction ; la sensibilité se porte hors d'elle, et se répand vers la cause qui l'affecte agréablement : c'est le second degré. Enfin, à ce mou-* vement expansif finit tôt ou tard par en succéder un troisième qui en est comme la suite et le complément ; non-seulement la sensibilité se porte vers l'objet, mais elle tend à le ramener à elle, à se l'assimiler, pour ainsi dire. Le mouvement précédent était purement expansif, celui-ci est attractif; par le premier la sensibilité allait à l'objet agréable, par le second elle y va encore, mais pour l'attirer et le rapporter à elle : c'est le troisième et dernier degré de son développement.

La sensibilité, désagréablement affectée, manifeste des mouvements d'une nature tout à fait contraire. Au lieu de s'épanouir, elle se resserre ; nous la sentons se contracter sous la douleur, comme nous la sentons se dilater sous le plaisir : la contraction est le premier mouvement qui suive la sensation pénible. Mais ce premier mouvement ne tarde pas à prendre un caractère plus décidé : la sensibilité se resserrait comme pour fermer passage à- la douleur; elle fait plus, elle se détourne de la cause^ elle la fuit, et on la sent qui se replie en ellemême : c'est la concentration opposée à l'expansion. Puis, bientôt après, et presque en même temps, à ce mouvement par lequel elle semble se dérober à l'objet» désagrable, se mêle un troisième et dernier mouvement qui éloigne et qui repousse cet objet, et qui correspond, en s'y opposant, au mouvement attractif.

Telles sont les deux séries de mouvements que la sen-

sibilité développe à la suite des deux sensations agréable et désagréable. Les trois phénomènes qui composent chacune de ces séries sont très-distincts; quoiqu'ils se mêlent plus ou moins dans la rapidité ou la lenteur de leur succession, et tiennent de bien près Fun à l'autre par leur nature. Or, il est facile de reconnaître, dans la dilatation et la contraction, les deux phénomènes opposés de là Joie et de la tristesse, qui succèdent immédiate* ment en nous au sentiment du plaisir et de la douleur ; dans l'expansion et la concentrsition, les phénomènes également opposés de Yamqur et de la haine, qui ne manquent pas de se déclarer en nous à quelque degré pour l'objet qui nous affecte agréablement ou pénible* ment; dans le mouvement attractif, le désir, qui aspire à la possession de l'objet aimé ; et dans le mouvement répulsif, Vaversion, distincte de la haine, en ce que la haine nous éloigne de l'objet désagréable, tandis que l'aversion, comme l'indique assez la force étymologique du mot, le détourne et le repousse. Joie et tristesse, amour et /wine, désir et aversion, tels sont les mots po-. pulaires dont l'acception générale reproduit plus ou moins fidèlement et laisse plus ou moins reconnaître la nature réelle des mouvements sensibles que nous avons constatés ; dilatation et contraction, expansion et concentration, attraction et répulsion, tels sont ceux que nous désirerions voir consacrer par la science, parce que leur énergie vraie, quoique un peu grossière, nous semble traduire, avec autant d'exactitude que de précision, et le caractère propre de chaque phénomène, et les différences essentielles qui les distinguent. Ce que ces termes \ ont de plus précieux, c'est qu'ils expriment chaque mou- ; vement dans saf pureté sensible, et sans aucun mélange i intellectuel, tandis que, dans les dénominations popu- (

laires que nous avons citées, on ne retrouve pas seulement le mouvement simple , tel que la sensibilité le développe, mais encore la conscience réfléchie de ce mouvement par rintelligence, et souvent aussi des idées étrangères qui s*y sont attachées.

S'il est impossible de résoudre l'un dans l'autre les mouvements qui composent chacune des deux séries que nous venons de décrire, il est tout aussi évident qu'ils sont unis et enchaînés dans leur diversité, et qu'on peut les considérer comme les développements successifs d'un seul principe, qui d'abord manifeste vaguement sa ten-^ dance, qui la produit ensuite d'une manière plus décidée, et finit enfin par la préciser tout à fait dans uû dernier développement qui marque clairement son but, et dévoile pour ainsi dire l'esprit qui l'anime.

La sensibilité, dans le mouvement de la Joie et dans celui de la tristesse^ obéit déjà à ce double instinct qui la porte vers Tobjet agréable et Téloigne de Tobjet désagréable ; mais ce n'en est que la première saillie^ et ôette saillie ne la pousse point encore vers le premier^ ne la détourne point encore du second. D'une part, la sensibilité se dilate, de l'autre elle sc^resserre; ici elle ferme, là elle ouvre passage à l'action de l'objet, comme si son instinct n'avait d'abord saisi que l'effet, et n'avait pas encore songé à la cause. Bientôt on dirait qu'elle vient d'opérer cette distinction, et que, rapportant le plaisir à l'objet agréable, et la peine à l'objet désagréable, en se portant vers l'un, et en se détournant de l'autre, elle témoigne plue nettement le sens et l'esprit de son premier mouvement. Enfin, comme si elle s'apercevait qu'il ne lui sert à rien de se porter vers l'objet ou de le fuir, et que c'est sa possession ou son éloiglaement qu'il lui faut véritablement^ le mouvement expansif devient al-

tractif» 6t la répulsion se mêle à la concentration. C'est ainsi que le désir et l'aversion ne sont qu'un développement de l'amour et de la haine, qui ne sont eux-mêmes qu'un développement de la joie et delà tristesse; ou, pour mieux dire, c'est ainsi que la joie, l'amour et le désir, d'une part, ne sont que les développements successifs d'un même instinct qui porte la sensibilité à s'unir à la cause qui l'affecte agréablement; et que la tristesse, la haine et l'aversion, d'autre part, ne sont non plus que lesdéveloppementssuccessifs d'un autreinstinct qui porte la sensibilité à se séparer et à se délivrer de la cause qui l'affecte désagréablement. La joie, l'amour et le désir, bien que distincts comme mouvements, ont donc une même tendance, une même nature, un même esprit. Ces trois mouvements peuvent et doivent donc être considérés comme les degrés successifs du développement d'un seul. H en est de mêmedqs trois mouvements opposés. On peut donc ramener à deux grands mouvements tous les phénomènes qui s'élèvent dans la sensibilité à la suite de la sensation : l'un qui natt de la sensation agréable, et tend à la possession de sa cause ; l'autre qui natt de la sensation désagréable , et tend à l'éloi* gnement de sa cause ; le premier attractif , le second répulsif.

Hais est-il bien certain que nous ayons atteint le dernier terme du développement de ces deux mouvements, et que l'un aboutisse définitivement au désir, l'autre à l'aversion ? Nous croyons pouvoir l'affirmer : car, outre que l'observation la plus persévérante ne nous a jamais fait remarquer aucun autre mouvement sensible, il nous semble qu'arrivée au désir d'une part et à l'aversion de l'autre, la sensibilité est parvenue à l'expression la plus déterminée de ce qu'elle veut, et comme au terme de ce

^d t PSYCHOLOGIE.

[{u'elle peuti; Si elle avait le pouvoir comme elle a le dé- 5Îr,Ti ne lui resterait plus qu'à satisfaire Fun par l'autre;

sir,

mais en nous l'accomplissement n'appartient pas à la sensibilité, il est entre les mains de la volonté. Nous avons donc suivi le double développement sensible jusqu'au point où il a tellement exprimé sa tendance que l'on ne conçoit plus rien au delà que le consentement de la volonté à la satisfaire ; nous sommes donc arrivés, de ce côté, aux limites des faits sensibles ^ et comme d'ailleurs nous sommes partis de la sensation, où commence (Yf ce double développement, et que tel est l'enchaînement ' des phénomènes qui le composent, qu'un élément nou« veau ne saurait où se placer, nous croyons l'avoir embrassé dans toute son étendue et décrit dans tous ses périodes.

Or, ce double développement de la sensibilité n'est autre chose que la passion, avec s^ double forme, son double objet, et les degrés successifs qu'elle parcourt en se manifestant. Il n'y a donc et il ne peut y avoir en nous que deux passions: Tune qui natt à la suite de la sensation agréable, et qui,* commençant par la joie, se transforme en amour et finit par aspirer, dans le désir, à la possession de la cause quelconque de cette sensation ; l'autre, qui natt à la suite de la sensation pénible, débute par la tristesse, devient haine, et aboutit à Vaversion de la cause quelconque de cette sensation. Nous désignerons ces deux passions par les noms depassion attractive et passion répulsive.

Une distinction populaire, consacrée par le temps et l'assentiment universel, partage les passions en passions bienveillantes ei passions malveillantes. L'observation psychologique, comme on le voit, confirme cette distinction; mais, en la justifiant, elle lui donne une précision et par

là même une autorité toute scientifique. La conscience du genre humain ne se trompe jamais ; mais, comme elle sent vaguement, elle exprime vaguement. La science distingue, et de là vient la précision de son langage. La philosophie n'est guère que le développement des croyances du sens commun: ses résultats sont bien suspects quand ils contredisent ces croyances , et bien probablement vrais quand ils les expliquent.

La sensation est le point de départ de la passion; la cause de la sensation en est le terme. L'observation nous la montre toujours enfermée entre ces deux limites, et se développant de l'une à l'autre : dételle sorte que, si vous supprimez la sensation, la sensibilité reste immobile, etque, si vous la rétablissez, le mouvement qui lui succède a toujours pour objet la cause connue ou inconnue qui l'a produite. Rien n'est plus incontestable que ce double fait; mais comment l'expliquer ? Qu'y a-t-il dans Ja sensation qui excité la sensibilité à se déployer? qu'y a-t-ii daiis la cause, qui la rende constamment l'objet, tantôt de notre amour et de nos désirs, tantôt de notre haine et de notre aversion?

Si nous nous interrogeons, et que nous cherchions pourquoi nous désirons ou repoussons tel objet, nous trouvons naturellement que c'est parce que nous l'aimons ou le haïssons ; pourquoi nous l'aimons ou le haïssons, c'est qu'il nous réjouit ou nous attriste; mais si nous voulons pénétrer plus avant et découvrir la cause de la joie ou de la tristesse qu'il nous inspire, nous sommes obligés de la reconnaître dans le plaisir ou la douleur qu'il nous fait éprouver ; en sorte qu'en dernière analyse, c'est la sensation qui parait rendre raison de tous ces mouvements passionnés, que sa cause seule semblait exciter en nous. Cette découverte est bien sim-

pie, et cependant elle nous donne la solution du double problème que nous avons posé.

Qu'y a*t-il en effet dans tel objet, qui le rende le but de notre passion 1 Est-ce véritablement lui qui nous ré-jouit ou nous attriste ? est-ce pour lui que nous l'aimons et le désirons, que nous le haïssons et le repoussons? Faites que, sans le modifier en aucune façon, la sensation qu'il nous cause soit de quelque manière intercep** tée ou suspendue : avec la sensation tombe la passion ; faites que, sans le modifier, la sensation, d*agréable qu'elle était, devienne désagréable : la passion change avec elle, et cependant l'objet n'a pas changé; ce n'est donc pas lui que j'aime en lui ou que j[e hais, c'est la sensation agréable ou désagréable qu'il me cause ; il est le terme apparent, il n'est pas la fin réelle, de la passion: la fin réelle de la passion, c'est la sensation.

Supprimez donc la sensation , les objets n'ont plus rien qui attire la passion ; il n'y a plus de raison pour qu'elle naisse, La sensation n'est donc pas seulement un fait qui précède constamment la passion , c'est la raison même de la passion;et c*estpourcelaqu'elle la précède constamment.

Lobjet n'est donc pas le terme de la passion comme objet, mais comme cause de la sensation ; et cela est si vrai, que, quand la cause est inconnue, la passion n'en natt pas moins, et que, quand elle est connue, cette qualité d*étre cause de la sensation est imperceptible en lui pour Tintelligence, et n'est révélée que par la sensation elle<»méme.

Pourquoi donc la sensation précède-t*elle en nous la

( passion? C'est qu'elle la fait nattre, bien qu'elle ne la

. produise pas. Pourquoi la fait-elle nattre ? G^est quelle

est Tunique fin qui l'attire. Pourquoi les objets sont-ils

le terme de la passion? C'est qu'ils sont la cause de la

sensation. Pourquoi n'en sont-ils pas la fin, et pourquoi la sensation l'est-elle? C'est un fait qui explique tous les autres, et qui lui-même n'a point d'explication : c'est la nature même des choses.

La sensation agréable et la sensation désagréable sont donc la fin véritable des deux passions qui se développent dans la sensibilité : or, la sensation agréable c'est le Mm sensible ; la sensation désagréable, c'est le mal sensible ; la passion désire l'un et repousse l'autre .: la fin de la passion est donc la jouissance du bien sensible et réloign«ment du mal sensible.

MaiSy en repoussant le mal sensible, la sensibilité témoigne le même esprit qu'en aspirant au bien sensible ; le premier étant le contraire du second, repousser l'un c'est encore aspirer à l'autre ; la passion répulsive a donc la même fin et le même principe que la passion at*» tractive : tous les mouvements élémentaires qui les composent ne sont donc plus que les manifestations variées de la tendance d'un même principe à une même fin; il y a donc unité de principe et de fin dans tout le développement sensible. Cette fin unique, c'est le bien sensible ; cq j^vincipe unique qui manifeste par tant de mouvements di-< vers sa tendance uniforme à cette fin, c'est Yamourdesoi,

L'amour de soi ne doit être confondu avec aucun des mouvements simples qui constituent les passions, ni avec les passions elles-mêmes, ni avec la passion considérée dans son unité : il est le pmr^t^ de tous ces mouvements, il n'est pas un mouvement ; ils le manifestent, et il y a entre eux et lui toute la diifférence qui existe en- * tre la manifestation et là chose manifestée. L'amour de soi est le pricipe de la passion, comme la sensibilité en est la cause, et la sensation la condition ; l'amour de soi est la loi suprême de la sensibilité^ dont la nature est

d'aspirer à son propre bien et rien qu'à son propre bien, c'est-à-dire de s'aimer elle-même et de n'aimer qu'elle.

£t telle est la force de cette nature en elle^ que rien ne peut ni en empêcher, ni en suspendre, ni en altérer le développement. Dès que la sensation a été éprouvée, cette nature s'échappe, se manifeste, se répand au dehors invinciblement ; la joie ou la tristesse, l'amour ou la haine, le désir ou l'aversion, se produisent fatalenàent selon la nature de l'affection. La raison a beau blâmer la passion, la volonté libre a beau s'efforcer contre elle : l'une peut la juger, l'autre peut lui refuser sa satisfac-* tion, mais il faut que son développement s'accomplisse. La sensibilité méme^ qui en est la source, n'a point d'empire sur elle : la sensibilité n'est point une force qui se contienne et se possède ; elle est fatale pour elle-même, et tous les mouvements qu'elle développe tiennent d'elle ce caractère.

Cette fatalité se fait sentir jusque dans Ténergie de ces mouvements : plus la sensation a été vive, phis aussi la sensibilité se passionne fortement pour ou contre sa cause; l'intensité de la passion est fatalement proportionnelle à l'intensité de la sensation. Non-seulement donc la sensibilité ne saurait retenir le développement de sa propre force, elle ne saurait même en altérer l'énergie.

Tel est l'amour de soi : loi suprême et fatale de la force sensible ; forçant son développement, qui est la passion ; déterminant sa tendance uniforme, qui est au bien sensible ; dominant tout et expliquant tout dans la sphère sensible, et les phénomènes et la sensibilité elle-même.

Ainsi, après avoir constaté, dans tous ses mouvements élémentaires, le développement de la double passion qui se produit en nous à la suite de la sensation ; après avoir constaté et son pointdedépart,quiestla sensation,

et sa source, qui est la force sensible, et son terme, qui est la cause de la sensation ; après avoir ainsi, de bonne foi et sans aucune vue systématique, reconnu les faits et lé rang qu'ils prennent en se manifestant, nous voyons sortir, sans effort, du sein de cette observation naïve» Fexplication qui révèle la nature qui les anime et le lien qui les unit. La découverte de la un de la passion, qui résultait si naturellement des faits, a tout dévoilé, et par là tout animé et toijt lié. La sensation n*est plus un fait qui précède, on ;ie sait pourquoi^ le développement de la passion : c'est la raison même de ce développement. La cause de la sensation n'est plus un objet attiré ou repoussé, sans motif, par la passion : c'est de lui que dérivent le bien ou le mal sensible, et c'est ce bien ou ce mal qu'on aime ou qu'on hait en lui. La sensibilité, n'est plus une force saris caractère et sans physionomie, passive d'abord, active ensuite, sans qu'on sache ni ce que signifie son activité, ni pourquoi elle revêt une double f orme > ni par quelle cause secrète elle âucc?3ë constâm^e ment à la passivité et ne la précède jamais. L'amour de soi, qui lui est fatal, explique tout ce qui se passe en elle, l'explique elle-même, ety4 en l'expliquant, lui donne pour ainsi dire, une figure et une vie : par lui, la sensibilité devient à nos yeux quelque chose qui n'aime que soi, c'èst-à-dire son propre bien; ce bien, c'est la sensation agréable ; le contraire de ce bien, c'est la sensation pénible. Tant qu'elle n'a éprouvé ni bien ni mal déterminé, elle n'a pas de raison de se développer ; mais dès que le bien ou le mal surviennent, elle obéit à sa nature, aime et désiré l'un, hait et repousse l'autre : elle y obéit irrésistiblement, parce que cette nature lui est fatale ; et, parce qu'elle lui est fatale, les mouvements qu'elle développe sont proportionnés à l'intensité du bien qu'elle

désire ou du mal qu'elle repousse. Enfin, la passion n'est plus une double* série de mouvements simples, renfermée entre deux faits, la sensation d'une part et sa cause de l'autre, sans qu'on connaisse le sens sé« cret de ces mouvements, la raison de leur diversité ou de leur opposition, et les liens qui les rattaclient au Ait d'où ils partent et À l'objet où ils aboutissent : l'amour de soi, qui a expliqué l'énigme de la sensibilité, explique celle de la passion qui en est le dév^oppement. La dou-^ ble forme qu'elle prend, l'opposition' d^s mouvements qui la constituent sous chaque forme, et leur enchatne* ment, tout reçoit sa solution; et, l'unité apparaissant sous la variété, le lien sous les éléments, et Tàme de la passion, pour ainsi dire, sous l'ensemble des apparences qu'elle revêt, la passion se réduit, pour ùous, à un mouvement qui a sa source dans la force sensible, sa condition dans la sensation, son principe dans l'amour de soi, son objet dans la cause de la Sensation, sa fin dans le bien sensible, et sa bi dans la fatalité ; et nonseulement la sensation et sa cause, la sensibilité et se$ mouvements, sont expliqués, mais les rapports et l'harmonie de ces quatre termes. Le premier mouvement part de la cause et aboutit à la sensibilité ; son résultat est la sensation ; il détermine le second, qui part de la sensi* bilité, va à la cause et revient à la sensibilité. L'action de la cause étant donnée, tout le reste suit fatalement, et trouve sa raison, son principe et son unité harmonique dans un seul fait, qui est la nature de la sensibilité ou Vamour de soi.

Telle est la passion dans sa pureté primitive ; telle 'l elle serait toujours dans un être purement sensible et , isolé de tout autre. Mais cette condition n'est point la nôtre. Le principe intelligent qui est en nous ne tarde

pas à corrompre la passion; pénétrant sa fin véritable, Il il la dépouille de cette ignorance d'elle-même, qui lui donne dans Tenfant le charme de l'innocence ; pré-i voyant combien est passager le Bien où elle aspire, 1$ i^al qu'elle repousse, il introduit la crainte et Yespérance^ qui compliquent chaque passion 'des mouvements de la passion contraire ; découvrant un bien moral obligatoire, distinct du bien sensible qui ne Test pas, il oppose le juste à VutUe^le devoir à làpassion, avilit la passion en flétrissant sa fin, et lui imprime le caractère d'égoisme ; montrant enfin à la sensibilité des sensibilitéis rivales qui prétendent comme elle à la possession exclusive du bien sensible, rintelligence corrompt l'amour de soi lui-même; tout, dans la sensibilité, prend pour ainsi dire Une forme sociale ; l'amour de soi devient amour^propre; la joie est un triomphe ; la tristesse une humiliation ; l'envie se mêle à la haine, l'orgueil et la jalousie à l'amour ; le désir s'inquiète et menace, et l'aversion semble méditer la vengeance. Nous ne décrirons point ici toutes ces formes nouvelles que le regard sévère de Tintelligence force la passion de revêtir, et par lesquelles elle Toblige de trahir en face du devoir le Vice de son origine et Tinfériorité de sa nature. Cette histoire complète du développement des phénomènes sensibles nous mènerait trop loin ; il nous suffit de Tavoîr indiquée*.

1. Deptlis qtlé cet fitlicld est écrit, mes idées sur la pagsiun se sont étendues et modifiées. Ce qu'on vient de lire reste yrai des passions qui naissent de la sensation; mais ces passions ne sont que la traduction des passions ou des tendances primitives de iiotfe nature, lesquelles se développent antérieurement à toute sensation, et, loin de dériver du plaisir et de la douleur sont la condition sans laquelle il n'y en aurait point. Ces passions priillitives SoUt loiU de mériter tout le mal que je dis ici des autres.

rt*dMhi

ni

DE L'aMITIÉi (1823) •.

Une passion particulière n'est que la passion proprement dite, rapportée à l'objet particulier qui l'a excitée en nous; délinir une passion, c'est donc déterminer son objet.

Trois, passions principales se développent dans l'homme, qui l'attirent vers ses semblables, et enchaînent l'un à l'autre, par un triple lien, les membres de la société humaine: la sociabilité, Vamour et Vamitié.

Un individu de notre espèce nous plaît par cela seul qu'il est de notre espèce : de là celte bienveillance fondamentale de rhomme pour l'homme, qu'on a appelée sociabilité. L'individu d'un sexe plaît à l'individu de l'autre par cela seul qu'il est d'un sexe différent : de là une autre passion bienveillante, qui a pour fin la conservation de l'espèce, et qu'on nomme amour. Enfin, indépendamment de Vhuvianité et du sexe y chaque individu possède certaines qualités qui le distinguent et peuvent le rendre particulièrement aimable à quelquesuns de ses semblables : de là un troisième penchant qui

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