encyclopédie moderne j tome xn
rejeter les développements et de nous en tenir à des indications rapides.
Nous ne savons que Tàme humaine possède certaines facultés, que parce que nous voyons en elle certains phénomènes se produire. Ainsi, parce que nous observons qu'elle sent, qu'elle pense, qu'elle se souvient, nous eti concluons qu'elle a la capacité de sentir, la capacité de penser, la capacité de se souvenir ; et ce sont ces capacités que nous appelons ses facultés. Les facultés de l'âme humaine ne sont donc que les capacités diverses que supposent en elle les diverses espèces de phénomènes que nous voyons s'y produire. Mais, à ce compte, toutes les choses du monde auraient aussi des facultés : en effet, il n'en est pas une qui ne manifeste certains phénomènes spéciaux qui supposent en elle certaines capacités spéciales. Ainsi, le feu produit de la chaleur : il a donc la capacité de la produire f les métaux conduisent l'électricité ; ils ont donc la capacitéde la conduire; le bois brûle : il a donc la capacité de brtiler. Le feu, les métaux , le bois , toutes les choses que nous connaissons, auraient donc des facultés comme l'âme humaine.
Cependant nous voyons que le langage se refuse à accorder des facultés aux choses ; il reconnaît en elles les capacités dont nous venons de parler, mais il les appelle d'un autre nom. On dit que le bois a là propriété de brûler, et le feu de répandre de la chaleur; on ne dit pas que le bois a la faculté de brûler , et le feu la faculté de répandre de la chaleur. On dit de même que l'arbre a la propriété de produire des fruits; on ne dit pas qu'il en ait la faculté. Cependant, la combustion, la chaleur, la formation des fruits , sont des effets comme le souvenir et la sensation , et ces effets supposent dans le bois, dans le feu , dans l'arbre , certaines capacités spéciales
sans lesquelles leur production serait impossible^ D'où vient donc que la langue établit une différence entre ces capacités et les nôtres, et nomme les unes propriétés^ tandis qu'elle appelle les autres facultés ? Cette différence est trop profondément consacrée par l'usage, et trop universellement admise dans toutes les langues, pour qu'elle ne provienne pas d'une différence réelle dans les choses. Il s'ensuit que les capacités naturelles de Tàme humaine ont un caractère spécial qui lés distingue des capacités naturelles des choses. Il faut chercher à découvrir et à déterminer ce caractère.
Ce qui distingue une chose d'une autre, c'est qu'elle a des propriétés ou des capacités naturelles différentes. L'homme, ^yant des capacités spéciales, est, à ce titre, comme toutes les choses possibles, un être d'une espèce particulière, et qui mérite un nom particulier. Mais, indépendamment de cette spécialité de nature , qui lui est commune avec toutes les choses du monde, car toutes les choses du monde ontleur nature spéciale, il jouitd'un privilège tout particulier, et qui le sort delà foule : c'est celui de pouvoir disposer de ses capacités naturelles. Il a nonseulement des capacités spéciales,comme chaque chose en a, et , par exemple, celles de penser, de se souvenir , de se mouvoir ; mais, de plus , il gouverne ces capacités , c'està-dire qu'il les tient dans sa main , et s'en sert comme il veut. Ainsi, il se meut comme il veut, il dirige sa mémoire, il applique sa pensée où il veuj ; en un mot, il est maître de lui et des capacités qui sont en lui. Or, il n'en est pas ainsi dans les choses : eHes ont aussi des capacités naturelles , mais il n'y a point en elles de pouvoir autonome qui s'approprie ces capacités et qui les gouverne. Ainsi, l'arbre a beaucoup de capacités naturelles; mais elles se développent en lui sans sa participation : ce n'est
pas lui qui les dirige, c'est la nature; elles existent en lui, elles opèrent en lui, mais elles ne lui appartiennent pas, et ce qu'elles produisent ne saurait lui être attribué-
Le pouvoir que l'homme a de s'emparer de ses capacités naturelles et de les diriger fait de lui une personne; et c'est parce que les cfioses n'exercent pas ce pouvoir en elles-méilies , qu'elles ne sont que des choses. Telle est la véritable différence qui distingue les choses des personnes. Toutes les natures possibles sont douées de certaines capacités ; mais les unes ont reçu par^dessus les autres le privilège de se saisir d'elles-mêmes et de se gouverner : celles-là sont les personnes. Les autres en ont été privées, en sorte qu'elles n'ont point de part à ce qui se fait en elles : celles-là sont les choses. Leurs capacités ne s'en développent pas moins ; mais c'est exclu* sivement selon les lois auxquelles Dieu les a soumises ; c'est Dieu qui gouverne en elles; il est la personne des choses, comme l'ouvrier est la personne de la montre. Ici la personne est hors de l'être ; dans le isein même des choses, comme dans le sein de la montre, la personne ne se rencontre pas ; on ne trouve qu'une série de capacités qui se meuvent aveuglément , sans que la na«* ture qui en est douée sache même ce qu'elles font. Aussi ne peut-on demander compte aux choses de ce qui se fait en elles ; il faut s'adresser à Dieu , comme on s'adresse à l'ouvrier et non à la 'montre , quand la montre va mal.
De l'existence du pouvoir personnel dans l'homme, et de son absence dans les choses , résulte une différence entre les capacités naturelles de l'homme et celles des choses. En effet, nous régnons sur nos capacités naturelles, et nous nous en servons, tandis que les choses ne disposent pas des leurs et ne s'en servent pas. Le lan*
gage a eu le sentiment de cette différence , et il l'a tout à la fois exprimée et consacrée en nommant facultés les capacités naturelles de l'homme , et propniUs les capa* cités naturelles des choses. En vertu du pouvoir que nous exerçons en nous-mêmes, nous nous saisissons de nos capacités naturelles , ef dans notre main ces ca* pacités deviennent des facultés, c'est-à-dire des instru*" ments que nous retenons, que nous précipitons, que nous dirigeons, que nous appliquons à notre gré. C'est parce que ce pouvoir n'existe pas chez les choses, que leurs capacités naturelles restent de simples propriétés, La capacité de marcher ne serait en nous qu'une simple propriété comme celle de sécréter la bile, si nous n'avions le pouvoir de marcher ou de ne pas marcher, de marcher vite ou lentement, à gauche ou à droite, selon notre volonté. Mais, comnie nous gouvernons cette capacité naturelle, elle est en nous une faculté. Telle est la véritable force de ce mot. Si donc , pour le dire en passant, nous n'étions, comme le prétendent quelques physiologistes et même quelques philosophes, qu'une espèce d'alambic , où les idées , les images, les souvenirs , les déterminations et les actes, se distillent sous l'influence d'une excitation extérieure, il faudrait commencer par réformer la langue qui consacrerait de vaines distinc^ tiens entre des choses identiques. Mais, comme ces distinctions reposent sur des faits, on peut espérer que la langue tiendra bon, et survivra aux savants systèmes qui établissent entre les hommes et les plantes une fra« ternité si honorable pour cellesH:!.
Les différentes applications du mot faculté confirment unanimement l'interprétation, que nous lui donnons, et avec elle la réalité du caractère par lequel les capacités de l'homme se distinguent de celles dés choses. Ainsi,
ce n*est point avec la même assurance que nous appliquons à toutes les capacités de notre être cette dénomination de facultéy et nous ne sentons pas, par exemple, dans cette expression faculté de sentir^ la même propriété que dans cette autre faculté, de penser ou (F agir. C'est qu'en effet, la sensibilité est moins à nos ordres, moins à nous, que ïinteUigence ou Yactivité locomotrice. Pareillement, nous voyons l'usage étendre cette dénomination à diverses propriétés de notre corps, sur lesquelles notre volonté a quelque prise, et la refuser h toutes celles qui échappent entièrement à son autorité. L'usage veut aussi que les animaux aient des facultés, et il a raison: car les animaux ont aussi une certaine personnalité et exercent un empire évident sur quelques-unes de leurs capacités naturelles. Mais, quoique la plante manifeste une foule d'effets qui dérivent des capacités de son organisation, ces capacités ne sont dans toutes les langues que des propriétés^ parce qu'il n'y a point en elle de pouvoir personnel qui s'approprie ces capacités et les gouverne. La nature règne dans la plante et non point la plante ellemême : elle est le théâtre et non le principe des phénomènes qu'elle manifeste ; elle est une chose , et non point une personne; et le langage, dont la logique est admirable, lui donne ce qu'elle a, et lui refuse ce qu'elle n'a pas.
On voit que c'est le même fait qui constitue la person-nalité dans un être, et qui imprime à ses capacités naturelles le caractère de facultés. Ce fait est la liberté^ ou, si l'on aime mieux, le pouvoir personnel; car il importe peu de quel nom on appelle cette capacité suprême qui donne aux êtres qui en sont doués le privilège de disposer d'eux-mêmes. Aussi, toutes ces choses croissent et décroissent ensemble. Plus le pouvoir autonome est par-
fait dans un être, plus aussi cet être est une personne; plus, en même temps, ses capacités sont des facultés. Ainsi, parce que nous avons sur nous-mêmes, ou, ce qui revient au même, sur les pouvoirs naturels qui sont en nous, un empire plus grand que les animaux, nous sommes bien plus qu*eux des personnes , et, bien plus que les leurs, nos capacités sont des facultés. Plus un homme a d'empire sur soi, et régit puissamment ses diverses facultés, plus, par cela même, il est homme, moins il est chose; plus aussi ses capacités naturelles sont à lui et méritent le nom de facultés. L'homme se rapproche des choses quand il délaisse cet empire qu'il dépend de lui de prendre, quand, au lieu de s'approprier ses facultés, il les abandonne à leur propre mouvement, et reste paresseusement endormi au milieu d'un mécanisme dont il lui a été donné de gouverner tous les ressorts.
Il y a donc dans l'âme humaine des capacités naturelles comme dans tous les êtres, et, par-dessus, un pouvoir personnel qui les gouverne, et qui, en les gouvernant, en fait des facultés à lui. Tel est le résultat de ce qui précède: Nous devons maintenant examiner la nature, les limites et les conséquences dé cet empire ; en d'autres termes, nous devons déterminer la condition des capacités naturelles de l'âme sous le régime du pouvoir personnel.
Un premier fait mérite d'être constaté dans cette recherche : c'est que l'empire du pouvoir personnel sur nos capacités naturelles ne s'exerce point sans interruption. Comme un ouvrier prend et quitte tour à tour ses instruments, nous sentons la volonté tantôt se saisir des capacités de notre nature et les employer à ses .desseins, tantôt les délaisser et les abandonner à elles-mêmes ; et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que, dans ce dernier
cas, nos capacités naturelles n'en marchent pas moins pour être délaissées par le pouvoir personnel. Elles se développent sans son secours, et vont fort bien sans lui ; seulement, quaild elles vont sans lui , elles ne vont pas pour lui; leur développement, en cessant d'être sous sa direction, cesse de s'opérer au profit de ses volontés. Ce dernier fait est très-facile à vérifier. Ainsi, la capacité sensible est souvent à notre service : nous l'employons comme une pierre de touche , pour découvrir les pro» priétés bonnes ou mauvaises , utiles ou nuisibles , belles ou laides des choses; nous nous en servons aussi, comme d'un instrument de plaisir, pour goûter ce qu'il y a d'agréable, de beau et de bon dans les objets; mais, plus souvent encore , elle est libre de toute direction person* nelle. Pour peu, par exemple, que notre esprit soit occupé, nous ne nous inquiétons plus de notre sensibilité, qui est alors parfaitement abandonnée à elle-même , et qui, toutefois, ne cesse pas d'aller. Sans nous, elle reçoit des sensations; sans nous, elle développe, à la suite de ces sensations, une foule de mouvements passionnés qui en sont la conséquence, et que nous n'avons ni cherchés ni permis. Il en est de même de nos capacités in* tellectuelles : à chaque instant nous nous en servons ; mais, à chaque instant aussi, les rênes nous échappent; et alors nous sentons notre mémoire, notre imagination, notre entendement, se mettre en campagne sans notre congé, courir à droite et à gauche comme des écoliers en récréation, et nous rapporter des idées, des images, des souvenirs trouvés sans notre secours , et que nous n'avions pas demandés. Enfin, la plus soumise de nos capacités naturelles, cette énergie intime par laquelle nous mettons notre corps en mouvement, et qu'on peut appeler activité locomotrice^ cette énergie même ne
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périt pas quand nous cessons de nous en servir: au sein du repos le plus profond , nous la. sentons vivre au dedans de nous et presser de toutes parts les ressorts du mécanisme qu^elle anime; elle se développe dans ces instants-là même, et produit dans tout le corps une foule de mouvements que nous n'avons pas voulus. Mais, soit qu*un reste de surveillance volontaire ne cesse jamais entièrement de la retenir, soit qu'ayant affaire à * des organes matériels rudes à manier, elle ne puisse les ébranler sans que toutes ses forces soient concentrées sur un point par le pouvoir personnel, elle ne produit point à elle seule de grands mouvements ; et bien nous en prend : car, s*il n*en était pas ainsi , elle pourrait nous conduire dans la rivière pendant que notre volonté s'occuperait d'autre chose. Toutefois, elle continue de se développer comme nos autres capacités naturelles, quoiqu'elle n'en donne pas des marques si évidentes.
Ordinairement notre pouvoir personnel ne se retire pas en même temps de toutes nos facultés, et c'est presque toujours parce qu'il est très-occupé à en diriger une qu'il délaisse les autres. Ainsi , jamais l'activité locomotrice et la sensibilité ne sont plus abandonnées à elles-mêmes que dans les moments où nous sommes plongés dans une méditation profonde ; c'est qu'alors la volonté est tout entière à la direction de l'intelligence. Mais il arrive aussi quelquefois que la défaillance est générale, c'est-à-dii*e que le pouvoir personnel abdique entièrement, et lâche en même temps les rênes à toutes nos facultés» C'est ce qu'on peut observer dans ces moments où, le corps étant dans un repos parfait, la sensibilité à peine effleurée par quelques sensations légères, nous laissons aussi aller notre mémoire, notre imagination et notre pensée comme elles le veulent, et tombons
dans ce qu'on appelle l'état de rêverie. Notre personnalité n'est pas éteinte ; elle surveille encore le jeu naturel des capacités qui l'entourent ; elle a la conscience qu'elle peut, quand elle le voudra, s'en ressaisir; mais, pour le moment, elle ne gouverne pas; elle laisse tout aller; elle se repose. Dans cet état toutes nos capacités se meuvent de leur mouvement propre et selon leurs lois , non selon les nôtres et par notre impulsion. L'homme s*es.t retiré, et notre nature vit comme une chose ; tout ce' qui se passe en nous est fatal; nous sommes retombés sous la loi de la nécessité , qui se joue de nous comme elle se joue de l'arbre et des nuages. Et cependant nous sentons que nous pouvons renaître, rentrer en rois dans ces domaines délaissés et les ressaisir sur la fatalité. Jamais nous n'apercevons mieux qu'alors la distinction de ce qui est nous et de ce qui n'est que nôtre en nous. Nos capacités sont nôtres et ne sont pas nous ; notre nature est nôtre et n'est pas nous ; cela seul est nous qui s'empare de notre nature et de nos capacités , et qui les fait nôtres; nous sommes tout entiers dans ce pouvoir que nous avons de nous posséder, c'est l'acte de ce pouvoir qui nous crée, qui nous constitue; sans cet acte il n'y aurait rien de nôtre en nous, parce qu'il n'y aurait rien en nous qui fût nous. Tout ce qui est nôtre cesse de l'être dès que ce pouvoir cesse d'agir, dès que cet acte ne se fait plus ; ou, si dans le repos de ce pouvoir, dans l'absence de cet acte, nous sommes encore nous et regardons encore comme nôtres et cette nature et ces capacités qui vont sans nous , c'est uniquement parce que nous avons la conscience que ce pouvoir vit dans son repos, qu'il garde la vertu de faire cet acte et de reprendre par lui tout ce qu'il a momentanément délaissé. C'est cette même défaillance de la personnalité qui
constitue l'état de Tâme pendant le sommeil. L'effort qu'exige la direction de nos capacités est la seule chose qui nous fatigue ; car nos capacités elles-mêmes ne se lassent point d'aller ; aller, pour elles, c'est vivre. Rien ne se lasse donc dans notre âme que la volonté ou l'énergie personnelle ; elle seule a donc besoin de repos; elle seule aussi sç repose dans le sommeil ; les capacités continuent de se développer ; mais nous ne continuons pas à les diriger. Elles agissent donc tandis que nous n'agissons pas ; parce qu'elles agissent, nous continuons à sentir ce qu'elles font ; parce que nous n'agissons pas, nous cessons presque de nous sentir nous-mêmes ; et plus s'affaiblit le sentiment de nous-mêmes, plus devient vive la conscience des images, des idées, des souvenirs, des sensations , des mouvements qu'elles produisent : à tel point que nous finissons par nous oublier et par tomber sous l'illusion de cette fantasmagorie qu'elles jouent devant nos yeux, et qui, n'étant point réglée par notre volonté, est la plus bizarre et la plus capricieuse du monde. Tel est l'état de rêve ou de sommeil (car dormir c*est rêver), qui n'est autre chose que l'inertie du pouvoir persoimel avec toutes ses conséquences. L'état de rêve n'est que l'état de rêverie plus prononcé. Dans celui-ci la personnalité ne gouverne pas plus, mais elle veille davantage^ et par cela même se sent mieux, et par cela même se distingue mieux des capacités qui vont sans elle : ce qui fait qu'elle est moins la dupe de tout ce qu'elles produisent. Toutefois, dans le sommeil même, l'engourdissement de la personnalité n'est point complet; elle conserve une sorte de jugement sourd qui se révèle de mille manières dans les phénomènes propres à cet état. Mais ce n'est pas ici le lieu d'analyser ces phénomènes.
Non-seulement le pouvoir personnel ne gouverne pas toujours nos capacités naturelles; mais il est facile de prouver qu'elles se sont primitivement mises en mouvement et développées sans lui. En effet, nous ne nous saisissons d'une de nos capacités^ pour nous en servir, que parce que nous savons qu*elle existe et qu'elle est un instrument convenable à notre dessein. Ainsi, nous ne voulons nous souvenir que parce que nous savons que nous le pouvons. Or, comment saurions-nous que nous pouvons nous souvenir, comment saurions-nous même ce que c'est que se souvenir, si jamais nous ne nous étions souvenus? Il faut donc, de toute nécessité, que nous nous soyons souvenus spontanément une première fois, pour que nous ayons pu ensuite vouloir nous souvenir. Le même raisonnement s'applique à toutes nos facultés. Avant d*avoir vu, d'avoir senti, d*avoir remué, d'avoir formé une idée , l'enfant ne savait pas qu'il pouvait voir, sentir, agir et penser. Ignorant que ces capacités étaient en lui , il ne pouvait songer à s'en servir, ni, par conséquent, à s'en emparer et à les diriger. Il a donc fallu que ces capacités s'éveillassent d'elles-mêmes, et se développassent d'abord de leur propre mouvement , et sans le secours de sa volonté. Ainsi, la personnalité est en nous un fait postérieur au développement de nos capacités naturelles ; en d'autres termes, avant de s'emparer d'elle-même, notre nature était douée de certaines capacités qui, d'abord, se sont développées en elle comme les propriétés se développent dans les choses. C'est ce développement spontané qui lui a donné la conscience des diflérents pouvoirs dont elle est douée ; et c'est alors seulement qu'elle a pu vouloir s'emparer de ces capacités, les diriger et s'en servir. Le jour où elle l'a fait ^ elle est sortie de la classe
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des choses, et la personne humaine a brisé l'œuf où elle avait sommeillé jusque-là. A présent, quand nous cessons de gouverner nos facultés, elles retournent à cette indépendance primitive et naturelle : c'est-à-dire qu'elles vont de leur mouvement propre et non du nôtre, obéissant à la fatalité, comme les propriétés dans les choses, et non plus à la volonté libre et intelligente de la personne.
Il n'est pas impossible d'observer la naissance de la personnalité dans le développement des facultés extérieures de l'enfant. D'abord, il ne sait se servir ni de ses bras, ni de ses yeux ; il est évident qu'il voit avant de regarder, et qu'il remue avant de diriger ses mouvements. Bientôt on voit poindre un commencement de volonté, c'est-à-dire de direction, dans ces deux capacités ; mais cette volonté ne devient pas maltresse du premier coup ; il lui faut du temps pour substituer sa direction au développement spontané. Une sorte de lutte s'établit entre les deux impulsions, qu'on voit triompher tour à tour. Enfin ^ à la longue, la volonté dompte et discipline ces deux capacités, et les yeux et les bras de Fenfant deviennent ce qu'ils doivent être, des instrunient3 soumis qui obéissent docilement à ses désirs.
Une chose bien remarquable, c'est que, chez les hommes dont la volonté paresseuse néglige la direction de certaines facultés, ces facultés semblent s'accoutumer à cette indépendance, et ne se laissent reprendre et gouverner de nouveau qu'avec une incroyable résistance. Ainsi, quand nous avons pris l'habitude délaisser flotter à son gré notre faculté de penser, ce n'est qu'à graud' peine et par des efforts soutenus que nous pouvons l'appliquer et la fixer sur un objet; à chaque instant elle nous échappe et nous sommes obligés de courir
après, de la ramener, et de peser, pour ainsi dire, sur elle de tout le poids de notre autorité pour la retenir. C'est cette même négligence qui fait que certaines personnes ne peuvent contenir la fougue de leurs sentiments. En général, notre autorité en nous-mêmes ne s'entretient que par un exercise continuel ; c'est aussi par là seulement qu'elle peut croître et qu'elle devient facile- La mesure de cette autorité est aussi celle de la dignité de l'homme, parce que cette autorité est l'Uomme même. Il y a trois degrés principaux dans l'établissement de cette autorité, et ces trois degrés constituent trois états
\ intérieurs différents, autour desquels viennent se grouper toutes les nuances de dignité morale dont la conscience humaine présente le spectacle. Naturellement, les capacités sont insoumises, parce que l'autorité de la volonté leur impose une direction qui contrarie leur pente naturelle. Or, la plupart des hommes laissent leurs capacités dans cet état d'insubordination, ou tout au plus en soumettent une ou deux dont le service docile est indispensable à la profession qu'ils exercent. Il suit de là que, chaque capacité se déployant à l'aventure, tout en eux est l'image de l'anarchie et du désordre.; au lieu que l'homme devrait régner sur elles, elles régnent sur lui, et il €st l'esclave de toutes les sensations, de toutes les passions, de toutes les erreurs, de toutes les imaginations, de toutes les folies qu'elles enfantent. Une circonstance se présente -t- elle qui exigerait l'action prompte et vigoureuse de l'une de ces facultés, en vain la volonté essaye de l'employer : comme elle n'a pas été accoutumée à servir, elle résiste à ses ordres et la laisse impuis-
/ santé ou faible là où elle aurait dû triompher. L'expérience répétée de cette impuissance jette l'homme dans un profond découragement, et, s'il se rend justice, dans
un mécontentement de lui-même qui le rend trèsmisérabje. Le plus souvent il né trouve pas la force de sortir de cet état : effrayé des difQcultés, corrompu par rhabitude de la faiblesse , il s'abandonne, il renonce à soi-même, et continuant à déchoir, de lâcheté en lâcheté il tombe presque au niveau des choses, finit par s'y oublier, et présente le triste spectacle d'une noble iiature abrutie et dégradée par sa propre faute.
Il n'y a qu'un moyen d'échapper à cette déplorable destinée, c'est d'établir en soi, à la sueur de son front, l'empire de la volonté. La tâche est plus facile dans certaines natures que d'ans d'autres, et c'est un des bienfaits d'une bonne éducation d'y préparer l'homme dans l'enfance, et de lui en rendre l'accomplissement moins pénible. Mais les plus heureuses dispositions et l'éducation la mieux dirigée ne peuvent qu'adoucir la lutte et ne sauraient en dispenser. Beaucoup d'âmes, obéissant à de nobles impulsions, embrassent cette lutte généreuse dans les beaux jours de la jeunesse ; mais bien peu la soutiennent avec constance. La plupart ne tardent pas à céder à la fatigue, et, sans renoncer au combat, passent leur vie dans des alternatives de courage et de faiblesse qui les rendent tour à tour heureuses et malheureuses, fières ou mécontentes d'elles-mêmes, et qui les tiennent à égale distance de la dégradation et de la sainteté morales. Celles-là ont peut-être des grâces à rendre à la brièveté de la vie : car, si leur dignité morale se sauve,' c'est le plus souvent parce qu'elles n'ont pas eu le temps de la perdre. En pareille affaire, flotter entre la victoire et la défaite, c'est être plus près de la défaite que de la victoire, car la défaite est plus naturelle que la victoire. Toutefois la lutte, à quelque degré qu'elle existe, est noble; mais elle n'est sublime que quand elle est
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persévérante, et elle Test d'autant plus qu'elle est plus pénible et plus longue, La lutte persévérante est aussi la geule qui, dans la courte durée de cette vie, puisse conduire l'homme à ce troisième degré de dignité personnelle qui est le plus haut point de perfection qu'il lui soit donné d'atteindre.
Dans ce troisième état, dont le caractère est la beauté, es capacités sont tellement rompues à l'obéissance par l'effet d'une longue et sévère discipline, qu'elles se plient sans résistance à tous les ordres de la volonté, et jouent sous sa main avec la même facilité que les touches d'un instrument sous les doigts d'un musicien habile. Toute lutte a cessé, et la volonté, heureijse d'un empire facile, gouverne presque sans y penser, et fait des prodiges avec un abandon plein de grâce, A voir comme elle règne, on croirait que son autorité est naturelle, et l'on dirait d*un ange qui n'a jamais connu les fatigues de la pensée, les orages des passions, et les révoltes d'une sensibilité capricieuse. Une ineffable harmonie éclate dans tout ce qu'elle fait, parce que toutes ses facultés, dociles à sa voix , concourent à ses moin* dres desseins dans la mesure qu'elle veut et avec une égale aisance. Aussi, tout ce qu'elle fait est plein et achevé : comme tout effort a disparu, Tén-ergie de la personnalité paraît moins dans cet état que dans la lutte; l'homme y est moins imposant, mais plus aimable; moins sublime, mais plus beau. C'est la différence du chêne qui, sur le sommet d'un rocher escarpé, résiste à la tempête éternelle qui l'assiège, et développe, malgré les vents, ses branches courtes mais vigoureuses, et du platane majestueux qui, dans le fond d'une heureuse vallée, élève paisiblement sa tête vers 'le ciel, etfl^épand de tous côtés avec une harmonieuse profusion la richesse de son feuillage.
Il y a, comme on le voit, des degrés, infinis dans l'empire que nous pouvons prendre sur nos capacités. Cet empire varie d'un individu à l'autre , au point qu'il n'y en a peut-être pas deux chez lesquels il ait la même étendue. Il est extrêmement limité chez le plus grand nombre, parce que, les capacités étant naturellement insoumises , il faut, pour les asservir à la volonté , un travail sur soi-même et des efforts dont pe^ d'hommes s'avisent ou se donnent la fatigue. Quelques-uns seulement entreprennent cette lutte, bien peu la soutiennent avec persévérance; et ceux-là sont en très-petit nombre qui, dans la courte durée de cette vie, atteignent au but et obtiennent une autorité complète et facile. Outre ces différences, il en est d'autres. On voit des hommes qui ont le plus grand pouvoir sur Tune de leurs facultés , et qui n'en ont point ou presque point sur les autres : ainsi le philosophe, accoutumé à réfléchir, dispose avec la plus grande facilité de ses facultés intellectuelles , et souvent n'a aucun empire sur ses passions; d'autres ont beaucoup d'autorité sur leurs passions, qui ne sauraient fixer leur intelligence et l'attacher à un sujet; on trouve des hommes qui n'ont rien de soumis en eux que leurs doigts; enfin, d'un jour, et, presque d'une minute à l'autre, la puissance volontaire s'affaiblit ou s'accroît dans le même individu: tantôt molle et languissante, tantôt énergique et active, elle monte et descend incessamment, et, avec elle, la personnalité qu'elle constitue.
Quand l'homme parvient à une grande vieillesse , il finit ordinairement par où il a commencé , c'est-à-dire par cette vie impersonnelle qui précède dans l'enfant là naissance de la volonté ; et de là cette observation si vulgaire que le vieillard redevient enfant. On observe en effet chez les vieillards un affaiblissement considé-
rable et progressif du pouvoir personnel : il semble que la volonté, fatiguée du long service qu'elle a fait, abandonne sa tâche au soir de la vie, et s'assoupisse peu à' peu en attendant le sommeil de la mort. L'extrême vieillesse rappelle à la fois l'idée du sommeil et celle de l'enfance : c'est qu'en effet le sommeil , Tenfance , la vieillesse, ne sont que le même phénomène sous trois formes différentes, c'est-à-dire la faiblesse de la personnalité , qui s'éveille dans l'enfant , qui se repose dans l'homme endormi, et qui défaille dans le vieillard. L'affaiblissement des organes, qui* rend l'exercice des fonctions plus pénible , pourrait bien contribuer au découragement de la volonté chez les vieillards; mais nul doute aussi qu'en cessant de s*en servir, la volonté à son tour ne contribue à l'affaiblissement des facultés : car c'est une remarque qui mérite encore d'être faite, que l'empire de la volonté âur nos capacités contribue à les développer, comme si, en leur imprimant une direction forcée, elle les rendait plus souples, plus subtiles et plus nerveuses. Nos capacités ne cessent jamais d'être en mouvement, soit que nous nous en servions, soit que nous les délaissions ; mais on observe qu'elles baissent quand on les néglige , et qu'elles se fortifient quand on les emploie. Les sens acquièrent une prodigieuse finesse chez les personnes que leur profession ou leur manière de vivre obligent à s'en servir souvent ; il en est de même de la sensibilité pour le beau chez celles qui cultivent les arts , de la faculté de penser chez les philosophes, ou d'imaginer chez lès poëtés-; tandis que chez les personnes qui mènent une vie oisive et matérielle, l'intelligence, l'imagination, la sensibilité déclinent rapidement. L'activité locomotrice croît de même par l'exercice, et décroît dans la vie sédentaire, comme il arrive aux
femmes et auï commis. Ainsi , non-seulement on s'avilit, mais encore on s'abrutit, lorsqu'on néglige de développer en soi la puissance qui distingue Thomme des choses, qui le fait semblable à Dieu , et qui est tout son titre à la monarchie de la création.
Tous ces faits devaient être exposés rapidement, parce qu'ils conduisent à des conséquences, peut-être neuves, et à coup sûr très-importantes, tant pour TinteUigence de l'homme en général que pour celle du système de ses facultés en particulier. En effet, pour ce qui regarde l'étude de nos facultés, il en résulte qu'il n'en est pas une qui ne se développe tour à tour en nous, tantôt comme simple propriété de notre nature, libre du joug et des directions du pouvoir personnel, tantôt comme faculté, c'est-à-dire comme instrument de ce même pouvoir : ce qui donne à chacune de nos facultés une double forme à laquelle la plupart des philosophes n'ont rien compris, et où quelques-uns ont commis la méprise de voir deux facultés. Et, quant à ce qui touche la connaissance générale de l'homme, il en résulte également : 1» qu'il y a deux éléments très-distincts en nous, quoique l'un ait sa racine dans l'autre, la chose d'une part et la personne de l'autre, la nature humaine avec ses capacités soumise à des lois fatales, et le pouvoir extraordinaire que cette nature développe dans cette vie et au moyen duquel elle s'empare de la fatalité en elle et s'en sert comme d'un instrument; 2* que ces deux éléments constituent en nous deux vies distinctes, la vie impersonnelle et la vie personnelle; 3° que nous sommes choses avant de devenir personnes, et vivons de la vie des choses avant de vivre de la vie personnelle ; k? que la personne défaille quelquefois en nous, et qu'il y a, par conséquent, des moments dans notre existence où nous
redevenons choses et vivons d'une vie purement imper* sonnelle ; ô*" que souvent la personne s'éteint en nous avant la vie, et qu'ainsi plus d'une créature humaine finit par où toutes commencent, c^est^à dire par ce mode d'existence qui est celui des choses; 6"" qu'enfin tant que subsiste en nous la personnalité , elle est sujette à des variations continuelles, non-seulement d'homme à homme, mais de moment en moment dans le niéme homme : en sorte que, dans l'échelle qui part des choses et s'élève jusqu'à la personnalité parfaite, il n'y a pas un degré où l'hon^me ne puisse descendre ou monter, sans que pour cela la nature humaine ou la chose soit en lui le moins du monde altérée.
Ces faits mettent en lumière la base du système de nos facultés, et déterminent la méthode à suivre pour en étudier les détails.
Toute faculté a deux modes de développement : oii elle se développe simplement en vertu des lois fatales de la nature humaine, ou elle se développe sous la direction du pouvoir personnel.
Il suit de ce fait capital que, dans l'étude des facultés^ il ne faut pas prendre pour deux facultés distinctes les deux modes de développement d'une même faculté* Ainsi la faculté de regarder n'est que la capacité de voir dirigée par la volonté; Y attention et la réflexion ne sont que la capacité de connaitrey appliquée par la volonté ou aux choses extérieures ou aux choses intérieures; la faculté de goûter n'est que la capacité de smuir les saveurs, appliquée par la volonté à la perception d'une saveur particulière. Il en est de même de toutes les au* très facultés : toutes se présentent à nous alternativement »ous deux formes; mais elles restent sous ces deux for-f mes )a même capacité paturelle*
Il suit du même fait que toute faculté doit être étudiée dans les deux modes de son développement, c'est-à-dire que l'observateur doit d'abord reconnaître comme elle va lorsqu'elle est abandonnée à elle-même, puis ensuite ce qu'elle devient lorsque le pouvoir personnel la dirige.
Le mode de développement d'une faculté, lorsqu'elle est abandonnée à elle-même, est la loi naturelle de cette faculté. On ne saurait déterminer les modifications que le pouvoir personnel fait subir à l'action d'une faculté, avant d'avoir constaté la loi naturelle de cette faculté, il faut donc commencer par là ; et, pour déterminer la loi naturelle d'une faculté, il faut l'observer dans un de ces moments où elle est délaissée par le pouvoir personnel, ce qui est toujours assez facile, car ces moments reviennent sans cesse dans la vie intérieure.
Lorsqu'on sait bien comment procède une faculté quand elle se développe librement, il reste à l'observer sous le joug du pouvoir personnel; et, lorsqu'on a constaté comment elle se développe dans cette dernière circonstance en comparant entre eux les deux modes de développement, on détermine aisément la nature des modifications produites par l'intervention de la volonté.
Étant déterminées toutes les lois naturelles de toutes nos capacités, on connaît ce que serait, comment irait, ce que pourrait, notre nature, si elle était restée chose ou si elle le redevenait, c'est-à-dire si le pouvoir personnel n'était pas né en elle, ou s'il en disparaissait. Cette donnée sert à faire comprendre l'état de rêverie, l'état de sommeil, l'état d'enfance, l'état d'imbécillité du vieillard, qui tous approchent plus ou moins de l'état hypothétique dont nous parlons.
JÉtant déterminées, d'une part toutes les lois naturelles de toutes nos capacités, et de l'autre étant connus tous
les modes de dévetoppement de ces mêmes capacités sous Tempire de la volonté, on peut en déduire une idée générale exacte de ce que produit en nous le pouvoir pei^âonnel et de la part qu'il a dans notre développement et dans notre perfectionnement. On peut aussi en déduire la formule générale dés modifications qu'il apporte au développement d'une faculté quelconque. Enfin, il n'est pas impossible d'en tirer peut-être la révélation de la circonstance qui détermine le pouvoir personnel à naître en nous , puis, quand il y est né, à s'y développer avec une énergie si variable.
On sent que nous n^en finirions pas, si nous voulions donner ici tous ces résultats généraux qui se déduisent de l'étude bien faite de nos facultés. Il nous suffit d'avoir montré comment ils doivent ou peuvent en sortir. Toutefois, nous ne pouvons nous défendre d'indiquer ici rapidement le second de ces résultats, c'est-à-dire la modification générale qu'apporte le pouvoir personnel au développement de nos facultés.
De même qu'on se tromperait grossièrement si on croyait, ou que le pouvoir personnel crée nos différentes capacités, ou que sans lui elles ne se développeraient pas; de même, on tomberait dans l'erreur, si on s'imaginait que son empire va jusqu'à changer les lois selon lesquelles elles agissent naturellement. Gomme les propriétés des choses, bien qu'elles ne reçoivent le mouvement et n'obéissent à la direction d'aucun pouvoir personnel, ne s'en développent pas moins et n'en ont pas moins une direction et des lois ; de même, les capacités naturelles des êtres libres et de l'ixomme en particulier ont leur mouvement et leurs lois propres, en vertu desquels elles se développeraient sans le secours du pouvoir personnel, si celui-ci ne survenait pas. Quand le pouvoir
personnel arrive, il tourne à son but ces forces qui existent et se meuvent sans lui ; mais il neleâ crée point, et ne saurait changer leurs lois naturelles, pas plus que le meunier ne crée la puissance et ne change les lois du cours d'eau qu'il exploite. Nous nous servons de l'intelligence, de la mémoire, de la-sènsibilité, de la capacité locomotrice; mais nous trouvons en nous ces capacités toutes faites et soumises à leurs lois propres, et nous sommes obligés de nous en servir telles qu'elles sont, et de nous plier à leurs lois pour en tirer parti. En un mot, avant de s'emparer d'elle-même et de se gouverner, notre nature existait et était douée de certaines capacités qui se seraient développées en elle comme de simples propriétés, si, devenant tout à coup maîtresse d'elle-même, elle ne les avait assujetties, à son empire, subordonnées à son mouvement et transformées en instruments de ses volontés. Nos facultés ne sont donc que des forces naturelles, apprivoisées à notre service.
Il s'ensuit qu'en soi les facultés et les propriétés sont choses parfaitement identiques, et que la seule difféi^ence qui les distingue, c'est que les facultés sont gouvernées par le pouvoir personnel d'un être libre^ tandis que les propriétés ne le sont pas. Supprimez le pouvoir personnel dans les êtres libres, leurs facultés deviennent des propriétés; créez ce pouvoir dans les choses, leurs propriétés, deviennent des facultés ; et en devenant, celles-ci des facultés, celles-là des propriétés, les propriétés et les facultés ne changent point de nature ; elles restent les mêmes capacités naturelles qu'elles étaient auparavant. Une seule circonstance est changée, et cette circonstance leur est extérieure, savoir, leur dépendance ou leur indépendance d'un pouvoir personnel qui peut s'en servir, mais qui, en s'en servant, ne saurait les altérer,.
Sous le gouvernement du pouvoir personnel, nos capacités continuent donc d'agir selon leurs lois, c'est-à-dire que la mémoire ne se souvient pas, que Tintelligence ne connaît pas, que la sensibilité ne sent pas autrement que lorsque ces facultés se développent de leur mouvement propre. Quelle est donc l'action du pouvoir personnel sur nos capacités? Cette action se réduit à deux circonstances : il dirige et il concentre.
Quand nos facultés sont abandonnées à elles-mêmes, elles sont la proie des choses, qui viennent les solliciter. Ainsi, la mémoire, abandonnée à ellerméme, est tour à tour saisie par tous les souvenirs qu'amène l'association des idées, et fatalement entraînée de l'un à l'autre ; quelques-uns, plus vifs, l'arrêtent davantage ; d'autres ne font que la prendre ou la quitter; mais la cause qui prolonge ou qui abrège leur durée est toujours en eux, jamais en elle. Il en est de même de notre intelligence quand elle n'est pas gouvernée : les phénomènes intérieurs ou extérieurs qui s'écoulent sous ses yeux s'emparent successivement de son attention à mesure qu'ils passent, ou, s'ils se présentent simultanément, se la partagent : les plus saillants la frappent davantage, et les plus légers moins, sans qu'elle puisse s'en défendre. La sensibilité, à son tour, assiégée par les mille causes qui peuvent l'affecter, reçoit les mille sensations qu'elles lui infligent, souffre, jouit, se passionne, s'irrite, se trouble ou se calme au gré de ces causes, comme la mer au gré des vents. Ainsi, nos capacités naturelles, abandonnées à elles-mêmes, vont toujours, mais au gré des choses qui viennent les solliciter; elles sont le jouet de ce flux éternel de phénomènes au milieu duquel nous sommes plongés, et au sein duquel nous roulerions, comme les choses, sans résistance et sans conscience, si le pouvoir
personnel, comme un pilote habile,- ne venait s'asseoir au gouvernail et opposer sa volonté réfléchie à l'aveugle force du courant.
L'œuvre du poqvoir personnel consiste à soustraire autant que possible nos capacités au flot des phénomènes qui les emporte, pour les appliquer où il veut, et seulement où il veut. Il entreprend donc, contre la fatalité extérieure, une lutte de tpus les instants, dont la direction deg capacité s est le prix. La vie personnelle n'est autre chose que cette lutte fatigante de l'homme ou de la liberté contre le monde ou la fatalité ; et, comme le pouvoir personnel ne peut détruire le courant fatal des phénomènes extérieurs, ni l'empêcher de solliciter nos facultés, il y a deux choses à faire pour les gouverner : les retenir lorsqu'elles veulent obéir aux sollicitations qui les provoquent, et les fixer sur le sujet particulier où il lui plaît de les appliquer. Toutes les fois que nous nous servons de l'une de nos facultés, nous sentons en nous ce double effort de résistance et d'application. Pendant que nous tenons la faculté attachée à l'objet que nous voulons, mille sujets de distraction viennent la tenter; elle n'est insensible à aucun, et toujours elle fait un mouvement pour s'échapper, que nous sommes obligés de réprimer, sans quoi elle se déroberait à notre pouvoir, et retomberait sous l'empire de la fatalité. Telle est la première action du pouvoir personnel sur nos facultés : il leur imprime une direction qui n'est point la direction naturelle ; cette direction vient de lui j elle est personnelle; leur direction naturelle leur est imprimée par la fatalité extérieure.
L'autre effet de l'action du pouvoir personnel sur nos capacités est de concentrer leur force. Le monde, qui est la variété même, en s'emparant de nos facultés, dis-
perse, pour ainsi dire, leur énergie. En effet, il ne les laisse pas un moment occupées du même objet; il les saisit successivenient des milliers de phénomènes qu'il leur présente, et leur fait partager son infinie mobilité. De là vient qu'elles ne font qu'effleurer toutes choses, et que leur énergie se dépense sans se développer. C'est ce que nous serittos parfaitement dans l'état de rêverie que nous avons décrit plus haut; c'est ce que nous sentons aussi toutes les fois que le monde extérieur prend sur nous un empire plus grand que de coutume, comme, par exemple, dans les beaux jours du printemps. La nature est alors si séduisante, que nous n'avons pas la force de lui résister; nous nous laissons aller aux douces sensations, aux charmantes images qu'elle nous prodigue; nous nous livrons à elle; nous lui laissons faire de nous ce qu'elle veut. Alors nous sentons notre énergie intérieure se décomposer, pour ainsi dire, et s'écouler par tous nos sens. Il nous semble que le monde extérieur s'en enipare et la divise en mille parties, et que ces parties se dispersent et se perdent dans son vaste sein. Le sentiment de cet état est délicieux, parce qu'il n'est que la suspension de la lutte pénible que nous soutenons. La volonté quittant le champ de bataille, tout effort cesse , en nous, mais aussi toute énergie ; toutes* nos facultés : jouent à leur aise, mais toutes sont faibles; c'est Faction de la volonté qui les rend fortes, parce que la volonté, les fixant sur un seul point et les y retenant, concentre sur ce point toute leur puissance, et, par la durée de cette concentration, la multiplie. Ramasser toute l'énergie d'une capacité sur un seul point, et l'y retenir longtemps, voilà le second effet de l'action du pouvoir personnel sur nos facultés. De là, la puissance prodigieuse d'une volonté forte; de là les miracles de l'attention ; de
là ceux de la patience, qui ont fait dire que le génie » n'était xpi'une longue persévérance. Tous ces grands effets sont le résultat de la concentration de nos facultés par le pouvoir personnel : l'autorité du pouvoir personnel sur nos facultés fait donc notre puissance, comme elle fait notre dignité.
Diriger et concentrer, telle est donc la double action du pouvoir personnel sur le développement de nos facultés. Les moyens d'exercer cette double action varient selon les facultés, aussi bien que le degré où il est possible de la pousser ; mais la formule reste exacte pour toutes : tel \ est-du moins le résultat que nous avons tiré de la comparaison du développement spontané et du développement volontaire de nos divêrsësTacultés.
Il nous reste maintenant à dire quelques mots sur la méthode à suivre pour déterminer la loi de chaque faculté. Cette méthode est extrêmement simple. Nous ne connaissons les facultés de l'âme humaine que par les phénomènes qu'elles produisent ; nous ne pouvons donc savoir comment une faculté agit qu'en observant comment se passe le phénomène qui en émane. La loi d'une faculté n'est autre chose que la manière dont se produit coftstamment le phénomène qui en émane: ainsi, la loi de la mémo ire est la réunion des circonstances invariables qui constituent en nous le fait du souvenir. Pour découvrir ces circonstances constantes, il n'y a évidemment qu'un moyen, c'est d'observer, dans un grand nombre de cas, la production du phénomène, de comparer les circonstances de cette production dans les différents cas, et d'éliminer celles qui, ne se rencontrant pas ' dans tous, ne sont par cela même que des circonstances accidentelles; les autres constituent la loi de la faculté. On procède ainsi pour déterminer les lois des forces gé-
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nérales de la nature et celles des propriétés particulières des différents êtres: seulement ici ce sont les sens qui observent, tandis que, pour les facultés de Tàme, c'est la conscience. Cette méthode est si simple et si nécessaire, qu'il est superflu de la prescrire, et presque inutile de l'indiquer.
Onreconnaîtqu'une chose a plusieurs propriétés, quand elle manifeste des phénomènes de natures différentes : i^haque espèce de phénomènes suppose une capacité spéciale, et l'on reconnaît dans une chose autant de propriétés différentes qu'on y a observé d'espèces distinctes de phénomènes. C'est de la même manière qu'on parvient à distinguer les différentes facultés de l'âme huniaine et à en fixer le nombre. Toute la difficulté de cette recherche consiste d'abord à ne pas prendre des phénomènes composés qui résultent de l'action combinée de plusieurs facultés pour des phénomènes d'une nouvelle espèce, produits par une faculté spéciale, et, en second lieu, à ne pas se laisser tromper par les formes diverses qu'un môme phénomène peut revêtir dans des circonstances différentes. C'est à celte double cause d'erreur qu'on doit attribuer ces longues listes de facultés dont on gratifie l'âme humaine dans plusieurs traités de psychologie. Ainsi, les phénomènes de l'imagination ne sont que /des composés de plusieurs phénomènes simples, et ne • dérivent point du tout d'une faculté spéciale comme on l'a cru; ainsi, le raisonnejnent n'est qu'une forme du jugement, qui n'est qu'un acte de la faculté de croire, à la suite d'un acte de la faculté de connaître; ainsi, l'attention et la réflexion ne sont que des formes de la perception et de la conscience, qui ne sont elles-mêmes que deux applications diverses de la faculté de connaî^ e. Du reste, ces deux causes d'erreur se rencontrent également
dans l'étude des forces naturelles et des propriétés des choses. A^ mesura .qu0 les phénomènes sont mieux analysés, on voit diminuer le nombre des causes, et la rai- Vs son en eist toute simple : à la surface tout est divers, au fond tout se rapproche et se confond ; il y a bien de l'apparence que tout ce vaste univers est mu par une seule cause gouvernée par une seule loi.
Mais, quand bien même la vérité de cette présomption serait démontrée, ce ne serait pas une raison pour vouloir arriver immédiatement à l'unité, ni pour justifier ceux qui l'inventent quand ils ne la trouvent pas. Pour que l'unité soit précieuse, il faut qu'elle soit' vraie; car, si elle est fausse, au lieu d'avancer la science, elle ne fait que la retarder. Or, l'unité vraie est au centrjB, et nous sommes partis de la surface, qui est la diversité même, et nous ne sommes en route que d'hier. Nous ne pouvons donc aspirer qu'à réduire peu à peu la diversité, sans espérer atteindre l'unité, qui est encore bien loin de nous. Aussi, peut-on tenir pour hypothétique tout système qui, à l'heure qu'il est, explique par un principe unique quoi que ce soit au monde ; et l'examen n'a pas encore démenti cette règle de jugement. La science de l'homme en offre plus d'un exemple; mais aucun n'est plus célèbre que le système de Gondillac, qui ramène tous les faits intérieurs à la sensation, et toutes les facultés de l'âme à la sensibilité. On ne peut pas dire que cette opinion soit fausse; mais on peut dire en toute assurance qu'elle n'est jusqu'ici qu'une supposition avancée sans preuves, et par conséquent tout à fait inutile à la science : car, jusquMci,detousles faits ramenés àla sensation par Gondillac, il n'en est pas un dont l'identité avec la sensation ait été démontrée. Ce système a donc laissé la question où il Tavait trouvée. C'est comme si un savant s'avisait d'im-
Cf
Cl, ^ *-*
primer que touis les principes physiques actuellement admis ne sont que des formes différentes de rélectricité. S*il ne produisait pas des faits qui le démontrassent, bien que cette opinion puisse être vraie, elle ne ferait pas faire un seul pas à la science.
Dans l'état actuel de nos connaissances, les capacités irréductibles de l'âme humaine nous semblent être les suivantes : 1° la faculté personnelle, ou ce pouvoir suprême que nous avons de nous emparer de nous-mêmes et des capacités qui sont en nous, et d'en disposer : cette faculté est connue sous les noms de liberté et de volonté, qui ne la désignent qu'imparfaitement; 2* les penchants primitifs de notre nature, ou cet ensemble d'instincts ou de tendances qui nous poussent vers certaines fins et dans de certaines directions antérieurement à toute expérience, et qui tout à la fois indiquent à notre raison la destination de notre être, et animent notre activité à la poursuivre ; 3** la faculté locomotricey ou cette énergie au moyen de laquelle nous ébranlons les nerfs locomoteurs et produisons tous les mouvements volontaires corporels; 4° la faculté expressive, ou ce pouvoir que nous avons de traduire au dehors, par des signes, ce qui se passe en nous, et de nous mettre par là en communication avec nos semblables; b"" la sensibilité, ou cette susceptibilité d'être affecté péniblement ou agréablement par toutes les causes intérieures ou extérieures, et de réagir vers elles par des mouvements d'amour ou de haine, de désir ou de répugnance, qui sont le principe de toute passion; enfin, Q"" les facultés in^e/towc^/e^. Sous cette dénomination se trouvent comprises plusieurs facultés distinctes dont on ne pourrait donner l'énumération et les caractères spéciaux que dans un traité sur VintelUgence.
DE L'éCLECTISME EN MORALE.
S'il fallait devenir philosophe pour distinguer le bien du mal, et décider entre Épicure et Zenon pour connaître son devoir, la morale serait aussi étrangère aux affaires de ce monde que les hautes mathématiques, et l'honnête homme plus difficile à former que le grand géomètre. Deux ou trois individus par siècle agiraient avec connaissance de cause ; les autres, échappant à la responsabilité par l'ignorance, n'auraient rien à démêler avec Dieu ni avec la justice. Le code pénal serait ridicule, le jury incompétent , et l'organisation de la société absurde.
Heureusement pour le bien public et l'honneur de nos institutions,^ quand, par un beau clair de lune, et lors-