‹ Mélanges philosophiquesChapitre 25 sur 28 · DE L'ÉCLECTISME EN MORALE · texte numérisé non relu

DE L'ÉCLECTISME EN MORALE

ses esquisses, mais la défigurant toujours d'une nouvelle façon; montrant tpujours d'elle quelque chose, jamais tout ; ne pouvant exprimer qu'elle, et cependant ne^parvenant jamais à égaler l'expression à la réalité. ' -^

L'homme raisônnàBle n'àppaftrendrait donc à aucune école, à aucune secte, à aucun parti ; et cependant il ne serait ni sceptique, ni indifférent. Cette manière d'envisager les opinions humaines s*appelle éclectisme.

L'éclectisme n'est point le scepticisme. Le scepticisme nie qu'il y ait de la vérité, ou nie qu'on puisse la distinguer de l'erreur; l'éclectisme n'accorde pas seulement l'existence de la vérité, il établit en quoi elle consiste, et, par là, comment on peut la reconnaître. Deux choses existent : la réalité^ et l'idée qui est son image. La réalité n'est ni vraie ni fausse; l'idée seule est susceptible de vérité ou de fausseté : elle est vraie quand elle est conforme à la réalité, fausse quand elle en diffère. Or, l'idée, par sa nature même, ne p^ut être inspirée que par la réalité : elle la reproduit donc nécessairement par quelque point ; elle est donc nécessairement vraie. Mais, par la nature infirme et bornée de l'intelligence qui aperçoit la réalité, l'idée ne peut jamais être ni complète ni fidèle : jamais complète, car jamais l'intelligence ne peut embrasser toute la réalité; jamais fidèle, car jamais l'intelligence ne peut saisir avec une entière exactitude la partie de la réalité qu'elle embrasse ; et, quand elle le ferait, jamais elle ne pourrait traduire fidèlement dans la langue des idées ce qu'elle a vu, ni dans la langue des mots ce qu'elle a mis dans l'idée. Toute opinion est donc aussi nécessairement fausse qu'elle est nécessairement vraie. L'éclectisme, s'appuyant sur la nature de l'idée, ne doit donc admettre ni rejeter complètement aucune opinion; mais, partant de la réalité qui est le type inévi-

tablé de toute opinion, chercher et admettre dans chacune ce qu'il y trouve de conforme à ce type, chercher et rejeter dans chacune ce qu'elle contient et d'exclusif et d'inexact.

Encore moins l'éclectisme est-il l'indifférence. Pour n'admettre exclusivement aucune opinion, il ne prétend point qu'il n'y en ait pas de préférable, tîiais seulement point de parfaite. Il préfère tel code, tel catéchisme, tel système ; mais, par amour même de la vérité, il ne consent point à affirmer que tel code, tel catéchisme, tel système, contienne toute la vérité, et rien que la vérité. Il rie partagé point la nianière de voir d'Omar, et ne brûlerait pas la bibliothèque d'Alexandrie ; et il ne la partage poirit, parce qu'un tel fanatisme, loin de servir la vérité,la sacrifle ;loin de l'honorer, lui préfère son imparfaite image.

Ce qui distingue l'éclectisme, ce qui Terifante, c'est le sentiment profond que le monde des opinions n^st que l'image du monde des réalités, et qu'ainsi les opinions ne peuvent être jugées ni en elles-méraies, ni par leurs conséquences, ni par l'autorité de leur auteur, ni par leur antiquité, ni par la qualité ou le nombre des hommes qui les ont reconnues, ni par aucun autre signe que leur conformité à la réalité : en sorte qu'examiner une opinion sans avoir auparavant pris conscience de la réalité qu'elle a la prétention d'exprimer, c'est vouloir la fin et renoncer au moyen. La substitution de ce criterium véritable à la foule des critérium faux adoptés jusqu'ici, voilà ce qui a produit Téclectisme moderne, et tout son esprit, et tous les résultats qui en émanent. De là, cette conviction, que toute opinion est nécessairement vraie et nécessairement fausse ; de là, ce triage de ce qu'il y a de vrai dans chacune ; de là, cette tolérance

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