‹ Mélanges philosophiquesChapitre 4 sur 28 · Globe, 24 mai 1825; tome II, page · texte numérisé non relu

Globe, 24 mai 1825; tome II, page

titres, c'est-à-dire à croire sans comprendre; dès lors, la foi changea de base, et, au lieu de reposer sur la conviction , s'assit sur l'autorité et tourna en habitude. Transmis ainsi de génération en génération sous des mots consacrés, et toujours moins compris à mesure qu'il s'éloigne davantage de sa source, le moment vient où le dogme ne gouverne plu^ qu'en apparence , parce que tout sentiment de sa vérité est éteint dans les esprits. La foi n'est plus qu'une routine indifférente, qu'on ^observe sans savoir pourquoi, et qui ne subsiste que parce qu'on n'y fait pas attention.

^ Alors s'élève l'esprit d'examen. Étonnés de leur docile attachement à des formules qu'ils ne comprennent point, entourés d'un peuple qui partage leur ignorance et leur crédulité , quelques hommes se demandent si Ton doit croire sans motif, et, trouvant au fond de leur conscience une invincible répugnance à une foi aveugle, commencent à regarder de près à la vérité du dogme qui règne sans se donner la peine de justifier de ses droits.

Ce n'est point là un acte d'hostilité, mais de bon sens. Ceux en qui s'est développé cet esprit de recherche, y cèdent comme à un besoin raisonnable. Ils ne songent ni à détruire le dogme , ni à changer les idées du peuple ; ils ne songent qu^à trouver dans la doctrine consacrée quelque chose de vrai, qui légitime leur foi passée, réponde à leur bonne volonté présente, et fonde pour l'avenir leur attachement à ses maximes sur une conviction éclairée.

l Mais le dogme ne leur offre point ce qu'ils cherchen-^ j car il s'est corrompu en traversant tant de siècles. Établi par la vérité qui était en lui, cette vérité est restée pure tant que la lutte engagée pour lui donner le pouvoir a

subsisté; mais après, la ferveur est tombée, et le triomphe a produit Tapathie; la paresse humaine l'a enveloppé de formules dont la mémoire s'est chargée, et qui ont dispensé l'intelligence de comprendre; l'oubli du sens a permis la corruption des formes; l'ignorance et l'intérêt, après les avoir dénaturées, les ont interprétées : en sorte qu'aujourd'hui cette doctrine, jadis pleine de vérité et de vie , ne présente plus à la bonne foi du scepticisme naissant qu'un assemblage informe de vieux symboles mutilés à travers lesquels le sens primitif ne perce plus, et de maximes despotiques ou superstitieuses ajoutées par l'ambition . du pou voir ou l'abrutissement du peuple.

Mille erreurs , mille absurdités palpables, des mensonges intéressés et d'odieuses pratiques, frappent donc les yeux des premiers qui examinent; et, comme ils sont d'une nature morale et raisonnable, ils cessent de croire ce qui est faux, ils cessent de respecter ce qui est méprisable. Dès lors, une foi nouvelle s'élève dans leur esprit sur les débris de l'ancienne. Cette foi n'a rien de positif, elle n'est que la négation de la foi reçue , la croyance que cette foi n*est pas fondée ; mais cette conviction est vive; parce qu'elle est inattendue; elle est vive, parce qu'elle est le réveil de l'intelligence humaine a[Tès des siècles d'engourdissement, et que la vérité, t '4ours belle par elle-même, passionne ceux qui la B^ 'tent pour la première fois; elle est vive enfin, parce qu'on sent qu'elle renferme une révolution .

Â.ussi9 dans l'émotion d'une découverte si imprévue,

les premiers sceptiques ne peuvent retenir le cri qui la

signale au monde. Il ne leur appartient pas d'avoir cette

^(ffudence ou cette hypocrisie qui enfouit la vérité; elle

s'apprend dans l'orage des révolutions , quand on a

connu la puissance d'une idée, et que les échafauds ont

enseigné les dangers de la franchise ; elle n'est point de

leur époque, parce qu'avant l'expérience la nature va

Vson chemin. Sans prévoyance, sans intention, saris cal-

cul, ce qu'ils ont trouvé ils l'annoncent; ils osent dire que le dogme régnant est faux, et, remettant en circulation des mots qui n'avaient pas été employés depuis des siècles, ils attestent le bon sens et la raison. Dès lors, toute la société est ébranlée, et une^lutte terrible s'engage.

Éveillé par la voix de ces prophètes nouveaux, le peuple endormi dans l'indifférence prête l'oreille, et s'aperçoit qu'il ne croyait pas, ou du moins qu'il croyait sans savoir pourquoi; le doute s'élève en lui , car il ne peut se refuser au bon sens; mais ce doute ne se précise pas d'abord dans son esprit, et n'y pénètre que lentement et (à son insu. Tandis que sa raison le détache du dogme, -(Bt qiie l'amour de la nouveauté l'attire au scepticisme , xjuelque chose de plus fort le retient , l'habitude et la vénération pour le passé. Loin d'incliner au changement, il y résiste, et c'esit malgré lui qu'il est saisi par le scepticisme ; et, pendant que cette lutte intérieure se passe, il reste immobile, comme si des idées ne suffisaient pas pour rompre son indifférence au mouvement et au repos, et semble attendra que les intérêts viennent passionner les doctrines, pour comprendre ce dont il s'agit et se déclarer pour un parti.

Il n'en est pas de même des hommes qui gouverneit au nom de la foi ancienne, et qui ep vivent. Ces hommci> qui, dans la paix d'une longue domination, ont oubié les travaux qui la fondèrent et pendu de vue la posslïlité d'un changement, sortent à leur tour de Tassouissement cominun, menacés, mais surpris et désarmé |.

car la sécurité les a amollis. Us ont aussi perdu le sens I de leurs dogmes ; ils ne savent plus pourquoi ni comment ils sont vrais. Ces formules si commodes à leur paresse, si dociles et si souples à leur ambition, à pré- ' sent que la raison les interroge, mutilées par eux , privées de sens, réduites à de vains mots^ les trahissent au jour du danger, et restent muettes entre leurs mains. A la vérité qui les presse, ils ne savent opposer que l'usage, l'autorité, la foi; ou plutôt ils. ne songent plus à répondre, et dédaignent toute raison. Maîtres de la puissance matérielle qu'ils regardent comme leur propriété, fiers dçjeur vieille suprématie qu'ils pensent inébranlable, ils méprisent leurs adversaires, et sont plus irrités de leur audace qu'effrayés de leur pouvoir. Ils n'admettent point la discussion avec eux ; ils les tuent. Ils n'éclairent pas le peuple sur la vérité de leurs dogmes, ils menacent de mort quiconque les abandonnera. Telle est la première lutte: l'esprit d'examen d'un côté, l'autorité, \ de l'autre; la philosophie ou l'appel à la raison chez les uns, chez les autres l'appel à l'usage; d'une part, une force toute morale , de l'autre , une force toute matérielle.

Mais le sang des premiers martyrs coipmence à intéresser le peuple à la querelle. Un sentiment de justice lui fait paraître indigne qu'on assassine des hommes pour avoir dit ce qui lui paraît vrai et de bon sens. 11 en vient à les plaindre et à haïr leurs persécuteurs. La puissance de l'opinion publique s'élève; la vérité conduit à l'indignation; bientôt l'indignation contre les bourreaux attache aux doctrineis des persécutés, seconde I leur vérité et la fait admettre. La réalisation de ces doctrines devient un besoin pour un grand nombre; la force se partage, et non-seulement le^ vieux dogme

6 PHIIOSOPHIE DE L'HISTOIRE.

est ébranlé dans Topinion, il commence à être menacé dans son existence matérielle.

Ce changement n'échappe pas à ses partisans. Ils com* mencent à revenir de leur fière confiance, et n*osent plus , devant cette force redoutable, multiplier les bût chers et les échafauds ; ils sont obligés de parler raison et de plaider leur cause devant le tribunal de l'opinion , qu'ils avaient d'abord décliné. C'est l'époque de la lutte rationnelle des deux doctrines. Mais, dans cette lutte, l'un des adversaires a sur l'autre un immense avantage, celui de n'avoir rien à défendre; celui-ci un grand désavantage, la nécessité de soutenir toutes les pantij^ j d'un mélange où le faux s'est introduit et tient tellement* I au vrai, qu'on ne saurait céder l'un sans abandonner ! l'autre ; sans compter que les partisans du dogme vieilli ne le comprennent plus, ou ne peuvent accorder sa primitive interprétation , qui était vraie , avec la nouvelle dont il s'agit , et qui ne l'est pas. D'un côté donc , on parle le langage du bon sens compris de tout le monde; de l'autre, on est forcé de s'enfoncer dans une mer d'érudition d'où l'on ne saurait faire sortir rien de palpable' rien de concluant aux yeux du peuple. On le sent, et la faiblesse irritée s'emporte , se passionne; le t,^ sophisme et l'injure remplacent le raisonnement. C'est ainsi qu'on se décrédite et qu'on perd sa cause. Après avoir été condamné comme répondant aux raisonnements par la force, le vieux dogme est condamné comme n'opposant aux bons raisonnements que des subtilités et des passions. Le peuple passe contre lui de l'indignatiOQ au mépris ; on le haïssait, il devient ridicule.

Alors commence l'époque des plaisanteries. Le bon sens triomphait devient moqueur et léger ; il achève par le ridiculûjpme victoire commencée par de sérieuses raisons.

Mais la rage de ses adversaires s'en accrott. Tous les intérêts sont convoqués ; on leur montre l'incrédulité comme une ennemie qui les menace : si les (voyances dont le pouvoir vit et par lesquelles il règne sont détruites, le pouvoir tombera avec elles, et avec le pouvoir les hommes qui l'occupent; la puissance passera aux doctrines nouvelles ; elle sera exercée par leurs partisans ; en un mot, la révolution des idées entraînera une révolution complète dans les intérêts ; tout ce qui est se trouve menacé par ce qui veut être. De là une ligue puissante qui se compose de tous ceux qui tirent quelque parti des vieilles croyances et de tous ceux à qui on p^*suade que leur renversement changera tout et blessera leurs intérêts. Dans cette ligue, dont la peur est l'âme, il ûe s'agit plus de foi ni de croyance ; il n'y a plus Jrien de moral : l'intérêt seul en serre les nœuds, et cetpendant on couvre ce vil mobile des beaux noms de morale, de religion, d^ordre, de légitimité; on le pare de tout ce que les vieux temps ont de saint et de respectable. L'hypocrisie , l'habileté , les débris réunis d'une ' puissance ébranlée, mais non pas abattue, la nécessité de vaincre ou de périr, l'indifférence sur les moyens , quinatt de l'immoralité du motif, tout donne à cette nouvelle ligue une force extrême, une force d'autant plus dangereuse que ses adversaires, accoutumés à la victoire, tiennent leur ennemi pour battu, et le méprisent plus qu'ils ne l'ont jamais redouté»

Une autre cause de revers s'ajoute à cette imprévoyance et à la force réelle du camp opposé. D'abord on a détruit; c'était le premier besoin. Après avoir détruit, on s'est moqué; c'est le propre des vainqueurs. Mais, jusque-là on n'a pas songé à établir , et pourtant il faut du positif au peuple et à la raison. Dans la ruine d'un

dogme usé, la négation sérieuse tient d'abord lieu de foi : c'est croire quelque chose que de croire qu'une doctrine que Ton suivait est fausse ; on y met d'abord une ardeur, un zèle qui remplissent l'âme. Mais quand la chose est bien démontrée, que l'ennemi est abattu, qu'on n'a plus à faire que rire de son absurdité, le zèle tombe faute d'opposition , et l'on se trouve à vide , détaché d'une croyance et ne tenant plus à aucune, dans une parfaite indépendance d'esprit qui flatte et à laquelle on se plait quelque temps, mais qui ne tarde pas à fatiguer une nature dont la faiblesse ne supporte pas le doute.

Dans toute révolution d'idées, le scepticisme trouve sa place ; il vient pour détruire, et survit à sa victime; mais il ne peut tenir longtemps. Hpus avons besoin de croire, parce que nous savons qu'il y a de la vérité. Le doute est un état qui ne peut nous plaire que comme • l'absence d'une fausse croyance dont nous nous sentons délivrés. Cette satisfaction goûtée , nous aspirons à une nouvelle croyance ; le faux détruit, nous voulons le vrai. Or, s'il est facile, l'esprit d'examen une fois né, de dé- ; truire ce qui est faux , il ne Test pas , le faux démontré, ^ de trouver ce qui est vrai. Mille systèmes s'élèvent. Le parti vainqueur, uni pour abattre, se partage pour rétablir. La perspective du pouvoir pour le parti triomphant complique d'intérêts particuliers cette dispute philosophique. Les vieux amis de la réforme se divisent; bientôt ils se craignent; encore un moment, et ils se détesteront plus qu'ils ne détestent leurs, communs ennemis, qu*ils ne jugent plus redoutables. Tout est faction dans le parti de la vérité , tandis que le parti opposé devient de plus en plus compacta par l'unité d'intérêt qu'une crainte commune y. a fait naître.

Cependant le peuple , dont les intérêts matériels ne

sont point engagés directement dans ces querelles, continue de regarder avec son bon sens , ne voulant et ne cherchant que la vérité, mais la voulant promptement, parce qu'il en a besoin. Il sait qu'elle n'est pas dans le vieux dpgme : quoi qu'il arrive , il ne se ralliera pas à ses- partisans ; mais il est étonné de ne plus la trouver dans la bouche de ses amis. Eux qui parlaient de si bon sens et avec tant d'unanimité et de désintéressement , les voilà qui se perdent dans des systèmes inintelligibles , qui se divisent sur tous les points , qui se haïssent , qui deviennent évidemment égoïstes et ambitieux comme leurs adversaires. Qu'est devenu le zèle pur de ces apôtres de la nouvelle foi ? Où est la vérité promise? Où est le bonheur qu'ils annonçaient au peuple? C'était pour lui et pour lui seul qu'ils voulaient travailler ; et c'est pour eux-mêmes qu'ils combattent , se divisent, et, oubliant le vieil ennemi, se déchirent entre eux. Voilà ce que fait ressortir avec soin l'ancien parti. A son tour, il attaque avec le raisonnement et le ridicule les plans proposés; à son tour, il reproche l'égoïsme, il accuse d'ambition et d'hypocrisie; il demande où l'on va mener ce pauvre peuple à qui on avait tant promis ; il lui fait honte d'avoir été dupe; il lui fait honte d'avoir prêté sa force à des fourbes et d'avoir servi de moyen. Et, comme le peuple souffre (car les temps de révolution sont pénibles à traverser), il lui fait sentir son malaise, qu'il oppose à son ancien bonheur, ou du moins à celui de ses pères , dont l'éloignement permet de tracer des tableaux de fantaisie, Écartar^t la question de la vérité du doghfie ancien et des opinions nouvelles, il n'en atteste plus que l'intérêt, démoralisant ainsi de toutes ses forces la société, qu'il ne pourrait plus retenir par l'autorité- de la vérité et du devoir. Et tout cela, il le fait

répéter et prêcher partout : car il est uni, organisé ; il a la force constituée entre les mains , et ses adversaires n'ont que la parole.

Alors le peuple désespère de la vérité. Il ne voit plus que des trompeurs autour de lui ; il devient défiant envers tous, et pense qu'en ce monde l'affaire unique est d'être le moins malheureux possible ; que c'est folie de prêter l'oreille aux beaux discours et aux grands mots de vérité , de justice, de dignité humaine ; que la religion et la morale ûe sont que des moyens de le prendre et de le faire servir à des projets qui ne le touchent point.

11 devient sceptique sur tout, sauf sur son intérêt ; et, passant à l'indifférence pour tous les dogmes et pour tous les partis, il estime que celui qui lui coûtera le moins sera le meilleur. On ne pourra plus lui mettre les aimes à la main pour aucun : nul n'en vaudra lapeine^ Sa religion, sa morale, sa politii^ue, sa doctrine universelle et unique , c'est l'intérêt : ses maîtres et ses meneurs sont parvenus à le rendre semblable à eux.

Son indiflérence obtenue, c'est tout ce que veulent les partisans de l'ancien dogme. Ils s'inquiètent peu de prendre sur lui un ascendant moral , d'en être crus , aimés, estimés; encore nwins qu'il soit vertueux, religieux, heureux. Il est indifférent, les voilà maîtres ; ils le savent, et leurs adversaires l'ignorent. Toute la confiance qu'avait inspirée à ceux-ci leur premier empire sur l'opinion, ils la gardent; ils se croient sûrs d'elle et dorment tranquilles, attendant que le pouvoir leur tombe entre les mains sans qu'ils s'en mêlent, et n'avisant qu'à l'écarter de celles de leurs amis. Ils rient des progrès de leurs ennemis , et s'en consolent en songeant que le peuple est pour eux et que sans lui on ne peut rien de durable.

COMMENT LES DOGMES FINlSSENt. U

Enfin, le mom«it du réveil arrive. Après avoir longuement et sourdement ramassé ses forces et onrdisa trame, après s'être assuré surtout la neutralité du peuple , le vieux régime édate tout à coup , et laisse échapper sa vengeance longtemps contenue. Tous les souvenirs de sa défaite , de sa honte, du danger qu'il a couru, enflammeat son ressentiment; il est cruel comme la faiblesse humUiée, vindicatif comme l'hypocrisie; de sanglantes exécutions le débarrassent de ses ennemis , et servent de préparation à un despotisme défiant et étroit comme la peur. Il se hâte de l'organiser. Instruit par ses revers, il songe avant tout à étouffer oe fatal esprit d'examen qui menaça de si près sa domination , et cette sainte moralité qui met les bras au service de ce qui paraît vrai. Il étouffe donc à la fois les lumières et la croyance à la vertu ; il y substitue la superstition ; il y substitue \ des formules, des pratiques, dont il se réserve l'explicatioû, afin de contenter* le sourd et impérissable besoin / de règle morale qui gît dans le cœur humain, de façon- / ner ce besoin à sa manière et de le diriger à son but.

Ces temps sont affreux : il n'y a plus rien qui con^. sole et qui rappelle la dignité de la nature humaine, ni dans le pouvoir ni dans la société. Le peuple, dégoûté des lumières et de la réforme , paraît se prêter par calcul à l'éducation qu'on lui fait. Moyennant son intérêt matériel ménagé, il semble abandonner son intelligence et sa volonté à ses tristes précepteurs. On tremble de le voir passer bientôt^ de l'indifférence qui souffre la superstition, de l'égoïsme qui la joue, à l'abrutissement qui s'y complaît et y ajoute foi ; on désespère de lufet de la vérité, que lui seul par l'appui de sa force pourrait faire remanter au pouvoir.

' Si l'on tourne ses regards vers la puissance qui régit

cette société dégradée, on y voit des hommes habiles, corrompus, hypocrites, qui forment des élèves fanatiques sans vertu, qui auront leur habileté, leur indifférence sur les moyens, sans avoir comme eux la conscience de mal faire, et au contraire, qui auront la conscience que tout ce qui mène à un but regardé comme sacré est bon ; dans Ta main de ces maîtres effrayants, une affiliation puissante, qui couvre tout le pays d'un filet, qui va se fortifiant et se perfectionnant de jour en jour, et une organisation administrative non moins fort^ et non moins soigneusement entretenue; partout la parole enlevée à toute doctrine contraire et réservée aux agents du pouvoir; nul espoir de voir tant de chaînes rompues, ni un terme à une si terrible progression de despotisme, de dégradation et d'indignité.

Mais ce n'est là qu'une crise salutaire et dernière , d'où sort la santé du corps social. Il semble que, dans ces moments sans espoir, la dfgnité de la nature humaine fasse un effort surnaturel pour ne point succomber, comme la force vitale dans le dernier période d'une maladie violente. Ayez confiance, vous que la Providence fit naître dans ces tristes jours ! Un germe d'avenir et de vie fermente au sein de cette oorruption , et ce que vous prenez pour la mort n'est qu'une métamorphose.

Il faut que la génération de ceux qui ont ruiné l'ancienne foi passe. Son œuvre fut de détruire, jamais il ne lui sera donné de rétablir. Q'est trop pour la faiblesse humaine de renverser le faux et de ressusciter le vrai. Leur vie s'est usée à combattre l'ancien dogme ; arrivés vieux à leur fin, leur vigueur défaillante s'est endormie dans le scepticisme, et leur esprit vide de croyances s'est laissé prendre à la morale des passions. Leurs, ennemis

en ont eu bon marché; et, témoin de leur impuissance, de leurs divisions, de leur dégradation, le peuple, qui avait encensé leur aurore, oubliant leurs nobles services et sa propre admiration, les a vus de sang-froid périr ^ sur les échafauds. Ainsi ils n'avaient point en eux. la force d'établir le dogme nouveau, et ils n'avaient point autour d'eux une génération confiante qui en voulût pour ses apôtres. Il fallait qu'ils succombassent sous leurs adversaires, après leur avoir porté le coup mortel, et qu'ils laissassent entre leurs mains cette société qu'ils * avaient d'abord émancipée.

Mais ces premiers soldats de la réforme n'ont point j vainement combattu ; ils ont rompu le charme, et, pour^ l'es âmes jeunes et éclairées qu'ils élevèrent, ce charme ne saurait revivre. Le vieux régime a beau régner despotiquement, il est convaincu de fausseté. Lui-même a la conscience de son néant; il ne peut sentir ce qu'il a besoin d'affecter; et cette impuissance de croire à ses doctrines frappe de mort toutes ses paroles, et leur ôte toute force morale. Il le voit, et il opprime par faiblesse, et ne pouvant gouverner, il enchaîne. C'est une force sous laquelle on plie, mais qu'on méprise en lui cédant, pour peu qu'on ait de bon sens. Une génération nouvelle s'élève , qui a pris naissance au sein du scepticisme , dans le temps où les deux partis avaient la parole. Elle a écouté et elle a compris : pour elle le vieux dogme est sans autorité ; pour elle le scepticisme a raison contre lui, mais il a tort en lui-même f quand il a détruit, il ne reste rien. Et déjà ces enfants ont dépassé leurs pères, et senti le vide de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait pressentir à eux; ils s'attachent à cette perspective ravîsfsf n^' avec enthousiasme , avec conviction, avec résolutioff^. L'espérance des nouveaux jours

14 PHILOSOPHIE DE L'HISTOiB£.

est en eux; ils en sont les apôtres prédestinés » et c'est dans leurs mains qu'est le salut du nionde.

Supérieurs à tout ce qui les entoure, ils ne sauraient être dominés ni par le fanatisme renaissant, ni par Tégoïsme sans croyance qui couvre la société. Us jugent le passé ; ils méprisent l'incrédulité du présent, ils abhorrent sa corruption. Ils ont foi à la vérité et à la vertu; ou plutôt, par une providence conservatrice qu'on appelle aussi la force des choses, ces deux images impéris- \^ sables de la Divinité, sans lesquelles le monde ne saurait aller longtemps, se sont emparées de leurs cœurs, pour revivre par eux, et par eux rajeunir l'humanité. 'y Aussi ont-ils le sentiment de leur mission et l'intelli- (gence de leur époque. Ils comprennent ce que leurs pères n'ont point compris , ce que l6urs tyrans corrompus n'entendent pas; ils savent ce que c'est qu'une révolution, et ils le savent, parce qu'ils sont venus à propos. Leurs pères n'ont aperçu que la première moitié de la tâche , et l'ont accomplie : éclairés sur la fausseté du vieux dogme, leurs mains l'ont renversé ; mais leur intelligence, absorbée par la grandeur de cette œuvre, n'a pu s'en dégager et embrasser d'autres perspectives. Quant aux partisans du dogme ancien, ils n^ont compris ni pourquoi il tombait, ni ce qui s'ensuivrait; par le malheur de leur position, ils n'ont pu voir dans la guerre avec les sceptiques qu'une dispute de pouvoir. Vaincus d'abord, ils se sont estimés malhabiles; vainqueurs à présent, ils en font honneur à leur bonne conduite, et ils s'arrangent pour demeurer à l'avenir les plus adroits et les plus forts. Plus- que personne ils parlent de foi, de religion et de morale, mais par habitude et par calcul; eux seuls n'ont point de croyance, point de religion, point de morale. Les sceptiques en avaient plus qu'eux ;

COMMENT LES DOGMES FimSSEKT. 15

ils croyaient an mal de rerreur : c'était leur foi, et elle était Traie et sincère, et parce qu'elle était Traie, elle a prévaltt contre l'erreur. Ce n'est point comme adversaires du vieux dogme . qu^ils ont succombé, c'est comme ailversaîres de tout dogose : ennemis de oe qui était faux» ils ont vaincu; inhabiles à montrer le vrai, le besoin de croire a séparé le peuple d'eux, et les a livrés à la vengeance de leurs rivaux. Mais maintenant leurs héritiers arrivent sur la scène, nourris dans le mépris du vieux dogme, libres du soin déjà rempli de le réfuter, avides de nouveautés, et pleins des besoins de leur époque qu'aucun préjugé ne les empêche de ressentir, A eux se dévoile l'énigme qui avait échappé aux autres ; à eux le doute ne parait plus la révolution, mais sa préparation. Us aperçoivent l'autre moitié de la tâche, et sentent la nécessité de la vérité ; et parce que seuls ils la sentent, ils savent qu'en eux seuls est l'avenir, et par conséquent la force- Ils se sentent donc appelés, non plus à poursuivre la querelle terminée du scepticisme et du vieux dogme, non plus à réchauffer dans le peuple de vieilles baines personnelles, un enthousiasme usé, ou des passions d'un autre siècle, mais à chercher la vérité, mais à découvrir la doctrine nouvelle à laquelle toutes les Intelligences as* pirent à leur insu, au nom de laquelle tous les bras s'armeront s'il y a lieu, qui remplacera dans la croyance le vide laissé par l'ancienne et terminera l'interrègne illégitime de la force. Telle est l'oeuvre sainte à laquelle ils se dévouent dans le silence.

Cependant, ils ne peuvent demeurer insensibles aux misères de leur époque, ni perdre le sentiment du présent dans la contemplation de l'avenir. Le spectacle de ce que font leurs oppresseurs et de ce qu'ils préparent, la vue de ce peuple par eux corrompu, dégradé, malheu-

reux, trompé, façonné avec un art exécrable à une longue servitude, tout, dans ïa scène de désolation qu'ils ont sous les yeux, enracine dans ces jeunes âmes, possédées de l'amour de la vérité et de la vertu, un dégoût amer de la société et une indignation profonde contre ses corrupteurs et ses maîtres. Ils n'en perdent pas leur foi, ils ne désespèrent pas pour cela de l'avenir, mais ils ne croient pas que cet avenir soit fait peureux; ils n'osent même le promettre à leurs enfants, tant est lourde la tyrannie qui pèse sur eux, tant elle paraît fortement tissue, tant il leur semble qu'il y a loin de ce qu'ils voient à ce qu'ils pensent.

Et comment se défendre entièrement des illusions du présent, et, faibles que nous sommes, quand il nous écrase, quand il dévore notre courte vie, l'apprécier à sa valeur et le réduire à ce qu'il pèse? Comment, quand les événements semblent chaque jour démentir de plus en plus les prévoyances de la raison, résister à la passagère apparence du fait, et garder confiance en soi-même? Ils ne savent pas que rien n'est si fragile qu'une domination purement fondée sur la force; qu'un peuple sans foi à ses maîtres leur obéit mais les méprise, et n'attend qu'un revers pour leur échapper; que des maîtres sans morale et sans croyances ne s'accordent , nas longtemps; qu'ils se détruisent après avoir détruit leur ennemi commun. Ils ne savent pas que le monde est plein de causes secrètes qui apparaissent tout à coup à la voix de la Providence, et rompent brusquement comme un fil les plus habiles échafaudages humains. Ils ne savent pas ^iifin, dans leur isolement, que plusieurs ., pensent comme eux dans le secret de leur conscience;' I qu'ils sont nombreux quand ils pensent être faibles, et que dans l'âme de tous les hommes opprimés, aveuglés

OU corrompus, il y a une voix sourde qui parle de liberté, de vérité et de vertu, et qui opère, quand, le jour est arrivé, des conversions rapides qui entourent l'étendard de la bonne cause d'une foule imprévue de prosélytes.

Ils ne le savent pas, et ils fuient le monde, et ils vont nourrir dans la solitude, loin de la boue du peuple et des yeux impies du pouvoir, leurs croyances proscrites et impuissantes. Échauffés par l'indignation et par le feu concentré d'une nature qui n'a rien à produire hors d'elle-même, tous les germes des hautes vertus, des grandes idées, des nobles sentiments, se développent avec rapidité, et s'élevant ensemble, appuyés, entrelacés, confondus, forment en peu de temps ces stoïques caractères, qui éclatent dans les jours d'oppression, protestent contre elle tout à coup, tout à coup la renversent, et paraissent gigantesques aux siècles ordinaires, qui ne peuvent ni les expliquer, ni les égaler.

.C'est dans cette retraite des véritables représentants de l'humanité (car le reste n'en a que la forme) que se retrouvent les grandes vérités morales, politiques, religieuses, destinées à gouverner le monde sous une face ou sous une autre, et que les formes de l'ancien dogme avaient étouffées. Elles se manifestent de nouveau au petit nombre qui n'en a point désespéré ; elles lui apparaissent pures de tout nuage et telles qu'elles sont, parce qu'elles rencontrent des intelligences neuves, sorties du f^ scepticisme sans foi, mais avec le besoin d'en avoir une, l'écondition indispensable à la perception pure du vrai, et |qui ne se reproduisent que dans ces époques.

Alors recommence l'empire légitime de la vérité, et il y a entre elle et notre nature une sympathie si puissante, que son retour excite dans les âmes un amour et

18 PHILOSOPHIE UE L'fliSTOiaE.

UH enthousiasme inexprimables. Celui qui Ta reçue est changé. Ce n*est plus un homme, ce n^est plus un phi* losophe, c*est un prophète; il est tellement dominé par l'ascendant de la vérité, qu'il s'oublie lui-même, qu'il se dévoue à elle, qu'il est elle : c'est la vérité personnifiée; ses actions la parlent, sa voix la commande ; il n'a plus d'autre intérêt, plus d'autre affaire ; il est l'apôtre, il sera, s'il y a lieu, le martyr de la nouvelle loi.

On s'étonne dans les temps ordinaires de l'exaltation morale de pareils caractères. C'est qu'on n'a pas vu le spectacle hideux d'une société sans croyance, livrée tout aitière à l'égo'isme; c'est qu'on n'a pas senti la dégoûtante oppression d'un pouvoir sans autre règle que son intérêt, sans autre borne que sa propre force, se faisant un jeu du parjure et de la fraude, et méprisant la morale et les hommes. C'est ce contraste qui manque k l'empire de la justice et de la vérité, pour faire sentir œ qu'il a- d'admirable et de ravissant ; c'est ce contraste qui le fait paraître à la fin des révolutions comme le salut du monde, qui fait de son avènement l'unique affaire de ceux qui l'ont pressenti, et qui rend cet avènement si nécessaire qu'aucune puissance humaine ne peut l'empêcher.

A mesure que le temps marche et qu'avec lui s'augmentent le dégoût de ce qui est et l'attente de la vérité, un grand nombre d'esprits, même parmi ceux qui n'ont point cherché, se trouvent plus ou moins illuminés. Tous seront des apôtres ou des prosélytes, des scddats ou des chefs de la foi nouvelle. Cette foi est déjà née. Elle vit dans l'esprit de plusieurs, elle est attendue par tous : car tous ressentent une vague Inquiétude, dont elle est l'objet ignoré , et qu'elle seule peut apaiser. Ses ennemis sont usés, divisés, méprisés. Les anciens chefs ne

spnt plus, et, malgré leur ardeur à former des élèves dignes d'eux, ils n'ont pu faire, avec de l'ignorance et du fanatisme, que des hommes plus méchants que redoutables. La force du parti n'a plus de nerf; c'est uneapparence qui va tomber en poussière; tout le peuple l'abandonnera au premier mot, au premier signe. Enfin les temps sont arrivés, et deux choses sont devenues inévitables : que la foi nouvelle soit publiée, et qu'elle envahisse toute la société.

Comment ce grand phénomène se produira -t- il? quelles circonstances particulières décideront son apparition un jour plutôt qu'un autre, dans tel lieu plutôt que dans tel autre? Il n'y a rien ici de nécessaire et d'absolu. Tantôt le pouvoir se désorganise lui-même, et laisse le champ libre à qui veut régner ; tantôt un événement extérieur vient le pousser et détermine la manifestation de la vérité; tantôt un fait trivial, imprévu, en apparence insignifiant, introduit sur la scène un homme qui parle, et cette étincelle allume l'incendie ; quelquefois c'est un prophète enthousiaste qui ne peut résister à la vérité qui le possède, et qui se produit tout à coup fort de sa mission et de son zèle. L'homme, le lieu, le moment^ l'occasion n'y font rien : tou/ours est-il que la force des choses rend inévitable une promulgation qu'elle a préparée, et dont elle a d'avance abattu tous les obstacles.

Ainsi s'accomplit la ruiné du parti de l'ancien dogme et l'avènement du nouveau. Quant au vieux di^me luimême, il est mort depuis loogtemps.

DE LA SOEIBONNE ET DES PHILOÇOPHES.

Avant le xvni* siècle, il y avait beaucoup plus d'ordre dans les sciences qu'à présent. Le monde intellectuel était partagé en royaumes distincts, bien délimités, qui avaient tous leurs habitudes particulières, leur langue, leurs douanes, et leurs représentants à la Sorbonne, qui était comme le congrès de cette grande fédération. Chaque science se gouvernait à sa façon, indépendante des autres et du peuple; une belle hiérarchie lui assignait son rang, conformément à sa dignité ; elle avait ses formes qui la rendaient impénétrable à quiconque n'était pas initié, et Tenvironnaient d'une obscurité majestueuse. Grâce à ces précautions bien entendues, les savants d'une espèce n'étaient point troublés dans leurs recherches par les savants d'une autre espèce, ni contrôlés dans leurs assertions par les objections du premier venu. Les quatre facultés se respectaient mutuellement, et faisaient cause commune pour se conser-

1. Ce morceau fut en quelque sorte la déclaration de principes et iç prospectus philosophique du Globe. Voyez ce recueil, numéro du 15 janvier 1825; tomel, page 265.

D£ LA SORBONNE ET DrES PHILOSOPHES. 21

ver le monopole des idées. La tâche n'était pas difficile : le beau monde s'occupait d'autre chose, et le peuple apprenait à lire. D'ailleurs, l'esprit d'examen, qui depuis a fait tant de progrès, était alors sagement contenu et réprimé par le grand roi. La cour, la ville, les provinces, recevaient les décisions de la Sorbonne comme des oracles, et ne se mêlaient pas des motifs. C'était le bon temps, le temps de l'ordre, de la foi, du repos. L'existeDcé d'un docteur était aussi agréable que paisible, et les chanoines de la sainte Chapelle n'étaient pas plus heureux.

Soit qu'on ne fit pas si grand cas du peuple qu'à présent, soit qu'on estimât plus haut la vérité» on ne pensait pas alors comme un noble pair de notre époque : on ne croyait pas que tout le monde eût plus d'esprit que quelques-uns ; la science était regardée comme une révélation qui ne descendait que dans quelques entendements privilégiés, ou comme un dépôt sacré qui ne devait se transmettre qu'à des hommes préparés de longue main, et choisis pour le recevoir. On aurait craint de la perdre en l'éparpillant, ou de la prostituer en la livrant à la multitude. Il suffisait que le peuple fût dirigé selon les principes : on ne peasait pas qu'il pût ni qu'il dût les comprendre. Telles étaient les doctrines du grand siècle.

Mais au xvnr, tout changea : les audacieuses tentatives de Bayle, l'incursion de Pascal sur le territoire de la théologie, les plaisanteries de Molière en médecine, et le goût de quelques jésuites, pour la popularité, avaient donné le mauvais exemple de faire intervenir le public dans les délibérations de la science, et d'invoquer son jugement sur les matières les plus hautes. Cette pernicieuse semence de désordre porta son fruit. Fontenelle

vint, qui mit Fastronomie aux pieds des dames ; puis Montesquieu, puis Voltaire, après lesquels tout fut perdu. Ce fut un singulier renversement d'idées,'une révolution de principes bien étrange et bien complète. Auparavant, la science descendait sur le peuple des voûtes de la Sorbonne en apophthegmes a pprouvés et parafés par le doyen de ce vénérable sénat; aussitôt le peuple s'inclinait et croyait; son opinion n*osait faire résistance, et se laissait paisiblement régenter. Mais au xvnr siècle, un esprit d'indiscipline se répandit dans le public; le sens commun sembla prendre conflance en lui-même et se roidir contre les décisions de l'autorité légitime. On vit grandir rapidement cette puissance nouvelle, animée dans sa révolte par les flatteries de quelques écrivains. Bientôt elle passa de la résistance à l'attaque ; elle était jeune, impétueuse, sans reproche; laSorbonne, comme toutes les vieilles autorités, était chargée de péchés. On se rappelait la circulation du sang et maintes autres décisions singulières : elle fut détrônée. L'opinion publique, après avoir été si longtemps aux genoux de la science, vit la science à ses genoux, sollicitant son approbation et se soumettant à son jugement. Dès lors tout changea de forme dans la république des lettres. Le peuple, nouveau souverain, fit la loi; il imposa sa langue, brisa les barrières qui parquaient les savants en troupeaux isolés, et renversa la hiérarchie des sciences ; toutes devinrent égales, toutes purent se comprendre et se contrôler, toutes durent se légitimer en prenant la livrée du sens commun. Il y eut du pédantisme à parler ktin, à se servir des mots de l'école, à n'être pas intelligible pour tout le monde. Il y en eut à être un homme spécial et à ne savoir que son affaire. On vit des géomètres parler de poésie, et des poètes de théologie ; on vit des cardinaux

faire des chansons, et des abbés de romans ; des femmes même écrivirent sur la physique. Chacun s*empressait ainsi de cacher la science sous les formes du bon sens, et de faire disparaître le savant sous l'homme du monde. Et à bon droit .: car à qui fallait-il plaire? au peuple; qui applaudissait ou sifflait? te peuple; qui distribuait les bonnets de docteur ? le peuple. Il était souverain dans le monde des idées. Or, on ne voyait pas que cette sou*veraineté en amènerait une autre, et que le faire juge des idées, c'était le faire juge des choses; la révolutioh politique était au bout de la révolution littéraire, tant il y a de liaison entre penser et faire.

Uiie des conséquences de cet esprit nouveau, fut que l'autorité qui appartenait autrefois au corps des savants, passa dans les salons, qui devinrent les clubs de cette démocratie. Le peuple étant revêtu des fonctions de juge, il fallait bien qu'il jugeât ; n'écrivant pas, il fallait qu'il se rassemblât pour discuter et prononcer oralement ; c'est ce qu'il faisait dans les salons, avec une autorité sans limites et sans appel. On vit se former, autour de quelques femmes; des réunions qui n'avaient rien de commun avec l'hôtel de Rambouillet que le sexe du président. On n'y venait point pour faire de l'esprit sur les mots, mais pour faire de l'opinion sur les idées. C'étaient à la fois des assemblées législatives où l'on décidait ce qu'il fallait penser sur toutes choses, et des jurys spéciaux devant lesquels les savants et les littérateurs de toute espèce venaient lire leurs ouvrages et se faire juger. Les membres, il est vrai, n'en étaient point nommés par le peuple; mais ils étaient, par leur notabilité, comme ses représentants naturels, et formaient un véritable gouvernement émané de lui, qui exploitait en son nom l'autorité conquise sur la Sorbonne discréditée.

Il ne manquait plus au peuple, pour compléter l'organisation de sa souveraineté, qu'un journal qui publiât ses opinions et ses volontés. Les philosophes naquirent de ce besoin : espèce d'écrivains toute nouvelle et inconnue auparavant. Au xvii* siècle il n'y avait que des savants, parce qu'il n'y avait sur chaque branche des connaissances humaines qu'une seule opinion, celle des hommes spéciaux qui la cultivaient. En théologie, il n'y avait qu'un avis, celui des théologiens; il en était de même en médecine, en jurisprudence, en métaphysique. Le peuple n'était là que pour écouter, et profiter des belles choses qu'on lui apprenait. Mais au xvm^ siècle, quand il lui prit fantaisie de comprendre avant de croire, et d'examiner avant d'applaudir, il eut aussi son avis : ce qui en fit deux, celui des savants et le sien, les savants proposant ce qu'il fallait penser, et le peuple acceptant ou rejetant comme un juge. Dès lors, il y eut aussi deux classes d'écrivains : l'une inférieure, celle des savants, parce qu'elle était jugée ; l'autre supérieure, parce qu'elle jugeait, celle des critiques ou des philosophes qui se chargèrent de rédiger l'opinion du peuple souverain et d'imprimer ses arrêts. Les philosophes furent le pouvoir exécutif de cette démocratie littéraire , comme la Sorbonne l'avait été de Taristocratie scientifique du dernier siècle. Comme elle, ils régnèrent en maîtres absolus. Une épigramme ou une lettre flatteuse de Voltaire décidait de la chute ou du succès d'un ouvrage.

Tels furent ces deux régimes célèbres, dont l'un avait pour principe la supériorité des hommes spéciaux sur le peuple, l'autre celle du peuple sur les hommes spéciaux en matière de vérité. Si c'en était fait de ces deux régimes, peut-être chercherions-nous à montrer à nos lecteurs ce qu'ils avaient chacun de bon et de mauvais.

et ferions -nous voir que dans le monde intellectuel , aussi bien que dans le monde politique, il y a des inconvénients à ce que le peuple soit tout, comme il y en a à ce qu'il ne soit rien. Mais fort heureusement nous nous trouvons dispensés de pousser jusque-là notre rôle d'historiens. Nous vivons dans un si bon temps , que nous avons l'avantage de connaître personnellement et la Sorbonne et la philosophie. Après avoir régné tout^euls Tun après Taytre, et montré ce qu'ils savaient faire, ces deux régimes semblent s'être donné rendez-vous au commencement du xa.^ siècle , pour se reprocher mutuellement leurs défauts et se flétrir aux yeux de l'avenir ; et comme en accusant son adversaire, ni l'un ni l'autre n'oublie de chanter ses propres louanges* il suffit de les écouter pour apprendre tout le bien et tout le mal qu'on peut en savoir.

Or , assurément, nous ne nous flattons pas de représenter l'avenir ; mais si nous en jugeons par la paisible indifférence avec laquelle nous contemplons ce débat , au moins n'appartenons-nous plus au passé, ni à celui du xYuv siècle, ni à celui du xvn'; car c'jBst une chose merveilleuse à nos propres yeu^c que l'impartialité où nous laissent des prétentions si contraires et une querelle si animée. Le croirait-on ? nous lisons avec le même sang-froid M. de Bonald et M. B. Constant; nous parcourons avec la même admiration le Mémorial catholique et le Mercure; et, malgré les excellents sermons qu'on nous prêche de part et d'autre, notre cœur n'est point touché; nous ne nous sentons aucune inclination ni pour la philosophie du xviip siècle, qui prétend que le xix* lui appartient comme un iils à sa mère, ni pour les révérends pères jésuites, qui soutiennent qu'il appartient à la Sorbonne, parce que la Sorbonne est plus ancienne,

â6 PHILOSOPHIE DE. L'HISTOIRE.

et par conséquent plus légitime que la philosopliie. Chose singulière , pendant qu'on se dispute ainsi notre possession, nous ne trouvons à regarder le combat qu'un intérêt de curiosité; nous rions des coups que se portent nos maîtres futurs , comme si nous étions assez corrompus pour qu'il nous importât peu à qui çippartenir , ou assez forts pour ne pas craindre d'être possédés.

Et en vérité, quand nous considérons la question d'un peu près,' nous avons du penchant à croire que de ces deux explications de notre indifférence, c'est la dernière qui est la bonne; non que nous ayons grande opinion de nous-mêmes, ou que nous méprisions les deux régimes qu'on nous propose, mais parce qu'il nous semble que le temps de posséder et de dominer est passé pour eux. Sans doute la Sorbonne était une «belle chose, et la philosophie une chose admirable; mais de grâce, pourquoi ces deux belles choses sont-elles tombées ? car la Sorbonne a disparu pendant un siècle , et, si elle revient à présent, c'est une résurrection ; et d'un autre côté, si le régime exclusif de la souveraineté du peuple n'est pas encore anéanti, du moins il recule, et, pour une opinion dominante, reculer c'est mourir. Pourquoi donc, nous le répétons, ces deux belles choses ont-elles déchu ? Quand la philosophie se substitua à la Sorbonne, d'où vint sa force contre elle ? Apparemment elle ne vint pas de l'exeellence de la Sorbonne; ce fut en mcmtrant les vices du vieux régime que le nouveau se fit accepter. Et aujourd'hui que la Sorbonne se ranime et s'efforce contre la philosophie, d'où vient que la philosophie, tombée de sa prépondérance, ne peut l'empêcher de l^ relever? C'est qu'elle aussi n'était point sans inconvénients ; c'est que ces inconvénients ont paru, et l'ont abaissée au ni*

DE LA SORBOlfl^E ET DES PHILOSOPHES. 37

veau de'la Sorbonne. Dans la lutte qui s*est engagée entre la philosophie mourante et le vieux régime renais* sant, qu'entendons-nous ? Des reproches, des récrimÎDations. Les deux partis ne savent se faire valoir qu'en s'accusant; ils se rappellent leurs péchés, et semblent chacun n'avoir d'autres titres à la domination que les vices du parti opposé. Or, le malheur est que tous deux ont raison, et qu'ils le prouvent le mieux du monde. En les écoutant, on reste convaincu » tant ils parlent bien; on dirait deux mauvais sujets qui se reprochent leur vie ; après les avoir entendus, *on prend la résolution de ne plus se fier ni à l'un ni à l'autre.

Ce n'est donc point notre force qui nous rend imprenables à la Sorbonne et à la philosophie du xvni* siècle ; c'est la force des choses, cette force qui flétrit le passé et embellit l'avenir, qui rend impuissant tout ce qui est vieux, 'et puissant tout ce qui est nouveau, et qui pousse le monde en avant au lieu de le pousser en arrière. A-t-on vu beaucoup de régimes abolis reprendre vigueur et fleurir une seconde fois, beaucoup d'opinions détrônées ressaisir les esprits et recouvrer leur ascendant? Si on l'a vu, c'est à d'immenses intervalles , quand les vices du régime renaissant, quand les côtés faibles de l'opinion renouvelée, étaient tombés dans l'oubli. Mais pour la Sorbonne , dont la philosophie raconte les défauts, mais pour la philosophie, dont la Sorbonne montre les imperfections , une telle bonne fortune nous paraît impossible. Le siècle leur échappe et veut un nouveau régime : non que ce régime nouveau doive être phis parfait, mais parce qu'il le paraîtra, tant que l'usage n'en aura pas démontré les inconvénients. La Sorbonne et la philosophie sont comme deux mourants qui se disputent à qui vivra, ou comme ces deux voleurs de la

28 PHILOSOPHIE DE L'HISTOIBE.

fable, qui se battaient à qui aurait l'âne qu'ils' avaient pris; un troisième vint qui monta dessus et s*en alla

Que cette explication de nôtre indifférence soit aussi bonne qu'elle nous le paraît, ou que nous nous trompions, toujours est-il que nous sommes indifférents, et c'est un fait qu'il est bon de constater et de faire remarquer aux parties belligérantes, afin qu'elles sachent que la génération qui leur succède, et dont elles se disputent l'opinion , ne prend pas à leurs démêlés tout l'intérêt qu'elles imaginent, et, sans savoir précisément encore quelle sera sa direction, sepromet^ bien au moins de ne pas rentrer dans leurs vieilles ornières, et de ne pas se renflammer pour leurs vieilles passions. S'il plaît ensuite aux révérends pères jésuites et aux respectables amis de la philosophie du xviii^ siècle de continuer le combat, à la bonne heure : ils sont bien libres, et le spectacle ne nous ennuie pas.

Nous demanderons seulement qu'on nous laisse les droits du parterre, et qu'on nous permette quelques observations et quelques avis qui nous semblent de bon sens.

Par exemple , nous prendrons la liberté de faire remarquer aux deux partis que, s'ils veulent amener à bien le triomphe de leurs principes , il est bon qu'ils les comprennent; car qu'est-ce qu'un prédicateur qui ne sait pas sa religion ? Or, à voir comment s'y prennent les grands écrivains des deux côtés pour persuader leur doctrine, il ne semble guère qu'ils l'entendent. D'où vient que MM. du Mémorial catholique écrivent un journal? D'où vient que M. de Lamennais et tant d'autres partisans de l'autorité raisonnent avec le public et attestent le sens commun? N'est-ce pas dire' au peuple: « Nos adversaires soutiennent que vous êtes seul juge de

la vérité; nous soutenons que vous ête^ incapable déjuger,

et (jUe, quand vous vous en mêlez, vous jugez mal : c'est à

vous que nous nous eu rapportons; prononcez. >» Est-il

possible que le peuple ne rie pas à cette proposition , et

qu'il puisse accepter une doctrine qui ne saurait se

prouver qu'en se démentant ? D'un autre côté, d'où vient

que les habiles philosophes de la Minerve et du Constitua

tionnel accusent leurs adversaires de prêcher le peuple

et de lui inspirer de mauvaises opinions ? D'où vient

qu'ils se fâchent de voir une partie du public céder à

œs prédications ? D'où vient qu'ils attestent sans cesse

l'autorité des grands noms du xvm* siècle? Ne sont-ce

point là autant de preuves, ou qu'ils ne comprennent

point leurs propres principes , ou que ces principes ne

sont point vrais : car si le peuple est souverain juge de

ce qui est vrai , pourquoi dire qu'il se trompe ou qu'il

est trompé î pourquoi vouloir lui imposer des jugements

particuliers qui n'ont de poids que l'autorité? pourquoi

décliner ses arrêts et en appeler ailleurs ! C'est "donc un

avis charitable que nous donnons aux deux partis :

qu'ils tâchent d'être conséquents, et qu'on ne les voie

pas, d'un côté attester l'esprit d'examen pour prouver

l'autorité, et de l'autre nier la compétence de l'opinion

publique pour la défendre. Si le peuple ne doit point

juger, mais croire, faites-lui des catéchismes et non des

journaux; s'il est seul juge de la vérité, soumettez-vous

à ses décisions.

Après la conséquence, ce que nous souhaitons le plus sincèrement aux deux partis, c'est la justice. Nous ne leur demandons point cette bonne foi qui consiste à donner raison à son adversaire quand il a raison, ou à reconnaître son propre tort quand on a tort : ce serait se montrer trop exigeant ; mais tout simplement cette jus-

30 PHILOSOPHA DE L'HISTOiftC.

tice qui respecte les personnes en combattant les opi* nions, et ne flétrit pas Fauteur pour décréditer la doctrine. Ceci s'adresse également aux deux partis, maia plus particulièrement aux auteurs du MémoritU. catko-^ liquey qui nous paraissent avoir pour ce genre de critique une prédilection toute particulière.

Nous conviendrons avec eux que, si l'autorité est la seule garantie de la vérité d'une assertion, la meilleure manière de prouver qu'une opinion est fausse, c'est de chercher i déconsidérer son auteur. Nous avouons donc que leur méthode d'attaquer la vie dhm philosophe» au lieu de discuter ses principes, est tout à fait conséquente. Mais puisque enfin ces estimables écrivains vivent sur une inconséquence qui est leur journal, ils pourraient peut-être, en faveur de la justice, s'en permettre une autre bien moins grave, et sur laquelle, j'en suis sûr. le public ne leur chercherait point querelle : ce serait de respecter un peu la personne de leurs adversaires ; car depuis que Pascal a écrit, on convient assez généralement que, s'il est bien de faire triompher sa cause, il est mal de le faire par d'injustes moyens.

Encore si c'était par la haine des mauvaises acti(Mis qu'on attaquât les personnes, on cj^ncevrait ce zèle dans des prédicateurs de morale; mais on n'en veut aux hommes que parce qu'on en veut aux opinions, ce qui est beaucoup moins désintéressé et beaucoup moins édifiant. Est-ce donc un si grand crime d'avoir pensé d'une manière plutôt que d'une autre , qu'on doive être mis hors la loi de la justice quand on l'a commis î Nous voudrions de grand cœur que ceux qui prodiguent ainsi la haine et la proscription contre la cendre des morts et la personne des vivants à propos d'opinions, réfléchissent un peu sur la manière dont une opinion s'adopte, et

cherchassent avec un pea plus d'exactitude jusqu'à quel point celui qui l'embrasse est responsable de l'avoir em* brassée. Nous croyons qu'eu dégageant cet examen de toute considération passionnée, pn arriverait bien vite à voir tout ce qu'a d'absurde et d'injuste l'intolérance.

Y a-t-il, par exemple, quelque chose de plus ridicule que d'en vouloir aux philosof^es du xvm* siècle d'avoir pensé o^qu'ils oui pensé? C'est comme si on se fâchait contre la toupie qui tourne sous le fouet de l'enfant : ce n'est pas la toupie qui est coupable, c'est l'enfant Quand le peuple eu France a su lire, pouvait-il ne pas lire? pouvait il lire sans comi»*endre, et comprendre sans croire ou dout^? Croire certaines choses, douter de certaines autres , n'est-ce point avoir une opinion ? Et a-t-on jamais vu qu'une opinion, ridicule ou sublime, bonne ou mauvaise, manquât de représentants? Y a-t*il dans la nature morale, y a-t-41 dans le monde physique, un fait plus nécessaire, plus inévitable? La toupie tournet-elle plus fatalement sous le fouet qui la lance? Ce n'est donc point Voltaire ni ses amis qui sont coupables, c'est leur temps ; ce n'est point eux que leurs opinions comprmnettent, mais leur époque.

fit la preuve qu'elles ne leur appartiennent pas, c'est que si Voltaire était né cinquante ans plus tôt , il est d'une évidence absolue qu'il n'aurait point joué le rôle qu'il a joué. Peut-être , rival de Corneille et de Racine, eût-il passé sa vie à faire des tragédies; peut-être l'aurail-on vu jésuite, docteur en Soii)ODne, ou tout ce que l'on voudra ; mais philosophe, point. Et pourquoi? C'est que la philosophie est le jugement du peuple, et qu'au xvir siècle^le peuple croyait et ne jugeait pas. Ainsi « faute de philosophie, il ne pouvait y avoir de philoso* phes; faute d'opinion publique , de représentants de

l'opinion publique. Toutes les idées dont on accuse Vohaire et ses amis, Voltaire et ses amis n'auraient pU les avoir cinquante ans plus tôt; elles ne sont donc point d'eux, mais de leur époque. Luther aurait été un saint et peut-être un pape cent années plus tôt.

Est-ce à dire que rien n'est absolument vrai ni absolument faux, que les opinions sont comme les modes, belles quand on les prend, laides quand on le#quitte? Nous sommes loin de le penser. Nous estimons qu'il est absolument vrai que deux et deux font quatre, et absolument faux que deux et deux font cinq ; mais nous pensons aussi que jamais siècle n'a cru ni ne croira que deux et deux font cinq ; nous pensons que jamais le faux ne peut devenir l'opinion d'une époque. Ce n'est point de la vérité à l'erreur et de l'erreur à la vérité que voyage l'esprit humain, mais d'une vérité à une autre, ou, pour mieux dire, d'une face de la vérité à une autre face. Si un siècle possédait toute la vérité, toute la beauté, toute la justice, la science, l'art et la morale seraient éternellement fixés , et le monde ne changerait plus d'opinion. Ce qui fait que l'on admire Shakspeare après avoir admiré Racine, c'est que Racine est beau d'une façon et Shakspeare d'une autre. Ce qui fait que tantôt les vertus publiques sont sacrifiées aux vertus privées et tantôt les vertus privées aux vertus publiques, c'est queYii les unes ni les autres ne sont toute la vertu. Si les hommes spéciaux ont régenté le public pendant un temps, et si, à son tour, l'opinion publique a prévalu sur celle des savants, c'est que le point de vue des savants est plus profoiid, s'il est plus étroit; c'est que le point de vue du peuple est plus étendu, s'il est plus superficipl. Le jour où ce qu'il y avait d'étroit, d'exclusif et de routinier dans la science de la Sorbonne s'est trop fait sentir, on en a

appelé au sens commun, plus large, plus libre, plus complet; tout comme, aujourd'hui que ce qu'il y a de superficiel, de léger et de sceptique dans le sens commun se fait sentir, on commence à s'en lasser et à vouloir autre diose.

Il n'y a dans un siècle que les débris du siècle passé qui s'opposent au torrent, mais toujours sans succès; ■ après eux, l'unité d'opinion s'établit, et n'est plus troublée que quand cette opinion commence à vieillir, et que déjà se lèvent et commencent à parler les avant-coureurs de la suivante. Ainsi , au commencement et à la fin, le dissentiment est possible et même nécessaire; mais il n'existe pas dans le sein même de l'époque. Et quand un siècle est ainsi préoccupé d'une certaine face de la vérité, de la morale et de la beauté, comment veuton que l'enfant de ce siècle renie les croyances , les admirations et les vertus de son temps, pour en adopter d'autres dont il ne saurait même s'aviser? De quel droit, engoué d'autres opinions , parce qu'on est d'un autre temps, lui reproche-t-on ce qu'il a pensé, aimé, admiré, et le cite-t-on devant un tribunal incompétent , pour'se justifier d'un crime dont il n'est pas coupable, puisqu'il est celui de son siècle, d'un crime qui n'en est pas un, puisque, sous toutes ses faces, la vérité est adorable? Que dirait le siècle de Louis XIV, s'il pouvait renaître et juger avec ses idées nos romantiques qui le jugent d'après les leurs? Que diraient les Athéniens préoccupés de république, s'ils connaissaient nos honorables députés préoccupés de monarchie ? Que penserait Brutus de nos vertus publiques, lui dont nous condamnons si fièrement la dureté paternelle ? et enfin, que dirait Voltaire de M. de Lamennais, et Francklin de la Otwti'dienne?'

Et puisqu'il faut tout dire , disons plus encore : les siècles ne sont pas plus coupables de leurs opinions que les hommes des opinions de leur siècle. Gar pourquoi un siècle embrasse-t-il une opinion nouvelle qui lui soit propre? serait-ce par hasard qu'il trouvât bonne l'opinion du siècle précédent? n'est-ce point au contraire une nécessité de la nature humaine de croire ce qui lui pa* ralt vrai, de rejeter ce qui lui parait faiïx? Et s'il en est ainsi, quand une époque rejette l'opinion d'une époque précédente, n'est-il pas évident que c'est parce qu'elle en a reconnu, sinon la complète fausseté, au moins les imperfections et les vices ? et i qui la faute si ces imperfections la frappent, sinon au siècle précédent lui- même, qui les a laissées subsister? C'est donc à lui qu'il faut s'en prendre , si ses opinions ne durent point et sont abandonnées, et non point au siècle qui les abandonne. Qu'est-ce qui a fait naître le protestantisme, sinon les abu^ du catholicisme ? Oii est la cause du régime sévère de Louis XIV, sinon dans les excès du protestantisme? D'où est sortie la liberté du xvm* siècle , \sinon des in* convénients de la monarchie absolue du xvii* ; et qui nous vaut les jésuites, sinon les philosophes?

Ainsi un siècle n'est responsable ni de ce qu'il est, ni de ce qu'il pense; un siècle sort d'un autre, une opinion d'une autre opinion. Et si l'on accuse cet autre siède , cette autre opinion, on trouvera qu'ils sont innocents de ce qu'ils ont été, et par conséquent de ce qu'ils ont produit. En sorte que ceux qui aiment à accuser, forcés de courir de siècle en siècle après le coupable , arriveront heureusement au premier homme, qui rejettera ce qu'il a pensé sur sa propre nature, c'est-à-dire sur la nature humaine, véritable source du mal, parce qu'étant faible, elle ne saurait voir qu'une partie de la vérité, et qu'étant

orgueilleuse, elle croit et proclame toujours qu'elle a trouvé la vérité tout entière.

Ainsi Taccusation tombe faute de coupable : il n'y a personne à brûler, personne même à haïr, ce qui est fâcheux pour les bonnes âmes ; il reste ou de devenir tolérant ou de continuer à être absurde; Or, dans ce dilemme embarrassant, le grand nombre prendra toujours le dernier parti, parce que la raison devant la passion est comme le sang-froid devant la mort, une chose que les plus grands caractères ont encore peine à conserver.

RÉFLEXIONS SUR LA PHILOSOPHiE DE l'hISTOIRE.

La grande différence qui sépare rhomme du reste des animaux, c'est que la condition de ceuxK^i ne change pas avec les siècles, tandis que celle de l'homme est dans un mouvement perpétuel de transformation.

La condition des castors et des abeilles est aujourd'hui ce qu'elle était le lendemain de la création ; la condition de l'homme en société change tous les siècles, se modifie toutes les années^ s'altère en quelque point tous les jours.

L'histoire recueille ces changements; c'est là sa mission. Elle enregistre ce qui passe, afin que le souvenir en demeure. La philosophie de l'histoire néglige les changements eux-mêmes , et ne voit que le fait général de la mobilité humaine dont ils sont la manifestation. Elle cherche la cause et la loi de cette mobilité.

En effet, à ce mouvement qui fait de l'homme une

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