Inédit
chose ondoyante, il y a néGessairement un principe, et, comme l'eflet est «pécîal à Thomme , un principe qui n'agit que sur lui ; ce principe, quel est-il ? où faut-il le chercher?
Ce n*est point dans le théâtre sur lequel Thomme est appelé à se développer. Ce théâtre, qui est la nature, lui est commun avec les bétes, qui ne changent point ; ce théâtre, d'ailleurs, est aujourd'hui ce qu'il était hier, ce qu'il sera toujours. La mobilité humaine ne peut venii de là.
Si elle ne vient point du théâtre, elle vient donc de l'acteur. H y a donc dans l'homme un principe de chan- ' gement qui n'existe point dans la béte.
Deux mobiles influent sur la conduite de l'homme et la déterminent : les tendances de sa nature, et les idées de son intelligence sur les différents buts auxquels aspirent ces tendances.
Quand il obéit à la première de ces influences, qui est instinctive et. aveugle , il agit passionnément ; quand il obéit à la seconde, qui est éclairée et réfléchie^ il agit raisonnablement. La première domine dans Tenfance , la seconde dans l'âge mûr et dans la vieillesse.
Les tendances de la nature humaine sont invariables comme elle ; elles sont les mêmes à toutes les époques et dans tous les lieux. Les idées de l'intelligence humaine varient d'un temps à un autre temps , d'un pays à un autre pays; elles varient comme la connaissance humaine, et la connaissance humaine crott et décroît.
Si la condition des bétes ne change point , c'est que leur conduite est exclusivement déterminée par les tendances de leur nature qui sont invariables. Si la condition de l'homme varie d'un pays à un autre pays, fl'une époque à une autre époque, c'est que la conduite de
rhomme n'est pas seulement déterminée par les tett^ dances de sa nature qui sont invariables, mais encore et principalement par les idées de son intelligence qui sont ' essentiellement changeantes et mobiles.
Le principe de la mobilité des choses humaines est donc dans la mobilité des idées de l'iolelligence humaine.
Tous les changements qui s*opèrent dans la ccHiditioa de l'homme, toutes les transformations qu'elle a* «ibies, dérivent donc de l'intelligence et en sont l'effet ; Thistoire de ces changements n'est donc, en dernière analyse, que l'histoire des idées qui se sont succédé dans l'intelligence humaine, ou, si l'on aime mieux, Thistoire du développement intellectuel de Thumanité.
Mais, si l'on veut y faire attention, on s'apercevra que l'histoire de ces changements est l'histoire tout entière. Car il n'y a dans ce monde que deux choses, l'immuable et le changeant; l'immuable est l'objet de la science, le changeant celui de l'histoire; or, tout ce- qui ne dérive point de la liberté humaine est immuable jusque dans le changement même, car s'il change, c'est par des lois immuables ; cela seul peut n'être pas immuable, qui dépend de l'homme ; car tandis qu'on est sûr a priori que les forces naturelles sont soumises dans leur action à des lois constantes, on ne l'est pas encore que l'intelligence, qui est la loi de la force humaine, ait un développement régulier. Et c'est pourqucÂ, tandis que tous les jdurs les changements naturels passent du domaine de l'histoire dans celui de la science , les changements
KÉFLEXIONS. 39
qui sont l'œurre de rbomme se refusent à la scieiice, et semblent devoir rester, sinon à jamais, du moins longtemps-encore, flottants et désunis dans le réservoir de l'histoire.
Si donc l'histoire a nn objet propre qui ne doive pas lui échapper, c'est-à-dire s'il y a quelque chose de vraiment changeant dans ce monde, ce sont les œuvres de rhonune.
L'objet de l'histoire, dans la seule acception légitime du mot, est dans le développement de l'intelligence humaine, manifesté par les changements extérieurs qui ont été, aux différentes époques, les effets de ce développement.
Le point où ces changements sont arrivés à une certaine époque et dans mi certain pays constitue la condition humaine à cette époque et dans ce pays« L'histoire de ces changements est donc l'histoire du développement de la condition humaine, comme elle ei^ c^e du développement de l'intelligence humaine.
Développement de Tintelligence humaine, change!» ments successifs dans ses idées , effets successifs de ces changements ou développement de la condition humaine: voilà Tordre logique.
L'histoire embrasse tous ces changements dans sa compréhension ; mais elle fte procède pas de la cause à l'effet ; elle suit un ordre inverse par nécessité. Les idées lui sont invisibles, les effets seuls tombent sous sa prise ; ces effets sont des faits qu'elle recueille, faits de toute nature et de toute espèce d'où elle induit les idées, concluant du signe à la chose signifiée, ou de l'^et à k cause : voilà l'ordre historique.
Il n*y a donc que trois questions historiques, ou, en d'autres termes, le changeant n'offre que trois seuls
problèmes à résoudre : l"* quelle a été la forme humaine ou la forme visible de l'humanité depuis Torigine jusqu'à nos jours; 2'' quelle a été Tintelligence humaine ou le développement des idées de l'humanité depuis Torigine jusqu'ci nos jours; S'» correspondance de ces deux développements, ou comment du développement des idées est né le développement de la forme humaine depuis l'origine jusqu'à nos jours : voilà le champ de l'histoire.
IIÏ
La plupart des historiens se bornent aux faits, et souvent ils ne s'occupent que de la moindre partie de ces faits, laissant de côté la plus expressive. Ainsi ont écrit ceux qui, oubliant les institutions politiques et religieuses, les arts, la vie privée et l'industrie des peuples, se sont bornés à raconter la vie des rois, les batailles et les traités, l'accroissement et la décadence des empi res, espèce de faits qui ne sont que les conséquences des premiers, comme ceux-ci ne sont à leur tour que les conséquences et les signes du mouvement des idées.
Les écrivains qui ont introduit l'histoire des mœurs et des institutions dans l'histoire, ont fait une révolution. Ils ont passé pour avoir pénétré jusqu'à la racine du genre. On les a appelés historiens philosophes. Et cependant ils n'avaient atteint que des causes secondes. La cause de ces causes est dans le développement de l'intelligence ou la succession des idées ; il faut transporter jusque là la philosophie de l'histoire , et la gloire de notre siècle est de le comprendre.
Et le jour où l'on aura reconnu que l'intelligence humaine est soumise dans son développement à des lois
constantes, la sucœssion des idées ne sera plus ellemême qu'une cause seconde , et la philosophie de l'histoire, changeant encore une fois d'objet, ne s'appliquera légitimement qu'à l'explication de la succession des idées par les lois nécessaires du développement intellectuel. Alors, si ce jour arrive, l'histoire périra tout entière : elle n'aura plus d'objet ; la science lui aura succédé dans le domaine des modifications de l'humanité, comine elle lui a déjà succédé dans le domaine des modifications naturelles.
Tel est le chemin qu'a fait l'histoire jusqu'à ce jour :
elle s'est élevée des événements aux institutions et aux' mœurs, qui ne sont que des événements plus généraux ; des institutions et des mœurs à la succession des idées, qui n'est elle-même qu'une série d'événements plus généraux encore. Elle a résolu ainsi le plus changeant dans le moins changeant , les effets ^ les plus multiples et les plus grossiers dans leurs causes immédiates, qui sont elles-mêmes des effets d'autres causes plus générales. Elle n'a point encore atteint le régulier, l'immuable, le législatif. C'est pourquoi elle n'est point encore parvenue à se détruire et à se résoudre dans la science. Elle y tend aujourd'hui: car elle aspire à trouver la loi de la succèssien des idées, encouragée qu'elle est parla découverte des lois de la succession des phénomènes naturels. Y arrivera-t-elle ? peut-être/ Mais on peut prédire que si cette grande conquête lui est réservée, elle n'est point prochaine, car les degrés du sanctuaire sont encore impraticables. La succession des idées, cause immédiate de la succession des institutions , des religions , des naœurs , est bien loin d'être déterminée : que disje? connaissons - nous suffisamment les institutions^
les religions et les mœors des différentes époques et des différents pays ? connaissons - nous même assez les 4f ^^fiinents qui en ont été les effets, et qui aeuls peuvient nous les révéler? et sans toutes ces connaissances <}ui s'engendrent l'une Tautre , coo^ment pouvons -nous aspirer à la découverte de la loi des idées , qui , si elle existe , doit en être le résumé et l'expression géiïérale?
C'est donc sur les degrés successifs, qui doivent et peuvent seuls conduire à la science de ce qui n'est jusqu'ici qu'historique , que doivent se concentrer les efforts des historiens , et par-dessus tout sur le développement des idées, la partie la moins approfondie jusqu'à présent , parce qu'elle touche encore à son bCTceau , quand les deux autres , qui devaient venir avant elle , ont acquis plus ou moins les caractères de la maturité.
Le développement de l'intelligence humaine est double dans rbumanité tout entière , comme dans une société humaine considérée isolément, comme dans un individu humain pris à part : i) est spontané et réfléchi.
Faite» qu'un individu ne cherche jamais à acquérir des idées, ni à éclaircir celles qu'il a , ni à s'en rendre compte ; cet individu, doué d'une intelligence qui, sans qu'il le veuille, a conscience de ce qui se passe eu lui et autour de lui, recevra, sans le chercher, des idées de ini-inêma et des choses extérieures, combinera ces idées , jugera , raisoimera , tirera des inductions , se formera des croyances et des principes , le tout sans se douter de ce qu'il fait, et sans chercher à k faire ;
RËFLEXIOIfS. 43
le mouvement naturel de son intelligence va sans lui ; ses besoins ajoutent continuellement, et sans qu'il y songe, à Ténergie de ce mouvement ; ils le dirigent à son insu ; et du sein de ce développement spontané sort une série d'idées qui déterminent sa conduite et qui consti* tueront sa condition.
Ainsi ^e développe natureilen)ent une société, dont rintelligence généralisée marche toujours spontané* ment. Sans dessein et sans but, sans recherches et sans méthode, une somme d^idées lui est acquise, en vertu de laquelle elle se fait telle ou telle religion, tel ou tel gouvernement, telles ou telles mœurs, telle ou telle in^* dustrie. Et de ces institutions, de ces mœurs, de cette industrie, enfants naturels de ses idées, naissent à leur tour sa prospérité ou sa misère, sa force ou sa faiblesse, ses succès ou ses défaites à la guerre , la nature de ses alliances et de ses traités, son commerce, la condition des sujets et des rois, en un mot, tous les événements de détail dont son histoire se compose.
Ce qui arrive chez un individu et dans une société , doit arriver dans l'ensemble des sociétés ou dans l'humanité, qui, considérée en masse, se développe aussi sans le Savoir et sans le vouloir. Le jour où le philosophe pourra embrasser une assez longue série de siècles, il la verra changeant d'idées comme un peuple et comme un homme , et produisant à des intervalles immenses des événements généraux qui seront le résultat et l'expression de ces changements.
Entre Ilndividu, la société et l'humanité, il n'y a que l'échelle du développement qui diffère. Le développe* mœt est également spontané et continuel dans les trois cas ; mats il s'opère plus ou moins rapidement. Les révolutions d'idées ne sont séparées que par quelques an-
nées dans la vie de rhomme ; il faut un siècle à une société pour faire un pas ; il eh faut cent àThumanité. C'est que les révolutions humaines se composent de révolutions sociales, et chacune de celles-ci de révolutions individuelles. Or, pour qu'une même révolution d'idées soit devenue commune à la masse des membres d'une société, il faut laisser à la force des choses le loisir d'amener au même point , par des routes de diverses directions et de longueurs inégales, l'intelligence de chaque individu ; et, pour qu'une révolution de même nature s'étende à toutes les sociétés, il faut ^ussi que chaque société y arrive à sa manière et selon sa force. Telle est la longueur d'une pareille opération , que l'harmonie intellectuelle de toutes les sociétés de notre globe étroit est un phénomène encore attendu et qui ne promet pas de se produire prochainement. Ce résultat avait été promis au christianisme; il conserve la prétention de le produire, et c'est vers ce but que tendent les sociétés bibliques.
Tel est le développement spontané de l'intelligence humaine : fait incontestable dans l'homme, la société et l'humanité ; fait qui produit tous les autres et mène les individus, les empires et le monde.
Mais, tandis que dans la plupart des hommes Tintelligence ne se développe que de cette manière sourde et involontaire , chez quelques - uns un autre développement libre et senti prend naissance , et dès qu'il est né ne périt plus. C'est le développement réfléchi ou philosophique.
En effet, les facultés de rhomme ne sont pas des puissances indépendantes sur lesquelles il n'ait aucune prise et qu'il soit condamné à laisser aller où elles veulent et comme elles veulent. Il a reçu le pouvoir de s'en en\parer et de s'en servir comme un habile mécanicien s'empare et se sert du feu, de l'eau, de la vapeur, et des autres forces naturelles.
Cet empire qui lui a été donné sur ses facultés en général, il l'a sur son intelligence en particulier; il peut l'arracher à son mouvement naturel, et la diriger à la recherche des vérités qui l'intéressent, à l'examen des questions qui le préoccupent.
Or, quand il le fait, il arrive deux choses : la première, . que toutes les forces de l'intelligence, au lieu de se disperser et de se répandre dans diverses directions, se concentrent sur un seul point ; la seconde, que l'intelligence, retenue sur ce point, y reste plus longtemps attachée. Cette concentration d'une part, et celte persistance de l'autre, constituent l'état d'attention ; et l'intelligence attentive est infiniment plus puissante que quand elle ne l'est pas.
Lors donc que la volonté impose à l'intelligence ce mode de développement , l'intelligence devient plus lucide, et, devenant plus lucide, découvre plus vite la vérité.
Il n'est point d'intelligence humaine qui reste entièrement étrangère à ce mode de développement. Mais bien qu'il .se substitue par intervalle chez tous les hommes au développement spontané , il ne devient habituel , et , par conséquent , ne produit de grands effets que chez quelques-uns. Ceux-là se distinguent de la foule : au lieu d'attendre la vérité, ils la poursuivent; au lieu de la rencontrer, ils la trouvent ; ceux-là sont les philosophes.
46 PHILOSOPHIE DE L*flISTOIR£.
C'est par eux qu*au sein du développement naturel et fondamental de l'intelligence humaine, qui est spontané, s'en produit et s'en opère un autre qui est volontaire , le
développement philosophique et réfléchi.
L'intelligence humaine est toujours entraînée en avant par ce double mouvement, spontané chez les masses qui ne cherchent pas la vérité , volontaire chez les philosophes qui la cherchent.
Or , de ces deux mouvements , le mouvement volontaire et réfléchi doit nécessairement devancer l'autre dans la route commune ; c'est-à-dire que les philosophes qui cherchent la vérité doivent la découvrir plus tôt que les masses qui ne là cherchent pas.
Delà tout le mécanisme du développement de l'intelligence humaine , et la fonction de chacun des deux mouvements que nous venons de décrire dans ce développement.
Ces deux mouvements vont dans le même sens; ils obéissent à la même loi, qui est celle du progrès ; mais n'ayant point là même vitesse, l'un est toujours en avant, l'autre en arrière; et, comme ils agissent l'un sur l'autre , le plus vite précipite le plus lent , le plus lent retarde le plus rapide, en sorte que la vitesse du développement de l'humanité est une résultante des vitesses inhales de ces deux mouvements.
Quand les philosophes, qui marchent en avant, ont découvert la vérité, ils la proclament; et, en la proclamant, ils la font connaître aux masses qui ne Tauraient trouvée que plus tard. Ils précipitent donc le mouvement des masses. Mais la raison des masses n'accepte pas sans résistance cette nouvelle lumière. Il lui faut le temps de secouer les liens de l'habitude, il lui faut celui de comprendre ce qu'on lui annonce, il lui faut celui
RiFUSXIOtfft. 47
enfin de se rapf»roprier en le faisant descendre des formes abstraites de la science aux formes pratiques du sens commun. Cet enseignement est long, c'est aux philosophes à le faire» et pendant qu'ils le font, lis ne mardient pas. La lenteur du mouvement des mansses retarde donc le mouvement philosophique.
Mais, en le retardant, elle en mûrit les fruits. Il y a dans rintelligence des masses, précisément parce qu'elle ne cherche pas et ne veut rien, une sûreté et une étendue devant lesquelles tout ce qu'il y a d'exclusif on de faux , de prématuré ou d'impraticable dans les découvertes des philosophes , finit par s'évanouir. C'est un crible qui retient ks erreurs, et qui, à chaque époque, ne laisse passer dans le développement de l'humanité que les idées pour lesquelles l'humanité est mûre. £n modérant la rapidité de ce développement, la résistance des masses en prévient donc les écarts et en assure la rectitude.
G*est par la combinaison de ces deux mouvements qu*ava^cent et que se transforment les idées humaines, et par le progrès et la transformation des idées que se transforment et s'améliorent à leur tour les lois , les mœurs , les institutions et tous les éléments constitùtifis de la condition humaine. Tout marche au sein de l'humanité en vertu de cette loi, les plus, grandes sociétés comme les plus petites, l'humanité tout entière comme chacun de ses éléments.
Le rôle des philosophes dans ce grand mouvement est parfaitement clair. Il ne faut pas dire qu'ils sont les auteurs des dogmes sociaux , mais il faut dire qu'ils en sont les précurseurs et les promoteurs. L'humanité ne serait pas immobile s'il n'y avait point de philosophes. Sans eux , les révolutions se feraient , mais elles se pro-
duiraient plus lentement. Ils les précipitent, et c'est pour cela qu'ils ont l'air de les faire. On a raison de les appeler des révolutionnaires perpétuels; mais c'est un titre qu'ils ne méritent pas exclusivement; il convient aux masses comme à eux, parce que, comme eux, les masses sont intelligentes, et que la loi de l'intelligence est d'avancer, et , par conséquent , de changer. C'est elle seule, en ce monde, qui est révolutionnaire, ou plutôt Dieu qui l'a faite.
Ce mouvement de l'intelligence, par lequel marche l'humanité , est un de ceux dont la vitesse s'accroît en allant. En effet, à mesure que la civilisation avance , la succession des idées devient plus rapide ; sa vitesse est toujours en raison directe des lumières acquises , et il est aisé d'en comprendre là raison. D'une part , il y a plus de philosophes, et ils trouvent plus vite, parce que ce qui est trouvé aide à découvrir ce qui ne l'est pas; de l'autre, les masses, plus éclairées, comprennent plus facilement. L'enseignement est donc abrégé comme l'invention ; sans compter que les moyeiis de communication sont plus nombreux et plus prompts. Ainsi tout s'abrège à mesure que les lumières sont plus grandes et plus répandues : et le règne de chaque systèm'e d'idées , et l'opération par laquelle l'intelligence passe d'un système d'idées à un autre.
Pour juger la grande question de la fatalité des événements de l'histoire , il faut faire attention aux deux éléments qui interviennent dans la détermination de la conduite de l'homme, et, par conséquent, dans la production de tout événement humain .
Ces deux éléments ou ces deux principes sont les tendances ou les passions de notre nature, d'une part, et la raison ou les idées de notre intelligence, de Tautre. Les i^nes nous poussent à leur satisfaction ; les autres nous disent ce qu'il y a de plus vrai , de plus beau et de meilleur à faire. Au fond, il n'y a pas contradiction entre ces deux principes ; car ce que veut notre nature , c'est son véritable bien , et c'est là aussi ce que la raison cherche à déterminer, et ce qu'aspirent à représenter toutes les idées qu'elle nous propose comme règles de conduite. Au fond donc , la ra\$on et la passion s'accordent ; mais la loi de la passion, qui est aveugle,, est d'aspirer à sa satisfaction immédiate et d'obéir dans chaque moment à l'impulsion la plus forte : deux choses qui sont le plus souvent en contradiction évidente avec son véritable bien , que la raison éclairée conçoit. De là , cette lutte éternelle des deux principes, dont la conscience de tout homme est le théâtre.
Si la raison triomphait toujours dans un individu, sa conduite serait constamment la conséquence de ses idées, et, ses idées étant données, on pourrait la prévoir. Ce qui fait qu'on ne peut la prévoir, alors même qu'^n connaît ses opinions , c'est qu'on ne peut deviner quelle part aura la passion dans ses déterminations ; c'est qu'en supposant même qu'on la connût, la passion est une chose si mobile , si capricieuse , qu'il serait impossible d'en calculer les mouvements.
Mais ce qui est vrai de la conduite d'un individu , ne l'eSt pas au même degré de celle d'un peuple ou d'une nombreuse réunion d'individus. Ici la passion a bien moins d'influence, et les idées en ont beaucoup plus.
£n effet, dans une société dont tous les membres sont soumis aux mêmes idées générales, tous ayant la même
opinion sur ce qui est le meilleur, le plus vrai et le plus beau y doivent) dans une circonstance sociale donnée , arriver à une même conclusion sur ce qui doit être fait. Mais tous n'ayant pas les mêmes passions, parce qu'elles varient d'un individu à un autre, l'action de ces passions doit , par cette opposition même, se neutraliser. L'influence des idées sur lesquelles tous s'accordent, doit donc nécessairement l'emporter sur celle des passions qui , loin de s'accorder, se contrarient. D'où il résulte que la conduite d'un peuple est beaucoup plus conséquente à ses idées que. celle d'un homme, et qu'étant données^ses idées , il est beaucoup plus aisé de la calculer et de la prévoir.
Gela est d'autant plus vrai que l'opinion publique a plus de part dans la direction des affaires d'un peuple, et d'autant moins que cette direction dépend davantage delà volonté de quelques hommes. Donc, dans l'histoire d'un peuple, le nombre des événements produits par les jpassions individuelles et qui ne sont pas la conséquence de ses idées, est en raison inverse de l'ascendant de l'opinion publique sur la direction des. affaires. Et c'est pour cela que la conduite des gouvernements despotiques est bien plus difficile à calculer que celle des gouvernements représentatifs, et celle des petits États, toutes choses égales d'ailleurs,, que celle des grands.
Mais, dans toutes les hypothèses, cette influence des passions individuelles ne peut atteindre que les événements d'une importance secondaire et passagère ; les grands lui échappent toujours, parce que rien de grand, rien de durable ne peut se produire chez un peuple, quel que soit son gouvernement, que par la force et avec l'appui des croyances' de ce peuple. Tout ce que les passions individuelles peuvent tenter «t accomplir contra-
dictoirement à ces croyanœs est aussitôt emporté. Il ne dépend d'aucun despote, d'aucun favori, d'aucun homme de génie de faire abstraction de ces croyances dans ses entreprises et ses institutions ; il y a plus , on n'est des* pote heureux , on n'est grand homme d'État qu'en y obéissant. En définitive, la passion n'agit qu'à la surface de rhistoire des peuples , le fond appartient aux idées; il en est l'effet logique et l'expression pure. Elles se traduisent fatalement dans les institutions politiques , religieuses, civiles , militaires et domestiques d'une nation; et ces institutions à leur tour déterminent fatalement toutes les grandes circonstances de son histoire , qui décident elles-mêmes de sa destinée.
D'où l'on voit que, s'il est faux d'expliquer tout en histoire par le développement fatal des idées , il l'est encore bien plus d'expliquer tout par les caractères et les passions individuelles.
De ces deux systèmes, le dernier a été celui des historiens de l'antiquité ; le premier paraît devenir de plus en plus celui des historiens modernes. Ceux-là expliquaient tout par les passions et les intérêts, le génie ou l'incapacité des hommes; ceux-ci essayent de tout ramener à la loi des idées, jusqu'eux événements qui ont évidemment le plus dépendu du hasard dès individus et du caprice des circonstances. Entre ces deux excès qui rendent l'histoire ancienne si dramatique et l'histoire moderne si logique, se rencontre la vérité.
Du reste , l'explication de l'histoire par les hommes devait être celle de l'antiquité. Parmi les causes historiques, les passions de ceux qui gouvernent, leur habileté ou leur impéritie , sont les plus apparentes; c'étaient celles-là que devait saisir l'histoire naissante dans son enfantine curiosité.
D'ailleurs , cette explication était moins fausse dans l'antiquité qu^elle ne le serait de nos jours; les hommes alors avaient réellement plus de part dans les événements. D'un côté, les idées ont moins d'empire sur les sociétés moins éclairées; de l'autre, il y a plus de chances de triomphe pour la passion dans des sociétés plus petites. Un homme pouvait communiquer ses passions à toute la république athénienne du haut de la tribune, et il le pouvait instantanément; avec dix fois plus de génie et cent fois plus de temps, nul ne pourrait communiquer les siennes à toute la France. Pour passionner la France, il n'y a qu'un moyen, c'est d'abdiquer ses propres passions et d'épouser les siennes; et les passions de la France ne sont autre chose qu'une forme de ses idées. Parmi les passions, celles-là seules peuvent devenir communes à trente-deux millions d'hommes , qui descendent de l'intelligence et prennent leur source dans une croyance commune ; celles qui naissent plus bas ne s'étendent pas si loin; elles restent individuelles et n'ont pas même le pouvoir de créer un parti.
L'influence des passions individuelles dans les petites républiques de l'antiquité est une des causes qui y rendaient les tendances générales plus indécises et plus lentes à se prononcer , et les révolutions d'idées plus rares. En troubla^nt l'empire de l'intelligence , elles en ralentissaient le développement.
Le monde ayant changé , l'histoire a dû changer avec lui. L'histoire classique» l'histoire telle que l'ont écrite les historiens de l'antiquité, serait absurde de nos jours; qui veut la reproduire se condamne au pastiche. Montesquieu est Ihistorien légitime des temps modernes, comme Tite Live a été 1 historien légitime des temps anciens.
Ce queBossuet a appelé providence , d'autres destinée, d'autres force des choses , c'est la fatalité du développement intellectuel.
Le mot de Bossuet était bon , mais non dans le sens d'une intervention actuelle de Dieu. Dieu n'intervient pas plus immédiatement dans le développement de l'humanité que dans la marche du système solaire. Et cependant il en est l'auteur. En donnant des lois à l'intelligence humaine , comme il en a donné aux astres, il a déterminé à l'avance la marche de l'humanité, comme il a fixé celle des planètes. Voilà sa providence ; et cette providence est fetale pour l'humanité comme elle l'est pour les corps célestes.
Mais elle Test d'une autre manière. Car, loin de compromettre la liberté de l'individu, elle la suppose, et n'a lieu que par elle. Toute la fatalité du développement humain résulte de cette circonstance, que, si mille hommes ont la même idée du bien , cette idée les gouvernera, en dépit de l'opposition et de la diversité de leurs passions. Or, à quel titre cela est-il vrai? A ce titre seul qu'étant raisonnables et libres, ils ne sont point soumis à l'impulsion de la passion, mais peuvent délibérer, réfléchir, prendre le parti qui leur semblera le meilleur , et agir ensuite en conséquence. Supprimez la liberté , l'empire des idées est détruit, et à la fatalité qui gouverne l'humanité en succède une autre qui ne lui ressemble pas, la fatalité de l'impulsion sensible, celle qui domine les animaux, et qui tient le milieu entre la
fatalité intellectuelle qui gouverne le monde moral et là fatalité mécanique qui gouverne le monde physique.
Ainsi, la fatalité qui gouverne les affaires humaines repose sur la liberté des individus humains. L'individu reste libre, et responsable parce qu'il est libre ; il a une raison pour juger, une volonté pour se résoudre , des pieds et des maiils pour exécuter ; ce qu'il fait lui appartient ; la gloire ou le blâme lui en reste. Les crimes demeurent et les criminels aussi ; les vertus, les dévouements subsistent, et les héros avec, et avec les héros la légitime admiration et la pieuse reconnaissance de l'humanité.
Une autre différence entre la fatalité du monde phy- Biqm et celle du monde moral , c'est que la marche de rhumanité n'est pas un cercle comme celle, des astres. Les astres recommencent toujours les mêmes mouvements; l'humanité avance, ses mouvements sont progressifs; diaque révolution est un pas dans la découverte du biep et du vrai. Voilà pourquoi le monde humain se perfectionne , tandis que le monde phy âque ne change pas. Celui-ci remue toujours, sans avancer.
Et de là sort la démonstration que le monde physique est fait pour l'homme. Il est le théâtre, nous sommes les acteurs. Les acteurs ne sont pas faits, pour le théâtre , mais le théâtre pour les a(;teurs.
Les scieqces naturelles expliquent le théâtre, les sciences philosophiques les acteurs ; c'est pourquoi les pranières sont plus avancées que les secondes.
La poésie chante les sentiments de l'époque sur le bien, le beau et le vrai. Elle exprime la pensée confuse des niasses d'une manière plus animée, mais non plus daire, parce qu'elle sent plus vivement cette pensée sans la comprendre davantage. La philosophie la comprend. Si la poésie comprenait, elle deviendrait la philosophie et disparaîtrait. Voilà pourquoi Pope et Voltaire sont des philosophes et non des poètes. Voilà pourquoi la poésie est plus commune et plus belle dans les siècles peu éclairés, plus rare et plus froide dans les siècles de lumières. Voilà pourquoi dans ceux-ci elle est le privil^e des ignorants.
La nature de la poésie la soumet à la loi de changer aTec les sentiments populaires; autrement elle cesserait d'être vr^ie. Le poète ne peut sentir les sentiments d'une antre époque; s'il les exprime, il ne fait qu'en copier l'expression : il est classique; ce qu'il produit n'est pas delà poésie, mais l'imitation d'une poésie qui n*est plus. Voilà pourquoi la mythologie n'est plus poétique ; voilà pourquoi le christianisme ne l'est plus guère; voilà pourquoi la liberté le serait tant si nous la comprenions moins.
Les vrais poètes exprimant les sentiments de le^r époque, leurs ouvrages sont des monuments extrêmement précieux pour l'histoire du développement de riuimanité. ]Uais il faut être fort pour les interroger. Les philosophes sont plus clairs, mais moins sûrs^ Les
1. Voyez pourquoi y dans le morceau intitulé La, philosophie et le Êttèi commun.
arts étant des formes de la poésie , leurs productions sont aussi des monuments curieux. Us expriment plus particulièrement, il est vrai, les sentiments de l'époque sur le beau ; mais tout se tient dans la pensée humaine, et telle idée du beau a dû correspondre dans le développement de l'intelligence à telle idée du vrai et du bon ; ces choses-là s'impliquent mutuellement. Mais, encore une fois, il faut avoir étudié profondément les lois de' la nature humaine pour comprendre et interpréter sûrement de pareils témoignages.
Les vrais poètes, les vrais artistes sont toujours de leur temps. Les philosophes en sont toujours par leur point de départ; mais, comme nous l'avons dit, leur mission est de le devancer et de préparer l'avenir. Us partagent les sentiments de leur époque, c'est leur point de départ; ils réfléchissent, les comprennent et les expriment, c'est leur œuvre; alors, et par eux, l'époque comprend ce qu'elle aime, ce qu'elle pense, ce qu'elle veut; alors son symbole est rédigé, et de toutes ses forces elle tend à conquérir ce qu'elle veut et ce qu'elle aime ; et il est nécessaire qu'elle en vienne à bout. Elle écrase les passions qui s'y opposent, comme le rocher détaché du sommet d'une montagne les faibles arbrisseaux qui sont sur sa pente.
Là se borne l'œuvre de la plupart des philosophes. Mais quelques-uns , en très-petit nombre, vont plus avant, et envisageant non plus seulement leur époque et ses sentiments, mais l'homme et les lois de sa nature, mais l'humanité et sa marche depuis que le passé en porte témoignage , ils entrevoient plus ou moins , par delà les tendances de leur temps, la destinée- et les tendances de l'humanité. A eux se révèlent , non plus seulement la forme de vérité , de beauté et de moralité à
laquelle aspire leur époque, mais la vérité, la beauté, la moralité dégagées de toutes formes, et passant de l'une à l'autre sans changer. Mais cette découverte est inutile à leurs contemporains, qui ne peuvent comprendre que ce qui est vrai, bon et beau pour eux et leur siècle.
C'est ainsi que l'histoire peut retrouver chez les nations les plus anciennes, et presque au berceau de l'humanité, des monuments de sagesse qui l'étorinent, tant elle y rencontre nettement indiquées des idées dont la découverte semble récente. Mais il ne faut pas qu'elle s'y trompe, ni qu'elle en induise rien contre la marche progressive de l'humanité. Des philosophes ont pu entrevoir depuis longtemps des vérités qui commencent à peine à- devenir populaires, sans que pour cela l'antiquité nous ait devancés. Ils étaient inintelligibles à leur époque; il a fallu des siècles de progrès pour qu'ils soient devenus intelligibles à la nôtre.
Les formes absurdes dont l'antiquité revêtit les sublimes vérités que la philosophie de nos jours prétend retrouver dans les monuments de ses religions, prouvent que si ces vérités furent réellement comprises à cette époque par quelques hommes de génie et enseignées aux peuples, ces peuples enfants n'y entendirent rien ; car ils en firent des contes ridicules , au prix desquels nos contes de fées'peuvent passer pour des chefsd'œuvre de raison et de vraisemblance.
Il est même fort à craindre que nos philosophes ne se fassent illusion et ne prêtent gratuitement leurs lumières aux prêtres des vieilles religibns. Pour retrouver dans les fables orientales une doctrine profonde de cosmogonie, il faut y mettre, ce nous semble, beaucoup de bonne volonté ; et, malgré tout ce que l'interprétation offre de facilité à des esprits subtils,' encore est-il que
Texcès d'absurdité du texte confond souvent leurs efforts. C'est ce qui fait que l'ouvrage de Greutzer, illustré par M. Guigniaut avec une admirable patience, est parfois si complètement inintelligible.
Les Allemands, qui travaillent avec tant d'ardeur à décorer l'enfance de l'humanité des conquêtes de sa maturité , nous semblent porter en toutes choses plus de génie que dé bon sens.
Quoi qu'il en soit, de tout temps il a été possible à la réflexion de s'élever bien au-dessus des lumières de l'époque, et de dégager plus ou moins la vérité de ses formes passagères. Mais encore le temps est-il pour quelque chose dans ce dégagement. Les sages qui de loin en loin ont suivi cette route ignorée du vulgaire ne sont pas tous parvenus au même point; les derniers, s'élançant pour ainsi dire d'un poste plus avancé, sont allés plus avant ; en sorte qu'ici même la marche progressive de l'esprit humain se fait senth*.
Quelques poètes ont eu le sentiment obscur de cette vérité, de cette beauté, de cette moralité pure, dégagée de toute forme. Ils l'ont chantée dans des hymnes d'une mysticité sublime , mais inintelligibles au grand nombre, comme l'objet même de leur enthousiasme. La difficulté de cette sorte de poésie est de trouver des formes pour exprimer une chose qui n'en a point. Il y a des images pour rendre la vérité païenne; il y eh a pour rendre la vérité chrétienne ; il n'y en a point pour rendre la vérité pure. De là vient que la poésie mystique, de loin en loin sublime par bonheur , est haUtuellement, sauf pour les initiés, ridicule par nature.
BOSSCET, YICO, HBRBCft. 59
BOSSUEt, VICO, HERDER.
Le discours sur Fhistoire universelle de Boasiret parut en 1681 ; c'est le premier ouvrage où Ton ait cherché les lois selon lesquelles rhumanité s'est développée» L'ou- ?rage de Yico, qui parut en 1725, es^ le secfmd. Bossuet avait trouvé dans la Bible la solution du problème ; Vico la chercha dans l'histoire. Si donc Bossuet eut la gloire de poser la question, Vico eut celle de la débattre le premier d'une manière philosophique. On trouve également dans ces deux ouvrages la grandeur d'esprit du xvii* siècle; mais cette grandeur a rencontré dans Bossuet un génie puissant et facile qui la déploie avec aisance et majesté; elle s'allie dans Yico avec les formes pénibles et les habitudes incultes d'un jurisconsulte et d'un érudit; c'est une grande lumière au milieu d'un nuage ; elle y demeure ensevelie et ne se manifeste que par des éclairs. Du reste, la pensée de Bossuet se prêtait mieux à la beauté de la forme que celle de Yico. De la hauteur de son point de vue , Bossuet explique l'histoire comm^