‹ Mélanges poétiques et discoursChapitre 4 sur 65 · EPURE · texte numérisé non relu

EPURE

Les airs des rustiques pipeaux, Ou la clochette des troupeaux Regagnant leur étable obscure, Et quelquefois les doux concerts D'une harpe mélancolique Dont une brise ossianique Vient par momens ravir les airs, A travers l'ogive gothique, A l'écho de ces murs déserts.

C'est là que l'amitié t'appelle ; C'est là que de tes heureux jours, Par mille gracieux détours, Sur une pente naturelle.

Tu laisseras errer le cours ; C'est là que la Muse rêveuse, Descendant du ciel sur tes pas.

Viendra , t'ouvrant ses chastes bras, Comme une aile silencieuse, T' enlever aux soins d'ici-bas !

Noire ame est une source errante Qui, dans son onde transparente.

S'empreint de la couleur des lieux ; De la nature elle est l'image :

Tantôt sombre comme un nuage, Tantôt pure comme les cieux !

Si, quittant ses rives fleuries, Ses flots, par leur pente emportés, Tout laver ces plages flétries Par l'ombre obscure des cités, Elle perd la teinte azurée.

Et, ne conservant que son nom, EUe traîne une onde altérée Que souille un orageux limon ; Et le pasteur qui la ^it naître S'étonne, et ne peut reconnaître L'eau murmurante du vallon.

Mais, dès qu'abandonnant ces plages, Et reti'ouvant son lit natal, Sa pente sous de verts ombrages Ramène son flot de cristal.

Sur le sable d'or qu'elle arrose, En murmurant elle dépose L'ombre qui teruit ses couleurs,

Et, dans son sein que le ciel dore, Limpide, elle retrace encore L'azur du soir ou de l'aurore, Les bois, les astres et les fleurs !

A Mo iUMmiM mhAmûMM

Saiiil-Poiiil, près Màcoii , y feviier 1824.

Grâce aux vers enchanteurs que tout Paris répète, Ton nom a retenti jusque dans ma retraite; Et le soir, pour charmer les ennuis tics hivers , Autour de mon foyer nous relisons ces vers

1. Voir répîîie de M. Casimir Delavigne, à la &n de te volume.

2 2 ÉprniE.

Où brille en se jouantta muse familière, Qu'eût enviés Téreuce, et qu'eût signés Molière. Comment peux-tu passer, par quel don, par quel art, De Syracuse au Havre, et du Gange à Bonnard ? Puis, déployant soudain les ailes de Pindare, Sur les bords profanés de Sparte et de ^Mégare Aller d'un vers brûlant tout à coup rallumer Ces feux dont leurs débris semblent encor fumer, Ces feux de la vertu, de l'honneur, du courage, Que recou^Tent en vain dix siècles d'esclavage ? Comment, redescendu de ce bi-illant séjour, Dans les bois de Meudon Aiens-tu chanter l'amour ? Franchissant d'un seul trait tout l'empire céleste, Le génie est un aigle, et ton vol nous l'atteste !

Relégué loin des bords où tout Paris charmé Voit le fier Manlius en bourgeois transformé, Obéissant aux cris d'un parterre idolâtre, Li\Ter ton nom modeste aux bravos du théâtre, Je n'ai point encor lu ces chants que par ta voix Messène a soupires pour la troisième fois. Eu vain l'écho léger que chaque jour publie ,

ÉPITRE, a 3

Oracle du matin que le soir on oublie ,

À porté jusqu'à moi quelques lambeaux de vers,

Quelques sons décousus de tes brillans concerts :

Dans ma soif des beaux vers , que ton nom seul rallume ,

J'ai dévoré la page, et j'attends le volume.

On dit que dans ces chants ton génie exalté

Prêche à des convertis l'antique liberté ;

On dit qu'après trente ans d'esclavage et de crimes

Cette divinité respire dans tes rimes

Les parfums épurés d'un chaste et noble encens ;

Que son nom dans ta bouche a repris son beau sens,

Et que, de trois pouvoirs lui formant un trophée,

De son bonnet sanglant ta main l'a décoiffée.

Ah ! j'en rends grâce à loi ! nous pourrons adorer

Celle qu'avant tes vers il nous fallait pleurer ;

Son culte entre tes mains est pur et légitime :

Tu rentrais tes Dieux s'ils commandaient le crime.

Pour moi, tremblant encor du nom qu'elle a porté. J'aborde ses autels avec timidité , Craignant à chaque instant qu'arraché de sa base, Le dieu mal affermi ne tombe et nous écrase.

Le siècle où je naquis excuse mes teneurs : J'entendais au berceau le bruit de ses fureurs ; Son arbre, dont le sang arrosait les racines, Portait, au lieu de fruits, la mort et les rapines. Pour la première fois quand j'invoquai son nom, Ce fut sous les verrous d'une indigne prison , Dans les étroits guichets du cachot solitaire ; Elle me disputait aux baisers de mon père, Qui, caressant son fils à travers les barreaux, Payait d'un reste d'or la pitié des bourreaux. Je vis, en grandissant, je vis sa main sanglante Arracher des autels la prière tremblante, Souiller, jeter au vent la cendre des tombeaux , Des temples avilis disperser les lambeaux, Et, le pied chancelant des suites d'une orgie. Couvrant ses cheveux plats du l)onnet de Phi'ygie, Au long cri de la mort, à sa voix renaissant, Danser sous l'échafaud qui ruisselait de sang. Oui, voilà sous quels traits, dans ma sombre pensée, Par la main du malheur son image est tracée. Pai'donne, ô liberté ! pour effacer ces traits, Il faut, il faut au moins un siècle de bienfaits.

Hâte ces jours heureux, toi qui chantes sa gloire ! Mêle une page blanche à sa funèbre histoire : Qu'on la voie en tes vers, vierge de sang humain, Rejeter ce poignard qui ruisselle en sa main ; ^ Devant un sceptre juste incliner un front libre ; De la force et du droit maintenir l'équiUbre ; Nous couvrir d'une main du bouclier des lois. Et de l'autre affermir la majesté des rois.

Mais c'est assez parler de nos vaines querelles ;

Le temps emportera ce siècle sur ses ailes,

Et laissera tomber dans l'éternelle nuit

De nos dissensions le misérable bruit.

D'autres siècles viendront, chargés d'autres promesses;

Ils tromperont encor nos trompeuses sagesses ;

Sur leurs cours orageux l'homme encore emporté

Dans ses rêves nouveaux verra la vérité !

C'est la loi des esprits : tout cherche, et tout travaille.

Ce monde, cher Lavignc; est un champ de bataille

Où des ombres d'un jour passent en combattant :

Pour ([ui ? pour un fanlôme, un système, un néant,

Et, quand ils sont tout près de saisir leur idole,

C'est un ballon qui crève, et du vent qui s'envole.

Émule harmonieux des cygnes d'Eurotas, Ne prêtons point la lyre à ces tristes combats. Laissons d'un siècle vain l'impuissante sagesse Soulever ces rochers qui retombent sans cesse ; Dans la coupe d'Hébé ne versons point de fiel ; Ne mêlons point les voix de ces filles du ciel, Ne mêlons point les sons des lyres profanées Aux cris des passions de nos jours déchaînées ; Mais demandons ensemble à la nature, aux dieux, Ces chants modérateurs, sereins, mélodieux, Ces chants de la vertu, dont la sainte harmonie Ressemble quelquefois à la voix du génie, Qui calment les partis, adoucissent les mœurs, S'élèvent au-dessus des terrestres clameurs. Et, sur l'aile du temps traversant tous les âges. Brillent comme l'iris sur les flancs des nuages.

Mais , adieu ; de l'Épître osant braver les lois,

Ma muse inattentive élève trop la voix.

D'un ton plus familier, d'une vok plus touchante,

Je voulais te parler, et voilà que je chante.

Ainsi, quand sur les bords du lac qui m'est sacré, Séduit par la douceur de son flot azuré. Ouvrant d'un doigt distrait l'anneau qui la captive. J'abandonne ma barque à l'onde qui dérive, Je ne veux que raser dans mon timide cours De ses golfes rians les flexibles contours, Et, sous le vert rideau des saules du rivage, Glisser, en dérobant quelques fleurs au bocage ; Mais du vent qui s'élève un souffle inaperçu Badine avec ma voile, et l'enfle à mon insu ; Le flot silencieux sur la liquide plaine Pousse insensiblement la barque qui m'entraîne ; L'onde fuit, le jour tombe ; et, réveiUé trop tard, Je vois le bord lointain fuir devant mon regard.

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