‹ Melanges poetiques et litteraires. --Chapitre 1 sur 139 · LETTRE-PREFACE · texte numérisé non relu

LETTRE-PREFACE

Cher Monsieur Marchand^

Vous in' avez fait V aimable invitation d'écrire quelques pages en tête de votre volume Essais poétiques et littéraires, que la maison Beauchemin doit publier dans quelques jours. Sous ce titre trop modeste sont réunies de jolies comédies et autres pièces., facilement versifiées, d'une valeur incontestable. Ces filles de votre imagination., personnes d'une belle venue, miraient pu se produire dans le monde des lettres sans présentation. Le nom de leur auteur suffirait, au reste, pour leur valoir un cordial accueil auprès des gens de goût.

Cette invitation, qu'un sentiment de bonne confralernité littéraire m'a fait accepter avec plaisir, évoque chez moi un monde de souvenirs et réveille des senscdions de choses d'autrefois. Elle me reporte au tem.ps déjà lointain de nos débuts, — le vôtre au parlement de Québec, le mien, dans la presse, — alors que je tenais la plume au Journal do Québec, à côté du maître polémiste de ce temps-là, feu Joseph Cauchon. La Confédération venait d'inaugurer une ère nouvelle, ressuscitant, pour ainsi dire, l'ancienne chambre d'assemblée du Bas- Canada, mais une chambre avec des pouvoirs élargis et sans un conseil législatif chargé de la contrecarrer en toutes choses. Vous preniez place dans l'ancien Palais législatif près de Joly, avec Bachand, tandis que Chapleau s'asseyait en face de vous, non loin de Chauveau et de Cartier. On signalait dès lors Chapleau et Marchand comme de futurs ministres, et vous n'avez ni l'un ni Vautre trompé les esj^érances que

VI LETTRK-PKKFACE

VOS amis fondaient sur vos f.ulents. J'avais au Parlement un siège bien plus élevé que. le vôtre, presque sous les toits, dans la tribune des journalistes. Ici s'agitaient les plumitifs de ce temps-là, le groupe Joyeux et bruyant, teinté de bohème, au centre duquel Provencher fabriquait des mots, à côte de Gérin, Vironiste mordant et sans pitié, pendant que Fabre faisait assaut d'esprit avec ce pauvre Faucher de Saint- Maurice. A notre groupe venaient s' acljoindre les deux Turcotte, — Lucien et Buteau, — tous les deux spirituels, mais d'un tempérament si différent: l'un nature d'artiste, l'autre avec des aptitudes de jurisconsulte. Que <le disparus dans cette génération de IS(I7 ! Lorsque nos regards s'abaissent sur la, route parcourue depuis lors, elle nous a.pparait gonflée, eà et là, su,r la tombe d'amis partis trop tôt pour le grand voyage de l'an delà !

C'est Faucher — ce souvenir est tout frais dans ma mémoire — qui me présentait au jeune député de Saint-Jean, à vous, veux-je dire. Dès cette heure éloignée, s' établissaient entre nous des relations agréables pour moi, que nul nuage n'est venu assombrir.

Que la vie se composait, à cette époque, d'heures délicieuses, aux abords du Parlement ! Comme nous atteiidions le retour des sessions avec ijnpatience ! Je ne sais si je me fais illusion, mais la politique n'avait pas alors l'âpreté que nous lui avons vue depuis. C'était aussi une période toute spéciale de notre histoire. Les hommes et les circonstances nouvelles concouraient à créer un état de choses qui excluait l'acharnement ordinaire des luttes de parti. Le ministère Chauveau prenait le pouvoir sans être chargé d'antécédents fâcheux, et, pour un gouvernement comme pour un homme public, c'est une force de n'avoir pas dépassé politique. I^orsqu'un ministre accepte la succession de chefs vieillis sous le harnais, ou lorsqu'il a. des états de service bien remplis, quel que soit déjà son bon travail, on le prend pour une cible que l'adversaire ne saurait jamais cribler de traits trop îiombreux. L'humanité est ainsi faite, qu'elle excelle — en politique s'entend — à dénaturer les actions de ses ennemis. Telle a été la règle de tout temps, et ce n'est

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