LES TRA VERS DU SIECLE
Notre époque est féconde en prodiges sublimes ; L'homme dans son élan atteint toutes les cimes ; La matière prend vie aux charmes de sa voix, Et la foudre domptée obéit à ses lois.
Ces merveilleux produits du moderne génie Ont des maîtres de l'art inspiré l'harmonie, Et ma muse timide ose à peine en ces vers D'un siècle tant vanté dénoncer les travers.
Pourtant il le faut bien ; j'ai promis, c'est tout dire ; • .
La parole, en honneur, jamais ne se retire. Donc, j'enfourche Pégase, et sans pUis de façons .' '
J'aborde carrément mon sujet... Commençons.;
Le savoir, de nos jours, fait des progrés rapides.
J'en conviens. Mais, grand Dieu ! combien de cerveaux vides
Près du savant modeste et consciencieux.
Prenant du sot orgueil les airs prétentieux,
Préfèrent, dans l'excès d'une ignorance altière, -
Aux trésors de l'esprit ceux du millionnaire !
Combien d'adorateurs de l'antique veau d'or.
Qui, d'un culte odieux entourant leur trésor.
Consacrent sans rougir leur âme à cette idole ;
Qui, du lucre éprouvant l'affection frivole.
Estiment le prochain au jjoids de son bilan,
Font de leurs gains suspects l'étalage insolent.
Et, de la bienfaisance ignorant le mérite,
N'offrent à l'indigent qu'un dédain ijui l'irrite !
Combien de beaux poseurs, d'une moustache ornés,
Qui, de cœur et d'esprit fatalement bornés,
Donnent plus d'importance au nœud de leur cravate
Qu'aux travaux d'Edison, Gutenberg ou Socrate !
De futiles projets toujours préoccupés,
Parés de pied en cap, et surtout bien huppés,
On les voit promener leur vaniteuse audace,
Lorgnant chaque passant et faisant la grimacé
A l'aspect moins brillant des apôtres de l'art,
Pour qui les qualités spéciales du fard,
Les primeurs de la mode et les vertus magiques
De la pommade ambrée ou des grands cosmétiques
Sont restés à l'état de sujets négligés !...
Que d'anges féminins aux attraits... mitigés,
Oubliant que la grâce est vertu féminine,
Et glissant sur la pente où leur caprice incline,
Pour se donner un ton d'originalité,
Remplacent la candeur par l'excentricité,
Et font du savoir-vivre une bizarrerie !...
Contemplant cet abus, le spectateur s'écrie :
— Depuis quand le gendarme affublé d'un jupon
A-t-il droit de cité ?
L'espiègle écho répond :
— Chut ! critique arriéré, c'est un progrès moderne ; L'élégance aujourd'hui s'inspire à la caserne. Grâce au pschuit^ le faux col, les bottes à talons, Le casque, le toupet, tout est de mise...
Allons !
Cet écho malappris, dans sa verve indiscrète, M'a fait dire...
Pardon si je bats en retraite !
Oui, tout ce qui précède est un lapsus /inguœ. Mon insolent souffleur n'avait pas distingué Entre l'extravagance et la juste limite, Entre la femme vraie et celle qui l'imite, Sans pouvoir toutefois en rien lui ressembler. Celle-ci, par ses airs frondeurs, nous fait trembler ; Mais la femme de cœur jamais ne se déclasse ; L'une subit la mode et l'autre la dépasse. L'épouse qu'au foyer nous retrouvons le soir, La fillette qui vient à nos genoux s'asseoir, Et distrait nos ?oucis par son gai verbiage. Anges du coin du feu, doux agents du ménage,