‹ Melanges poetiques et litteraires. --Chapitre 118 sur 139 · LES TRAVERS DU SIECLE · texte numérisé non relu

LES TRAVERS DU SIECLE

Ces êtres bien-aimés, pour charmer nos logis, N'ont pas, dans leurs apprêts, les flamboyants gâchis D'ornements que distingue en tout le disparate, Où le bon goût se perd et le vulgaire éclate ; Mais, choisissant d'instinct les pudiques couleurs. Simples dans leur tenue, ornant surtout leurs cœurs, Elles font du chez-soi le chaste tabernacle Où le bonheur s'installe et règne sans obstacle. ' Mais la médaille a bien son revers...

Le voici :

Parfois l'astre enchanteur de l'hymen s'obscurcit. Le v'ian, ce messager insolent de la mode, Fait du nœud conjugal une entrave incommode, Des joyeux entretiens la formule se perd, Et le foyer, jadis heureux, devient désert. L'époux chargé d'ennuis n'y trouve rien de mise ; Pour lui, pauvre blasé dont l'avenir se brise. Le toit commun n'est pas ce refuge béni Où l'amour tendre et pur, au devoir réuni, Ennoblissait les cœurs au lieu de les séduire... Et l'épouse, voyant son bonheur se réduire Au souvenir lointain des beaux jours envolés. Croit, par l'enivrement des plaisirs affolés, Remplacer les douceurs dont son cœur sent le vide. S'acheminant ainsi sur la pente rapide Où la foule les pousse et descend avec eux, Deux êtres dont le ciel avait béni les vœux. Pour des futilités brisant leur vie intime, Par des sentiers fleuris arrivent à l'abîme. Mais passons...

Les travers dont le monde s'éprend Ont la pédanterie en titre, au premier rang, Et, sur tous les pédants, prônant leur importance, Le faux savant toujours obtient la préséance. Aujourd'hui cette espèce a son c/iic spécial ; Elle pose au progrès, et toujours à cheval Sur quelque théorie où l'absurde domine. On la voit imitant le savant qui rumine. Ou proclamant sur place, à tous les vents du ciel. De ses inventions le trait essentiel. 20

3o6 mi^:langes poétiques et littéraires

Les gens pour ennuyer ont chacun leur manière ;

Celui-ci vous retient ])ar une boutonnière,

Et ne daigne vous rendre enfin la liberté,

Qu'après avoir dix fois longuement disserté

Sur mainte abstraction dont son esprit se grise.

Mais le plus ennuyeux des fâcheux, quoi qu'on dise,

Est cet énergumène en paroles fécond,

Qui, tout scandalisé du siècle, se morfond

A prouver des humains la coupable ignorance,

Et qui, poussant sa fougue insensée à l'outrance,

Pour réforme a rêvé l'Etat bouleversé,

Et, pour dernier succès, le monde renversé.

Ce type, incessamment rétif à la manœuvre,

N'en réclame pas moins le progrès pour son œuvre...

Et cet autre pour qui toute innovation

Est un produit sentant la Révolution !

Qui, dans le cercle étroit des rigueurs d'un autre âge,

Se concentre, et ressemble au hibou dans sa cage ;

Préfère aux feux du jour les ombres de la nuit,

Et, par hostilité contre tout ce qui luit,

Fait mine de douter, dans sa morgue indicible,

Qu'en créant l'univers Dieu le fit perfectible !

Ces exemples, choisis entre mille, au hasard,

Font voir que, tout compté, notre époque a sa part

De faiblesse inhérente à l'humaine nature.

Mais, par un autre excès, n'allons pas en conclure

Que l'humanité tombe aux mains de Lucifer.

Non. Les travers mondains sont vieux comme l'enfer.

Notre grand-père, Adam, pécha par gourmandise ;

Caïn tua son frère, Abel, par convoitise ;

Cham manqua, nous dit-on, au respect filial ;

Salomon abusa du sceptre impérial ;

Nabuchodonosor, devenu malhonnête.

Par un dur châtiment se vit changer en bête ;

Et, depuis ces débuts, des crimes abondants

Offrent pour tous les goûts de nombreux précédents.

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