PROSE
NOS CtEOS chagrins et nos petites MISERES
C'est une croyance très répandue que notre planète est un lieu de peines et de tourments, aux sentiers raboteux, bordés de ronces et d'épines.
Après plusieurs années d'expérience, je suis forcé d'admettre que cette opinion a du vrai. Mais il faut avouer aussi que les innombrables souffrances de notre pauvre humanité sont, dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, l'œuvre de ceux qui s'en plaignent.
La raison de cette apparente contradiction, c'est que nous n'envisageons jamais du même point de vue nos chagrins et ceux du prochain.
C'est l'éternelle histoire de la poutre dans l'œil.
Aussi clairvoyants pour les fautes d'autrui qu'aveugles sur nos propres faiblesses, nous découvrons facilement le pourquoi de ses moindres afflictions, tandis que nous n'apercevons jamais la vraie cause de nos plus grosses misères.
Invariablement notre voisin nous paraît être l'artisan de son propre malheur. Quant à nous-mêmes, oh ! c'est bien différent ! Nous nous rangeons tout naturellement au nombre des exceptions malheureuses, parmi les victimes innocentes de circonstances spéciales, dues à quelques excentricités du sort, ou à la perversité de nos semblables.
Aussi nous trouvons-nous exceptionnellement malheureux, chacun de son côté.
Les souffrances de ceux qui nous entourent, et dont nous entendons journellement le récit lamentable, ne paraissent que de légères épreuves en comparaison des nôtres ; et nous serions enchantés, au premier abord, d'en faire l'échange.
Pourtant si ce trafic des misères humaines était réalisable, je suis persuadé qu'aucun de nous n'oserait se risquer à l'accomplir définitivement.
J'imagine une exposition universelle d'un nouveau genre, où l'on pourrait étaler ses misères intimes, avec faculté de les échanger contre celles du prochain.
Le genre humain, j'en suis certain, se rendrait en foule à cette foire aux malheurs. Mais, après avoir visité l'étalage en détail^ en avoir examiné, palpé, soupesé avec soin les nombreux échantillons, il n'est pas un seul parmi nous qui ne s'estimât heureux de reprendre son panier de petites misères, dont le poids, après comparaison, lui paraîtrait allégé de moitié, et dont, faute de mieux, il finirait par se constituer une manière de petit bonheur.
Car il en est un peu de nos vicissitudes quotidiennes comme de nos habitudes journalières ; elles deviennent, chez nous, une seconde nature ; nous leur accordons, sans nous l'avouer, un peu de cet attachement que l'auteur ressent pour son œuvre ; nous les cultivons avec soin ; nous les tenons pour ainsi dire sous cloche. Elles sont en un mot l'objet de nos constantes sollicitudes ; et lorsque, par une cause qui ne dépend jamais de nous, elles viennent à disparaître, nous en éprouvons quelque chose qui ressemble à de l'ennui.
Nous tenons instinctivement à les conserver, à les exhiber même à la vue du public pour le plaisir bien innocent de nous faire plaindre un peu et de nous plaindre beaucoup.
Il nous faut un petit chagrin mignon que nous puissions choyer comme un enfant gâté, sans quoi la vie devient monotone, presque insupportable. Nous sommes ainsi faits.
La loi des constrastes nous domine en tout.
Un bonheur suivi, persistant, nous ennuie à la longue.
Cela nous fait l'effet d'un été de sécheresse, d'une mer pans rides, d'un tableau sans ombres.
A force de contempler le firmament uniformément doré par un soleil toujours resplendissant, on se surprend à désirer l'instant Dù l'orage viendra réveiller la nature assoupie.
Le calme plat indéfiniment prolongé nous fatigue au lieu de nous reposer; tandis que l'agitation, la tempête même nous séduit quelquefois et nous délasse.
Et, chez nous, ces penchants se manifestent non seulement dans ce qui se rapporte à l'ordre matériel, mais aussi et surtout dans ce qui touche au sentiment et à l'intelligence.
Ceci est-il un défaut de notre nature.-*