‹ Melanges poetiques et litteraires. --Chapitre 128 sur 139 · NOS GROS CHAGRINS ET NOS PETITES MISERES · texte numérisé non relu

NOS GROS CHAGRINS ET NOS PETITES MISERES

Je ne me prononce pas. Je constate.

J'ai dit, en commençant, que nos misères, petites et grosses, nos afflictions, même nos malheurs, sont presque invariablement le fruit de nos propres œuvres.

Je le prouve par un exemple bien connu, lequel remonte cependant à une telle antiquité que je me crois autorisé à adopter, en le citant, la forme légendaire.

Il était une fois un homme et une femme ; ils faisaient ensemble un excellent ménage (ceci n'est pas un conte).

Ils avaient pour domicUe un lieu de délices.

L'époux était beau, tendre, généreux, doué des qualités multiples qui font le bonheur d'une femme.

L'épouse réunissait aux grâces de son sexe les plus précieux dons du cœur et de l'esprit.

Chez eux, les félicités conjugales promettaient de se prolonger éternellement.

Le Créateur avait mis à leur disposition toutes les richesses de la nature, tous les trésors de sa providence ; mais à une condition unique :

Il fallait s'abstenir de goûter du fruit d'un certain arbre.

Malheureusement, l'épouse eut un moment de curiosité, l'époux un instant de faiblesse.

Le fruit défendu, à l'instigation du démon tentateur, ]3assa des mains de l'épouse coupable à celles de l'époux trop crédule, ou trop gourmand.

Vous avez reconnu, sans que je vous les nomme, Adam, le premier des maris crédules, Eve, la première des femmes curieuses.

Des malins prétendent qu'à cet égard la succession de notre mère commune n'est pas éteinte, et que la crédulité naïve de notre premier père se perpétue chez ses descendants. Mais là n'est pas la question.

Je suis loin de vouloir continuer ici un débat soutenu depuis des siècles, et dont la solution, si elle arrive jamais, tournera — que les femmes en soient persuadées — à la confusion de leurs détracteurs.

L'important pour moi, dans le moment, c'est de prouver que. dès son origine, le genre humain a été l'artisan de st s propres infortunes. L'exemple que je viens de citer n'admet pas de contradiction.

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Mais cette faute commune au ])remier homme et à la première femme a-t-elle au moins servi d'enseignement salutaire à leur postérité ?

Au contraire, elle n'a été que le signal, le point de déjjart de toutes les erreurs, de tous les crimes dont notre pauvre humanité a souillé ses annales depuis cette époque reculée.

Dès la deuxième génération, nous voyons Caïn consommer par un meurtre sa propre déchéance ; et la série des méfaits, des bévues, des inconséquences de tous genres, causes premières d'une infinité de vicissitudes, de tourments, de calamités, s'est continuée sans interruption jusqu'à nos jours.

Il n'en est pas un seul d'entre nous qui, dès sa plus tendre et innocente jeunesse, ne se soit exposé au châtiment paternel en cédant à l'attrait du fruit défendu, ou à l'entraînement d'une vaine curiosité.

Nos tribulations enfantines sont le produit de nos impeifections naissantes, comme plus tard nos tourments les plus poignants émanent de nos défauts invétérés.

" Quand il vous arrivera quelque grand malheur, dit le Sage, examinez-vous bien, et vous verrez qu'il y aura toujours un peu de votre faute."

Mais nous sommes fort peu enclins à nous blâmer nous-mêmes.

Avant d'en arriver là, nous préférons nous en prendre au voi in, aux circonstances, au destin, à la chance malheureuse.

En revanche, et par une singulière contradiction, nous ne manquons jamais de nous attribuer le mérite des incidents heureux qui nous arrivent.

La Fontaine l'a dit :

Le bien, nous le faisons ; le mal, c'est la Fortune ; On a toujours raison, le Destin toujours tort.

Eh bien, si au lieu de nous en prendre à tout le monde et à toutes choses pour nos mécomptes, nous aidions un peu plus, non pas le destin, mais la Providence, ces mécomptes, la plupart du temps, n'arriveraient pas.

Et si par exception nous en étions quelquefois atteints, l'ha. bitude de toujours nous emparer du bon côté des choses servirait à les rendre supportables.

Oui, les causes de trouble et d'affliction inhérentes à nousmêmes sont nombreuses, et, sans une résistance courageuse,

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