CONSERVONS NOS USAGES
Chaque race a ses mœurs particulières qui lui donnent un cachet d'intéressante originalité.
Nos compatriotes anglo-saxons et leurs cousins de la grande république possèdent des qualités spéciales que nous admirons et que, pour notre avantage, nous devons tâcher d'acquérir.
Nous avons aussi les nôtres qu'ils ont tout intérêt à s'approprier.
Mais il ne faut ])as que, de part et d'autre, nous poussions le travail d'assimilation jusqu'à nous emprunter mutuellement nos défauts et nos ridicules.
Le Canadien-Français n'a rien à envier aux autres éléments qui nous entourent, en fait de bonne tenue, et lorsque, après un séjour plus ou moins prolongé au delà de la frontière, il nous revient transformé, c'est très rarement pour le mieux.
Il n'a souvent réussi qu'à s'adapter les travers de l'étiquette yankee.
Ainsi, pour citer un exemple entre plusieurs, il n'offre plus, dans la rue, son bras à une dame, il l'enlève pour ainsi dire d'assaut en la saisissant au coude, lui remonte l'épaule au point de la faire paraître infirme, et la pousse de l'avant à la manière d'un sergent de police qui la conduirait au poste.
Rien de plus disgracieux que ce spectacle.
Jeunes gens à qui la passion de l'originalité fait commettre de pareilles infractions aux règles les plus élémentaires du bon goût, renoncez, de grâce ! à copier les petits crevés américains dans leurs excentricités inconvenantes, et restez fidèles aux bonnes vieilles traditions de la politesse française.
Vous conserverez ainsi, dans les choses du savoir-vivre, l'originalité de bon aloi qui vous est héréditaire, et vous ferez preuve d'intelligence et de patriotisme.
Sous la Seconde République.
" A beau mentir qui vient de loin." Voilà un proverbe que, peut-être, le lecteur sera tenté de m'appliquer, en apprenant que j'arrive, par la jjensée, d'une excursion dans les souvenirs, aujourd'hui lointains, de mon dix-huitième printemps.
J'y ai recueilli les impressions d'un voyage au pays de nos ancêtres durant la période obscure et maintenant presque oubliée de la seconde république. Le monde a tellement marché, la science et l'industrie qu'elle féconde ont opéré tant et de si merveilleuses transformations, les théories sociales et les mœurs publiques ont subi des variations si nombreuses depuis cette époque relativement peu éloignée de la nôtre, qu'on hésite à croire au changement.
I.a traversée ne s'accomjîlissait pas alors dans les conditions de confort et de sécurité dont nous jouissons aujourd'hui. Il n'était pas question de ces grands coursiers transatlantiques, sillonnant l'Océan avec la rapidité de l'éclair et transportant en six jours quinze cents voyageurs d'un continent à l'autre. La ligne
" Cunard " et quelques rares vapeurs marchands, imparfaitement aménagés, faisaient le service intercontinental d'une manière plus ou moins régulière ; la traversée s'accomplissait ordinairement en douze jours.
Ces vaisseaux avaient pour concurrents les grands voiliers du commerce, superbes navires, presque disparus aujourd'hui, jaugeant en moyenne deux mille tonneaux et logeant convenablement de huit à douze passagers de première. Très rapides et manœuvres avec habileté, ils étaient choisis de préférence par de nombreux touristes, avides d'émotions nouvelles.
Rien de plus agréable, en effet, que de se sentir glisser rapidement, mollement, sans secousse et presque sans bruit, sur la crête des vagues écumantes, en n'éprouvant que le bercement d'un tangage régulier. Mais il y avait à ces douces sensations des revers émouvants. Ne fallait-il pas compter avec les vents contraires, les tempêtes et le mal de mer. leur compagnon inséparable ; avec les calmes plats et leurs longues heures d'immobililé ? En outre, le menu n'offrait pas une grande variété de ces petits plats si chers aux gourmets ; le secret des conserves alimentaires n'était pas encore connu, et les viandes fraîches, sauf la volaille, étaient conséquemment un luxe ignoré sur la table du bord. On pourvoyait au nécessaire en logeant dans un immense poulailler, sous le gaillard d'avant, tout une colonie bruyante de poulets, d'oies, de dindons et de-canards, dont les concerts, assourdissants au début du voyage, s'affaiblissaient par degrés, à mesure que l'appétit des passagers leur enlevait des choristes.
Avec l'esprit aventureux de l'adolescent, j'optai naturellement pour le voilier, me réservant le steamer pour le retour. Le trajet dura vingt-trois jours.
Pour débarquer dans un port français, à cette époque, l'étranger était d'abord tenu de se mettre en règle avec les autorités, en exhibant aux deux gendarmes qui l'attendaient à la passerelle, le passeport sans lequel le privilège de fouler le sol français lui était interdit. Puis, il lui fallait, pour voyager à l'intérieur, obtenir un nouveau passeport de l'ambassadeur de son gouvernement. Le mien se lisait comme suit :
Nous, Constantin Henry, Marquis de Normamby, etc.. Ambassadeur Extra-ordinaire et Plénipotentiaire de sa Majesté Britannique près la République Française, etc., etc., etc.
Prions et requérons tous ceux à qui il appartient, non seulement de laisser passer librement et sûrement M. Marchand, allant à l'intérieur, sans lui donner ni permettre qu'il lui soit donné empêchement quelconque ; mais au contraire, de lui prêter toute aide et assistance. En foi de quoi nous lui avons octroyé le présent Passeport signé de nous, et y avons apposé l'empreinte de nos armes.
Donné à Paris, ce, etc.
(Signé) NoRMANBV.
Mais là ne s'arrêtaient pas les démarches de rigueur. On devait ensuite se présenter à la Préfecture de Police, et obtenir de M. le Préfet, ou de son chef de Cabinet, qu'il y inscrivît avec son visa, au verso du passeport, les noms des différentes villes et localités de l'intérieur que l'on se proposait de visiter.
Muni de ce précieux document, le voyageur avait le champ libre, pourvu qu'il ne dépassât pas les limites indiquées.
A l'arrivée du train ou de la diligence dans une ville, la première figure que vous aperceviez à la portière était celle de l'inflexible gendarme : " Vos passeports, messieurs," nous criait-il du haut de sa dignité officielle ; et si, par malheur, un passager avait oublié l'indispensable paperasse dans sa malle, ou n'y avait pas fait inscrire le nom de cette ville, il lui fallait suivre le gendarme chez M. le maire, pour s'expliquer et se mettre en règle.
Le réseau des chemins de fer français était alors très incomplet. Il n'offrait au public voyageur que des tronçons épars, reliés entre eux par le service, primitif et médiocrement confortable, des diligences.
Oh 1 cette vieille diligence ! aujourd'hui disparue des grandes voies publiques et réduite au rôle modeste de véhicule démodé, servant aux trajets de courte distance dans les contrées inaccessibles aux chemins de fer, elle mérite bien ici une mention spéciale. C'était — pour me servir d'un anglicisme expressif — toute une i?istituiion. Spacieuse et lourc'e, suspendue par d'épaisses courroies sur ses robustes essieux, elle pouvait rivaliser avec le cheval de Troie, par le nombre des êtres humains renfermés dans ses flancs. J'en ai compté, à la fois, jusqu'à vingt-quatre, dont trois dans le coupé faisant face aux chevaux, six dans Vi/itérieur^ ou compartiment du centre, six dans la rotonde située à l'arriére, trois sur V impériale, au-dessus du siège occujjé ])ar le
conducteur et le cocher, et sept ou huit derrière l'impériale, ])êleniêle avec les bagages, sous une épaisse toile cirée qui couvrait le véhicule sur toute sa longueur. Cinq chevaux vigoureux enlevaient au galop cette lourde charge, sous l'impulsion du fouet et des cris gutturaux du cocher. Aux relais, distribués de cinq lieues en cinq lieues, une table d'hôte toute dressée attendait les voyageurs affcimés. Mais à peine ceux-ci avaient-ils attaqué le premier service, que l'impitoyable conducteur, accusé à tort ou à raison de connivence intéressée avec le cabaretier, coupait court aux appétits par un appel formidable : " En voiture, Mesdames et Messieurs, nous criait-il de sa voix rauque," nous sommes en retard ; en voiture ! "
Les supplications ne servaient de rien ; il fallait obéir prestement, ou rester en route, à moins que les victimes de cette tyrannie, à bout de potience. ne s'entendissent unanimement pour se mettre en grève. C'est ce que nous fîmes après la quatrième ou cinquième répétition de ce singulier manège.
Alors les rôles changèrent. Nous étions dix-huit autour de la table d'hôte, héroïquement résolus de reprendre à tout prix le temps perdu. Après une jiremière explosion de colère en fa-:e de cette résistance inattendue, notre .persécuteur, s'apaisant subitement, nous expose sur un ton de lamentation comique les terril)les conséquences qui résulteraient de l'arrivée des messageries nationales en retard de l'heure réglementaire.
Personne ne bouge. Seul, un bruit formidable de mâchoires en activité répond à son appel.
La grève des voyageurs avait réussi.
Notre homme, naguère arrogant et intraitable, abaisse pavillon et retourne déconfit à sa diligence, où il attend dans une attitude de ré->ignation douloureuse, le momeni où ses passagers, aprè,-; la poire et le fromage, remontent gaiement en voiture.
Ces petites misères et la longue durée du trajet seraient difficilement supportées, de nos jours, par nos voyageurs fin-de-siècle. Mais le touriste y trouvait comme compensation l'avantage d'observer par le menu les pays qu'il traversait, au lieu de leur lancer au hasard ce coup d'œil à vol d'oiseau des voyages en train éclair de notre époque, où les monts et leurs sommets altiers, les villes et leurs monuments superbes passent et disparaissent comme des fantômes. L'examen de détail se faisait en chemin, sans
aucune tension de nerfs, à tête reposée ; les impressions de voyage se ])roduisaient à loisir et se communiquaient mutuellement entre compagnons (Y intérieur, de rotonde, ou à.'' impériale, chez qui cette vie commune improvisait une sorte d'intimité spéciale.
Les distances franchies maintenant en quelques heures, nécessitaient parfois un trajet de j^hisieurs jours, et l'on n'arrivait enfin à destination qu'après de fréquents transbordements du chemin de fer ci la diligence, de la diligence au bateau à vapeur et viee versa.
Voici, par exemple. d'a])rès ma propre expérience, comment s'accomplissait le voyage de Paris à Marseille.
Le 24 juin à sept heures du matin, je me rendais en diligence du bureau des messageries nationales, à la gare du chemin de fer d'Orléans. La, voiture et voyageurs sont, au moyen de poulies, suspendus dans l'espace ; l'attelage entraîne les roues et leurs accessoires, puis nous sommes déposés sur un train de chemin de fer. Le convoi se compose de dix ou douze diligences, destinées à se disperser en route. Nous filons ainsi, i)ar Orléans et Bourges, jusqu'à Nérondc, où, replacés par le même procédé sur des roues de diligence, nous continuons le voyage, durant la nuit et le lendemain, jusqu'à Lyon. a])rès avoir traversé Nevers, A^arennes, Moulins et Lapalisse. Le jour suivant, 26 juin, nous descendons le Rhône dans un bateau à vapeur qui relâche à Valence, y passe la nuit et n'arrive à Avignon que le 27 à midi. Nous reprenons ici le chemin de fer pour arriver d'abord à Tarascon, quelques années trop tôt, malheureusement, pour faire la connaissance de l'illustre Tartarin.
C'est le désespoir de ma vie.
Nous traversons le Rhône, entre Tarascon et Beaucaire, dans une embarcation assez primitive ; nous faisons quatre kilomètres en omnibus pour atteindre le chemin de fer, j)uis traversant Nîmes, Arles et Aix, nous atteignons enfin Marseille le 28 juin. Cinq jours s'étaient écoulés depuis le départ de Paris.
Le voyage de retour se faisait dans les mêmes conditions ; deux jours et deux nuits en diligence de ALarseille à Lyon, i)assant i)ar Sisteron, Gap et Grenoble ; une journée de navigation sur la Saône, de Lyon à Châlons : chemin de fer de là à Dijon ; xme nuit de diligence de Dijon à Tonnerre, oi'i nous retrouvons le chemin de fer qui nous conduit a Paris.
Entre ces lignes incomplètes, dont les tronçons se reliaient par les services variés que je viens d'indiquer, et le train rapide de Pa7-is, Lyon, Méditerranée, qui réunit aujourd'hui les trois grandes villes de France, il y a tout l'espace d'un demi-siècle de progrès.
J'étais entré pour la première fois à Paris le 19 juin 1850. La grande ville, toute superbe qu'elle était, ne présentait pas alors le spectacle de sa magnificence actuelle ; Haussmp.n n'y avait pas encore mis la main. Mais ce qui lui manquait en splendeurs modernes se compensait par l'attrait des souvenirs attachés aux antiques édifices et aux quartiers bizarres du vieux Paris. Le Carrousel était envahi par un groupe de maisons démodées, remplacées, sous l'empire, par une allonge du Louvre ; le quartier Latin, avec ses rues étroites et tortueuses, conservait son ancienne originalité ; les Buttes Chaumont, aujourd'hui le plus beau parc de Paris, s'appelaient alors "les Carrières d'Amérique" et servaient de refuge aux vagabonds sans asile. Tous les palais de France, sauf l'Elisée, habité par le Président de la République, restaient inoccupés, sous la garde des intendants et des concierges. Ceux que la foule avait envahis durant les journées de Février offraient encore le spectacle du désordre où la révolution les avait laissés.
Aux Tuileries, rien n'avait été touché dans la salle du trône. L'on y retrouvait toutes les traces du tumulte et des violences qui s'y étaient produits : il ne restait du trône, enlevé et brûlé par les insurgés sur la place de la Bastille, que les assises brisées ; une superbe glace, s'élevint du parquet au plafond, était transpercée d'une balle qui l'avait sillonnée de rayons. Dans la salle des séances législatives, au palais Bourbon, on voyait au-dessus de la tribune du président, un tableau également troué d'une balle ; enfin, le Panthéon, l'objet de tout un siège durant l'insurrection de juin, conservait sur sa façade les empreintes de plusieurs boulets.
Le calme avec lequel les Parisiens exhibaient aux étrangers ces vestiges de leurs luttes politiques était un indice très fidèle de la condition des esprits à cette époque.
La seconde républi |ue touchait à sa dernière période. L'agitation des clubs s'était éteinte, les factions hostiles avaient renoncé à la lutte et cette capitale, naguère si turbulente, parais-
sait tombée dans une léthargie profonde. La bourgeoisie y régrait en souveraine sous la protection de ses gardes nationaux, de faction dans tous les postes, étalant pompeusement leur uniforme en drap fin aux regards de la foule indifférente. Plus d'une fois, j'ai vu de c>.s superbes soldats-citoyens appuyer leur fusil à la guérite, allumer tranquillement un cigare, se croiser les bras, prendre une attitude napoléonienne, et foudroyer les passants de leur regard de conquérant. Monsieur Prudhomme, dans toute sa gloire, posait majestueusement en protecteur formidable de la patrie endormie. Cette faction était le plus beau Jour de sa vie.
L'indifférence semblait être le sentiment dommant. A ])eine rencontrait-on, à de rares intervalles, un fervent de la veille qui, devenu sceptique et railleur, débitait dans un langage nonchalamment amer son mépris souverain pour le régime existant.
" Non, monsieur, me disait l'un d'eux, ceci n'est pas la république de nos rêves. Nous comptions que le peuple, devenu encore une fois maître absolu de ses destinées, donnerait cours à ses plus nobles instincts. Il s'est tout simplement endormi au lendemain du triomphe.
— Pourtant, me risquai-je à lui faire observer, on aperçoit au fronton de tous vos édifices publics, écrite en lettres d'or, cette inscription significative : Liberté^ Egalité^ Fratcrniié.
— Moquerie que tout cela, monsieur ! Vains mots qui ne servent qu'à maintenir le peuple dans une fausse et dangereuse sécurité, tandis que les intrigants de la politique se donnent libre carrière ! Ce qui est le plus à craindre, ajouta-t-il sur un ton de confidence, c'est que le chef de l'Etat ne profite pour son compte de ce laisser faire général.
— L'Empire? demandai-je.
— Peut-être. La légende napoléonienne est encore toute fraîche dans la mémoire de chacun. L'élection présidentielle, où Cavaignac, malgré ses états de services récents, fut enseveli sous une majorité se chiffrant dans les millions, vous en fournit une preuve évidente. La figure du premier Bonaparte grandit dans le souvenir des Français à mesure que l'époque de ses exploits s'éloigne de nous. Le prince Louis est un ambitieux taciturne, toujours en observation, à qui rien n'échappe. Il voit et comprend la situation actuelle et il en profitera, n'en doutez pas. Son entourage est dans la note, probablement dans le complot, et le
moment venu, on sera capable de toutes les audaces, Strasbourg et Boulogne le prouvent. En attendant, l'on se garde bien, dans les cercles officiels, de troubler le sommeil du peuple."
Cette conversation avait lieu avec mon voisin de tribune, à une séance du corps législatif. Je la reproduis ici parce qu'elle reflète assez fidèlement le sentiment populaire de l'époque. Ce républicain blasé ne faisait que répéter ce qui était au fond de la pensée de ses anciens compagnons de barricade : désappointement du résultat obtenu, défiance à l'endroit des hommes du pouvoir, dégoût du présent, découragement, insouciance pour l'avenir. Tous ces propos se répétaient sur un ton ennuyé qui n'était pas de nature à inquiéter Tautorité, depuis surtout que, grâce à son influence occulte mais diligente, toutes manifestations publiques avaient été interdites. Les mouvements d'ensemble dans les nias-es populaires, ne se produisaient plus, et les désappointés de l'espèce de mon interlocuteur n'exprimaient leur mécontentement qu'isolément, dans le cours des conversations, sous la forme d'une bouderie impuissante, en manière de protestation platonique. Aussi le gouvernement ne s'en préoccupait-il guère.
Ces circonstances étaient on ne peut plus favorables aux projets qu'on nourrissait en haut lieu. Le Prince-Président, avec le groupe d'auxiliaires dévoués dont il s'était entouré, ne perdait aucune occasion de les mettre à profit, en ravivant le souvenir des gloires du régime impérial par le récit dans la presse ofti cieuse et la reproduction sur la scène, de tous les faits les plus saillants de cette grande époque militaire.
La littérature, comme la politique, subissait un temps d'arrêt. La grande lutte entre classiques et romantiques s'était modérée à tel point que PonsarJ, le dernier des classiques, et Victor Hugo, le premier des romantiques, se partageaient la maison de Molière sans trop se rudoyer. J'ai vu Rachel, Beauvallet et Samson, après avoir été applaudis la veille dans Polyeiccte^ recevoir un accueil également enthousiaste le lendemain dans Angelo. Scribe, de son côté, prodiguait sur toutes les scènes du boulevard, ses comédies à l'eau de rose et ses vaudevilles plaisamment grivois ; l'opéra bouffe, avec ses excentricités et, disons le mot, ses joyeuses impudeurs, ne se laissait pas entrevoir ; il n'était pas encore question, non plus, de naturalistes ou de décadents, positivistes^
déterministes, instrumentistes, documcntistcs, symbolistes, impressionnistes, passionnistes, et d'une foule d'autres écoles en isme qui encombrent l'arène littéraire de notre époque ; c'est à peine si le réalisme, leur aïeul, sous l'impulsion de Champtleury, de Murger et de quelques autres bohèmes en vogue, faisait, de temps à autre, par sa verve endiablée, une courte diversion à la monotonie générale. La comédie de mœurs, cette reproduction fidèle des situations et des émotions variées de la vie intime, était pareillement inconnue. Mais le grand chef du romantisme avait fait école ; son puissant génie avait dégagé le théâtre de ses entraves classiques ; le tragique et le comique, souvent même le sublime et )e grotesque, se confondaient dans une même action. Le drame, en un mot, était créé. Hernani et Ruy-Blas avaient de nombreuses imitations ; mais, trop subitement affranchies des règles antiques, celles-ci dépassaient souvent les dernières limites de l'art pour.se livrer à toutes les exagérations. Enfin, le mélodrame, en pleine floraison, offrait une carrière facile aux esprits médiocres, avides de renommée.
Naturellement, les zélateurs du régime impérial i)rofitaient de cet état de choses pour populariser leur œuvre politique. Des pièces interminables, composées d'une série de tableaux mouvementés, servaient surtout les desseins de la g=nte ofticielle. Une de ces productions étranges intitulée: Bonaparte, ou les premières pages d'une grande histoire, résumait, à elle seule, toute la période victorieuse du premier empire. C'était un grand drame en vingtun tableaux, sans liaison, sans intrigue. Chacun de ces tableaux développait, dans une action distincte, un des grands événements du règne napoléonien. L'ordre et la désignation en étaient donnés sur un programme fort détaillé, que j'ai conservé à titre d'originalité. En voici quelques échantillons :
'■'' Batterie des hommes sans peur." '''Frise de Toulon.''' •'Incendie de la flotte."" '' Le camp française " Le pont de Lodi.'"' " La maison minée.'''' " Le plateau de Rivoli.'" " Le massacre des Française " Les gorges du Frioul,^'' et ainsi de suite pour les vingt-un tableaux. Les rôles se partageaient entre cinquantequatre personnages, outre quelques centaines de soldais de la ligne, une batterie de canons avec ses artilleurs, et quarante chevaux de cavalerie, empruntés à la garnison.
Au premier tableau, l'armée française est devant Toulon. Elle monte à l'assaut de la ville ; mais sous le feu des assiégés, elle
fléchit et commence à se replier en désordre. C'est alors que la batterie des honunes sans peur, sous le commandement du lieutenant Bonaparte, ouvre le feu de toutes ses pièces. Il s'ensuit un affreux vacarme où la voix des canons se mêle au bruit des tambours, des clairons et de la fusillade. Une âpre fumée envahit la salle du spectacle et l'obscurcit ; les enfants pleurent, les femmes poussent des cris d'épouvante, trois d'entre elles s'évanouissent. Soudain, sur la scène, les murs de la ville s'écroulent, la colonne d'assaut pénètre par la brèche ouverte ; les uniformes français et anglais sont confondus dans une terrible lutte corps à corps. Puis, on entend une immense clameur... Vive la France 1 Le drapeau blanc apparaît au sommet d'un bastion ; la ville se rend. Au même instant le feu cesse; dans la fumée, qui se dissipe graduellement, apparaît, comme sortant d'un nuage, Bonaparte, debout sur la tranchée, solennel au milieu des cris eathousiastes de ses compagnons d'armes qui le proclament le héros du jour.
Enfin le rideau tombe, et tout le monde, combattants et spectateurs, rentrent dans un calme relatif. Les dames pâmées reprennent leurs sens, leurs places et leurs sourires ; d'autre part, les morts et les mourants, qui ne s'en portent pas plus mal, se relèvent et vont se mettre en position pour le second tableau.
Toute la série des tableaux présente, sous des aspects variés, le même tumulte, et se termine par une apothéose qui tient lieu de dénouement. On y aperçoit Napoléon, entouré des anges et des archanges, parmi lesquels se mêlent la plupart de ses généraux les plus batailleurs, trônant majestueusement dans sa pose légendaire, tandis qu'au-dessous de ce groupe, dans les lieux infernaux, se tordent, sous la fourche des démons, au milieu d'un océan de flammes, Hudson Lowe et tous les ennemis intimes du grand conquérant.
Peu de théâtres offraient assez d'espace pour contenir ces troupes nombreuses, défilant et évoluant au même instant sur la scène. Seuls, le Cirque National de Paris et les grands théâtres de Lyon, de Marseille et de Bordeaux avaient pu y suflire.
Mais l'objet était atteint. Sur ces différents points de la France, le. grand drame se produisait après force réclames, la population des cantons avoisinants accourait en foule, et la légende du premier empire, ainsi popularisée, préparait l'avènement du second. , . .
Une autre pièce, moins tapageuse, mais également sympathique à la dynastie impériale, se jouait à VAmbigtt sous le patronage particulier du président de la république. C'était un drame dans la note pathétique, celui-là, intitulé : Le roi de Rome. Il tint l'affiche durant les deux mois de mon séjour à Paris, Le président s'y intéressait d'une manière toute spéciale et s'efforçait de lui conserver la vogue populaire en assistant fréquemment aux représentations avec sa suite. Quarante sièges étaient même réservés, à chaque représentation, pour les invalides de la grande armée, encore assez nombreux a cette époque. Ils les occupaient gratuitement, a tour de rôle. On les voyait, chaque soir, remontant les boulevards en colonne serrée et s'efforçant de retrouver leur démarche martiale d'antan. Au spectacle, ils s'affirmaient au nombre des plus démonstratifs, rivalisant inconsciemment avec la claque organisée, dont ils ne soupçonnaient pas même l'existence.
Je remarquai que leur enthousiasme se manifestait surtout au moment où^ dans une des premières scènes, l'empereur, tout rayonnant de joie, annonce à ses généraux réunis, la naissance du roi de Rome.
■' Le ciel exauce enfin ses vœux en lui donnant un successeur au trône pour perpétuer, avec sa dynastie, le bonheur et les gloires du peuple français 1 "
Au même instant, j^ar une coïncidence surprenante, si elle n'était pas préparée, Louis Napoléon apparaît dans sa loge accompagné du prince Murât, de Baroche, président du Conseil d'Etat, de Morny, ministre des Travaux publics, et de quelques autres personnages officiels. La claque souligne bruyamment l'incident ; les vétérans, prompts à la consigne, l'imitent avec enthousiasme, et tout Tauditoire finit par se laisser entraîner dans cette ovation, en apparence spontanée.
C'est ainsi que cette légende napoléonienne, rai)pelée incessamment au souvenir des Français, reprenait possession des esprits, et que, par le prestige des souvenirs glorieux qu'elle évoquait, l'opinion publique était graduellement préparée à l'évolution i)rochaine.
Ce charlatanisme de haute volée ne pouvait manquer d'avoir ses imitateurs chez les charlatans vulgaires.
Un incident fortuit m'en fournit une preuve convaincante.
J'étais allé, un dimanche après-midi, au Champ-de-Mars. voir Poitevin, le célèbre aéronaute, accomplir une de ses prouesses les plus saisissantes en s'élevant dans les airs, monté sur un cheval vivant et fringant qu'on avait suspendu au moyen de courroies sous la nacelle de son ballon.
Au retour, j'aperçus près du rond-point des Champs-Eilysées, une foule attroupée autour d'un splendide landeau attelé de deux chevaux superbes ; un personnage brillamment costumé et coiffé d'un casque en acier poli trônait majestueusement sur le siège richement capitonné, pendant que, derrière lui, un individu vêtu à la turque, faisait résonner de bruyantes symphonies sur un orgue de Barbarie. Le Turc interrompit sa musique sur un signe du maître qui, debout, dans une pose théâtrale, après avoir promené ses regards hautains sur la foule, débita d'une voix vibrante un discours comiquement solennel, à peu près dans les termes suivants :
" Vous vous demandez, messieurs, quel est donc ce chevalier? Pourquoi ces vêtements d'un autre âge ? Pourquoi ces chevaux richement caparaçonnés, ce carrosse doré, cet atelage bizarre, ces bruits de caisse et de cymbales, ce gigantesque parasol ? C'est que la foule est aveugle et qu'il faut l'étourdir par le bruit et l'éclat. — Savez-vous où est ma force, messieurs? — Dans mon casque... sous ce panache audacieux. Autrefois, je laissais aux hommes de bonne foi le soin de reconnaître l'excellence de mes crayons et je comptais sur le bon sens de la foule.,. Erreur !... Messieurs, la foule est ignorante et aveugle, je le répète ; et moi, qui me sens la force de dominer mon époque... Oui, je te domine, époque ! j'ai bu toute honte, et je viens sur la place publique faire effrontément ce que mes confrères les journalistes de grand format font à la quatrième page de leur feuille."
J'avais devant moi Mengin, le fameux charlatan, qui faisait ainsi valoir ses crayons, dont le débit lui procurait journellement des recettes considérables." Sachant le public blasé, dit un chroniqueur, il chercha et trouva le moyen d'agir sur lui d'une façon originale. 11 prenait son auditoire par l'invictive."
Il est mort en 1864.
Pendant que le travail de propagande que j'ai décrit plus haut s'accomplissait discrètement, mais sûrement, sur les masses populaires, le Corps législatif ne prenait plus d'initiative importante.
Les discussions orageuses agitaient rarement ses séances, et si parfois le débat s'élevait au-dessus du terre à terre des questions usuelles et administratives, c'était pour envahir le domaine des théories abstraites et aborder toutes espèces de sujets d'une solution peu pratique.
Cependant, cette législature de la seconde république avait bien son originalité, spécialement intéressante pour l'étranger qui la visitait.
En avril 1S48, le vote populaire avait élu une Assemblée nationale constituante, forte de neuf cents membres, et, fait remarquable, le suffrage universel, fraîchement institué et consulté pour la première fois au lendemain d'une révolution, avait, tout en se prononçant en faveur de la république, accentué ses tendances pacifiques en accordant son appui à une majorité de républicains modérés, ennemis du désordre.
L'ancienne salle législative du Palais-Bourbon ne pouvant contenir cette députation nombreuse, on l'avait installée dans une salle provisoire en charpente, érigée à la hâte dans la cour intérieure du palais. C'est là qu'elle se réunit le 4 mai 1848, et que l'Assemblée législative, élue l'année suivante, continua de siéger jusqu'au coup d'Etat du 2 décembre 1851.
Après la tentative d'émeute du 15 mai et les terribles journées de juin, où l'insurrection fut si habilement vaincue par le général Cavaignac, l'assemblée adopta la nouvelle constitution, partageant l'exercice et la responsabilité du pouvoir entre un Président élu pour quatre ans et une Assemblée législative unique, composée de 750 membres, élus pour trois ans.
Le prince Napoléon obtint aux élections présidentielles du 10 décembre 1848, une majorité de plus quatre millions de suffrages sur Cavaignac, son concurrent le plus redoutable, et il fut officiellement installé à l'Elysée le 20 du même mois.
Dès les premiers jours de son administration, des conflits, nés d'une anomalie dans cette constitution nouvelle, s'élevèrent entre l'exécutif et l'assemblée. " Deux pouvoirs, dit un historien de l'époque, se trouvaient en présence : celui du président de la république, ayant à peu près les privilèges d'un roi constitutionnel, avec cette différence à son avantage qu'il était responsable et que, par conséquent, il pouvait gouverner lui-même ; et celui de l'Assemblée nationale constituante, t^ouveraine en droit."
Au moment où cet antagonisme prenait des proportions sérieuses, la majorité législative, comptant sur sa popularité pour obtenir, dans une élection générale, la consécration de sa prépondérance absolue, vota précipitamment une loi électorale et décréta, après un vif débat, sa propre dissolution, laissant à la future assemblée législative l'élaboration des autres lois organiques. Cette démarche fut fatale à la république.
La nouvelle chambre, élue le 13 mai 1849, ^^ composait, avec quelques républicains modérés, de légitimistes et d'orléanistes, contre une minorité de 200 ullra-démocrates et socialistes. Elle était encore, cependant, presque unaniment opposée au rétablissement de l'empire. Dès sa première session, elle disposa de toutes les lois organiques que lui avait léguées sa devancière. La liberté d'enseignement fut décrétée, des lois organisant les sociétés de secours et pourvoyant à l'éducation et au patronage des jeunes détenus furent votées. Mais, en revanche, la loi électorale subit des amendements restreignant le suffrage de manière à priver trois millions d'électeurs du droit de vote ; les journaux furent soumis à l'impôt du timbre, à un surcroît de cautionnement et à l'obligation de ne publier, sur les sujets politiques, religieux ou philosophiques, que des articles signés. Enfin, l'on y vota des lois interdisant les clubs ainsi que les réunions publiques et autorisant la déportation des condamnés politiques aux îles Marquise?.
Après cette énumération, on comprendra facilement pourquoi mon voisin de tribune n'était ]xas satisfait de sa république.
Ces mesures rigoureuses avaient, au premier abord, soulevé des cris d'indignation ; mais la bourgeoisie et tous les éléments paisibles de la nation, encore sous l'effet de la terreur des massacres de juin, où l'héroïque archevêque de Paris, deux députés, sept généraux et cinq mille Français avaient trouvé la mort, s'y soumirent par instinct de conservation et prêtèrent leur concours à l'autorité pour en faciliter l'application.
D'autre part, l'élément socialiste et révolutionnaire, privé du droit de réunion et contrecarré effectivement, finit, par renoncer aux luttes de la rue, rendues impossibles par la vigilance de la police, de l'armée et de la bourgeoisie, organisée en garde nationale.
Il s'ensuivit un apaisement complet, dégénéré bientôt en une apathie générale que l'autorité présidentielle évitait soigneusement de troubler.
KUe en profita, au contraire, pour réconcilier, par une mansuétude apparente, l'opinion publique avec le pouvoir absolu, premier pas vers la restauration du régime impérial.
La lutte était donc confinée dans l'enceinte parlementaire, où de nombreuses sommités littéraires se trouvaient réunies. Lamartine, Victor Hugo, Eugène Sue, Arago avaient accepté le mandat populaire, en même temps que des j^olitiques par vocation, tels que Thiers, Odilon Barrot, de Falloux, Berryer, Montalambert, Jules Favre et Pierre Leroux. Uupin, aîné, occupait le fauteuil de la présidence. De sorte qu'en assistant à une séance de cette chambre législative, si particulièrement constituée, l'on pouvait apercevoir, pour ainsi dire, d'un seul coup d'œil, la plupart des hommes illustres de la France.
Dans cette réunion nombreuse d'éléments divers, où se retrouvaient toutes les nuances politiques et sociales, les opinions les plus contraires se heurtaient parfois au point de soulever une ex()losion subite d'interruptions violentes. Mais ces orages spontanés n'avaient pas de suites inquiétantes. Elles n'atteignaient pas le peuple de la rue.
J'eus la bonne fortune d'assister à une scène de ce genre, provoquée par un débat vigoureux entre deux adversaires inconciliables : Montalembert, le champion des catholiques libéraux, et Pierre Leroux, l'apôtre du communisme.
Il s'agissait d'une loi sur l'instruction publique. Montalembert, manuscrit en main, lisait avec une force d'élocution entraînante son discours soigneusement préparé. Aux interruptions fréquentes et bruyantes de l'extrême gauche, il répondait par une répartie tranchante ; puis, le sourire calme et railleur aux lèvres, il regardait ses adversaires bien en face, jusqu'à ce qu'ils se fussent tus : et, sans s'émouvoir, il reprenait son discours à l'endroit de l'interruption.
Pierre Leroux avait été un des plus démonstratifs parmi les contradicteurs de l'orateur catholique. Il lui succède à la tribune ; mais sa première phrase est à peine prononcée qu'un déluge d'interpellations arrive de la droite et couvre entièrement sa voix. Il persiste longtemps sans autre résultat que de faire redoubler le tapage des interrupteurs ; la sonnette du président ajoute au tumulte sans en imposer à personne. Pierre Leroux cède enfin et descend de la tribune. Alors, le calme .«^e rétablit et
le président Dupin en profite pour réprimander sévèrement ses turbulents collègues. " La mer, dit-il sentencieusement, a ses instants de calme ; mais vous n'en avez pas. Je déclare à la chambre qu'il faut que l'autorité de son président soit respectée, et que je suspendrai la séance si l'on continue à entraver ainsi la libre discussion." Encouragé par cet appui du président, Pierre Leroux remonte à la tribune ; mais les protestations de la droite recommencent plus bruyantes que jamais. La sonnette présidentielle s'agite de nouveau sans succès et, de guerre lasse, le vieux député socialiste, après une tirade indignée qui n'est entendue de personne, renonce à la lutte. Des paroles violentes s'échangent pendant quelques instants entre partisans et adversaires de l'orateur déconfit, et provoquent plusieurs appels à l'ordre delà part du président; enfin, le calme se rétablit, l'incident est clos ; les huissiers porteurs des urnes du scrutin parcourent les banquettes, selon la pratique de l'époque, et le vote ainsi recueilli est proclamé par le président.
Une discussion vive et brillante s'engage ensuite, à propos d'une loi sur la presse, entre le général Lamoricière, Baroche, président du Conseil, et Jules Favre ; trois types d'orateurs bien différents. Le premier, vaillant comme en un jour de bataille, s'attaquait à la question débattue avec une vigueur toute militaire ; Baroche, d'une parole facile et fréquemment brillante, utilisait toutes les subtilités du tacticien consommé pour communiquer à l'auditoire la conviction dont il savait se montrer pénétré ; Jules Favre, plus sobre d'élans spontanés que Lamoricière et moins prodigue de piécautions oratoires que Baroche, déployait avec art et facilité, les ressources du dialecticien expert, et tout le charme d'une logique persuasive. Son discours, malgré sa note agressive et les fréquents applaudissements de la gauche, ne fut guère interrompu. Seul, Berryer lui lançait, par intervalles, un mot plaisamment satirique, rétorqué aussitôt par l'orateur avec infiniment d'esprit et d'à-propos.
Mais toute cette éloquence n'avait aucun écho au delà de l'enceinte législative, dont les tribunes, du reste, étaient rarement bien remplies. L'opinion dormait sous la surveillance vigilante des hommes de l'Elysée.
Et la légende napoléonienne faisait toujours son chemin.
Fait étrange, ce Paris ensommeillé, qui n'avait d'échos que pour répéter h s acclamations soulevées parfois sur les boulevards,
au passage da cortège présidentiel, par les zélateurs de la cause bonapartiste, était cependant habité à cette époque par de nombreux réfugiés venus de tous les pays d'Europe où le conire-coup de la révolution de 184S s'était hh sentir. Plusieurs d'entre eux avaient occupé de très hautes positions dans leurs patries. Ils entretenaient avec leurs amis et affiliés du dehors, une correspondance active et s'efforçaient de faire valoir leur cause dans la presse française. Leur patriotisme ardent contrastait d'une manière frappante avec l'insouciance des Parisiens.
Un de ces exilés politiques, homme de grande distinction et d'une affabilité exquise, logeait au même hôtel que moi. C'était le célèbre patriote Constantin Roselti, devenu par la suite un des esprits dirigeants de la politique danubienne. A peine âgé de trente ans, il avait déjà joué un rôle important dans le soulèvement des populations moldo-valaques contre les protectorats singulièrement conibinés de la Russie et de la Turquie. Emprisonné d'abord, puis mis en liberté dans une émeute populaire, il avait continué la lutte dans la presse roumane, jusqu'à ce que, menacé de nouveau, il lui fallut s'exiler.
Il occupait, avec son père, des appartements attenant au mien. Ce voisinage nous fournit bientôt l'occasion d'échanger en passant quelques paroles courtoises ; puis nous nous engageâmes insensiblement dans des conversations prolongées où il me donnait des détails intéressants sur la situation politique, exceptionnellement étrange, de son pays.
Son patriotisme me touchait profondément. De son côté, il prenait un vif intérêt à mes renseignements sur le nouveau monde et paraissait m'accorder une sympathie réelle.
L'amitié fut bientôt scellée entre nous. Souvent, à ses moments de loisir, il se mettait à ma disposition, dirigeant mes courses dans Paris et ses environs, qu'il connaissait en détail, comme un boulevardier de naissance. Après deux mois de cette intimité, nous nous séparions en promettant de continuer, par correspondance, nos relations amicales. Mais comme toujours l'éloignement et les occupations de la vie nous firent oublier ces bonnes résolutions et, à compter de mon départ de France, nos rap])orts cessèrent complètement.
Depuis cette époque éloignée, Constantin Rosetti a parcouru une brillante et utile carrière, durant laquelle il a pu opérer dans
son pays la plupart des grandes réformes ([u'il avait rêvées durant l'exil.
En 1864, la Moldavie et la Valachie, réunies en un seul Etat sous le nom de Roumanie, avaient pour hospodor ou régent unique, le prince Couza. Celui-ci, au lieu d'accomplir l'œuvre d'émancipation désirée parles populations roumanes, se livra "à des abus de pouvoir intolérables qui soulevèrent l'indignation publique. Rosetli» à la tête du mouvement populaire, somma Couza de rentrer dans les sentiers du devoir ou d'abdiquer : " Altesse, lui dit-il dans une dernière entre /ue, vous êtes libre de " ne pas tenir votre serment ; mais si vous ne respectez pas la " constitution, nous vous retirerons le pouvoir." Le jirince Couz.i, abandonné de toute part, fut forcé d'abdiquer et. grâce à l'action énergique de Rosetti, la principauté de Roumanie fut déftuitivement constituée.
A dater de ces événements, Rosetti continua jusqu'à sa mort à prendre une part dirigeante dans la politique roumane. Il fut élu, en 1876, maire de Bucharest, député de cette ville et président du corps législatif. Quatre fois ministre, il dota son pays d'une constitution libérale, y fit décréter l'émancipation des esclaves, et réussit, par des réformes intelligentes, à améliorer le sort des paysans et des ouvriers. Ce grand patriote, que ses concitoyens avaient proclamé le Père de la Rouinanu\ mourut le 19 avril 1885 et reçut, à Bucharest, des obsèques publiques aux frais de l'Etat. Il avait consacré sa vie entière à l'affranchissement du ]ieuple roumain et ne s'était retiré de la politique militante qu'après son œuvre accomplie.
Il n'est pas étonnant qu'un homme d'Etat de cette valeur, voyant, d'une part, la population parisienne passer si subitement de l'agitation révolutionnaire à la soumission ])assive et, d'autre part, la persistance du chef de l'Etat à s'affranchir du contrôle parlementaire, ait prévu, dés l'époque de notre séjour à Paris, le dénouement du grand drame qui se déroulait sur la scène politique de la France. " Ce n'était pas la peine, me disait-il, de bouleverser toute l'Europe par une révolution, si le résultat de ce désordre doit être le remj)lacement du règne d'un monarque constitutionnel ])ar le gouvernement personnel d'un empereur."
La nation française était, en effet, fatalement engagée dans cette voie. L'apaisement que j'ai mentionné n'était que le calme précurseur de la foudre.
Cette foudre éclata sur la France le 2 décembre 1851.
On connaît les suites de ce coup d'Etat mémorable, préparé de longue main, comme non»; venons de le voir, par un groupe d'hommes ambitieux et habiles, chez qui la convoitise du ])ouvoir ■dominait le patriotisme.
Au gouvernement populaire succéda le régime ])ersonnel d'un Napoléon. — C'e.-t tout dire.
L'élu du suffrage universel, oubliant son serment de fidélité à la République, l'étrangla.
Il s'ensuivit un règne de jîrodigalités inouïes, de corrujjtion, de favoritisme et d'arbitraire, une exploitation en règle de la foraine publique par quelques jjrivilègiés, une véritable orgie administrative, aboutissant, sous le désastre national de Sedan, à l'humiliation de la France.
Cet exemple des malheurs de notre mère patrie ne nous fournitil pas la matière de sérieuses réflexions ?
Les mêmes causes produisent les mêmes effets. L'indifTérence de l'électeur, le peu de prix qu'il attache à ses droits politiques, la facilité avec laquelle il y renonce pour une considération personnelle, souvent insignifiante; voilà les écueils du système démocratique ; et pendant que le peuple sommeille dans une fausse sécurité, ou qu'il abdique son autorité et néglige de surveiller ses mandataires, des ambitieux de toute provenance et de tout calibre le dépouillent insensiblement de ses privilèges et s'enrichissent par millions du produit de son honnête et ])aisible travail.
Nous jouissons, en vertu de la constitution dont l'Angleterre nous a dotés, d'institutions libres, démocratiques dans leur essence, sous l'empire desquelles chaque citoyen possède une part dans le contrôle et la responsabilité de l'administration publique.
L'électeur canadien a-t-il toujours été bien jaloux de celte souveraine autorité qui lui appartient de par la loi.' .A-t-il bien constamment exercé la vigilante surveillance inhérente à ses devoirs politiques et qui s'impose à sa conscience? S'est-il suffisamment renseigné pour les exercer en pleine connaissance de •cause? N'a-t-il jamais, par son vote indifférent, ou complaisant, ou indijment intéressé, compromis l'intérêt public?
Il suffit de ])oser cette question j^our qu'elle soit immédiatement résolue dans res])riL de chacun de nous.
Avouons-le en toute sincérité, le scrutin n'a pas toujours été exercé, chez nous, avec l'indépendance, le désintéressement et le patriotisme qui sont les conditions essentielles de son efficacité. On l'a souvent, au contraire, dénaturé par des moyens inavouables, au point de lui faire sanctionner des abus de pouvoir qui ont paralysé le progrés, appauvri notre population et créé chez elle ce découragement profond qui chasse du sol natal des légions de nos plus industrieux comimtrioies.
Espérons que cette situation ne se renouvellera plus et que le suffrage futur sera l'expression d'une opinion saine et patriotique, inspirant aux élus de la nation une salutaire sollicitude pour son bien-être.