‹ Melanges poetiques et litteraires. --Chapitre 132 sur 139 · LE PREMIER CHEMIN DE FER CANADIEN · texte numérisé non relu

LE PREMIER CHEMIN DE FER CANADIEN

Cette nouvelle causa un grand émoi. Les curieux de toutes les nuances, la plupart crédules et enthousiastes, allaient donc voir de leurs propres yeux ce cheval d'airain, alerte et fringant comme un cheval en chair et en os, parcourir les distances avec une rapidité vertigineuse et enlever sans effort une charge que cent des plus vigoureux spécimens de la race chevaline auraient peine à faire mouvoir !

Il y avait bien aussi le parti des sceptiques qui soulevait certains doutes sur l'efficacité de l'étonnante invention ; mais leurs voix furent aussitôt étouffées dans un cri d'énergique indignation poussé par tous les sectateurs du merveilleux. Il fallut, bon gré, mal gré, se taire et attendre. L'épreuve allait bientôt se faire; un voyage d'inauguration était même annoncé pour une date assez prochaine, et... si ça ne marchait pas !... Hein ! quel triomphe pour les sceptiques susdits.

D'autre part, le parti des enthousiastes, donnant libre cours à l'imagination, décrivait en termes chaleureux les surprenantes propriétés de la vapeur comprimée.

En un mot, les badauds, comme toujours, se partageaient en deux camps opposés : celui des gens qui ne doutent de rien et celui des gens qui doutent de tout.

L'heure de la grande épreuve approchait. Un air de mystère entourait tous les préparatifs. La locomotive, accompagnée de son ingénieur-mécanicien, homme silencieux et bourru comme le plus rébarbatif des cornacs, était arrivée nuitamment, a l'improviste, traînée avec une prudente lenteur par quatre lourds chevaux, inconscients des bons offices qu'ils prêtaient à un formidable rival dès ses premiers pas. On l'avait ainsi remorquée afin, disait-on, de ne pas anticiper sur la cérémonie d'inauguration.

La vue même en était interdite au public. Les premiers soins du morose gardien avaient été d'entourer cet objet de toutes ses sollicitudes d'une forte cloison, à l'intérieur de laquelle personne n'était admis. On avait beau solliciter, se fâcher même, rien ne pouvait ébranler sa persistante obstination. Aux questionneurs, il répondait invariablement par monosyllabes, accompagnés parfois d'un juron du plus ])ur écossais ; puis, il se retirait en

grommelant dans le compartiment mystérieux et en verrouillait la porte à l'intérieur.

Afin, sans doute, de rendre plus pittoresque la démonstration projetée, la direction avait unaniniement décidé qu'elle aurait lieu au clair de la lune. Les capitalistes de nos jours, tout à fait indifférents aux charmes de la blonde Fhébt\ ne seraient pas loin de traiter de lunatiques des administrateurs de chemin de fer pris en flagrant délit d'une semblable licence poétique.

Autres temps, autres mœurs.

Enfin le moment solennel arriva. Deux wagons, proclamés superbes par la foule ébahie — quoiqu'ils ne fissent aucunement prévoir les chars-palais de notre époque — furent bientôt remplis des quelques privilégiés invités par faveur spéciale à faire partie de l'expédition.

On iivait naturellement préludé par une série de discours bieti ^entis, prononcés par les notables de l'endroit et par les membres de la direction ; le tout arrosé d'un chamjjagne pétillant, accessoire indispensable de toutes les inaugurations bien comprises.

La locomotive, soumise pour la première fois à l'inspection du vulgaire, lançait vers le ciel étoile sa fumée noire, par bouffées, et faisait entendre une série non interrompue de soupirs saccadés, comme pour témoigner son ennui des regards indiscrets dont elle était l'objet.

De son côté, l'ingénieur-mécanicien, tout pénétré de l'importance de sa fonction, se tenait à son poste dans une attitude de dignité superbe, tout prêt à donner le signal du départ.

Les enthousiastes étaient là, nombreux et bruyants, qui se préparaient à lancer leurs bravos étourdissants au premier mouvement du convoi. Les sceptiques y étaient aussi, attendant en silence la réalisation de leurs sinistres prévisions.

Soudain, un sifflement aigu se fait entendre !

Tout est prêt.

Les spectateurs, maintenant silencieux, sont dans une attente fiévreuse ; le mécanicien, plus solennel que jamais dans son rôle de deus ex machina, appuie majestueusement la main droite sur l'aiguille motrice. Aussitôt la locomotive s'agite, exhale des soupirs plus gros, plus précipités, plus véhéments que jamais ;

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