LE PREMIER CHEMIN DE FER CANADIEN
elle s'ébranle dans un suprême effort, les roues font péniblement un demi-tour en avant et... s'arrêtent!... L'ingénieur recommence son manège... Rien ne bouge... Il fait une inspection minutieuse du monstre récalcitrant, tourne une vis ici et là; puis saisissant de nouveau l'aiguille, il l'agite furieusement. La locomotive est secouée dans toutes ses parties ; elle fume, geint, siffle et semble affectée d'un tremblement épileptique... Mais elle n'avance pas d'un pouce...
Une exclamation de désappointement s'écha[)pe de mille poitrines à la fois.
Hélas ! l'expérience était manquée !
Le parti des sceptiques triomphait.
La direction, ])rofondément déconcertée, se réunissait le soir même en conciliabule secret. La nuit se passa en débals animés. On soumit l'infortuné mécanicien a l'interrogatoire le plus rigoureux sur les causes de son insuccès.
Le pauvre homme n'y comprenaii rien du tout.
Comment se faisait-il qu'ayant réussi sur les chemins de fer écossais, il n'obtenait j^as le même succès ici ? C'est ce qui l'intriguait souverainement.
Bref, la réunion était sur le point de se dissoudre sans que l'on eût rien décidé, lorsqu'une idée lumineuse frappa tout à coup !e président! "Je reçois, dit-il, un journal des Etats-Unis où l'on fait tout un récit des merveilleux succès de deux ou trois chemins de fer en opération chez nos voisins. Si nous invitions un ingénieur américain à résoudre le problème !"
Cette suggestion fut adoptée unanimement et, qv.elques jours plus tard, un expert en chemins de fer nous arrivait de la grande république.
L'épreuve, renouvelée en petit comité cette fois, produisit absolument le même résultat que précédemment. L'.\méricain inspecte la locomotive en détail. Tout lui paraît dans l'ordre voulu. Cependant le statu qiio se continue obstinément !... Il se met lui-même à la manœuvre... Inutile. La rétive machine fait encore une demi-évolution et... retombe dans son immobilité !
Honteux et perplexe, le nouveau venu est sur le point de renoncer à la tâche, quand tout à coup il se frappe le front : "J'ai trouvé," s'écrie-t-il avec un geste de triomphe.
On l'entoure de toutes parts ; il est pressé de dix questions à la fois: ''Qu'y a-t-il ? Expliquez-vous! Parlez! Montrez vite!..." " Mes amis," dit-il enfin sur un ton demi railleur, demi solennel, " vous n'avez pas donné assez d'avoine à votre cheval."
En effet, l'Ecossais, habitué au charbon comme combustible, ignorait tout à fait la différence d'intensité entre le calorique produit respectivement par le charbon et par le bois.
On jeta du bois en plus fortes quantités sur le brasier et bientôt la locomotive ranimée commence à se mouvoir, avec lenteur d'abord ; puis, augmentant graduellement sa course, elle finit par atteindre une rapidité, étonnante pour l'époque, de vingt milles à l'heure !
Dès ce moment le problème était résolu : l'ère des chemins de fer était inaugurée en Canada.