SCENE I
CONTRAN, LUDOVIC.
Contran.
Oui, mon cher Ludovic, le bonheur conjugal Est un bonheur parfait, mais... fort original ;
2 ';' -il $. ' MÉLANGES POÉTIQUES ET LITTÉRAIRES
Le ménage n'est pas cet hymen que l'on rêve, Et la lune de miel, sitôt qu'elle se lève, Eclaire un horizon dont l'aspect tout nouveau Nous fait un peu monter des vapeurs au cerveau.
Ludovic.
Tiens 1 tiens !
GONTRAN
je suis heureux...
Ludovic.
Ah !... mais ?...
GOXTRAX.
A l'état conjugal, bientôt l'on se façonne ; Seulement... tu sais... {il hésité)
.comme personne ;
Ludovic.
Non. Mais je tiens à savoir.
Contran.
A force d'être heureux... vois-tu... {il hésité)
Ludovic.
Non. Fais-moi voir.
Gontran.
Et, tout le long du jour, a chaque instant, s'entendre Donner des petits noms d'un accent... toujours tendre. Mais., .dont le répertoire est bientôt épui-é... On se sent... comment donc dirai-je?... dégrise...
Ludovic.
Ah !...
Gontran.
Cette.., intensité de la première ivresse Finit par consumer notre fond de tendresse.
un bonheur en attire un autre
Vraiment !
Contran.
Oui. Ce beau feu, d'abord éblouissant, S'affaiblit par degrés, brîde en s'amortissant... L'existence est unie, enfin, comme une glace Qui réfléchit partout chaque chose à sa place ; Pas le moindre faux pli ; non, rien d'accidenté. Et, dans ses profondeurs, ce miroir enchanté Reproduit constamment nos images conjointes... Ça devient monotone !
Ludovic.
Ah ! tu me désappointes !
Contran.
Suis-moi bien. Tous les soirs, seul à seul nous marchons; Avec un doux accord, même, nous nous mouchons ; Le regard, la pensée, en nous, tout se ressemble ; Nos moindres mouvements se font avec ensemble : A la fois nous toussons et... nous bâillons surtout ; L'harmonie, en un mot, nous envahit partout !...
Ludovic.
C'est fort intéressant !
Contran.
Oui, pour l'âme ingénue Qu'un tuteur inflexible a toujours retenue Loin des plaisirs mondains ; mais pour nous, vieux lurons, Habitués au bruit, aux clameurs, aux... jurons, Un amour qui s'exhale en soupirs monotones S'alanguit et s'épuise...
Ludovic.
Franchement, tu m'étonnes !
Contran.
Le bonheur ainsi fait frise Taustérité,
Et son calme constant manque un peu de gaîtc
Une béatitude uniforme et tenace
A quelque chose en soi, franchement, qui m'agace !
Cela vous fait l'effet d'un causeur importun
Qui, mettant à profit quelque verve d'emprunt,
Débite à tous propos d'éternelles redites...
Toute uniformité doit avoir ses limites !...
Ludovic (j-ia/it).
C'est-à-dire, mon cher, qu'en ce rôle nouveau, Tu ressembles parfois au poisson hors de l'eau.
Contran.
Non, tu n'as pas saisi... Tiens, voici ma pensée : L'atmosphère où je vis est un peu...
Ludovic.
Condensée...
Contran
Sereine.
Ah ! sereine !.
Ludovic.
Oui. Pour tout dire en deux mots, Mon âme s'engourdit au sein d'un tel repos !...
Ludovic.
Mais...
Contran.
L'amour sans mélange est un ciel sans nuages Qui dessèche et consume... Il lui faut des orages, La foudre, les sillons vigoureux de l'éclair, Pour le vivifier, l'animer !... Est-ce clair ?
Ludovic.
Juste assez pour me mettre en devoir de prescrire Un traitement.
UN BONHEUR EN ATTIRE UN AUTRE
GONTRAN
Allons, vieux farceur, tu veux rire !... Et, par désœuvrement, jouer au médecin !... Où donc est ton malade ?
Ludovic.
Eh, je l'ai sous la main !
GONTRAN
Ici !
Ludovic [montrant Gontran).
Là, devant moi.
GONTRAN
Moi, malade !
Oui, sans doute.
Gontran [souriant^.
Diable ! cela devient inquiétant !
Ludovic.
Ecoute...
Gontran.
Et mon mal, s'il vous plaît, c'est?...
Ludovic.
C'est l'oisiveté.
Gontran.
Hum... franchement, mon cher, soit dit sans vanité, Tu n'es pas très flatteur!...
Ludovic.
Mais je suis véridique.
Gontran.
De plus en plus charmant !... mais poursuis...
6 MF.LANGES POETIQUES ET LITTKR.'\IRF:S
Ludovic.
Je m'explique.
Gontran.
Moi, j'écoute.
Ludovic.
Voici. Tous deux, jusqu'à trente ans, Aux vœux du célibat résignés et... constants, Nous avions parcouru gaîment notre carrière ; JjCS soucis journaliers ne nous occupaient guère ; Rien n'avait obscurci notre bonheur commun ; Nos cœurs, toujours d'accord, avaient battu... comme un... Mais soudain l'amitié perdit sa préséance... Sans l'amour tout bonheur est de courte existence... Une femme... voici le piquant du récit... Un ange de candeur... du moins tu me l'as dit... Rompit enfin le cours de notre vie intime ; Tu fus l'élu du sort ; moi, j'en fus la victime... L'hymen scella bientôt vos serments amoureux, Et je demeurai seul, déclassé, malheureux ; De nos joyeux ébats, mainte réminiscence Comjiliquait de regrets \ts ennuis de l'absence. Le spleen me fit subir ses. tourments en détail ; Bref, pour chasser l'ennui, je me mis au travail... Le travail !... Ah ! Gontran, voilà le grand remède 1 Devant lui, les douleurs, l'infortune, tout cède !... L'habitude longtemps résista... cependant. Sur le matériel l'âme prit l'ascendant.
Et je sens aujourd'hui qu'enfin je suis un homme !
Gontran.
Ludovic, ton système est fort beau ; mais en somme, Je ne puis découvrir, dans tout cet entretien. Comment par ton bonheur il assure le mien.
Ludovic.
Tous nos malheurs sont nés d'une identique cause ; C'est le désœuvrement qui sans cesse se pose
UN F.ONHEUR EN ATTIRE UN AUTRE
En obstacle fatal à nos plus beaux projets. Il ne traîne avec lui que tourments, que regrets, Et donne au bonheur même une teinte ennuyeuse. Voilà ta maladie.
Contran.
Elle est fort sérieuse ; Et vous me prescrivez, docteur ?...
L'activité, Le travail ; car l'ennui naît de l'oisiveté. Et l'ennui pour le cœur est un poison funeste. Qui le...
Contran.
.Suffit, mon cher; je t'exempte du reste. Ludovic (^souriant).
Laisse-moi donc finir ma dissertation !
Contran.
Je jjréfère ajourner la consultation.
Lodovic.
Ah ! Contran !..,
Contran.
Mon respect pour votre expérieiice.
Illustre et généreux professeur, est... immense ; Cependant... je ne puis subir ce traitement.
Ludovic.
Mais, mon cher !...
Contran.
Il rciHigne à mon tempérament.