‹ Melanges poetiques et litteraires. --Chapitre 73 sur 139 · LA MÈRE MICHEL, M. BERNARDIN · texte numérisé non relu

LA MÈRE MICHEL, M. BERNARDIN

Bernardin {lisant dans son carnet, d'un ton bref).

"Madame veuve Michel, maîtresse de pension, rue d'Aiguillon, Québec." C'est bien ici?

La mère Michel {d'un petit air intéressant').

Oui, monsieur, c'est ici.

Bernardin.

Et c'est à madame veuve Michel que j'ai l'honneur de parler?

La mère Michel {baissant timidement la vue).

Oui, monsieur. {A part.) II a la mine d'un vrai monsieur !... Je ne sais quel pressentiment !...

Bernardin.

Madame veuve Michel, j'ai l'honneur de vous saluer. {Il salue)

La mère Michel (j-épondaiit au sa/iit).

Monsieur ! {A pari.') Qu'il est donc poli 1

Bernardin. ^

Je cherche votre logis depuis une heure, madame, et c'est un véritable bonheur pour moi de vous trouver enfin.

La mère Michel.

Votre bonheur est bien partagé, monsieur, je vous assure. (^A part.) Comme mon cœur bat vite !

Bernardin.

Je me nomme Bernardin, madame.

La mère Michel.

Bernardin?... (^A part.) C'est un joli nom, Bernardin !

Oui, madame, Jean-Chrysostome- Emmanuel Bernardin, rentier, rue Mignonne, Montréal.

La mère Michel.

Rue Mignonne ! {A part.) Il me semble qu'un jeune ménage serait heureux dans la rue Mignonne !

Bernardin.

Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, madame...

La mèke Michel.

On fait vite connaissance, ces années-ci, monsieur Bernardin î

Bernardin.

Cependant, votre nom ne m'est pas étranger...

La mère Michel.

Vraiment, monsieur? (^A part.) II a entendu parler de moi! Mais il est charmant !

LE LAUREAT 173

Bernardin.

Oui, madame Michel, on m'a dit beaucoup de bien sur votre -compte.

La mère Michel {jf un petit air modeste).

Oli ! monsieur, vous êtes trop ilatteur !

Bernardin.

Je sais que vous avez un cœur loyal et honnête...

Une pauvre veuve n*a que cela pour partage. {A part.) Mon Dieu ! je sens que je n'auiai plus le courage de résister !

Bernardin. •

Et je compte sur votre franchise...

La mère Michel {à part).

Je suis toute tremblante comme la première fois !

Bernardin.

...Pour obtenir de vous une réponse qui fera ma consolation ou mon désespoir.

La mère Michel,

Ne craignez rien, monsieur Bernardin, je n'aurai pour vous que des paroles de consolation. (^A part, soupirant.') Pauvre défunt, son souvenir s'efface à vue d'œil !

Bernardin.

Est-il possible, chère madame Michel?...

La mère Michel.

C'est bien trop possible, monsieur Bernardin. (A part.) Adieu, les dernières volontés du défunt !

Bernardin.

Est-il possible que toutes mes inquiétudes n'étaient que des illusions ?

La mère Michel {levatit timidement la 7<uc).

Il faut bien l'avouer. {A part.') Je suis vaincue !

PjErnarihx.

Oh ! chère madame Michel, vous me rendez le plus heureux deS' hommes, et si je ne craignais d'offenser votre modestie {étendant le bras)^ j'aurais le courage de vous embrasser !

La mère Michel {reculant et proiant un air de 7^ertu effarouchée) .

Doucement, monsieur Bernardin, vous allez un peu vite en besogne !...

. Bernardin {confus).

Ah ! pardon, madame Michel ! Excusez-moi. si dans un moment d'expansion...

La MÈRE Michel.

Vous êtes tout excusé. {Baissant timidement la vue.) Seulement une pauvre veuve qui n'a que sa réputation pour fortune doit prendre des précautions...

Bernardin.

Vous avez raison, madame Michel, {A part.) Le fait est que j'ai commis une sottise ! {Haut.) C'est une distraction, voyez-vous..,

La MÈRE Michel.

Une distraction !

Bernardin.

Oui, je songeais à...

La mère Michel {a^'ec empressement).

A qui, monsieur Bernardin ?

Bernardin.

A mon neveu...

La mère Michel.

A... à votre neveu !...

LE LAUREAT 175

Bernardin.

Oui, c'est un enfant auquel je m'intéresse infiniment ; sa pauvre tante me l'avait particulièrement recommandé en mourant...

La mère Michel.

Et cette tante était votre ?... ■ .

Bernardin.

Ma femme.

La mère Michel.

Ah ! je puis sympathiser avec vous, monsieur Bernardin ; moi aussi, je suis passée par cette rude épreuve ; je suis devenue veuve à la fleur de Tâge.

Bernardin.

J'en suis désolé, madame Michel.

La mère Michel.

C'est trop aimable de votre part, monsieur Bernardin !

Bernardin.

Mais il est une providence pour la veuve et l'orphelin...

La mère Michel.

Je n'ai pas d'orphelins, monsieur Bernardin. (^Uune voix tremblante.^ Je suis seule au monde !

Bernardin {^iruii ton sympathique).

Vous êtes seule au monde ?

La mère Michel {avec tristesse').

Oui, monsieur Bernardin, toute seule !

Bernardin {à part).

Hé ! qu'est-ce que ça me fait qu'elle soit seule au monde !... Je me laisse toujours attendrir comme un imbécile ! (^Ffai/t.) Au fait, j'étais à vous demander...

La MÈRE Michel {avec empressement).

Oui, cette question dont la réponse doit faire votre bonheur ! {A pari.) Il n'avance à rien !

BeRNARDIxN.

Eh bien, j'attends la réponse.

La mère Michel.

Et moi, j'attends la question.

Bernardin.

Mais je viens de vous la faire !

La mère Michel {avec un sourire aimable).

Non, vous me l'avez laissé un peu soupçonner, voilà tout...

Bernardin (à /ar/").

Qu'est-ce qu'elle a donc à me regarder de travers?

La mère Michel (baissant la vue).

...Mais vous comprenez, monsieur Bernardin, que dans une affaire aussi délicate, ce n'est pas à moi de faire les premières démarches...

Bernardin.

Sapristi, madame, entendons- nous ! Je suis venu exprès pour vous demander...

La mère Michel {avec empressement).

Oui ! oui !...

Bernardin.

Laissez-moi donc finir, s'il vous plaît !...

La mère Michel.

Oui, oui. finissez !...

Bernardin.

...Pour vous demander...

le laureat 177

La mère Michel.

...Oui. pour me demander...

* Bernardin.

...Des renseignements sur le compte de mon neveu...

La .mère Michel {avec un geste de surprise et de désappointement).

De... de votre neveu ! Mais...

Bernardin.

Oui. et j'ai dit, avant de partir, à ma femme...

La mère Michel {abasourdie^.

Votre femme 1... sa... sa femme !... Mais... mais vous avez donc une femme !...

Bernardin.

Sans doute. Est-ce que je n'ai pas un air conjugal?

Mais... mais vous me disiez tout à l'heure qu'elle était morte !...

Bernardin.

Oui. mais vous ne m'avez pas donné le temps d'ajouter que, depuis son décès, j'ai convolé en secondes noces.

La mère Michel.

Ah 1 mon Dieu ! {A part?) Et ce pauvre défunt dont le souvenir commençait à s'effacer !

Bernardin.

Mais qu'avez-vous donc, madame Michel ?

La mère Michel.

Oh ! rien, monsieur ! {Elle s'' évente avec son tablier. ^ Ce n'est rien ; la surprise, voyez-vous...

Bernardin.

Je ne vois rien de surprenant chez un oncle qui s'informe de son neveu ! Mais revenons, encore une fois, à la question. Voulezvous, s'il vous plaît, me renseigner sur le compte de...

La MÈRE Michel.

De qui, monsieur Bernardin?

Bernardin.

Hé ! de mon neveu, madame ; de mon neveu, nom d'un... {A part.^ Décidément elle commence à radoter, la chère femme !

Mais je ne le connais pas, moi.

Comment! vous ne connaissez pas vos pensionnaires? {^A part.) En voilà encore une bonne.

La mère Michel (^abasourdie).

Mes pensionnaires ?

Bernardin.

Oui, oui. Paul Letendre est un de vos pensionnaires, n'est-ce pas ?

La mère Michel.

Quoi, monsieur Paul est votre neveu !

Bernardin.

Sans doute.

La mère Michel.

Et vous êtes son oncle !

Bernardin.

Naturellement, puisqu'il est mon neveu.

La mère Michel.

Que ne le disiez-vous tout de suite ?

le. laureat 179

Bernardin.

Mon Dieu ! Voilà une heure que je cherche à vous le dire...

La mère Michel [d'un air de désolation). Hélas ! quelle méprise !

Ah ! dites- moi comment, Monsieur, vous faire excuse ; Car, véritablement, Je suis toute confuse De ce malentendu !

Bernardin.

Mon Dieu !... C'est entendu !... Une simple méprise !

Ça n'est point défendu.

Chacun, quoi qu'on en dise, En commet à son tour.

La mère Michel.

Permettez qu'en retour De votre complaisance...

Bernardin.

De grâce, coupons court A cette conférence !...

Et revenons un peu.

Si vous voulez m'en croire, Madame, à mon neveu 1

La mère Michel.

Ah ! c'est une autre histoire !

Bernardin.

Eh bien, qu'en dites-vous?

La mère Michel (^mystérieusement').

Ecoutez !... Entre nous, De mes pensionnaires, C'est le moins turbulent...

Mais... comme ses confrères...

Il est un peu galant.

l8o MÉLANGES POKTIQUES ET LITTERAIRES

E/isanb/c.

Bernardin. • La mère Michel.

Lui!... Oui!...

Ma foi, c'est naturel !... Il a du naturel

A son âge. Pour son âge !...

Le cœur n'est point cruel. Son cœur n'est point cruel,

Et le sage Le beau page !

Aime sept fois le jour Non, son cœur n'est pas sourd,

Quand l'amour Et l'amour,

Le tient en esclavage. Prenez mon témoignage. Pour la première fois, ■ Le réduit quelquefois

Sous ses lois. Sous ses lois.

Bernardin.

Ah ! il a des amourettes, monsieur Paul !...Et moi qui lui destinais un excellent parti.

La mère Michel.

A vous parler franchement, il me paraît disposé à prendre son parti sans l'assistance de personne.

Bernardin.

Nous mettrons ordre à cela... Mais il s'agit d'autre chose pour le moment...

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