LA MÈRE MICHEL, M. BERNARDIN
Bernardin {lisant dans son carnet, d'un ton bref).
"Madame veuve Michel, maîtresse de pension, rue d'Aiguillon, Québec." C'est bien ici?
La mère Michel {d'un petit air intéressant').
Oui, monsieur, c'est ici.
Bernardin.
Et c'est à madame veuve Michel que j'ai l'honneur de parler?
La mère Michel {baissant timidement la vue).
Oui, monsieur. {A part.) II a la mine d'un vrai monsieur !... Je ne sais quel pressentiment !...
Bernardin.
Madame veuve Michel, j'ai l'honneur de vous saluer. {Il salue)
La mère Michel (j-épondaiit au sa/iit).
Monsieur ! {A pari.') Qu'il est donc poli 1
Bernardin. ^
Je cherche votre logis depuis une heure, madame, et c'est un véritable bonheur pour moi de vous trouver enfin.
La mère Michel.
Votre bonheur est bien partagé, monsieur, je vous assure. (^A part.) Comme mon cœur bat vite !
Bernardin.
Je me nomme Bernardin, madame.
La mère Michel.
Bernardin?... (^A part.) C'est un joli nom, Bernardin !
Oui, madame, Jean-Chrysostome- Emmanuel Bernardin, rentier, rue Mignonne, Montréal.
La mère Michel.
Rue Mignonne ! {A part.) Il me semble qu'un jeune ménage serait heureux dans la rue Mignonne !
Bernardin.
Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, madame...
La mèke Michel.
On fait vite connaissance, ces années-ci, monsieur Bernardin î
Bernardin.
Cependant, votre nom ne m'est pas étranger...
La mère Michel.
Vraiment, monsieur? (^A part.) II a entendu parler de moi! Mais il est charmant !
LE LAUREAT 173
Bernardin.
Oui, madame Michel, on m'a dit beaucoup de bien sur votre -compte.
La mère Michel {jf un petit air modeste).
Oli ! monsieur, vous êtes trop ilatteur !
Bernardin.
Je sais que vous avez un cœur loyal et honnête...
Une pauvre veuve n*a que cela pour partage. {A part.) Mon Dieu ! je sens que je n'auiai plus le courage de résister !
Bernardin. •
Et je compte sur votre franchise...
La mère Michel {à part).
Je suis toute tremblante comme la première fois !
Bernardin.
...Pour obtenir de vous une réponse qui fera ma consolation ou mon désespoir.
La mère Michel,
Ne craignez rien, monsieur Bernardin, je n'aurai pour vous que des paroles de consolation. (^A part, soupirant.') Pauvre défunt, son souvenir s'efface à vue d'œil !
Bernardin.
Est-il possible, chère madame Michel?...
La mère Michel.
C'est bien trop possible, monsieur Bernardin. (A part.) Adieu, les dernières volontés du défunt !
Bernardin.
Est-il possible que toutes mes inquiétudes n'étaient que des illusions ?
La mère Michel {levatit timidement la 7<uc).
Il faut bien l'avouer. {A part.') Je suis vaincue !
PjErnarihx.
Oh ! chère madame Michel, vous me rendez le plus heureux deS' hommes, et si je ne craignais d'offenser votre modestie {étendant le bras)^ j'aurais le courage de vous embrasser !
La mère Michel {reculant et proiant un air de 7^ertu effarouchée) .
Doucement, monsieur Bernardin, vous allez un peu vite en besogne !...
. Bernardin {confus).
Ah ! pardon, madame Michel ! Excusez-moi. si dans un moment d'expansion...
La MÈRE Michel.
Vous êtes tout excusé. {Baissant timidement la vue.) Seulement une pauvre veuve qui n'a que sa réputation pour fortune doit prendre des précautions...
Bernardin.
Vous avez raison, madame Michel, {A part.) Le fait est que j'ai commis une sottise ! {Haut.) C'est une distraction, voyez-vous..,
La MÈRE Michel.
Une distraction !
Bernardin.
Oui, je songeais à...
La mère Michel {a^'ec empressement).
A qui, monsieur Bernardin ?
Bernardin.
A mon neveu...
La mère Michel.
A... à votre neveu !...
LE LAUREAT 175
Bernardin.
Oui, c'est un enfant auquel je m'intéresse infiniment ; sa pauvre tante me l'avait particulièrement recommandé en mourant...
La mère Michel.
Et cette tante était votre ?... ■ .
Bernardin.
Ma femme.
La mère Michel.
Ah ! je puis sympathiser avec vous, monsieur Bernardin ; moi aussi, je suis passée par cette rude épreuve ; je suis devenue veuve à la fleur de Tâge.
Bernardin.
J'en suis désolé, madame Michel.
La mère Michel.
C'est trop aimable de votre part, monsieur Bernardin !
Bernardin.
Mais il est une providence pour la veuve et l'orphelin...
La mère Michel.
Je n'ai pas d'orphelins, monsieur Bernardin. (^Uune voix tremblante.^ Je suis seule au monde !
Bernardin {^iruii ton sympathique).
Vous êtes seule au monde ?
La mère Michel {avec tristesse').
Oui, monsieur Bernardin, toute seule !
Bernardin {à part).
Hé ! qu'est-ce que ça me fait qu'elle soit seule au monde !... Je me laisse toujours attendrir comme un imbécile ! (^Ffai/t.) Au fait, j'étais à vous demander...
La MÈRE Michel {avec empressement).
Oui, cette question dont la réponse doit faire votre bonheur ! {A pari.) Il n'avance à rien !
BeRNARDIxN.
Eh bien, j'attends la réponse.
La mère Michel.
Et moi, j'attends la question.
Bernardin.
Mais je viens de vous la faire !
La mère Michel {avec un sourire aimable).
Non, vous me l'avez laissé un peu soupçonner, voilà tout...
Bernardin (à /ar/").
Qu'est-ce qu'elle a donc à me regarder de travers?
La mère Michel (baissant la vue).
...Mais vous comprenez, monsieur Bernardin, que dans une affaire aussi délicate, ce n'est pas à moi de faire les premières démarches...
Bernardin.
Sapristi, madame, entendons- nous ! Je suis venu exprès pour vous demander...
La mère Michel {avec empressement).
Oui ! oui !...
Bernardin.
Laissez-moi donc finir, s'il vous plaît !...
La mère Michel.
Oui, oui. finissez !...
Bernardin.
...Pour vous demander...
le laureat 177
La mère Michel.
...Oui. pour me demander...
* Bernardin.
...Des renseignements sur le compte de mon neveu...
La .mère Michel {avec un geste de surprise et de désappointement).
De... de votre neveu ! Mais...
Bernardin.
Oui. et j'ai dit, avant de partir, à ma femme...
La mère Michel {abasourdie^.
Votre femme 1... sa... sa femme !... Mais... mais vous avez donc une femme !...
Bernardin.
Sans doute. Est-ce que je n'ai pas un air conjugal?
Mais... mais vous me disiez tout à l'heure qu'elle était morte !...
Bernardin.
Oui. mais vous ne m'avez pas donné le temps d'ajouter que, depuis son décès, j'ai convolé en secondes noces.
La mère Michel.
Ah 1 mon Dieu ! {A part?) Et ce pauvre défunt dont le souvenir commençait à s'effacer !
Bernardin.
Mais qu'avez-vous donc, madame Michel ?
La mère Michel.
Oh ! rien, monsieur ! {Elle s'' évente avec son tablier. ^ Ce n'est rien ; la surprise, voyez-vous...
Bernardin.
Je ne vois rien de surprenant chez un oncle qui s'informe de son neveu ! Mais revenons, encore une fois, à la question. Voulezvous, s'il vous plaît, me renseigner sur le compte de...
La MÈRE Michel.
De qui, monsieur Bernardin?
Bernardin.
Hé ! de mon neveu, madame ; de mon neveu, nom d'un... {A part.^ Décidément elle commence à radoter, la chère femme !
Mais je ne le connais pas, moi.
Comment! vous ne connaissez pas vos pensionnaires? {^A part.) En voilà encore une bonne.
La mère Michel (^abasourdie).
Mes pensionnaires ?
Bernardin.
Oui, oui. Paul Letendre est un de vos pensionnaires, n'est-ce pas ?
La mère Michel.
Quoi, monsieur Paul est votre neveu !
Bernardin.
Sans doute.
La mère Michel.
Et vous êtes son oncle !
Bernardin.
Naturellement, puisqu'il est mon neveu.
La mère Michel.
Que ne le disiez-vous tout de suite ?
le. laureat 179
Bernardin.
Mon Dieu ! Voilà une heure que je cherche à vous le dire...
La mère Michel [d'un air de désolation). Hélas ! quelle méprise !
Ah ! dites- moi comment, Monsieur, vous faire excuse ; Car, véritablement, Je suis toute confuse De ce malentendu !
Bernardin.
Mon Dieu !... C'est entendu !... Une simple méprise !
Ça n'est point défendu.
Chacun, quoi qu'on en dise, En commet à son tour.
La mère Michel.
Permettez qu'en retour De votre complaisance...
Bernardin.
De grâce, coupons court A cette conférence !...
Et revenons un peu.
Si vous voulez m'en croire, Madame, à mon neveu 1
La mère Michel.
Ah ! c'est une autre histoire !
Bernardin.
Eh bien, qu'en dites-vous?
La mère Michel (^mystérieusement').
Ecoutez !... Entre nous, De mes pensionnaires, C'est le moins turbulent...
Mais... comme ses confrères...
Il est un peu galant.
l8o MÉLANGES POKTIQUES ET LITTERAIRES
E/isanb/c.
Bernardin. • La mère Michel.
Lui!... Oui!...
Ma foi, c'est naturel !... Il a du naturel
A son âge. Pour son âge !...
Le cœur n'est point cruel. Son cœur n'est point cruel,
Et le sage Le beau page !
Aime sept fois le jour Non, son cœur n'est pas sourd,
Quand l'amour Et l'amour,
Le tient en esclavage. Prenez mon témoignage. Pour la première fois, ■ Le réduit quelquefois
Sous ses lois. Sous ses lois.
Bernardin.
Ah ! il a des amourettes, monsieur Paul !...Et moi qui lui destinais un excellent parti.
La mère Michel.
A vous parler franchement, il me paraît disposé à prendre son parti sans l'assistance de personne.
Bernardin.
Nous mettrons ordre à cela... Mais il s'agit d'autre chose pour le moment...