‹ Melanges poetiques et litteraires. --Chapitre 83 sur 139 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

FATENVILLE. DUCLOS, ROSE.

{Rose est vêtue (Pi/n //éff//,i^r simple mais élégant ; elle s'avance (fu7i air distrait ; puis, apercevant Fatenville, elle laisse échapper une légère exclamation de surprise et veut se retirer. Fatenville la lorgne en se levant lentement?)

DucLOS {la ra/^/^elant).

Viens, mon enfant, M. Fatenville saura bien t'cxcuser. C'est un de mes bons amis que j'ai l'honneur de te i^résenter.

Rose (^/aisa//( une Ici^èrc iiic/iitatioii).

Monsieur? {A parf^) L'impertinent, de me lorgner ainsi !

Fatenville (^saluant ifuii air eiiipniiiti').

Charmé de faire votre connaissance, mademoiselle. {A part?) Elle n'est pas mal du tout !

'Koa^ {avec /lai/feiir).

Je ne m'attendais pas a trouver quelqu'un ici, et, sans la voix de mon père qui m'a rappelée, je me serais empressée de me soustraire ci votre examen, monsieur.

Fatkxville (^à part).

Si je n'étais a la campagne, je dirais qu'elle se moque de moi, parole d'honneur ! {Haut, cfiiu air embarrassé?)... Oh ! pardon, mademoiselle,... je... je... je suis ravi de vous surprendre au milieu de vos occupations journalières... {A part?) Diable ! est-ce moi qui vais être intimidé maintenant?

Duc LOS.

Oh ! notre ami est très indulgent, ma chère ; il sait qu'à la campagne...

Fatenville.

Certainement! certainement! je sais parfaitement à quoi m'en tenir là-dessus... Parole d'honneur, mademoiselle, je préfère cent fois la simplicité d'une naïve et modeste villageoise aux manières recherchées et souvent empruntées de nos citadines.

Duclos {à part').

Il a du bon sens, ce garçon-là !

Rose.

Je suis heureuse, monsieur, de vous trouver aussi bien disposé et je m'aperçois, à vos paroles, que la naïveté ne vous est pas tout à fait étrangère.

IDuCLOS {à part).

Bien répondu, très bien ! Ah ! elle tient de famille, cette enfant- là !

Voyez- VOUS, mademoiselle, j'ai beaucoup étudié le genre humain; je me suis plu, dans mes instants de loisir, à analyser les différentes classes de la société, depuis la plus élevée jusqu'à la plus modeste, et ce que je vous en dis est le fruit d'une longue et patiente observation.

Duclos (^à part).

Quel abîme de science que ce gaillard-là !

Rose.

En effet, j'ai cru voir, en entrant ici, que vous avez un goût très prononcé pour l'observation.

Fatenville.

Vraiment, je ne me croyais pas aussi bien apijrécié et vous me donnez une nouvelle preuve, mademoiselle, que la perspicacité est le caractère distinctif de l'esprit féminin.

DucL(is (à part).

Il est impayable !

Rose.

Vous nous jugez trop favorablement, M. Fatenville; j'admets que la femme est douée d'une faculté de i)erception qui ne se rencontre pas toujours chez l'autre moitié de l'espèce humaine, et qu'elle voit quelquefois à l'œil nu ce que maint observateur expérimenté peut à peine discerner, même avec le secours d'une lunette d'approche ; mais il ne faut pas, i^our tout cela, lui attribuer le monopole des qualités intellectuelles...

Duclos {à part).

Bravo pour ma pclite Rose !

Quant a moi, je suis ])lus généreuse et. quoique, dans mon estime, votre noble sexe pèche aussi souvent par la tête que par le cœur, je veux bien lui concéder sa juste part des qualités du cœur et de resi)rit. Cei)endant, je dois déclarer, aussi franchement

que VOUS l'avez fait avec moi, que la modestie n'est pas toujours son caractère disfi/icti/ ti que l'on rencontre assez fréquemment d'élégants échantillons de l'espèce chez qui la vanité tient lieu de qualités plus solides.

DucLOS {à part).

Décidément, elle tient de famille, cette enfant-!cà ! Fatenville.

A mon tour, je proteste contre vos opinions à notre égard (^se rengorgea /i-i), et je crois qu'il ne faut pas confondre la dignité d'un homme qui se sent supérieur à ceux qui l'entourent, avec les airs d'emprunt que donne la vanité.

Duclos.

C'est vrai ; c'est parfaitement vrai, ce que vous dites là, mon cher M. Fatenville. On est trop souvent porté, lorsque Ton n'a pas l'expérience du monde, à se tromper sur les apparences.

Rose {à Fatenville).

[1 est très difficile que l'on se fasse illusion sous ce rapport^ et la distinction entre la fatuité et le vrai mérite est bien aisée à faire. Les hommes d'esprit, n'en déplaise à votre sexe, sont aussi rares qu'ils sont faciles à reconnaître ; les sots ont aussi leurs caractères distinct i/s^ pour me servir de vos paroles ; ils ont, de plus, l'avantage d'être les plus nombreux dans ce bas monde et l'on n'a, la plupart du temps, qu'à lever les yeux et a regarder devant soi pour en découvrir quelque riche spécimen.

DuCLOS {à part).

C'est encore vrai ça. Ils ont, parbleu, raison tous les deux.

Rose {j'O niant se ) étirer).

Mais vous me forcez, malgré moi, de commettre une indiscrétion : vous avez sans doute, avec mon père, des affaires plus importantes que cette conversation et j'ai eu tort de vous interrompre.

Fatenville.

Oh ! mademoiselle, au contraire, nous en étions à parler de vous et vous êtes arrivée on ne peut plus à propos. N'est-ce pas, M. Duclos .?

FATENVILLE 213

DUCLOS

Certainement, mon enfant, notre ami n'est pas venu pour affaires et tous ses moments sont à nous... (^Bas à Rose.^ Il est venu exprés pour toi.

Tant pis

Hein?

Il est détestable !

Rose (^bas à Di/c/os).

DuCLos (r/c iiicmc).

Rose {ih méjiic).

DucLOs ((•/(■ iiiê/iic).

Tais-toi ! {Il donne des s/\''//('s de inrconfoiteinciit?)

Faten VILLE (^à Rose).

Je puis vous certifier que c'est parfaitement exact; j'étais fatigué... blasé du tumulte de la ville et du grand monde, et j'ai saisi avec empressement la première occasion venue pour m'enfuir,

DucLOs {à pai-f).

Elle se moquait donc de lui, tout ce temps-là !

Rose (^à Fatc/ivi//c).

C'est-a-dire que vous avez pris congé du grand monde yiour venir vous vulgariser parmi nous ? {Diiclos fait des s/\i^nes d'impatieiiec à Rose qui ne le regarde pas?)

FA'I'KNVILLE.

Précisément, mademoiselle.

Rose.

Vous voulez condescendre à vous faire campagnard pour quelques jours ? (^Fate avilie fait un signe afftrmatif, Duclos continue ses démonstrations à Rose.) C'est très aimable à vous et nous allons vous aider autant que possible à opérer la transformation ; mais je crains que la tâche ne soit au-dessus de nos force?.

2 14 MÉLANGIiS POÉTIQUES ET LITTÉRAIRES

DUCLOS (r? part).

Et moi qui la croyais déjà toute entichée ! Oh, les femmes ! les femmes 1 (// cûiifinuc ses. si^i^ues à Rose qui ne /es aperçoit pas.)

Fatenvillk.

Soyez tranquille sur mon compte; j'aime beaucoup les mœurs villageoises et je n'aurai aucune difficulté à m'y faire.

DucLOS (eontinuaiit ses si^i;'//es).

— Mais sans doute! Mais sans doute ! !...

Rose.

D'abord, il va falloir faire disparaître ce vilain instrument {indiquant le lorgnon). Examiner les gens sous le nez. à travers un lorgnon, peut être de mode dans les cercles que vous fréquentez ; mais, à la campagne, cela passerait pour une inconvenance. {Duclos rei/oi/b/e ses démonstrations.)

FaTEX VILLE.

Ha ! ha ! ha ! Quelles mœurs primitives !

Rose.

Vous devez, en même temps, oublier, s'il se peut, votre mérite personnel et ne pas avoir l'air de vous croire plus instruit, plus spirituel, plus intelligent que le commun des mortels. Autrement vous passeriez, aux yeux des naïfs villageois, pour un fat et un impertinent.

Duclos {à part).

C'est indigne ! Il va s'apercevoir... i^Il fait des gestes terribles.)

Fatenxtlle.

Mais lorsque l'on se sent une supériorité réelle I... ;

Rose.

Il suffit d'en faire parade peur qu'on vous la conteste. {Dt/c/os gesticule toujours.)

Fatexvtlle [à part).

Parole d'honneur, ces villageois ne sont j)as aussi intelligents que je les croyais.

DucLos {âas à Rose).

As- tu entrepris de le chasser par tes sarcasmes ?

Rose {bas à Dndos).

Vous voyez bien qu'il ne les comprend pas.

Page 1