ROSE, ARTHUR
Arthur.
Oui, ma bonne amie, quoique les ap])arences soient bien
défavorables, j'ose encore me flatter que tout n'est pas perdu. Un seul titre manque à mon père et nc>us ne désespérons pas de le retrouver.
Rose.
Pour ma part, je vais prier le bon Dieu de tout mon cœur pour qu'il vous le fasse découvrir.
Arthur.
Votre intercession nous sera, j'en suis sûr, d'un grand secours. La Providence exauce toujours ceux qu'elle aime et je sais que vous êtes une enfant gâtée de la Providence... Donc, notre procès est à peu près gagné et le seul obstacle a notre bonheur franchi ; car, sans vous offenser, j'ai l'espoir que si la fortune me revient, les bonnes grâces de votre père me reviendront aussi.
Rose.
Je sais qu'il attache beaucoup de prix à la richesse et que l'accessoire d'une succession opulente ne vous nuirait pas auprès de lui ; mais il y a une autre corde à notre arc et c'est la plus puissante, selon moi. puisqu'elle touche à son cœur. S'il aime un peu l'argent, il m'aime encore davantage et j'ai la confiance qu'il ne placera jamais ses calculs au-dessus de mon bonheur... Il insistera, il se fâchera, il menacera peut-être ; mais j'ai mon secret pour dissiper tous ces orages-là. Une larme et quelques baisers bien appliqués seront irrésistibles et... la Providence, qui vous aime autant que moi, fera le reste.
Arthur.
Nous n'avons donc qu'à nous fier à notre bonne étoile ? Je croyais que la mienne avait filé depuis longtemps.
Rose.
Est-ce parce qu'elle vous a conduit jusqu'à moi, ingrat?
Arthur.
Vous avez raison, Rose ; mon sort, après tout, n'est pas aussi misérable qu'il pouvait l'être. Il est vrai que tout ne va pas exactement au gré de nos désirs ; mais, tant que je posséderai votre amour, je ne vois pas pourquoi je ne serais pas heureux.
Rose.
Ni moi non plus ; à moins que vous ne préfériez l'amour d'une autre.
Arthur.
Vous savez que cela est impossible.
Rose.
J'en ai au moins l'espérance.
Arthur.
Dites plutôt l'assurance.
Rose.
Eh bien, soit, je ne chicanerai pas sur les mots.
Arthur.
C'est bien votre parti le plus sage et je crois, d'ailleurs, que votre voix s'adapterait difficilement aux tons discordants de la chicane... Mais, à propos, il me semble que vous m'aviez promis un air de votre composition pour la romance que je vous ai passée l'autre jour.
Rose.
Et j'ai fait tout en mon pouvoir pour accomplir ma promesse.
Arthur.
C'est dire que vous avez réussi.
Pas tout à fait; cela veut diie que je me suis imuosé une tâche au-dessus de mes forces.
Arthur.
Alors vous avez dû vous surpasser.
Rose.
Au contraire ; je n'ai obtenu qu'un demi succès et vos couplets se trouvent dotés d'un air bien inférieur à leur mérite.
232 melanges poetiques et r.ittkraires
Arthur.
J'ai mes doutes là-dessus ; mais, avant de vous contredire, j'aimerais à vous entendre.
Rose.
Oh ! vous devenez trop exigeant et vous feriez mieux de me croire sur parole.
Arthur {/a co/idi/isauf au piano).
Malgré tout le respect que j'ai |)our vos appréciations en pareille matière, je m.e permets de vous récuser, dans le cas actuel, comme juge intéressé et de me constituer juge à votre place.
Rose (^s'asseyai/f an piano').
Eh bien, pour cette fois, je me soumets à votre volonté, quoiqu'elle me paraisse un peu arbitraire... Mais, rappelez- vous que je n'entends pas, par là, créer un précédent en votre faveur.
Arthur.
C'est convenu.