PREMIERE PARTIE
En quoi consiste la Bonté.
OUI, Dieu, c'est la bonté par essence, car son nom est Charité. La Bonté peut donc se dénommer la Charité ; ces deux mots sont synonymes.
Il s'ensuit que celui-là seul dont le cœur est chrétien sera constamment et vraiment bon. Pour le prouver, il nous suffira de poser la question : Qu'est-ce que la Bonté ? C'est une disposition de l'âme qui nous porte à être toujours doux, humble et juste dans nos procédés envers le prochain, lors même qu'il n'en agirait pas de même à notre égard.
Doux, nous dompterons les mouvements de notre humeur, nous éviterons les paroles dures et blessantes, nous appliquerons le baume de la consolation sur les cœurs aigris.
Humble, nous reconnaîtrons que, si nous avons quelques mérites, nous avons encore plus de défauts, nous supporterons ceux des autres puisqu'ils doivent bien souffrir les nôtres ; nous ne regarderons pas le prochain avec morgue et mépris et nous ne nous attacherons pas à voiler perfidement ses qualités, pour nous mettre en évidence et gonfler notre petite vertu.
Juste, enfin, nous rendrons toujours à nos frères ce qui leur revient, sans employer, comme beaucoup le font, mille moyens ingénieux et dilatoires pour nous dérober à nos obligations.
Tant que le prochain avec qui nous vivons se montrera d'humeur conciliante, s'effacera devant notre supériorité factice ou soupçonneuse et ne réclamera son dû que dans la mesure
OÙ notre cupidité ne sera pas gênée, il sera facile à une personne irréligieuse de pratiquer une bonté naturelle. Mais que la dureté, l'orgueil, une exigence trop grande et cependant légitime viennent à la heurter, cette bonté fragile s'évanouira bien vite, sous l'empire de l'égoïsme natif.
Alors, sans la crainte de Dieu ni son commandement, point de bonté réelle et durable.
C'est à ce stimulant, à ce frein religieux, que l'on doit ces anges d'amabilité tels que François de Sales, qui, doué d'un caractère bouillant et colère, est devenu le type idéal de la douceur et de la bonté. Quel contraste effroyable entre un Néron, dont la vie est la haine de l'homme en action, et Vincent de Paul, dont l'existence est l'amour de l'humanité dans son admirable efflorescence ! L'un, cœur de tigre, tout pétri d'orgueil, et de corruption ; l'autre, cœur d'or, débordant de bonté et de vertus ses sœurs.
Car, remarquons ici que tout homme véritablement bon possède, par là-même, indépendamment des vertus théologales qui sont comme les fondements de la Bonté, toutes les autres vertus morales. La Bonté les enlace, en quelque sorte, comme un ruban enserre les gerbes de fleurs d'un bouquet odoriférant.
Observez, en effet, la conduite d'un mortel dans ses relations familiales et publiques. S'il est doué d'une bonté réelle, il aura simultanément la prudence, pour éviter tout ce qui blesse la charité ; la justice, pour ne pas léser le prochain dans ses droits; la force, pour dompter les inégalités d'humeur causes de tant de peines ; la tempérance, pour fuir les excès de toutes natures, sources de brutalités, d'injures, de querelles et de rixes.
Ce mortel sera poli sans affectation pour plaire, serviable pour obliger, joyeux avec mesure pour consoler, pacifique pour maintenir l'union et calmer les discordes, humain pour soulager, fidèle pour resserrer les doux liens de la famille et de l'amitié, modeste pour s'effacer quand la dignité du prochain est en droit de l'exiger, chaste pour ne jamais blesser les lois de la bienséance et de la pudeur. En un mot, il sera doué de cet ensemble de qualités qui rendront son commerce éminemment