PREMIÈRE PARTIE
agréable et bienfaisant. Comme une perle rare réjouit les yeux de son orient et fait la joie de son heureux possesseur, la présence de l'homme bon charme le cœur et fait le bonheur du foyer qui le compte dans son sein. Semblable à l'astre du jour qui réchauffe et féconde la terre, son contact est un réconfort pour l'âme et produit en elle les plus heureux fruits.
Est-il devant le spectacle solennel de la mort, il calme les épouvantements du moribond, s'efforce d'adoucir pour lui le terrible passage dans l'éternité et de sécher les pleurs de ceux qui restent, sachant bien qu'un jour il passera par le même chemin et laissera les mêmes larmes.
En présence des faiblesses et des défauts inhérents à la nature humaine, il s'arme de patience et de longanimité ; volontiers, même, il couvre ces imperfections du voile de la charité, sans condescendre, toutefois, à de lâches compromissions avec le vice. Une pareille condescendance ne serait plus de la bonté, mais de la bonasserie. Il suit de là que la bonté n'exclut pas la fermeté, ni même la sévérité : le proverbe « Qui aime bien châtie bien ^ » est toujours vrai. Nous dirons plus : la bonté qui n'aurait pas ces deux caractères serait fausse et nuisible, conséquemment criminelle. Les deux exemples suivants le démontreront surabondamment, et ce que nous allons dire s'applique également à toute institution humaine :
Supposons un foyer où, par suite des dilapidations et des débordements de l'un des conjoints, l'époux, la belle harmonie est rompue. L'autre, épouse irréprochable mais faible, a pleinement connaissance de ces excès. Elle en voit les conséquences funestes et prochaines : déshonneur, ruine de la famille et scandale pour ses enfants et le monde. Mais, au lieu de réagir par une fermeté sage, elle ferme les yeux, pour conserver une paix factice dans sa maison. Bien plus, elle pousse sa folle longanimité jusqu'à rire des écarts maritaux, pour éviter des querelles intestines. Une telle femme aurait-elle la vraie bonté? Non. Tous les gens sensés diront par antiphrase : elle est trop bonne.
I Qui bene amat bene castigat.
Donc, elle est bonasse et, ajouterons-nous, coupable par les suites fatales que son aveuglement entraînera pour elle et les siens.
Supposons, encore, un père dont les deux fils, adolescents, sont l'un, d'une conduite exemplaire, et l'autre plongé dans tous les dérèglements. Loin de louanger le premier, il le regarde avec indifférence ; toute sa sollicitude se porte vers le second. Il est l'objet de ses complaisances, il l'excuse, il l'encourage même, disant : « Mon fils est l'aîné ; comme tel il doit tenir son rang et connaître le monde. » Hélas ! ce père imprudent élève la verge dont il sera fouetté dans sa vieillesse, qui trouvera sa seule consolation dans l'enfant négligé. Heureux encore si le fils coupable et dénaturé ne maudit pas un jour la faiblesse paternelle, cause de son infortune et de sa ruine!
Et, nous le répétons, ces considérations doivent s'appliquer, en leur sens général, à toute institution humaine ; car, quiconque, détenant une parcelle de l'autorité, ne reprend pas sévèrement son subordonné qu'il sait engagé dans une voie funeste, mais lui témoigne une facile indulgence, n'a que le masque de la bonté. Tôt ou tard, sa coupable mollesse fait le malheur de celui dont elle favorise les égarements. C'est là non l'aimer, mais le haïr !
Pour donner, par un dernier argument, une force invincible à notre démonstration, rappelons ici que l'on retrouve cette juste sévérité dans l'incarnation même de la douceur et de la bonté : le Christ chasse les vendeurs du temple et stigmatise en termes véhéments la vie corrompue du Pharisien superbe.
Dans tout ce qui précède, nous avons envisagé la bonté collective, c'est-à-dire celle qui doit guider l'homme dans ses rapports sociaux et domestiques.
Il est un autre genre de bonté que nous appellerons individuelle, non moins désirable. Elle est enfermée tout entière dans l'antique maxime inscrite sur le fronton du temple de Delphes : « Gnôthi séauton ' — Connais-toi toi-même .»
Notre constance à rechercher nos défauts et notre force à les combattre constituent la mesure de cette bonté personnelle.
1 rvwÔt asauTÔv.