SCÈNE III
FIRMIN, continuant à ranger la pièce.
(Au public.) Hein ! qu'en dites-vous ? Et c'est toujours ainsi depuis vingt ans que je le sers. Aussi, nul maître ne fut jamais
mieux servi, je m'en flatte, car ce serait un crime de faire le moindre tort à cette crème des iiommes. On se jetterait dans le feu pour lui faire plaisir. Ah ! si tous les maîtres lui ressemblaient! (Avec fatuité.) ]e veux bien admettre que tous les valets ne sont pas comme moi : honnête, rangé, intelligent, empressé, instruit, car feu mon regretté père, Modeste Baluchon, était instituteur et je tiens de lui. Mais, franchement, nous, domestiques, ne pourrions-nous dire souvent à nos maîtres : Retournezvous de grâce ! Vous vous imaginez qu'avec un peu d'argent vous nous transformez en fantoches, dont vous pouvez tirer les ficelles, au gré de vos caprices! Non, Mesdames; non. Messieurs; il y a en nous la dignité d'homme qui ne s'achète pas, qui subsiste toujours et qui, ne pouvant se révolter ouvertement contre votre tyrannie, s'en venge de mille manières sourdes et cachées. Vous exigez de nous toutes les vertus : activité, dévouement, honnêteté, discrétion, patience et le reste. Quelles sont les vôtres ? Parlons-en ! Nous qui vivons dans votre intimité, nous savons ce qu'elles valent. Certes, je ne veux pas généraliser : il y a encore de bons maîtres, comme il y a de bons domestiques. Mais, les uns font les autres ; on est souvent servi comme on mérite de l'être. Qui ne serait dévoué à Monsieur de Limange? qui, à moins qu'il ne fût un saint, supporterait, sans regimber, le caractère de Madame Touche-à-Tout? (Ecoutant.) Tenez, la voici ! Vous avez vu l'un, jugez l'autre !