SCÈNE V MADAME DE LIMANGE, RENÉE DE LINON
MADAME DE LIMANGE.
Voyons, Renée, pourquoi cet air triste et résigné, qui n'est pas de ton âge? Je croyais, en te donnant notre foyer, y faire entrer, avec tes vingt ans, un peu de gaieté. Car tu as vingt ans demain, Renée.
RENÉE DE LINON
Hélas ! je n'y pensais guère !
MADAME DE LIMANGE.
N'es-tu pas heureuse ici ? Que te manque-t-il ?
RENEE DE LINON.
J'ai peu connu mon père et mon oncle est si bon, si paternel pour moi. Mais, il y a si peu de temps que j'ai perdu ma mère. Ah ! qu'il est triste pour une jeune fille de perdre sa mère, une mère comme la mienne !
MADAME DE LIMANGE.
Et que je ne remplace guère, veux-tu dire?
RENÉE DE LINON
Oh! ma tante; croyez à ma reconnaissance...
MADAME DE LIMANGE,
Sois franche ; si tu ne le dis pas, tu le penses. Eh bien, je te l'accorde ! Mais, si je ne te rends pas toute la tendresse de cette bonne mère que tu as perdue, c'est qu'il n'est pas dans ma nature de me répandre en démonstrations d'amitié. Je connais le monde. En général, il n'est pas beau : ingrat, égoïste, intéressé, trompeur et méchant. Aussi, dès que j'ai dû voler de mes propres ailes, me suis-je accoutumée à dominer ma sensibilité, à voir tout par moi-même, à m'occuper de tout, à me défendre contre tous, en un mot à me garer des trompeurs pour n'être pas trompée par eux. Si ma tactique ne m'a pas attiré beaucoup de flatteries, en revanche elle m'a évité beaucoup de mécomptes. Je m'en suis toujours bien trouvée et ne changerai point. Mais, au fond, je ne suis pas plus méchante qu'une autre. Ce qui le prouve, c'est que ce matin, comme je te l'ai dit déjà, je me suis occupée de toi, petite ingrate !
RENÉE DE LINON
De moi, ma tante! Pourrais-je savoir?
MADAME DE LIMANGE.
Je suis sortie pour voir Monsieur de Borand.
RENÉE DE LINON, rOUgiSSÛtlt.
Qu'entends-je!... Lucien... Monsieur de Borand, veux-je dire!