‹ Mélanges poétiques & littérairesChapitre 31 sur 120 · SCENE PREMIERE PLATON, APOLLODORE, PHÉDON, ALCIBIADE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE PLATON, APOLLODORE, PHÉDON, ALCIBIADE

APOLLODORE

Oui, c'en est fait, Platon, le crime est consommé : Notre maître chéri, Socrate, est condamné ; Et l'arrêt qui le voue au perfide breuvage ^ Sans appel, est rendu par cet Aréopage Dont jusqu'ici la Grèce admira les décrets. Déjà, de son trépas on fixe les apprêts.

PLATON

Qu'entends-je, Apollodore ? O comble de misère ! Cruelle iniquité qui nous ravit un père ! Lui, lui, par ses vertus la gloire des humains, Jugé digne de mort comme les assassins ! Dans la cité vouée à la sage Minerve, Au favori des dieux voilà ce qu'on réserve ! Mais, Socrate, indigné, n'a-t-il rien dit, réponds ? Ou de tant d'Athéniens formés à ses leçons. Quand un fatal destin trahissant mon courage. Malgré moi, m'a tenu loin de l'Aréopage, Pas un au tribunal ne s'est-il donc rendu. Pour confondre la haine et venger la vertu ?

APOLLODORE

Phédon qui s'y trouvait te l'apprendra lui-même.

1 Suc vénéneux extrait de la grande ciguë (plante ombellifère). Les Athéniens exécutaient leurs condamnés à mort en leur faisant prendre ce poison.

PHEDON

Socrate, toujours calme, en ce moment suprême,

Contre l'accusateur s'acharnant après lui,

N'a point de longs discours voulut chercher l'appui :

« Athéniens, a-t-il dit, d'un ton bref et sévère,

» Vous êtes par les dieux chargés du ministère

» D'appliquer justement les rigueurs de la loi,

» Non de servir l'enfer qui s'arme contre moi.

» Quel crime ai-je commis ? Corrompre la jeunesse ' ?

» Consultez mes amis. Est-ce par la mollesse

» Que j'ai pu vous donner Isocrate ou Platon 2?

» Non, je n'aurais produit qu'Anytos ou Lycon ^.

» Ai-je des Immortels blasphémé la puissance ?

» J'en atteste ces dieux, vengeurs de l'innocence,

» Que j'ai passé mes jours à louer leurs grandeurs,

» Eu pour premier souci leur règne dans les cœurs !

» Enfin, par moi, jamais, parmi quelque assemblée,

» La résistance aux lois fut-elle conseillée ?

» Non, non ! Tous mes discours tenus aux Athéniens

» N'ont eu qu'un but : former d'utiles citoyens ;

» Et, voici tout le fond de ma philosophie :

» Ce qu'il importe à l'homme, au cours de cette vie,

» C'est de connaître, aimer, pratiquer son devoir,

» Aux dieux il plaît ainsi, peut espérer les voir.

» Je demande, et par là je finis ma réplique,

» Que pour le bien par moi fait à la république,

» Que pour le châtiment des calomniateurs

» Et l'encouragement de mes imitateurs,

» Il me soit accordé la seule destinée

» De pouvoir achever mes jours au Prytanée '*.

1 Tels furent les trois chefs d'accusation portés faussement contre Socrate.

2 Isocrate, célèbre orateur grec. Platon, célèbre philosophe grec et maître d'Aristote.

3 Anytos, Lycon et Mélitos, citoyens considérables d'Athènes, qui, par vengeance, firent condamner Socrate. Leurs noms sont restés flétris dans l'histoire.

4 Le Prytanée, édifice d'Athènes dans lequel étaient nourris et entretenus, aux frais de la république, les citoyens qui avaient rendu des services éminents à l'Etat.

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