SOCRATE, PLATON, APOLLODORE, PHÉDON, ALCIBIADE, ISOCRATE
SOCRATE
Elle est venue, amis, cette heure fortunée
Où la Parque soudain tranche ma destinée,
Où mon âme soustraite au vil fardeau du corps.
Pour toujours, va franchir du Styx les sombres bords K
J'en rends grâces aux dieux ! Et je bénis l'envie
Qui sut porter Socrate au terme de sa vie.
Et lui garder encor votre douce amitié.
Etouffez dans vos cœurs la moindre inimitié
Pour Anytos, Lycon et pour l'Aréopage,
Qui m'accorde aujourd'hui cet heureux avantage.
C'est ici que le sage, affranchi des émois,
Doit savoir pardonner et respecter les lois.
PLATON
Ah ! quelle est ma douleur, maître ! Et je doute encore
De cette iniquité que l'univers déplore.
Hé quoi ! quand ils ont vu la suite de te*s jours
De toutes les vertus leur présenter le cours :
Charité, patience au foyer domestique.
Zèle toujours brûlant pour la chose publique,
Douceur, humilité, valeur dans les combats ^,
Pour toute récompense ils t'offrent le trépas !
Et tu veux que j'oublie et que je leur pardonne !
SOCRATE
Oui, tu le dois, Platon. Je le veux, je l'ordonne.
1 styx, fleuve des enfers, dont il faisait plusieurs fois le tour ^Mythologie).
2 Socrate donna des preuves brillantes de son courage, dans ses différentes campagnes, et notamment au siège de Potid^e, où il sauva Alcibiade, à qui il abandonna généreusement le prix qu'avait mérité sa propre valeur.
A la bataille de Délium, il sauva Xénophon, comme il avait sauvé Alcibiade.
APOLLODORE
Mais ils vont nous ravir notre maître innocent !
SOCRATE
Voudriez-vous sa mort un juste châtiment ? La mort n'est-elle pas un bonheur pour le sage ? Loin de moi d'ordonner d'en chercher le passage Avant le jour prescrit par le décret des dieux ; Mais, quand il la présente une fois à nos yeux, Quelle que soit la main qui nous ouvre la voie. Nous devons l'accepter sans murmure, avec joie.
PHÉDON
Avec joie, elle, objet d'horreur pour les humains !
ISOCRATE
Quel secret te fait donc accepter de leurs mains, Sans plainte, sans révolte, avec calme, allégresse, Un sort qui jetterait tout, autre en la détresse ?
SOCRATE
Le secret de ma paix, de mon contentement, Isocrate, se trouve en mon enseignement ;
{A tous.) Et le sort qui m'est fait, mes amis, me convie A le graver en vous, car c'est toute la vie. Comment, en vérité, pour tous la définir Sinon l'art qui prépare ici-bas à mourir. Et qui par là procure aux véritables sages Un calme inaltérable au milieu des orages ? Que m'importe, dès lors, l'heure de mon trépas ? Je suis de ces humains qui ne le craignent pas ; Qui, détachés de tout...