SCÈNE V
Il vint comme un ami converser avec moi. Et puis, pour m'avertir quel n'est pas son émoi ! En vérité, Criton, c'est le meilleur des hommes. Mais, obéissons-lui, regarde où nous en sommes ; Si le poison est prêt qu'on l'apporte à l'instant ; Sinon, fais annoncer que Socrate l'attend.
CRITON
Le soleil luit encore au loin sur les montagnes ; Attendons que la nuit tombe sur nos campagnes. Rien ne presse : je sais que, dans cette prison. Beaucoup de condamnés absorbent le poison Longtemps après l'arrêt de la magistrature. Qu'ils prennent librement boisson et nourriture. Ah ! prolonge comme eux aussi ton dernier jour, Et garde-nous ainsi d'autant plus ton amour!
SOCRATE
Ils ont eu leurs raisons pour agir de la sorte ; Montrons, pour nous, Criton, une âme un peu plus forte. Hé quoi ! je chercherais, quand je touche au trépas, A caresser mes sens par le vin, un repas? Quel exemple à la Grèce à léguer par un sage! Fais donc ce que j'ai dit, sans tarder davantage !
cRiTON, faisant signe à l'esclave.
Socrate, qu'il soit fait selon ta volonté !
PHÉDON
Hélas! voici venu cet instant redouté Qui nous ravit à tous notre ami, notre père. Et ferme pour toujours une bouche si chère ! Privés de ses conseils, notre futur destin En horreur passera celui de l'orphelin !
APOLLODORE
Qu'est devenue, ô dieux ! votre auguste justice,
Si vous souffrez qu'on livre un tel homme au supplice ?
SOCRATE
Arrêtez, mes amis, ces cris injurieux
Et ne blasphémez point la majesté des dieux !
C'est en laissant le crime accabler l'innocence
Qu'ils montrent aux humains leur bonté, leur puissance,
Car le persécuteur et le persécuté
Gagnent, par là, leur dû dans l'immortalité :
A l'un du noir Tartare et l'horreur et la peine.
De l'Elysée à l'autre aussi la paix sereine ';
Sans compter cette gloire offerte à l'univers
D'avoir injustement souffert par le pervers.
Mes leçons, mes conseils, l'exemple que je laisse
Aguerriront vos cœurs contre toute faiblesse.
isocRATE, à part.
O noblesse ! ô grandeur ! ô magnanimité ! Qui de notre malheur montre l'immensité ! Où retrouverons-nous un ami si fidèle ?
(// sort, ne pouvant contenir sa douleur, à la vue du bourreau qui entre porteur du poison 2.)
Maître,... adieu !...