LE BOURREAU
Non. Nous ne préparons que ce qu'il en faut boire.
SOCRATE
J'entends. Mais, tout au moins doit-il m'être permis D'élever jusqu'aux dieux mon cœur et mes esprits, Pour que dans cette voie où ce jour je m'engage. Ils daignent m'accorder un très heureux voyage. Qu'ils exaucent mes vœux !
(// porte la coupe à ses lèvres et la vide avec une admirable sérénité.
Ses disciples manifestent le plus grand désespoir. Les uns poussent des gémissements, les autres se , couvrent le visage de leurs manteaux, pour cacher leurs larmes.)
APOLLODORE
Arrête ! Ah ! c'en est fait !
D'éternel désespoir ô trop juste sujet !
SOCRATE
Qu'entends-je, mes amis ! Raffermissez vos âmes. Pour éviter ces cris, n'ai-je éloigné les femmes ? Il est juste et sensé de terminer ses jours Sans trouble, sans regrets et par de bons discours.
PHÉDON
Comment tant désirer une mort ,à maudire ?
1 Épanchement de liquides que les anciens faisaient en l'honneur de leurs dieux.
SOCRATE '
C'est que j'ai toujours eu, depuis que je respire,
Pour mon soin le plus grand l'étude du trépas
Et que je suis ainsi comme mort ici-bas.
Qu'est pour moi cette fin aux humains si terrible ?
L'heure où l'âme est soustraite à ce corps corruptible,
Qui, par les vanités et par la passion,
Lui fermait le chemin de la perfection.
Pour contempler en Dieu, dans toute leur puissance ^^
Le beau, le bien, le vrai qu'il est seul par essence.
Or, comme pour franchir ces sublimes hauteurs
L'âme doit secouer ces instincts corrupteurs.
Où le fardeau du corps la tient en servitude,
La mort lui donnera ce vol en plénitude,
Pour parvenir enfin à la Divinité
Et se perdre avec joie en son immensité ;
Celui-là peut avoir cette ferme assurance
Qui de la vérité poursuit la connaissance.
Parce que vers ce but j'ai tourné mon esprit.
Le passage qui m'est à cette heure prescrit
Eloigne de mon cœur le trouble, la détresse,
Et le remplit d'espoir, de paix et d'allégresse.
Amis, écoutez-moi. N'épargnez point vos jours
A suivre les conseils de ce dernier discours ;
Que votre âme, surtout, de plus en plus s'épure :
De Dieu n'approchera jamais nulle souillure ;
Et cette confiance, accordée au vrai sage,
Sera lors du trépas aussi votre partage.
ALCIBIADE
Cher maître, je t'entends. Mais, nous, pauvres humains, Pouvons-nous aspirer à de si hauts destins ?
1 Rien n'égale la sublimité de ce spectacle : Socrate mourant et philosophant, au milieu de ses disciples.
i Socrate reconnaissait l'existence d'un Dieu tout-puissant. Au-dessous de l'Être suprême, il admettait des divinités secondaires revêtues d'une partie de son autorité et dignes encore du culte des hommes.