‹ Mélanges poétiques & littérairesChapitre 47 sur 120 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

Nos peuples révoltés, Bataves et Gaulois, Veulent-ils Civilis pour de nouveaux exploits ?

PAULIN

Non. Pour les commander, les Gaulois et Bataves Désirent des héros et non pas des esclaves.

CIVILIS

Ai-je bien entendu ? Tout autre que Paulin Payerait cet outrage à l'instant de ma main !

PAULIN

Outrage mérité quand je retrouve à Rome Civilis favori de César, de cet homme Par qui fut mon pays ravagé, mis à sang, Par qui fut Sabinus abattu de son rang. Civilis au tyran qui le livra peut-être ...

CIVILIS

Plus un mot ! Téméraire, apprends à me connaître :

Rufin qui le trahit fut tué de ma main.

Après quoi, si je pris de Rome le chemin,

Si je sus à la cour, par ruse et patience,

Capter de Vespasien toute la confiance,

Et, semant entre chefs et soldats les soupçons.

Allumer la discorde au sein des légions,

L'amour de mon pays dicta seul ma conduite :

Délivrer Sabinus, favoriser sa fuite.

Revoler avec lui vers nos braves Gaulois,

Groupés par le druide en nos antiques bois,

Fondre sur l'étranger, bref, au prix de ma vie.

Affranchir des Romains ma chère Batavie,

Tel fut, tel est mon but. Rôle infâme, vraiment !

PAULIN

Tentâtes soit béni, Sabinus est vivant ! Pardonne, Civilis ! J'ai retrouvé mon frère ! Maintenant va changer notre destin contraire.

162 EPONINE

Mais pourquoi t'abaisser à la duplicité ? Luttons ouvertement pour notre liberté !

CIVILIS

Crois-tu briser ainsi la puissance romaine ?

Joignons, pour leur donner un second Trasimène ',

La ruse de Carthage aux vertus d'Annibal ;

Notre courage seul nous fut toujours fatal.

Tous moyens me sont bons pour sauver ma patrie :

Valeur, corruption et surtout fourberie.

Mais Rome en a donné l'exemple à l'univers,

En rangeant sous ses lois tous ces peuples divers :

Romule et ses bandits en jettent les racines,

Par le meurtre d'un frère et le rapt des Sabines ;

Et, huit siècles durant, rois, consuls, empereurs,

Depuis lors, dans le monde exerçant leurs fureurs,

Montrent à tous ainsi la source empoisonnée

Qui naguère de Rome ouvrit la destinée.

Malheur à qui se croit assez brave, assez fort,

Pour de l'aigle romaine enfin briser l'essor !

L'entreprise en coûta le jour à Viriathe ^ ;

Vingt ans s'y consacra l'immortel Mithridate '^,

Qui n'eut d'autre ressource, après tant de combats.

Que du bras d'un esclave accepter le trépas,

Sous peine de tomber dans les mains de Pompée.

Tu sais pourquoi Numance a péri par l'épée.

Rappelle-toi, surtout, comment Cathage enfin

Valut à Scipion le surnom d'Africain ;

Carthage, elle autrefois la rivale de Rome,

Que de nos jours, Paulin, à peine encore on nomme!

Et nous Gaulois, Nerviens, Bataves, Éburons,

Que César compara naguère à des lions,

1 Trasimène, lac de l'ancienne Étrurie, où Annibal infligea une sanglante défaite au consul romain Flaminius (217 avant J.-CJ.

2 Viriathe, chef des Lusitaniens révoltés contre Rome. Il fut assassiné à l'instigation des Romains (140 avant J.-C).

3 Mithridate le Grand (123 à 63 avant J.-C), roi du Pont, lutta vingt-sept ans contre les Romains.

Vaincu, par suite de la révolte de son fils Pharnace, il se fit donner la mort par un esclave.

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