ACTE I, SCÈNE IV
Déplorons les fureurs de ce torrent humain :
De ribérie au Nord, de l'Océan au Rhin,
Toutes les nations de la Gaule éperdue
Pleurent, en frémissant, leur liberté perdue !
Rome a rendu son joug odieux à nos cœurs.
Nos révoltes, parfois de ses armes vainqueurs,
De Sabinus surtout l'invincible courage.
Ont attisé sa haine et redoublé sa rage.
Pour tenir son serment d'en finir avec nous,
C'est sur les chefs gaulois que porteront ses coups :
Nos guerriers décimés et sans conduite aucune
De la guerre craindront de tenter la fortune.
Désormais, nos chefs pris les armes à la main.
S'ils ne sont mis en croix, vont au cirque romain.
Quel est de ce moyen, pensez-vous l'artisan?
Celui que vous cherchez : Vespasien, le tyran!
EPONINE
Pitié pour la douleur qui déchire mon âme!
CIVILIS
Nous saurons le soustraire à ce destin infâme : Sabinus, si souvent vainqueur dans les combats. Vivra libre ou mourra comme un chef de soldats! Sa fuite est résolue.
EPONINE
Ah! ne suis-je abusée?
Et, Seigneur, ai-je bien saisi votre pensée?
ClVILIS.
Oui, Madame, la fuite est l'unique moyen D'arracher votre époux à son affreux destin. Pour son évasion, les mesures sont prises ; Afin de conjurer de funestes surprises, Dans cette conjoncture, il ne nous reste plus Que de fixer l'instant, d'avertir Sabinus.
170 EPONINE
Votre arrivée à Rome en hâtera l'issue ;
Je veux, en ce jour même et dès la nuit venue,
Prévenir Sabinus, par le fidèle Albin,
Que de sa liberté l'heure est venue enfin.
Le soleil est à peine au tiers de sa carrière ;
Il nous reste encor presque une journée entière.
Retirez-vous, Madame ; et, dans l'isolement.
Allez vous préparer à cet événement.
Avant qu'à l'horizon l'astre du jour décline
Reviens ici, Paulin, prendre pour Eponine
Mes précieux conseils et mes derniers avis.
PAULIN
Tu verras tes désirs fidèlement servis.
EPONINE
Mon cœur, depuis longtemps accablé de souffrance.
Enfin par vos aveux renaît à l'espérance.
Soyez béni, Seigneur, d'en être l'instrument !
Le Ciel daignera-t-il terminer mon tourment,
Et, trompant des Romains et l'astuce et la haine,
Secondant nos efforts durant la nuit prochaine,
Nous permettre de fuir ces odieux Etats,
Pour retrouver la paix sous nos heureux climats ?
Ou plutôt ... Sabinus, cher trésor de mon âme,
Epoux le plus parfait qu'eut jamais une femme.
Dans cet antre, où jadis à l'abri des tyrans
Tu vécus ignoré durant près de neuf ans,
Je vins à ton appel et sus par ma tendresse
Chasser ton désespoir, te rendre l'allégresse.
Que ne puis-je y rentrer avec toi sans retour !
Je m'y consolerais de la perte du jour.
Daignez, daignez, grands dieux, exaucer Eponine !
CIVILIS
A des destins plus beaux que le Ciel vous destine ! Quoi, par peur d'affronter quelques dangers nouveaux, Vous désirez l'état qu'ont les morts aux tombeaux ?