SATIRE VIII
Contre l'égoïsme.
UE d'un poète est vrai ce vers bien que brutal : « L'homme est, je vous l'avoue, un méchant animal •, » Quand son âme ignorant la grâce qui l'épure Pour tout guide il ne prend que la seule nature. C'est alors qu'il devient idolâtre de soi Et que son bon plaisir fait son unique loi. Heureux qui n'en connut jamais la tyranie ! Qui ne l'a rencontré dans le cours de sa vie Ce mortel odieux, ce comédien, ce sot, Ce fléau des humains, l'égoïste en un mot ? Je veux prendre en mes vers ce tyran à sa source '', Pour le peindre en traits brefs dans sa funeste course : Rejeton de parents dont l'aveugle bonté Se fait de leur enfant une divinité, Admire tout en lui, tout, jusques à ses vices. Se plaît à satisfaire à ses moindres caprices, Il montre en lui déjà, par sa bizarre humeur. Le germe d'un despote, à l'œil observateur. Le moindre contretemps provoque sa colère : Sa mère est son esclave et de même son père. S'il croît, plus son plaisir fait loi dans la maison. Vienne le cours du temps parfaire sa raison Et lui donner un rôle à remplir dans le monde, C'est alors que son âme, en adresse féconde, Trouve mille ressorts, au dépens du prochain. Pour s'assurer toujours un fortuné destin.
1 Molière, le Tartufe, Acte V, Scène VI.
-^ Tyran n'est pas trop fort, car l'égoïste est véritablement un tyran pour son entourage.
D'abord, pour s'éviter le moindre sacrifice,
L'égoïste, homme ou femme, use de l'artifice
De simuler souvent une faible santé,
Que démentent sa force et son teint coloré.
Admirez les effets de cette comédie :
De crainte d'aggraver sa fausse maladie,
Il se doit épargner toute charge et soucis ;
Vers lui vont tous les soins du monde et du logis.
Sa santé pour toujours atteinte en ses racines.
Non seulement exige et soins et médecines,
Mais surtout mets choisis avec vins généreux.
Des jours exempts de peine et des plaisirs nombreux.
Bref, tout doit converger vers sa seule existence.
Qu'importe à son cœur sec l'étrangère souffrance?
Il verrait l'un des siens au moment du trépas
Que, pour le soulager, il ne ferait un pas !
L'égoïste s'entend, quelle que soit sa place,
A se soustraire au joug qui les autres enlace ;
S'il travaille, parfois, c'est dans son intérêt.
Perfidement prolixe ou savamment discret.
Il sait suivant le cas parler ou bien se taire.
Flatter les passions des puissants de la terre.
Pour attirer sur lui le salaire et l'honneur
Qu'un autre a mérités par son rude labeur.
Autour de lui l'on souffre, on peine ? Il n'en a cure
Il goiàte d'autant mieux sa douce sinécure.
Il s'indigne au mépris qu'il a seul mérité ;
Voir autrui confondu c'est pour lui volupté.
S'il donne à son prochain, s'il lui prête assistance,
Qu'on le rendra dix fois c'est qu'il a l'assurance.
La loi divine ordonne à tous le dévoûment ;
Lui, se confinant seul dans son isolement,
Hait de la charité la céleste contrainte.
S'affranchit de la Foi pour, librement, sans crainte,
Pouvoir choyer son corps que le commun trépas
Des vers du monument ne garantira pas.
Pour soustraire son cœur à toute inquiétude,
L'égoïste a grand soin de fuir la solitude ;
Ennemi de son âme, amoureux de son corps,
A caresser ses sens il met tous ses efforts :
Il n'est pour l'embellir de parure trop rare.
Il voit sans s'émouvoir les haillons de Lazare ;
Et, refusant l'obole à qui lui tend les mains, ,
Il prodigue son or en fêtes et festins ;
Leur joie et leur éclat forment toute sa vie.
Dans le séjour des pleurs ou de la maladie.
Jamais on ne le voit à quelque infortuné
Témoigner cet amour qui prouve un cœur bien né.
Non, de ce lieu maudit, il s'éloigne sans cesse :
Le spectacle affligeant d'une telle détresse
Pourrait empoisonner le bonheur de ses jours
Et de sa quiétude interrompre le cours.
Bref, j'aurai résumé d'un trait cette satire
Disant que pour lui seul l'égoïste respire.
Mais, pourquoi plus longtemps contre lui s'indigner?
Ne vaudrait-il pas mieux, plutôt, s'apitoyer?
Tôt ou tard, en effet, la loi de la souffrance
Surprendra ce mortel dans sa triste indolence
Et viendra lui montrer, au milieu du plaisir.
Qu'il n'est pas ici-bas seulement pour jouir.
Au bonheur jusque là son âme accoutumée.
Sans ressorts, tombera sous son mal écrasée.
Puisse-t-elle trouver, en cette extrémité,
Elle qui méconnut toujours la charité,
Un ami dont la voix relève son courage
Et dont la douce main dans ses maux la soulage !
Elle apprendra, par là, le prix du dévoiiment
Et rougira, surtout, de son aveuglement.
Contre les vanités du monde.
^ALOMON, ce grand roi dont jamais l'opulence,
K-' Le faste, le savoir, la gloire et la puissance.
Ne furent égalés par d'autres potentats,
Dans l'Ecriture Sainte affirme qu'ici-bas
Tout n'est que vanité : plaisirs, honneurs, richesse.
Hormis aimer son Dieu, seul Le servir sans cesse.
Quelle leçon devrait tirer l'humanité
De cet aveu d'un cœur qui de la volupté
Connut tous les secrets et, funeste utopie,
Y chercha le bonheur au déclin de sa vie !
Heureux si, comme avant, le plus sage des rois
Toujours de la sagesse eut observé les lois :
De honte, il n'aurait point sa gloire couronnée K
La regrettable fin du fils de Bethsabée
Eloquemment encor montre à l'humanité
Qu'il est, sur cette terre, une autre vanité :
Celle d'avoir si bien parlé de la sagesse
Et de se reposer sur sa seule faiblesse,
Pour conformer sa vie à ses austères lois.
Comme l'aquilon brise un chêne dans les bois.
Ainsi toute vertu sans la grâce divine.
Aux coups des passions, sombre dans la ruine.
Cette .force du cœur, ce guide de l'esprit,
Oii doit-on les chercher sinon dans Jésus-Christ,
1 Salomon, dans sa vieillesse, s'abandonna à la luxure et à l'idolâtrie (Livre des rois, Chapitre XI). 11 est l'auteur du livre des Proverbes, de l'Ecclésiaste et du livre de la Sagesse.
Lui, le Verbe de Dieu, la Sagesse éternelle ?
Or, cette voix divine aux humains que dil-elle?
C'est une vanité que d'amasser de l'or
Dont on n'emporte pas un atome à la mort,
Cet or, vil instrument de nos concupiscences.
Qui nous pousse 'ici-bas à tant de défaillances.
C'est une vanité que les honteux désirs,
La criminelle soif de coupables plaisirs.
Qui dégradent le cœur et réservent à l'âme
Le juste châtiment de l'éternelle flamme.
C'est une vanité que ces folles ardeurs
A vouloir s'élever au sommet des honneurs.
Vils hochets de l'orgueil, dont la trompeuse amorce
Pour les biens éternels laisse l'âme sans force.
Ce sont des vanités de vouloir de longs jours
Et de fautes sans cesse en parsemer le cours.
De se livrer sans frein aux plaisirs de la terre
Sans de l'éternité méditer le mystère,
Bref, de river son cœur aux choses d'ici-bas
Et du bonheur du Ciel ne faire point de cas.
Hélas ! à cette voix que d'humains sont rebelles !
Bien plus, ils nomment fous ceux qui lui sont fidèles.
O comble d'ironie ! O triste aveuglement,
Qui rencontre ici-bas même son châtiment !
Semblables aux forçats tout meurtris de leurs chaîne^,
Oui, cette soif de l'or qui leur brûle les veines.
Ces désirs effrénés de plaisirs et d'honneurs.
De soucis, nuit et jour, tyranisent leurs cœurs.
Dieu parsema de fleurs le chemin de leur vie.
Le bonheur légitime est là qui les convie :
Agréments du foyer, d'une juste union.
Délices des beaux arts, de la religion.
Mais, hélas ! s'obstinant dans leur erreur fatale.
Ils usent leurs efforts, semblables à Tantale,
Parmi les passions jusqu'à leurs derniers jours,
A saisir un bonheur qui les fuira toujours.
Ils sont donc insensés ceux dont l'espoir se fonde
A contenter leurs cœurs aux choses de ce monde.
Le bonheur n'est point là. Déjà, l'antiquité
Montre le sage aimant la médiocrité.
On conte qu'Alexandre, en passant par Corinthe,
Voulut voir Diogène alors dans son enceinte • ;
Il trouva le Cynique auprès de son tonneau,
Qui réchauffait son corps, couvert d'un vieux manteau,
Au soleil radieux du beau ciel de la Grèce.
Tout ému du tableau de semblable détresse,
Il dit au philosophe : « Expose-moi tes vœux,
Je les exaucerai ; dis-moi ce que tu veux. —
Ote-toi du soleil », riposta Diogène.
Sa boutade ravit le royal capitaine
Et prouva, par l'absurde, au monde éloquemment,
Qu'on trouve le bonheur dans le renoncement ;
Non pas comme autrefois le célèbre Cynique, *
Sans pudeur, à la Grèce en montrait la pratique.
Mais, ainsi que du Christ les préceptes divins.
En lui-même incarnés, l'enseignent aux humains.
Oh ! que ce joug est doux ! Oh ! qu'il est raisonnable,
Quand on voit du trépas le sort inévitable !
Vienne l'instant fatal, le destin le plus beau
Ne permet d'emporter qu'un linceul au tombeau,
Qù de ce corps objet de tant d'idolâtrie
Ne restent que des os et de la chair pourrie,
Qui, réduite en poussière aux ravages du temps.
Passe comme un nuage emporté par les vents.
Mais, tout n'est pas fini pour l'homme qui succombe :
Non, sa réelle vie est au bord de la tombe.
Car son âme de là gagnant l'éternité
Y trouvera le sort qu'elle aura mérité ;
1 Diogène le Cynique, né à Sinope, faisait consister la sagesse dans les privations volontaires. Très caustique, il dédaignait toutes les convenances et vivait sobrement. Il marchait pieds nus en toute saison, dormait sous les portiques des temples, enveloppé dans son unique manteau et ayant pour logis un tonneau, qui devint populaire dans la Grèce entière. Il mourut à quatre-vingt-dix ans (413-323 avant J.-C).
Et l'âme au dernier jour à son corps réunie
Lui fera partager son immortelle vie :
Ineffable, s'il fut ami de la vertu ;
Effroyable, s'il a dans le vice vécu.
Foulons donc à nos pieds et le monde et sa gloire.
Luttons pour remporter l'éternelle victoire ;
Et pour nous résumer comme un auteur l'a dit,
Ayons toujours présent ce conseil à l'esprit :
Ne demandez à Dieu ni grandeurs, ni richesse,
Mais, pour vous gouverner, implorez la sagesse.
Contre l'orgueil.
/^SPRIT humain, rayon de la Divinité,
^^ Vous qui comme l'éclair percez l'immensité,
Jusqu'oLi bornerez-vous vos sublimes conquêtes ?
Quand je vois les progrès que sans cesse vous faites
Dans le champ glorieux des sciences, des arts.
Les prodiges semés par vous de toutes parts.
Ma muse donnant cours au transport qui l'anime
Vous offre dans ces vers un encens légitime.
Qui peut s'y refuser? Que diraient nos aïeux.
Si Dieu pour eux hâtant l'instant mystérieux ',
Ils sortaient du tombeau, revenaient dans ce monde,
Pour contempler les fruits de votre ardeur féconde?
Ces superbes cités qui, pour leurs habitants,
Possèdent du confort tous les raffinements ;
Ces somptueux palais, ces vastes édifices.
Séjours où l'amateur contemple avec délices
Les chefs-d'œuvre sortis du marbre et du pinceau,
Par écoles rangés du parquet au vaisseau ;
L'art si cher, autrefois, à Galien ^ et Vésale -^
Reculant du trépas la minute fatale * ;
La vapeur appliquée à ces monstres de fer
Qui, soit locomotive et luxueux steamer,
1 Le jour inconnu de la résurrection générale.
2 Galien, célèbre médecin de l'antiquité, né à Pergame (\3\ à 210). 11 fut médecin de l'empereur Marc-Aurèle.
;i André Vésale, fameux anatomiste, né à Bruxelles (1514 à 1564).
i Les progrès de la médecine et de la chirurgie ont considérablement augmenté la moyenne de la vie humaine.
Traversent comme un trait les monts \ la terre et l'onde,
Et font ainsi voisins les habitants du monde,
Ou bien dans l'industrie aides, sûrs et puissants,
Centuplent sans efforts l'effet des artisans ;
La foudre redoutable, aujourd'hui maîtrisée.
Transmettant la parole ainsi que la pensée ^,
Animant l'atelier, supplantant les chevaux ^,
Ou jetant dans la nuit ses flamboyants faisceaux "*.
Bien plus, l'homme a conquis l'abîme océanique ^ ;
Et, pour comble, le ciel, lui, dont l'empire unique
De l'assaut des mortels se ria si longtemps.
Voit son immensité parcourue en tous sens ^ !
Oui, ces fruits merveilleux et bien d'autres encore ^,
Que le génie humain à nos yeux fait éclore, •
Provoquent justement notre admiration.
Nous y mettrons pourtant une condition :
C'est que l'homme jamais ne perde la mémoire
Qu'il doit de ses succès rendre à Dieu toute gloire.
Est-ce là le devoir qu'il accomplit toujours ?
Hélas ! non. Si jamais, ainsi que de nos jours,
L'essor humain plus haut ne parvint dans sa course.
Combien en font hommage à sa divine source ?
Un grand nombre, plutôt, enflés de leurs succès.
Affirment que le dogme est détruit à jamais.
Se moquent d'une foi bonne au plus pour l'enfance
Et ne courbent le front que devant la science.
Insensés ! Orgueilleux ! Pour briser votre erreur,
Je n'ai qu'à vous montrer votre maître Pasteur ^.
1 Aucune montagne ne résiste plus à l'art de l'ingénieur.
- Le télégraphe de Morse et le téléphone de Bell, perfectionné par Edison, inventeur du phonographe.
3 La traction électrique par accumulateur, trolley ou caniveau.
•1 L'éclairage électrique par la lampe à arc ou à incandescence.
5 Le scaphandre et le vaisseau sous-marin.
<> Le ballon dirigeable, l'aéronef ou l'aéroplane.
~ Tels que le microphone, la télégraphie sans fil, le photographie des couleurs, la radiographie, le cinématographe, etc....
8 Pasteur, illustre chimiste français, le plus grand savant des temps modernes, inventeur de la science microbienne. Grand bienfaiteur de l'humanité, par ses découvertes médicales.
Avez-vous oublié, race imprudente, altière,
Les traits que vous lança l'éloquent Brunetière ' ?
Qu'avez-vous répondu à cette illustre voix ?
Rien, sinon que hurler comme un chien aux abois.
Non, non, la foi n'est point du savoir l'ennemie ;
Elle prête, au con'raire, à l'homme de génie
Une force nouvelle et le divin flambeau
Qui trouve le secret du bien, du vrai, du beau.
Craignons les fruits maudits de la science athée,
Elle doit toujours être à bon droit redoutée.
Car, fléau des humains, elle engendre l'orgueil,
Source de tous nos maux de l'enfance au cercueil.
Quand un homme illettré de ce vice est la proie
Que de crimes déjà ne parsèment sa voie !
Mais, qu'un mortel encore à son impiété
Unisse du savoir toute l'habileté,
Le prestige de l'or, le crédit, la puissance.
Sa soif de dominer devient de la démence ;
Et, parfois, pour asseoir son pouvoir ici-bas,
Il jette l'épouvante à force d'attentats !
Pour comprendre où l'orgueil pousse la perfidie.
Lisez du Golgotha l'antique tragédie :
Le vulgaire n'en fut que l'aveugle instrument.
L'auteur, le Pharisien ou le Scribe savant 2.
Mais, lorsqu'un vrai génie en sa marche sublime.
Comme jadis Newton, en extase s'abîme ■*
Devant Dieu qui l'inspire et dont il voit le nom
Ecrit en lettres d'or sur l'astre à l'horizon,
Comme sur l'humble fleur qui se cache sous l'herbe,
Ce n'est plus un mortel égoïste et superbe
Chrétien convaincu, il a prouvé par un ouvrage célèbre l'absurdité de la croyance à la génération spontanée.
1 Brunetière, éminent académicien, auteur du discours sur la faillite de la science.
t Pharisien, sectaire juif. Orgueilleux et corrompu, il n'avait que le masque de la vertu Scribe, docteur de la loi chez les anciens Juifs. Tous deux tramèrent la mort du Messie, pour conserver leur ascendant sur le peuple.
;! Newton (1642 à 1727), illustre savant anglais. Il avait un tel respect pour la Divinité, à la vue de la création, qu'il ne prononçait jamais le nom de Dieu sans se découvrir.
Qui, de son vain savoir follement exalté, Méprise, écrase, hait la simple humanité K Oh ! non. Le feu divin qui l'anime et l'enflamme De l'amour du prochain pénètre aussi son âme ; Au milieu de la gloire, il poursuit son bonheur Et dans la créature aime le Créateur. Sincèrement encore et sans honte il confesse. Malgré tout son savoir, son néant, sa bassesse ; Et, devant l'univers que l'Eternel soutient, Comme le grand Pascal, il dit: Je ne sais rien 2. Chaque pas que l'on fait au champ de la science Recule l'horizon, montre notre ignorance ; Ce n'est qu'après la mort, à son Dieu réuni. Qu'on a la clef de tout plongé dans l'Infini.
1 Voir notamment la doctrine de Nietzsche, l'inventeur du Surhomme.
2 Biaise Pascal (1623 à 1662). Illustre écrivain et géomètre français. Après avoir parcouru le cycle des connaissances humaines, il s'écria : Je ne sais rien. Il vécut et mourut chrétiennement.
Contre la curiosité.
ON conte qu'à Pandore, en son Jour d'hyménée, Une boîte en présent par les dieux fut donnée, Qui, funeste cadeau, renfermait dans son sein Tous les maux s'acharnant contre le genre humain. La gracieuse épouse, elle n'eût été femme, Brûlait de contenter ce désir de son âme : De voir le contenu du divin contenant.
Elle l'ouvre, soudain. Malheur ! Car, à l'instant, Tous les maux prisonniers s'en échappent en foule ; Partout, dans l'univers, l'affreux torrent s'écoule. Par cette image on voit la curiosité Source de mille maux pour notre humanité. Ce défaut de l'enfant est déjà l'apanage. Car c'est lui qui le pousse à briser avec rage Le jouet que sa mère a remis dans sa main. Pour trouver le secret qu'il pense être en son sein ; Et, devant les débris dont la chambre est semée, Il déplore trop tard sa fatale pensée. Ephémère regret ! Inutile leçon !
Vienne le cours du temps lui donner la raison, Allumer dans son cœur les feux de la jeunesse. Puis de la puberté la dangereuse ivresse ; Vienne, enfin, l'âge mûr amortir tous ses sens, Et le couchant les rendre à peu près impuissants, L'homme au désir de voir, de tout savoir succombe. Chaque jour, du berceau jusqu'au bord de la tombe.
Certes, ce sont penchants qui, sagement conduits.
Portent chez les mortels de magnifiques fruits,
Et par eux la vertu, les arts et les sciences.
Augmentent leur éclat, comme nos connaissances.
Utile et noble instinct ! Mais, hélas ! on le sait,
Dans sa marche ici-bas, oui l'homme est ainsi fait
Que ce désir constant de tout voir et connaître
Sert plus à son malheur qu'au progrès de son être.
Observez des enfants les ébats au logis,
Qu'ils remplissent si bien de leurs jeux, de leurs ris ;
Ou des adolescents la course vagabonde.
Dans la ville où le vice en cent formes abonde ;
Toujours, vous les verrez poursuivre avec ardeur
Ce qui flatte les sens et pervertit le cœjr :
Ces livres graveleux, ces obscènes brochures,
Ces marbres, ces tableaux, ces journaux, ces gravures,
Honte des magasins, des rues et des salons,
Ecole ouverte à tous pour d'infâmes leçons.
Sont autant de foyers où se perd la jeune âme,
Ainsi qu'un papillon au contact de la flamme.
C'est le moindre danger. Il est d'autres appâts
Dont l'humaine nature est friande ici-bas :
Les entretiens scabreux, les scandaleuses fêtes,
Les spectacles lascifs, les bals dignes des bêtes,
Où d'indignes parents, sous couleur de bons tons,
S'empressent pour jouir avec leurs rejetons.
Et ces enfants, gâtés au poison qu'on distille,
Reproduiront plus tard, au foyer, dans la ville.
Les exemples fatals qu'on plaça sous leurs yeux ;
On en lit les beaux fruits aux journaux de tous lieux :
Débauche, escroquerie, orgueil, vol, adultère.
Et les maux qu'après eux ils sèment sur la terre.
Il faut en convenir, en toute vérité.
Ont pour point de départ la curiosité.
Laissons-là son aspect lamentable et tragique
Et voyons son côté ridicule et comique.
Il est source féconde en exemples fameux ;
Cueillons-en quelques-uns aux plus communs d'entre eux.
D'abord, qu'observe-t-on, chez soi ? Derrière la porte,
La servante écouter les bruits qu'elle colporte ;
Elle et votre valet y sont tant absorbés.
Qu'en ouvrant tout à coup vous leur . cassez le nez.
Mais, vous, maîtres, plus tard, trouvez simple et logique
D'agir hors de chez vous comme ce domestique.
Sortez pour parcourir en tous sens la cité:
Devant une maison, là, le peuple est massé.
Quoi? Qu'est-ce encore? Il vient de s'y commettre un crime;
11 ne se lasse pas et trouve légitime
De contempler Tendroit où Tacte fut commis.
Plus loin, c'est un farceur sur le trottoir assis,
Qui trace sur le sol mille signes bizarres ;
Un passant, trois, dix, cent, près de dessins si rares.
S'arrêtent, ébahis, et les boivent des yeux.
Ou bien ce sont des gens qui, pressés, soucieux.
Entourent un malade affaissé sur la terre :
Faute d'air, l'étouffer c'est tout leur ministère,
Ailleurs, c'est tabarin, monté sur ses tréteaux.
Qui de farces amorce une mer de badauds.
La foire bat son plein. Mêlez-vous à la presse.
Vous verrez ce que peut une foule en liesse.
Garçons, hommes, vieillards, filles et surtout dames.
Pour contenter l'ardeur qui dévore leurs âmes.
Oui, les dames surtout ; elles, en d'autres temps.
Si pleines de réserve et même de bon sens.
Pour voler aux plaisirs vous heurtent sans merci,
Se laissent bousculer, bousculent à l'envi.
Mais, homme, ne crois pas être exempt du défaut :
Tu n'en es pas indemne, oh ! non, bien il s'en faut !
Et ta fureur de voir est d'autant plus coupable
Que tu prétends toujours ton esprit raisonnable.
Ce sont-là, dira-t-on, boutades de docteur.
Quoi, m'englober aussi se récrie un lecteur !
Membre du sexe fort, moi, du moins, je me pique,
De n'avoir ce travers, au beau sexe endémique. —
Les tiens et toi trop tôt vous en êtes ravis,
Car, bien que dans vos rangs, voici mon humble avis :
Si pour tout voir, savoir, fille d'Eve s'enflamme.
Sous ce rapport chaque homme est souvent une femme.
SATIRE XU
Contre le Scepticisme ou Satire contre les Satires.
^T\\JSE, avec la satire il est temps d'en finir,
>^ Louer pour le poète est un plus doux plaisir
Que de s'apitoyer sur les vices des hommes,
Qui s'offrent à ses yeux dans le siècle où nous sommes.
Croyez-vous, par l'attrait de vos caustiques vers,
De saints et de héros remplissant l'univers.
Rendre de Montyon l'artifice inutile ^ ?
D'autres l'ont entrepris. Déjà Perse, Lucile,
Horace et Juvénal ont dans leurs vers latins ^
Naguère flagellé les vices des Romains ;
Ils n'ont point empêché le peuple roi du monde
De périr étouffé dans une fange immonde.
Et, plus proches de nous, Régnier et puis Boileau ^,
Des travers de leur temps dépeignant le tableau,
Ont-ils, l'un de sa verve incisive et cynique
Augmenté la pudeur au foyer domestique ?
L'autre, en criblant de traits les méchants écrivains,
Tari pour l'avenir la source des Cotins '• ?
Qui l'oserait prétendre ? On peut dire, au contraire,
Que, s'inspirant des lieux qui semblaient tant lui plaire,
Le poète de Chartre en vers licencieux
Ne fit que propager les instincts vicieux ;
1 Montyon (baron de), célèbre philantrope, né à Paris, fondateur de plusieurs prix de vertu décernés chaque année par l'Institut (1735-1820).
•i Perse (34-62), Lucilius ou Lucile (149-103 avant J.-C), Horace (64-7 avant J.-C), Juvénal (42-123), poètes satiriques latins.
:! Régnier (1573 à 1613), poète satirique français. Ses vers sont aisés et mordants, mais souvent licencieux. Il mourut, victime de ses excès, à l'âge de 40 ans. Boileau Despréaux (1636 à 1711), célèbre poète français, le roi de la satire.
♦ Cotin, mauvais écrivain du siècle de Louis XIV. Il fut ridiculisé par Boileau.
Et qu'après lui Boileau, de son mordant génie,
Attisa dans les cœurs la colère et l'envie,
Qui noircit de son fiel des monceaux de papier,
Ignorés du lecteur mais non de l'épicier.
Bénissons, toutefois, le courroux légitime
De l'auteur du Lutrin, dont la verve sublime ^
Burina, dans le feu de son cœur irrité,
Des chefs-d'œuvre chéris de la postérité.
Voyons de Despréaux, le roi de la Satire,
Si les imitateurs, en tirant de leur lyre
Des accords moins vibrants et moins harmonieux,
Eurent par leur vertu des effets plus heureux :
Voltaire, de sa plume inlassable et sceptique 2,
Sape tout, foi, pouvoir qu'il nomme despotique.
Corrupteur de la femme et flatteur de la cour,
Méprisant le petit, louant la Pompadour,
Soufflant l'impiété, la haine et la colère.
Il ouvre ainsi la voie au règne populaire.
Redoutable chaos d'où naquit la Terreur,
Qui submergea la France et de sang et d'horreur,
Chénier veut vainement conjurer la tempête ^ :
Il paie un des premiers ses efforts de sa tête ;
Et pour ramener l'ordre, enfin, dans cet enfer.
De Bonaparte on dut prendre la main de fer.
Hélas! si de sa gloire il éblouit la terre,
Il ne vainquit le vice et l'esprit de Voltaire *,
Que déjà de sa muse, étouffée en sa fleur,
Gilbert avait flétris avec tant de chaleur ^ !
1 Le Lutrin, poème héroï-comique de Boileau Despréaux, œuvre remplie d'imagination.
2 Voltaire (1694 à 1778) célèbre écrivain français, d'une fécondité prodigieuse, mais impie et sceptique. 11 fut le précurseur de la révolution française.
3 André Chénier, poète distingué (1762 à 1794), combattit les idées révolutionnaires et mourut sur l'échafaud.
4 Ce qui caractérise surtout l'esprit voltairien c'est le scepticisme, l'impiété et l'illogisme. Voltaire, bien qu'affectant une grande indépendance, se fit le flatteur de la marquise de Pompadour, favorite de Louis XV.
f) Gilbert (1751 à 1780), poète satirique français, mort à 29 ans, à l'Hôtel-Dieude Paris.
Et de nos jours Barbier, par ces vers ïambiques \
Restaura-t-il les mœurs et les vertus publiques?
Voyez et concluez. Quelle corruption !
Quels flots d'impiété ! Quelle division !
On dirait, tel un chêne emporté d'une cime,
Que le monde descend lentement dans l'abîme.
Il suffit. Des rimeurs négligeons le fretin ^ ^
Dont les vers n'eurent pas un plus heureux destin.
Qui, du reste, est parfait? De tous on peut médire :
Chaque homme en son ensemble enferme une satire.
A-t-il moins de défauts qu'il n'a de qualités.
Soyons déjà contents et disons : c'est assez.
Muse, vous le voyez, c'est donc peine perdue
De blâmer en nos vers l'humanité déchue.
Quittons de tels soucis. Aux sacrés orateurs
Abandonnons le soin de réformer les mœurs,
En rappelant, surtout, à leur saint auditoire
Qu'au crime échoit l'enfer, à la vertu la gloire.
Ce rôle n'appartient qu'aux prêtres du Très-Haut.
Évitons désormais le dangereux défaut
De blesser le prochain, par nos vaines critiques.
Dont nous sommes punis en passant pour sceptiques.
Quoi ! sceptique, moi ? Non. Un chrétien, je le suis.
Ignore de ce mal les lamentables fruits.
Sa foi jette ses feux sur notre déchéance.
Que lui fait supporter la commune espérance
De s'enivrer un jour, durant l'éternité.
D'un bonheur qui pour tous n'est que la charité.
De la reine du Ciel déjà sur cette terre
Il voit les serviteurs de l'humaine misère,
Et leurs bienfaits sur elle épandus à longs flots
Montrent que les vertus ne sont pas de vains mots.
1 Auguste Barbier, né à Paris en 1810, auteur des ïambes, série de satires politiques et sociales, dans lesquelles il flagelle la corruption au sortir de la révolution française.
Les autres poètes satiriques, venus après Barbier, sont nombreux, mais peu renommés.
Oh ! combien je plains l'homme en qui l'âme altérée Ignore ou méconnaît la céleste rosée, Qui féconde, adoucit notre exil ici-bas. Et le rend méritoire au delà du trépas ! Mais, c'est mon dernier trait en quittant la satire, Aussi que je te hais monstre, entre tous le pire. Qui des Chrétiens heureux comme un démon jaloux S'acharnent sur leur foi, plus cruel que les loups ! Plutôt non, je te plains ; car l'envie en ton âme Est pour toi l'avant-goût de l'éternelle flamme. Malheureux, cesse enfin d'impuissants attentats, Reprends pour ton salut la foi que tu combats ! Adieu donc, Muse, adieu le métier de médire. Pour un emploi plus noble usons de notre lyre ; L'homme est à la vertu comme aux vices sujet. Je veux être pour eux sourd, aveugle et muet.
Dissertation sur la Satire.
Cl la satire proprement dite est un genre à peu près abandonné ^ de nos jours, ce n'est pas que l'esprit de critique, qui fait sa vie, ne règne plus à notre époque. On peut dire, au contraire, que jamais cet esprit n'a plus sévi qu'actuellement ; c'est une véritable rage de tout censurer. Heureux quand elle ne s'exerce que contre le vice et respecte la vertu ! D'où vient donc cet abandon ? Il nous semble qu'il faut en chercher la cause dans l'expansion prodigieuse de la presse, qui n'existait même pas au siècle de Boileau, le maître de la satire. La critique contemporaine, tant littéraire que morale, trouve, en effet, dans le journal une sorte d'exutoire. Dès lors, elle ne cherche plus à épancher sa bile dans la pure satire. Nous y perdons la qualité, mais non la quantité ! Journellement, quel torrent de papier ! quel ton dans les polémiques ! quelle virulence dans les attaques ! quel langage digne des halles ! On ne respecte plus rien. Ce n'est plus le noble courroux de Despréaux produisant des chefs-d'œuvre de versification, c'est la grossièreté du porte-faix s'exerçant dans toute sa hideur ^ Ce style poissard se montre même dans le roman et le théâtre. Joignez-y la grivoiserie, condition de leur succès, hélas ! et vous aurez le secret de la dépravation du goût chez tant d'écrivains bien doués, mais devenus incapables de donner à leurs critiques les formes littéraires qu'exige la satire. D'autant plus que ce genre est très difficile et c'est là, nous paraît-il, la seconde raison de son abandon presque complet.
Nombreux sont, en effet, ceux qui se sont exercés à la satire dans tous les temps, mais rares ceux qui, par elle, ont laissé leurs noms à la postérité.
Chaque genre, en poésie, compte des maîtres parfaits, si pas dans l'ensemble de leurs œuvres, du moins pour quelques-unes de leurs
1 11 est bien entendu que ces considérations ne visent que la mauvaise presse.
productions : l'épopée nous présente Homère avec l'Iliade ; la tragédie, Sophocle, Corneille ou Racine avec Œdipe roi, Polyeucte et Athalie ; la comédie, Térence et Molière avec les Adelphes et le Misanthrope ; l'ode compte Pindare, Horace et Malherbe ; l'élégie, Tibulle, Lamartine et Rousseau; la fable, Esope, Phèdre et Lafontaine, et ainsi de suite.
Il n'en est pas de même de la satire. Et, chose curieuse, alors que nul genre n'est plus ancien et ne fut plus cultivé, car on peut dire sans paradoxe que le besoin de critiquer, endémique dans tout cœur humain, commença à se donner libre cours, tout au moins par la parole, dès que les hommes furent établis en société, on chercherait en vain parmi tant d'écrivains un satirique qui fût parfait sous tous les rapports. Aucun ne l'est, pas même le correct Boileau, qui, nous le reconnaissons, a produit dans ce genre des chefs-d'œuvre de style et de versification, mais non toujours, avouons-le, de critique judicieuse et impartiale. Remarquons encore que la passion, également latente en tout cœur humain, anime surtout les poètes, et principalement l'écrivain satirique. Emporté par sa fougue, il oublie trop souvent le noble but de la satire : censurer justement, pour améliorer, et non frapper sans mesure, pour écraser. Qu'est-ce, en effet, que la satire ? C'est un ouvrage, presque toujours en vers, dans lequel on attaque directement avec un goût sûr, mais sans amertume, ni passion, ni partialité, les vices ou les ridicules des hommes, pour les en corriger. Dans sa critique, il faut que l'écrivain juge sans prévention et, le plus possible, évite les personnalités. Le rire et la colère lui sont permis, mais à condition d'être dirigés par la saine raison.
Jetons, maintenant, un rapide coup d'œil sur l'histoire de la satire, depuis son origine jusqu'à nos jours, et, négligeant le menu fretin, voyons si, parmi les satiriques de génie, il en est un seul qui réunisse l'ensemble des qualités constitutives de la perfection.
La satire prit naissance chez les Grecs, on^iignore à quelle époque. Elle n'eut pas, dès le principe, la forme que nous lui connaissons aujourd'hui. Ce ne fut d'abord qu'une sorte de spectacle tenant le milieu entre la tragédie et la comédie, et dont les personnages symboliques avaient leur langage, leur déclamation, leurs parures et leurs danses propres.
Archiloque vint, qui lui donna la forme du récit. Né dans l'île de Paros, ce poète florissait vers l'an 700 avant Jésus-Christ. Ses poèmes, écrits en vers ïambiques, dont quelques fragments seuls nous sont
parvenus, brillent par la force du style et la vivacité des images, mais respirent la colère et la haine. C'est ainsi que sa satire contre Lycambe, qui lui avait promis sa fille en mariage mais reprit sa parole, causa la mort de l'imprudent : il se pendit de désespoir.
Nous ne parlerons pas davantage des œuvres satiriques chez les Grecs, qui, s'inspirant de leurs divinités champêtres, les lubriques satyres, croyaient devoir remplir leurs ouvrages de bouffonneries et d'obscénités.
Pour trouver la pure satire, il faut passer chez les Romains. Quintillien a dit : Satira tota nostra est >. C'est, en effet, à Lucilius que revient l'honneur d'avoir inventé la satire telle que l'adoptèrent Horace, Perse et Juvénal, ses compatriotes. Avant lui, la satire n'était qu'une chanson en dialogue, dont le mérite résidait dans la force et la vivacité des réparties. Elle devint, ensuite, un drame, comme chez les Grecs, pour prendre enfin, sous la plume de Lucilius (149 à 103 avant J.-C), la forme actuelle, c'est-à-dire celle d'un discours en vers. Nommer Lucilius, Horace, Perse et Juvénal, c'est faire toute l'histoire de la Satire chez les Latins :
Lucilius naquit à Suessa, l'an 149 avant J.-C. Horace compare ses productions à un fleuve dont les eaux doivent être purifiées de leur limon. Il ne nous est parvenu que quelques fragments de ses œuvres. Leur mérite, bien que grossier encore, fait regretter les trente satires qu'il avait composées.
Horace est né à Venose, le 8 décembre de l'an de Rome 689. Ses satires sont écrites avec élégance, correction et harmonie. Elles seraient parfaites si le vice y était flagellé avec plus d'énergie et de sévérité. Le ton enjoué et frivole que prend trop souvent ce poète dans les passages où il faudrait de la gravité, joint aux exemples qu'il a donnés, rend en quelque sorte le vice aimable ou tout au moins excusable, ce qui est manquer le but de la satire. C'est le même défaut qui rend la lecture de certaines odes d'Horace si dangereuses. Mais, louons, en passant, sans réserves son Art poétique, en tous points admirable.
Perse, né à Volaterre (ville de l'Etrurie), l'an de Rome 787, de J.-C. 34, mourut à l'âge de 28 ans. Il n'a donc pu donner toute la mesure de son talent. Il écrivit sous le règne de Néron, époque terrible oîi beaucoup de courage était nécessaire pour fustiger la corruption de la cour et de ses sujets. Son mérite est d'autant plus grand que ses œuvres sont remplies de vigueur et d'indignation. Mais le style de
1 La Satire est toute nôtre.
cet écrivain, élevé à l'école des rhéteurs, manque de goût et de grâce. Il est fréquemment obscurci par des ellipses excessives, des réticences bizarres ou des métaphores outrées. Ce poète aurait beaucoup gagné à l'étude assidue des œuvres harmonieuses et pures d'Horace, son prédécesseur.
Juvénal naquit à Aquinum, vers l'an de Rome 795. Son style, comme celui de Perse, se ressent parfois des études de rhétorique auxquelles l'auteur se livra de vingt-trois à quarante ans. Sans avoir la grâce ni la finesser d'Horace, Juvénal a plus de verve et d'énergie. Censeur incorruptible, doué d'une âme de feu, il flagelle impitoyablement la corruption des oppresseurs et l'avilissement des opprimés. Le vers nonantième de sa septième satire :
Ce que les grands ne sauraient donner, un histrion le donne,
lui attira la haine d'un acteur, favori d'Adrien. Le poète fut disgracié et exilé en Egypte, où il mourut vers l'an 121, à l'âge de quatre-vingts ans. On regrette chez cet écrivain la crudité de ses tableaux, un style parfois emphatique et l'abus de l'hyperbole.
Ce nom clôt la liste des satiriques romains vraiment dignes d'être cités ; et, si nous voulons retrouver la satire dans toute sa pureté, c'est en France qu'il nous faut la chercher, car les autres contrées ne possèdent que des noms peu célèbres dans le genre, abstraction faite de Cervantes, né à Alcala, en Espagne (1547-1616), et de Swift, né à Dublin, en Irlande, illustres auteurs, l'un de Don Quichotte de la Manche, l'autVe des Voyages de Gulliver. Ces ouvrages sont, du reste, entièrement écrits en prose.
Le genre satirique n'aurait pas été inventé par les Romains qu'il l'eût été par les Français, de leur nature spirituels et railleurs. On en trouve la preuve dans leurs premiers essais de poésie, qui tous sont animés plus ou moins de l'esprit satirique : les fabliaux sont remplis de traits lancés contre les travers de l'époque. 11 en est de même des contes du Castoiement , des poèmes de la Mort, des Sirventes provençaux et de la plupart des poésies de Villon, de Ch. Bordigné, de Martial de Paris, de Laurent Desmoulins et de Pierre Michaut, sans parler du Gargantua de Rabelais et de la Satire Ménipée, presque entièrement en prose. Toutefois, la satire ne prit une forme déterminée, en France, que dans le courant du xvi'' siècle. C'est, en effet. Du Belley qui, sous le nom de Le Poète-Courtisan, donna vers 1550 la première satire à peu près régulière. Ajoutons, cependant, que ce
fut Vauquelin, né à Lafresnaye en 1536, qui fonda la satire telle que l'adoptèrent ses successeurs de Régnier à Boileau, en passant par Courval-Sonnet, d'Aubigné, Auvray, du Lorrens, Marigny, Louis Petit et Furetière, dont nous ne citons les noms que pour mémoire, aucun d'eux n'approchant de Boileau, ni même de Régnier.
Régnier Mathurin, né à Chartres le 21 décembre 1573, mourut avant l'âge de 40 ans, victime de ses débauches. Ses ouvrages, bien que remplis d'incorrections, brillent par leur hardiesse et leur verve. Étincelants d'images et remplis de gracieux et de naturel, ils 'débordent de vie et prodiguent les traits, le fort et l'imprévu. Mais, hélas! les goûts dépravés du poète ont parsemé ses œuvres de révoltantes obscénités, qui rendent leur lecture extrêmement dangereuse. Elle flatte et corrompt plutôt qu'elle ne corrige. Ce grave défaut ne peut être reproché à Boileau, presque toujours décent dans ses écrits.
Nous arrivons enfin au maître de la satire qui, Horace et Juvénal exceptés, dépasse par son génie poétique tous les autres satiriques, comme le chêne domine de toute sa hauteur les arbrisseaux qui l'environnent. Horace et Juvénal même lui sont inférieurs, car s'il leur a beaucoup emprunté, combien ces emprunts se sont ennoblis sous sa plume!
Boileau-Despréaux (Nicolas) naquit à Paris ou à Crosne, le 1" novembre 1636. Ses premiers essais, deux chansons, un sonnet et une ode, sont faibles et ne faisaient pas pressentir tant de gloire future pour leur auteur. Celui-ci débuta véritablement dans la carrière à l'âge de vingt-quatre ans, par sa première satire : Adieux 'd'un poète à la ville de Paris, si remarquable déjà par la pureté du style, l'élégance de la versification, la richesse des rimes et l'art d'embellir les détails les plus vulgaires. Ces qualités progressent dans les ouvrages qui suivent et parviennent à leur perfection dans la VIIT et la IX'^ satire, les meilleures de l'auteur. Quelle correction grammaticale, syntaxique ou prosodique! Rares sont dans les œuvres de l'écrivain les solécismes, les barbarismes de mots et de phrases ou les fautes contre la rime et la cadence.
Pourtant, si les satires de Boileau sont parfaites pour la forme, il n'en est pas de même pour le fond. On doit reprocher, en effet, à ce poète un choix de sujets trop communs, un manque de sensibilité, de la froideur dans l'exposition, trop de brièveté dans le dénouement, une critique parfois injuste, outrée ou manquant de naturel, enfin une flatterie souvent excessive à l'égard des grands et particuliè-
rement de Louis XIV. Cette flatterie est d'autant plus singulière que l'écrivain avait le caractère naturellement indépendant, fier et cassant, bien qu'il fût en réalité charitable et bon.
Nous pourrions multiplier les exemples de ces défauts ; bornons-nous aux citations suivantes :
Qu'un poète, dit-il, s'y voit maudit de Dieu.
Satire I, vers 23.
Pensée fausse et exagérée, qui ne semble amenée que pour rimer avec Heu. Le ton général de cette satire est, du reste, outré. Elle abuse des personnalités et finit trop brusquement.
La raison, dit Virgile, et la rime Quinault.
Satire II, vers 20.
Trait injuste. Quinault méritait mieux qu'un pareil dédain. Malgré ses incorrections, il fut un poète de génie : le quatrième acte de Roland, toute la tragédie d'Armide et plusieurs de ses opéras sont des chefsd'œuvre.
La satire III, donnant la description d'un festin ridicule, est remplie de traits spirituels et bien lancés; mais elle manque souvent de naturel et les transitions y sont parfois trop brusques, témoin le passage à la colère, à propos de la discussion poétique.
La satire IV est une peinture assez faible des folies humaines.
La satire V, d'un ton quelque peu exagéré, pourrait laisser dans l'esprit du lecteur une opinion contraire au premier vers :
La noblesse, Dangeau, n'est point une chimère.
Satire V, vers 1.
Sans compter ce trait admirablement versifié, mais de mauvais goût :
Mais qui m'assurera qu'en ce long cercle d'ans, A leurs fameux époux vos aïeules fidèles
Satire V, vers 80, 81 et les cinq suivants.
La satire VI serait peut-être la meilleure de l'auteur', n'était son style trop hyperbolique et les vers ci-après :
Que jamais en plein jour ne fut l'abbé de Pure.
Satire VI, vers 12.
Trait injuste.
Y sont en moins de rien suivis de plus de mille.
Satire VI, vers 52.
Pensée fausse : pour que plus de mille carrosses eussent pu suivre les premiers, il aurait fallu, au contraire, un temps considérable, en admettant que la chose eût été possible alors, à Paris.
De plus, ce vers est médiocre.
La satire VII traite du genre satirique lui-même. Elle est inférieure au modèle latin qu'elle imite.
La satire VIII pèche également par son ton excessif dans certains passages, défaut familier à l'auteur. Voir, notamment, les vers contre Alexandre le Grand, qui indignèrent tant Charles XII, roi de Suède, et les suivants :
Non sans doute; et jamais chez eux un médecin N'empoisonna les bois de son art assassin.
Satire VIII, vers 173 et 174.
Pointe outrée contre les médecins, que le poète fut heureuxd'appeler, quand la maladie vint le saisir.
Le trait suivant de la IX'' satire est souverainement injuste :
Qu'on est assis à l'aise aux sermons de Cotin.
Satire IX, vers 130.
Cotin était certes un mauvais écrivain, mais non un prédicateur médiocre. Son talent d'orateur sacré lui attirait souvent un nombreux auditoire. Très instruit, il fut même prédicateur de la Cour et membre de l'Académie française.
La satire X est une censure amère des femmes en général. Elle contient beaucoup de vrai mêlé à beaucoup d'exagération, et manque parfois de naturel.
Nous ne parlerons pas des satires XI et XII, qui, remplies encore de beaux vers et de riches détails, montrent le talent du poète faiblissant déjà sous le poids des ans.
Disons quelques mots de la flatterie que Boileau, malgré son caractère franc et loyal, témoigna trop souvent à l'égard des grands et, surtout, de Louis XIV. Lisez, pour en avoir une idée, son dicours au roi, la fin de la satire V et les épîtres I, IV et VIII. Quelle adulation pour un
monarque despotique et corrompu ! Il avait, sans conteste, de grandes qualités ; mais nous doutons fort qu'elles eussent été suffisantes pour lui mériter le surnom de grand que lui a décerné l'histoire, s'il n'eût été singulièrement secondé par les nombreux hommes de génie qui vécurent durant son long règne. Certes, sa gloire n'est pas comparable à celle de Charlemagne, de Charles-Quint ou de Henri IV, grands par leur propre génie. L'esprit servile que l'absolutisme du roi-soleil avait su inculquer à tous ses sujets, même aux plus indépendants, explique seul la courtisanerie de Boileau. Cela dit, celui-ci n'en reste pas moins le roi des satiriques. Sa versification est délicieuse, admirable, parfaite. Quel est celui de ses successeurs qui peut lui être comparé ? Aucun. Voltaire n'emploie sa muse sarcastique et déloyale qu'au profit de son égoïsme et de son orgueil ; Chénier a plus de cœur, mais moins de talent ; Gilbert, mort à vingt-huit ans, n'a pu donner que quelques essais remplis de promesses. Nous ne dirons rien de Darie, Baour-Lormian, Colnet, Berchoux, ni de cent autres dont la muse, parfois heureuse, ne peut être comparée à celle de leurs illustres devanciers, et nous ne pousserons pas plus loin nos investigations. Il découle de ces considérations qu'un poète satirique, pour être parfait, devrait unir à la versification impeccable de Boileau, la verve tantôt mordante de Juvénal, tantôt enjouée d'Horace, suivant qu'il flagelle les vices des hommes ou tourne leurs douces manies en ridicule. 11 devrait être doué d'une imagination riche, d'un tact exquis, d'une sûreté de goût jamais en défaut et d'un caractère ignorant la crainte et l'adulation. Il devrait, en lançant ses traits toujours justes et naturels, ne prendre jamais ce ton doctoral ou haineux, qui semble être indirectement le panégyrique de sa propre vertu ou la satisfaction de ses rancunes personnelles, mais montrer par son style invariablement sage, même dans l'emportement d'une légitime indignation, qu'il poursuit sincèrement un but noble et désintéressé : l'amélioration morale de l'humanité. En un mot, il devrait réunir en lui-même un ensemble de qualités qu'aucun satirique n'eut et n'aura jamais.