‹ Mélanges poétiques & littérairesChapitre 95 sur 120 · AUTRES POÉSIES · texte numérisé non relu

AUTRES POÉSIES

Le Charretier et le Cheval.

FABLE K

>EL qui veut commander ferait mieux d'obéir, Tel autre nous conduit qui devrait nous servir. En notre monde,

De cette antique vérité L'exemple abonde ; Souffrez que le suivant par moi vous soit conté :

Un pauvre bucéphale,

Chargé trop lourdement,

S'efforçait vainement De tirer après lui sa charge colossale : Plutôt il aurait fait mouvoir un monument. Le chevalier du fouet cinglait sa rossinanle,

Sans honte, ni répit ; En jurons furieux, dits d'une voix tonnante.

Exhalait son dépit.

« Pitié pour ma faiblesse !

» S'écrie en sa détresse,

» La victime au bourreau.

» Ote de mon fardeau ; » Ainsi, je pourrai mieux accomplir le voyage, » Ensuite revenir au reste du bagage.

1 Œuvre de jeunesse de l'auteur.

» — Comment, vil roussin,

» D'humeur indocile, » Tu me veux raisonner ! (S'emparant d'un gourdin.) » Voilà qui te rendra le travail plus facile. » A ces mots, le manant, sans nulle autre raison. Redouble ses fureurs et ses coups à foison. Notre pauvre bidet vainement se démène ; Une artère se rompt : ainsi finit sa peine.

Il était déjà mort

L'homme frappait encor !

Judith'.

SONNET

*t::^olopherne a vaincu les Hébreux aux combats ; --*-' Déjà, de Béthulie il franchit la campagne 2, Et dans son antre, au loin, le lion de Judas De ses cris impuissants, ébranle la montagne.

Israël attendait des fers ou le trépas, Quand s'avance Judith avec une compagne. Seul appui pour braver de farouches soldats ; Mais elle ne craint pas : Jéhovah l'accompagne.

Où va-t-elle? Affranchir Jacob des Assyriens,

Enlacer le tyran de perfides liens

Et dans son sang noyer ses lauriers de victoire.

Au jour, sur les remparts, son chef ensanglanté ^ Terrorise le camp, qui fuit épouvanté ; Et, libre, de Judith Juda chante la gloire.

1 Judith, héroïne juive qui coupa la tête à Holopherne, général des Assyriens (Bible».

2 Béthulie, ville de la Palestine ancienne, patrie de Judith.

3 Judith, accompagnée d'une servante, s'introduisit nuitamment dans la tente d'Holopherne, le charma de sa beauté et lui trancha la tête pendant son sommeil. Elle regagne ensuite Béthulie avec son sanglant trophée, qu'elle expose, le matin, sur les remparts de la ville, aux regards des ennemis qui s'enfuient épouvantés.

Ode à Léon XIII

A l'occasion de son Jubilé sacerdotal.

-C\ONTiFE glorieux, de qui l'on magnifie,

r^ De l'Aurore au Couchant, la force et le génie,

Dix lustres de vertu, Pour exalter ton nom parmi cette allégresse, Laisse t'offrir aussi le respect qui me presse,

Un encens qui t'est dû.

Vingt ans déjà passés, une force inhumaine Du trône apostolique usurpe le domaine;

La catholicité.

Au bruit de l'attentat, frémit d'impatience ; Le Vicaire du Christ conserve, sans jactance,

Toute sa majesté.

L'iniquité hurlait, dans son aveugle rage :

« Frappons de plus grands coups, il est à nous, courage! »

Mais lui, dans ses prisons, Ainsi qu'un cèdre altier dix-neuf fois séculaire Brave sur le Liban l'ouragan, le tonnerre,

Se disait : « Attendons. »

Le monde a vu jadis de son sacré domaine Le doux Pie exilé par l'orgueil et la haine '

D'un brutal conquérant ; Bonaparte bientôt déplora cette voie.

Que peuvent Garibald, la maison de Savoie,

Contre Léon le Grand ?

1 Pie VII, exilé par Napoléon Ie>".

Et quel pape a jamais mieux mérité ce titre ? Son vaste esprit aux rois le montre pour arbitre

De leur rivalité ; S'il n'est pas entendu de l'aveugle Italie, L'hérétique Germain ' ou le Scythe se plie

A son intégrité.

Ferme comme Joad, sage comme Moïse, Il force à l'admirer, en gouvernant l'Église,

Même ses ennemis ; Par ses divins conseils, sublimes encycliques, Il sauve des États : royaumes, républiques.

L'ordre si compromis.

Tel on voit l'astre-roi, parcourant sa carrière. Inonder tour à tour l'un ou l'autre hémisphère

De ses ardents rayons ; Ainsi, par ses héros, jusqu'aux confins du monde, Il porte de la Foi la parole féconde.

Soleil des nations.

Parmi tous ces travaux, plus grands que ceux d'Alcide -, Où s'exerce l'ardeur de ton esprit lucide.

Pontife redouté.

Où trouves-tu, dis-nous, quelque loisir utile, Pour charmer de ta muse élégante et subtile -^

Toute l'humanité ?

Fidèle admirateur du docteur angélique '', Tu terrasses partout l'erreur philosophique,

Par tes écrits divins ; Et ta main, qui si bien guide les consciences, Est plus habile encore à verser les sciences

Sur les faibles humains.

1 Allusion aux fameuses lois de Mai, abolies par Bismarck.

2 Alcide, surnom d'Hercule.

3 Léon XIII excelle à faire des vers, surtout dans la langue de Virgile.

4 L'illustre Thomas d'Aquin.

Si ton cœur est d'airain pour l'ingrat et l'impie, Il pardonne l'outrage à celui qui l'expie ;

De tous les malheureux, Il soulage toujours la cuisante souffrance Et fait naître en leur âme un rayon d'espérance,

Par ses dons généreux.

Je te salue, ô pape, auguste et magnanime. Et joins ma faible voix au concert unanime

Qui remplit l'univers.

Puisse notre respect, plus ardent que la flamme. Dans ses rudes combats consoler ta noble âme,

Convertir le pervers !

Puissent la Providence, exauçant ma prière. Prolonger de longs jours ta brillante carrière ;

Et tous les potentats Raffermir sur leurs chefs leurs tremblants diadèmes, En s'inspirant toujours de tes conseils suprêmes.

Salut de leurs États !

Que sera-t-il un jour?

STANCES

COUCHÉ dans son berceau, sous la garde des anges, Ravis de contempler en lui leur pureté, Un frêle et tendre enfant enveloppé de langes Venait de s'endormir avec sérénité ; Et sur son front sortant d'un flot blanc de dentelle Sa mère, soucieuse et d'un regard tremblant, Semblait vouloir chercher le destin qui l'attend : Que sera-t-il un jour, mon fils? se disait-elle'.

Si dans ses doux décrets la sage Providence,

De ma tête éloignant les horreurs du trépas.

Daigne me conserver une utile existence

Et me rendre témoin de ton rôle ici-bas,

Te verrai-je, mon fils, affrontant les batailles ^

Devant les rangs épais d'intrépides guerriers,

Amasser avec eux de glorieux lauriers,

Dont tu viendras peut-être orner mes funérailles ?

Ou plutôt, plein d'horreur pour la guerre homicide Et tournant ton ardeur vers un emploi plus beau. Iras-tu sur les flots de l'Océan perfide Commander vaillamment un superbe vaisseau '^ ? Iras-tu, pionnier, sur un lointain rivage Planter de ton pays les sacrés étendards '*, Ou bravant du sauvage et l'instinct et les dards, Lui porter l'Évangile et non point le ravage^?

1 Lorsqu'une stance finit par une rime féminine, la stance qui suit doit commencer par une rime masculine et réciproquement. Cette règle souffre toutefois des exceptions, dont plusieurs poètes offrent des exemples. C'est par esprit d'innovation que l'auteur s'est départi, cette fois, de la règle générale.

2 Soldat.

3 Marin.

4 Explorateur.

5 Missionnaire.

Ta voix tonnera-t-elle au milieu du prétoire ^

Dans l'enceinte publique, au conseil de nos rois 2?

Intègre magistrat, placeras-tu ta gloire

A châtier le crime en appliquant les lois^?

Puissé-je voir plutôt ta science tournée

A guérir des humains âme et corps tour à tour *,

T'entendre, ainsi que Tite, au soir de chaque jour ^,

T'écrier : « Je n'ai pas perdu cette journée, »

Si des Muses jamais la volonté t'appelle A manier le luth, le ciseau, le pinceau. Deviendras-tu, mon fils, quelque moderne Apelle, Un autre Phidias, un Mozart, un Rousseau^? Et verrai-je ta flamme, en chefs-d'œuvre féconde. Orner d'une auréole ainsi mes cheveux blancs, Sortir de la patrie en traits étincelants Et porter notre nom jusqu'aux confins du monde ?

0 mon fils ! mon trésor, ô mon autre moi-même ! Espoir de ma vieillesse et plus tard son orgueil, Dieu sait combien pour toi mon amour est extrême ! Mais, qu'il plonge à l'instant mon enfant au cercueil, Si ma vie au couchant, déçue et désolée, Devait voir — tel un ver qui pénètre un beau fruit. Le ronge lentement, sans retour le détruit — Le vice un jour ternir ton âme immaculée !

1 Avocat.

2 Homme d'État, diplomate.

3 Ju

4 Médecin ou prêtre. Beaucoup de prêtres, surtout dans les campagnes, possèdent des notions de médecine et s'entendent à soigner les malades.

5 L'empereur romain Titus, surnommé les délices du genre humain, pour ses bienfaits.

6 J.-B. Rousseau, célèbre poète lyrique français.

Hymne à Jéhovah.

/^ Maître souverain du ciel et de la terre ! ^^ Auguste Trinité, redoutable mystère : . Père adorable, Verbe, Esprit consolateur. Quand libre de tous soins, tes bienfaits je contemple, L'amour, comme l'encens qui fume dans le temple, S'échappe de mon cœur.

De Jéhovah, mon âme, exaltons la clémence, La beauté qui rayonne en l'univers immense. Si sa bonté soutient la flore de nos champs. L'oiseau qui le matin chante dans la ramure. Que n'avons-nous reçu, nous, rois de la nature. Qui sommes ses enfants ?

Tu pouvais, ô mon Dieu, dans ta gloire immuable. Seul à jamais goûter un bonheur ineffable : Qu'importe à l'Éternel la pauvre humanité ^ ? Tous les fruits des saisons, les animaux, les hommes. Les cieux, tout l'univers, ce palais où nous sommes. Disent ta charité.

C'est Toi seul qui soutiens et conduis tout empire. Qui dis à l'Océan : Qu'ici ton flot expire, Qui traças dans le ciel aux astres leur chemin ; Tu calmes la tempête ou bien lance la foudre. Et peux en un instant briser le monde en poudre D'un signe de ta main.

1 On n'entend point nier le dogme de la Providence, mais vouloir dire que Dieu n'avait pas besoin de créer l'homme pour ajouter à son bonheur.

De ta grandeur, jamais, qui déchira les voiles ? Ton trône est établi sur le front des étoiles, D'où ton œil, plus perçant que le soleil qui luit, Voit tout et, sans effort, gouverne la nature. Vainement, le pervers fuit dans la nuit obscure : Ta justice l'y suit.

Semblable à l'air subtil qui notre globe inonde, Ton Esprit est partout à la fois dans le monde. L'homme aime, abhorre-t-il ton saint commandement? Ta gloire est pour toujours dans le ciel sa couronne. Ou le feu dont ton ire aux enfers l'environne Son juste châtiment.

Mais, que suis-je, ô mon Dieu? D'oii me vient cette audace, Malgré tous les péchés que chaque jour j'entasse, D'oser au Saint des saints faire entendre ma voix ? Pour célébrer ta gloire, en de dignes louanges, La céleste Sion n'a-t-elle pas ses anges. Les élus que j'y vois?

Oui, si ta sainteté, mon Dieu, je considère. Je t'adore, en tremblant, le front dans la poussière. Mais, tes perfections comptent la charité : Source de notre vie, aimable Providence, C'est Toi qui, nous versant tes biens en abondance. Fais ma témérité !

Eternité, puissance, immensité, sagesse.

Activité partout qui s'exerce sans cesse. Ineffable beauté d'Adonaï toujours ', Vous remplirez mon cœur de filiale crainte. Mais, que jamais la peur de sa mortelle étreinte N'empoisonne mes jours!

1 Adonaï, mot hébreu qui signifie seigneur, souverain maître.

Hé quoi ! quand son amour nous dit sans cesse : espère, Ingrats, nous frémirions devant Dieu notre père. Ainsi qu'un vil esclave à l'aspect du tyran ? Non, non. Voyons toujours d'un Dieu si secourable Les bienfaits plus nombreux que tous les grains de sable Qui bordent l'Océan.

Dieu bon, quand tu créas Adam à ton image. Tu ne l'exilas point dans un désert sauvage. Mais au jardin d'Eden, délicieux séjour. Lui donnas un bonheur exempt d'inquiétude. En exigeant, pour prix de sa béatitude, Soumission, amour.

Adam, pour sa compagne, empli de complaisance, Hélas ! ne sut garder cette douce observance : Du serpent, après Eve, il suivit les accents. Dieu, pour Adam, soudain fut juge au lieu de père ; Et tombèrent sur lui les coups de sa colère, Comme sur ses enfants.

0 chute épouvantable ! O maudite journée ! Qui pour nous commença si triste destinée. Où l'homme pour toujours exclu d'un sort si beau, A travers la douleur, le travail et les peines. Sans relâche ici-bas traîne ses lourdes chaînes Jusqu'aux vers du tombeau !

Quand, pour un seul péché, ta sévère justice Jadis condamna l'ange à l'éternel supplice. Quel est donc, ô mon Dieu ! notre prix à tes yeux, Si ta main, nous lançant ta foudre vengeresse. Nous donne aussi ton Verbe, objet de ta tendresse. Pour nous rouvrir les cieux ?

Lucifer, qui déjà nous croyait son partage, Poussa vers l'Éternel d'impuissants cris de rage ; Vainement de ses rets resserre-t-il le nœud. Pour gagner à l'enfer une nouvelle proie : Ici-bas, le premier, Jésus ouvre la voie, Y succombe qui veut.

Combien dans son Eglise éclate sa sagesse! Le Christ a tout prévu pour aider ma faiblesse : Je deviens son enfant dans les fonts baptismaux. Et plus tard son soldat par les onctions saintes ; Je trouve, en franchissant du temple les enceintes, Le remède à mes maux.

Ton Epouse, ô Jésus ! a passé d'âge en âge. Grâce à tes sacrements d'ordre et de mariage ; Et ton Esprit, du haut de son éternité. Des pontifes guidant l'interminable chaîne, La conduit, à travers les assauts de la haine, A l'Immortalité.

L'amour du Christ pour nous est son plus grand prodige. Il nous a tout donné : sa loi, son sang ; que dis-je ? Avant, comme un agneau, d'aller au Golgotha, Créant l'Eucharistie, Il s'est donné Lui-même. De sa croix surmontez, rois, votre diadème, Chantez, peuple, hosanna !...

Je te salue, ô Christ ! ô mon parfait modèle ! Guide de mon exil, ami toujours fidèle, Et me range à jamais sous ton saint étendard. Puissé-je, à mon trépas, sur mon lit de souffrance, Recevoir avec Toi la suprême assurance De mon heureux départ !

a>f 8a Majesté le ^oi Jjéopold JJ.

Sire,

Le soixante-quinzième Anniversaire de l'Indépendance Nationale de la Belgique a ravivé dans le cœur de tous les Belges l'amour envers leur Patrie et leur Roi.

Un redoublement de ce même sentiment dans mon âme a inspiré à ma modeste muse l'Ode ci-jointe, dont je prie respectueusement Votre Majesté de vouloir bien agréer l'hommage.

J'ai l'honneur d'être, Sire,

de Votre Majesté, l'humble et dévoué sujet,

Eugène Schmits.

Bruxelles, le 31 Juillet 1905.

Ode à la Patrie

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