‹ Mélanges poétiques & littérairesChapitre 98 sur 120 · SONNET EN VERS MONOSYLLABIQUES · texte numérisé non relu

SONNET EN VERS MONOSYLLABIQUES

)^ Face La Lasse 2,

Là

Passe :

Çà Glace.

Son Don ^ Tue :

Fleur Meurt,

Nuel

1 C'est le poète qui parle du bonhomme Hiver.

2 Lasse l'Humanité.

3 Le don de l'hiver, c'est-à-dire le froid, tue.

4 La fleur meurt dépouillée de son feuillage.

N. B. — La lettre A, dans les huit premiers vers, a été employée par harmonie imitative.

Le Distrait déconfit.

FABLE

•ucuN ne pense être distrait, Et cependant sur cette terre, Comme le montre encor ce trait, Peu savent à propos se taire :

Un vieux et digne prêtre, à ses heures badin, Et son gros sacristain, Tête de linotte.

Friand de parlotte.

Tous deux assis dans un cabriolet, De la champêtre cure à la ville roulaient. Parfait (c'était le nom du sacristain cocasse) \

Plus attentif à ses propos Qu'à guider la voiture à l'abri des cahots. Secouait son abbé comme une calebasse.

Le bon curé s'amusait du garçon, L'écoutant en silence, Mais commençait pourtant à perdre patience. Enfin, il crut le moment bon De lui jouer un tour de sa façon : « Par tous les saints, bedeau, quelle langue est la tienne.

» Et quel bourreau tu fais !

» Je suis rompu. — Sauf respect, belle antienne! » Ni vous ni moi, curé, nous ne sommes parfaits.

» J'aime le mot pour rire, » Mais, sais être attentif, au besoin ne rien dire.

1 Saint Parfait est fêté le 18 avril.

» — Parfait, si tu l'es bien, mais de nom seulement

» Et pour mon tourment :

» Tu conduis ma voiture ainsi qu'une gondole;

» J'en ai le mal de mer.

» Mais, je te prends au mot : sans nulle autre parole, » Si tu dis bien tout un Pater, » Je t'en fais la promesse, » Voiture et cheval sont à toi.

» — Ouais, belle prouesse!

» Dites-vous vrai? — Sur ma foi!

» Allons, commence. — Notre Père, » Qui régnez dans les Cieux, que votre nom... J'espère, » Qu'avec eux j'aurai les harnais?

» — Tu n'auras rien, ô bedeau trop niais! » Car par tes mots ma promesse est à terre; » Tâche une autre fois de mieux faire, » Ce conte, qui s'arrête là, Tait si Parfait se corrigea.

L'Ame des Cloches.

STANCES

/Carillons des beffrois, bourdons des cathédrales, ^ Ames des vieux clochers qui montez vers les cieux, Antiques souvenirs des gloires ancestrales, Vos accords cristallins et vos voix sépulcrales Remplissent de tristesse ou de frissons joyeux, Comme aux siècles passés ils charmaient nos aïeux.

Avant que dans les airs votre bronze ne vibre. Comme le fait l'Église au front des nouveau-nés. Par l'ablution sainte on rend votre vol libre ^ ; Oui, votre âme en notre âme agite bien la fibre. Car la première fois, cloches, quand vous sonnez, Des noms comme aux chrétiens vous ont été donnés.

Libre des passions qui soulèvent la terre.

Loin de toute cité, loin du terrestre flux,

Vers toi si l'airain bruit, ô passant solitaire !

A genoux, de la Vierge honore le mystère.

Implore l'Éternel, car voici l'Angelus,

Ou peut-être le glas d'un mortel qui n'est plus. .

Implore Dieu surtout qu'aux terrestres batailles. Si c'est un faible humain qui paraît ici-bas. Il ressemble au guerrier qui défend ses murailles ; Et, qu'au jour où la terre ouvre à lui ses entrailles. De ce roseau l'on dise, exaltant son trépas : L'honneur et la vertu limitent là ses pas.

1 Le baptême des cloches.

Mais, si l'airain sacré sur le char funéraire Aux cris de la douleur joint sa lugubre voix, 11 sait aussi mêler du haut du sanctuaire Ses accords à l'encens, aux fleurs, au luminaire. Pour qui de l'hyménée accepte alors les lois. Ou bien reçoit son Dieu pour la première fois.

Majestueux bourdon, dans les fêtes du monde,

Il sait, pour la patrie enflammant tous les cœurs.

Lentement dominer de sa basse profonde

Le fracas du canon dans le lointain qui gronde ;

Parmi les chants guerriers, les drapeaux et les fleurs.

Des joyeux Te Deum rehausser les splendeurs.

Bruges des communiers, autrefois florissante, Non, non, tu n'es point morte, ô Venise du Nord! Car, tandis qu'arrêté près de ton eau dormante. De tes cygnes je suis l'allure nonchalante. J'entends ton carillon, dans tes murs où tout dort. Qui vient rompre souvent ton silence de mort.

Vous qui portez aux cieux nos âmes sur vos ailes. Vibrez, chantez toujours, argentins carillons : Au glorieux passé vous les rendez fidèles. Sonnez, grondez toujours, majestueux bourdons : Votre harmonie allume un saint transport en elles. Comme l'astre du jour féconde les sillons,

Saison des fruits.

-pwEs fleurs la corolle odorante, "^ Au souffle du temps passager, A quitté l'arbre du verger; Mais, la guêpe d'or bourdonnante.

Le passereau, parmi les bruits.

Du rameau qui ploie ou se brise.

Se gorgent, bercés par la brise :

C'est la riche saison des fruits.

Du beurré succulent \ de la pomme juteuse. Du mielleux abricot, de la pêche onctueuse. Du rouge bigarreau -, du brugnon ^ du raisin. De mille autres présents du Jardinier divin. L'appât délicieux à nos regards s'étale. Au soleil balancé, sous la voûte d'opale. Qu'il est doux lorsqu'il est abaissé par les vents, De pouvoir le cueillir, y mordre à pleines dents ! Le plaisir est alors cent fois plus délectable Que si dans la corbeille il est pris sur la table. Mais, parmi les vergers, parure du vallon. Les frimas meurtriers, le cruel aquilon *, Arriveront bientôt apporter le ravage ; La branche surchargée attend qu'on la soulage. Hâtons-nous d'en cueillir les produits savoureux ! Remplissons nos greniers, nos celliers ténébreux,

1 Le beurré, espèce de poire fondante.

2 Le bigarreau, cerise rouge à chair ferme.

3 Le brugnon, sorte de grosse prune très estimée.

4 Aquilon, âpre vent du Nord.

Pour qu'aux jours où le froid attriste la nature, Ils joignent leur saveur à notre nourriture ; Ou qu'au pressoir jeté par une active main, Leur nectar, étendu sur nos tranches de pain, Ajoute sa douceur à la liqueur subtile Du moka tout fumant dans la tasse fragile.

Oui, filles d'Eve, à vos fourneaux :

Que le contenu des corbeilles.

Comme le jus du fruit des treilles \ Bouillonne et coule en vos bocaux !

Des vergers les biens éphémères.

Par l'hiver, seront tôt détruits :

Profitez vite, ménagères.

De la belle saison des fruits.

1 Le fruit des treilles, c'est-à-dire le raisin.

Le Saint-Bernard \

STANCES

*y 'avalanche gronde au lointain ; ■^ Dans le col de l'Alpe Pennine, Faible et de sa route incertain, Un mortel lentement chemine.

Enfin, il arrête ses pas...

Il tombe. L'air manque à sa bouche.

Le fléau passe avec fracas

Et sous un blanc linceul le couche.

Quel secours attendre? Il est tard, Le chaos remplit le passage.

C'en est fait ! Non ; le Saint-Bernard Surgit dans le vent qui fait rage.

De ses griffes et crocs puissants, Il perce la neige perfide ; De son corps, réchauffe les sens Du malheureux déjà livide.

Du courage, je suis ici !

Semble dire la bonne bête ;

Bois à la gourde que voici,

Prends ce manteau qui ceint ma tête ^ !

Le voyageur ne bougeant pas.

Le chien est pris d'inquiétude ; Il appréhende son trépas Et hurle dans la solitude.

1 Chien qui aide les religieux du couvent de ce nom à retrouver les voyageurs égarés dans la montagne.

2 Le Saint-Bernard envoyé à là recherche des voyageurs égarés a le cou entouré d'un manteau roulé. Une gourde, contenant un cordial, pend à son collier.

Soudain, une voix à sa voix Retentit dans la nuit obscure.

Bientôt, à l'appel des abois.

Paraissent deux robes de bure.

Le fauve héros, réjoui.

Autour d'elles bondit, s'empresse ; Il les pousse à l'évanoui, Tandis qu'un moine le caresse.

Rapidement, sur un brancard Les saints hommes placent leur frère ; Puis, escortés du Saint-Bernard, Remontent à leur monastère.

Lieu chéri de la charité, Séjour de la céleste joie.

Qui rend guéri, réconforté, Le mortel tombé sur la voie !

Aristée .

*y.0RSQUE, aux sourires de l'Aurore '^^ Et parmi les présents de Flore ^ Je suis d'un regard curieux Le vol de l'abeille affairée, Sous le limpide azur des cieux, Je pense à toi, bel Aristée.

Oui, je te vois, fils d'Apollon, Quitter ton utile délice, Pour la poursuite d'Eurydice, Dans les bois du sacré vallon.

Et, quand cette insensible belle Meurt par le venin d'un serpent.

Sa mort te fut bien moins cruelle Que ne le fut ton châtiment :

Tes ruches détruites pour elle.

J'entends tes soupirs et tes pleurs.

Mais, quel transport à tes douleurs Vient succéder lorsque, à ta vue, D'abeilles une épaisse nue S'échappe, aux parterres de fleurs, Des flancs ouverts de la génisse.

Offerte aux mânes d'Eurydice !

1 Aristée, fils d'Apollon et de Cyrène, enseigna, d'après la Fable, la culture des abeilles aux hommes. Son amour pour Eurydice causa la mort de la jeune femme, qui, en évitant sa poursuite, fut mordue par un serpent venimeux. Les compagnes d'Eurydice vengèrent sa mort en faisant périr toutes les abeilles d'Aristée, qui, inconsolable, alla consulter le devin Protée. Celui-ci lui conseilla de sacrifier quatre génisses aux mânes irritées d'Eurydice, et bientôt des entrailles des victimes s'échappa une nuée d'abeilles qui consolèrent Aristée de la perte des premières.

2 Les présents de Flore, c'est-à-dire les fleurs.

Ainsi tu montras aux humains Comme on assemble les essaims Et comment au rucher l'on tire Le miel et les gâteaux de cire.

Béni sois-tu pour tes présents, Aristée, enfant de Cyrène, Que l'hydromel d'or nous entraîne A te chanter en doux accents !

Musca

ou l'impatip:nt fini,

FABLE

^AME Mouche, en latin Musca, D'un bourru harcelait la tête.

C'était en canicule : elle était à la fête ;

Bourdonnait, voletait de-ci de-là.

Sans relâche, autour d'elle ;

Parfois, sur le chef se posait ',

Pour recommencer de plus belle.

Aucun coup n'effleurait la gaze de son aile ;

L'enragé butor écumait.

Musca se fixe enfin sur la tapisserie ;

De son bras l'irrascible humain

Pense la mettre en bouillie.

Il frappe : un clou caché lui transperce la main, Tandis qu'au loin Musca se rit de sa furie.

La patience en tout est le meilleur chemin.

1 Chef, tête de l'homnie.

Le Rossignol.

^UEL concert est comparable

Aux roulements de ta voix, G rossignol, chantre des bois !

Quand, un beau soir d'été, j'entends près de l'érable,

Sur la mousse de velours, Le trille harmonieux que ton gosier égraine. Plus pur que le cristal de la fraîche fontaine

Qui berce tes amours.

Je resterais toujours.

D'abord, dans le bocage où la brise murmure, Un son de diamant vient troubler la nature. Qui, d'arpèges suivi, fusée en flèches d'or, Se coupe ou se prolonge et se répète encor ; La roulade bientôt succède à la roulade. Dans la paisible nuit, ainsi qu'une cascade. Par les rochers moussus tout bordés de roseaux, Précipite à l'envi ses limpides anneaux. Les sons des triolets, des arpèges, des trilles, De divine harmonie emplissent les charmilles.

Jusqu'à l'aube naissant.

Et tiennent sous l'attrait l'auditeur haletant. Il semble qu'à sa voix le chantre ailé se grise. Comme à sa mélodie il rend notre âme éprise. Veut-on sur lui jeter un coup d'oeil indiscret? Aux profondeurs des bois le phénix disparaît. Pour reprendre plus loin, dans les rameaux du chêne. De ses divins motifs l'harmonieuse chaîne. Lorsqu'on arrive, enfin, par un heureux hasard, Sur le roi des chanteurs à porter le regard.

On voit que ce puissant et merveilleux ramage Sort d'un oiseau chétif, timide, au gris plumage, Qui seulement dans l'ombre, au plus épais du bois, Prodigue loin du bruit les splendeurs de sa voix. Et, rentrant, je me dis, en mon âme ravie : Oh ! combien de mortels, dans le cours de leur vie, Gens de petit talent, mais à l'esprit f ri vol \ Devraient vivre cachés plus que le rossignol !

1 Frivol au lieu de frivole, par licence poétique et pour la rime.

Boileau, dans l'épitre à son jardinier, écrit chèvrefeuil au lieu de chèvrefeuille.

Spartacus '.

^TT^ÉROS fameux, à la blonde crinière,

'^C T'el un lion bondit de sa tanière

Et sème au loin l'épouvante et la mort,

Naguère, ainsi, Spartacus, ton effort.

Pour rendre aux tiens la dignité de l'homme,

A fait trembler deux ans l'altière Rome.

H ne céda qu'aux flots des légions.

Mais, si Crassus vainquit tes bataillons,

Leur sang, depuis, aux champs de Lucanie -

Sonna le glas de toute tyrannie.

Parfois, encore, elle trame ici-bas

Contre la liberté ses attentats ^ ;

La liberté, pour un instant, succombe ;

Fille céleste, elle échappe à la tombe :

Ses champions peuvent être vaincus.

Pour vaincre, elle a toujours des Spartacus.

1 Spartacus, chef des esclaves révoltés. Il tint tète aux légions, pendant deux ans, et fit trembler Rome par ses exploits. Il fut enfin vaincu par Crassus, en Lucanie, dans un combat où il périt avec 30.000 des siens '71 de J.-C).

Spartacus est devenu le type du défenseur de la liberté opprimée.

2 Lucanie, contrée de l'Italie ancienne.

3 Dans les vers de dix pieds, la césure doit être placée à la quatrième syllabe et peut quelquefois, mais rarement, tomber sur la sixième.

L'Ephéméride \

STANCES

^'TXYSTÉRiEux Ephéméride, ^-"-^ Image riante du temps, Petit bloc aux tons éclatants Qu'au foyer, d'une main timide, On renouvelle tous les ans, Pour t'effeuiller chaque journée, Dis-moi : que sera cette année ?

J'en vois l'aurore. Le destin.

Messager de la Providence, Parmi les ris ou la souffrance, M'en laissera-t-il voir la fin ?

Qui n'en caresse l'espérance ?

La pensée est loin du trépas.

Malgré le linceul des frimas.

Qu'en nous brûle toujours ta flamme, Espérance, fille du Ciel !

Ainsi que le rayon de miel.

Verse ta douceur en notre âme !

Que le sort soit doux ou cruel.

Quelle que soit la destinée.

Croîs encor durant cette année !

Déjà l'hiver lentement fuit,

Déjà s'éveille la nature ;

Le bourgeon perce la ramure.

Sous le pâle soleil qui luit.

Et le ruisseau, libre, murmure.

Comme les saisons dans leur cours,

Aussi la vie a ses beaux jours.

1 Bien que ce nom soit du Renre féminin et ne s'emploie guère qu'au pluriel, l'auteur a cru pouvoir le mettre au masculin singulier, pour désigner le calendrier qu'on effeuille chaque jour.

Pourquoi l'éternelle Sagesse Nous ménage-t-Elle, ici-bas, Douleurs, plaisirs, jusqu'au trépas ?

Si le malheur régnait sans cesse, Plutôt la mort que les combats ; Pour elle on aurait de la haine, Si longtemps la joie était pleine.

Le constant azur de l'Eté, Bientôt, fait désirer l'orage ; Ainsi le bonheur sans nuage Amène la satiété, De l'opulence l'apanage :

L'adversité pour les humains Est le sel des plaisirs prochains.

Les plaisirs nous laissent l'absinthe.

Salutaires sont les douleurs ;

Car, lorsqu'on les souffre sans pleurs.

Elles rendent l'âme plus sainte.

Etouffons la plainte en nos cœurs,

Si nous trouvons la vie aride.

En effeuillant l'Ephéméride.

Janvier 1908.

Les Yeux.

STANCES

Me chante des yeux, kJ Ce miroir de l'âme, Chez l'homme et la femme L'appas merveilleux.

Tel qu'en la nature Le soleil jaillit, Leur éclat remplit D'attrait la figure.

Comme leur saphir, Au front de l'enfance, La simple innocence Fait bien resplendir!

Combien de la mère Ils montrent l'amour, Brijlant tour à tour Pour l'enfant, le père!

Combien des amants Leur muet langage Exalte ou soulage Les feux et tourments !

Ils marquent l'extase De la sainteté, De la charité L'ardeur qui l'embrase.

Mais, quand la fureur S'empare de l'âme, Ils lancent la flamme, Du choc précurseur.

Leur pleur à l'impie Obtient le pardon ; Leur feu dit le don Du rare génie.

Bref, l'observateur, Par eux, sur la terre.

Saisit tout mystère Caché dans le cœur.

La Faune.

^i la nature est riche dans la Flore,

^^ Par le parfum, la grâce et la couleur,

Que dans la Faune elle est plus belle encore.

Par les instincts, la forme ou la vigueur !

Le lion règne en la zone torride,

Y fait trembler la gazelle et son faon ;

Sur sa jument, le cavalier Numide

Chasse au désert l'autruche et l'éléphant.

Tandis qu'aux cieux, comme un point solitaire.

Se balançant, l'aigle ou bien le condor

De son regard enveloppe la terre,

Couvant sa proie en l'oasis qui dort.

Dans les forêts, où le singe grimace.

Les chants d'oiseaux s'élèvent vers le ciel ;

Et l'ours aux troncs, où le serpent s'enlace,

Va dérober à l'abeille son miel.

Le bruissement d'une foule infinie

D'insectes remplit bois, plaine et marais.

Où le saurien, à l'écaillé ternie.

Guette le fauve imprudent des forêts.

Le chamois fuit le chasseur sur les cimes,

Le phoque au Nord le trident du Lapon ;

Les cétacés parcourent les abîmes

Des océans, où plane l'alcyon.

De l'équateur jusqu'aux pôles du monde,

On voit partout des êtres ici-bas

Bondir, voler, ramper, nager dans l'onde,

Et l'invisible emplir de leurs ébats '.

1 A l'aide du microscope, on découvre des myriade» d'animalcules invisibles à l'œil nu.

Comme pour couronner cette harmonie •, L'homme, roi de la Faune, est en tout lieu. Multipliant ses œuvres de génie.

Pour rendre ainsi toute gloire à son Dieu.

1 Dans les vers de dix peids, la césure doit être placée à la quatrième syllabe et peut l'être, mais plus rarement, à la sixième.

Regrets ?

STANCES

-C\ouRQUoi nous consumer en regrets inutiles? '^ Le temps passé ne revient plus ; Ils attristent nos jours et les rendent stériles : Etouffons nos soins superflus.

L'arbre soupire-t-il pour sa feuille qui tombe,

Emportée au loin par les vents ?

Non, car la vie encor sortira de la tombe,

Pour rendre la feuille au printemps.

Sur ses travaux détruits, la diligente abeille

Ne s'attarde pas à gémir ; Elle attend que des fleurs l'odorante corbeille

Renaisse au souffle du zéphyr.

Malgré les noirs frimas, le ruisseau sous le tremble

Ne cesse jamais de couler ; Et devant l'aquilon le passereau qui tremble

S'efforce encore de chanter.

Seul doué de raison parmi les créatures. Tu gémis, pleures, faible humain !

Mécontent de ton sort, sans cesse tu murmures ! Comme elles, poursuis ton chemin.

Laisse une bonne fois tes regrets inutiles,

Etouffe tes soins superflus ; Ils attristent tes jours et les rendent stériles :

Le temps passé ne revient plus.

La Diva.

['est un soir des grands jours, Et la salle étincelle ;

Aux fauteuils de velours,

Le diamant ruisselle.

Parmi les blancs atours,

Les fracs, les épaulettes.

Dans l'immense public se croisent les lorgnettes. Le maestro, nerveux et le bâton en main, A son pupitre attend le triple coup prochain ; Tandis que, dans l'orchestre, un bruit de sons murmure Et que la foule en haut réclame l'ouverture... Soudain, trois coups frappés, sous le calme imposant, La symphonie attaque et vibre lentement ; Au milieu des accords, enfin, le rideau glisse. Et, blanche, la Diva paraît de la coulisse. L'auditoire, charmé de l'apparition, Manifeste déjà son admiration Pour l'Etoile, à bon droit, que le monde idolâtre : Au front, sur sa poitrine, aux bras, au cou d'albâtre. Emergeant des bouillons de tulle et de rubans, Scintillent bracelets, rubis et diamants. Sa taille est mince et souple. A sa tête de reine. S'enroulent des cheveux les lourds bandeaux d'ébène. Elle est dans tout l'éclat de sa jeune beauté Et s'impose au public comme une déité.

Son bel œil, au cahier que sa main fine assure, Suit, du prélude attend la dernière mesure... Des lèvres de corail, par l'ivoire des dents, Le chant sort enfin pur» comme des diamants ;

Et, bien que faible encore, on l'entend dans la salle.

Autant au paradis qu'à la première stalle.

Le chant bientôt s'étend. La voix de soprano,

Au milieu des forte, des trilles, piano,

Longtemps comme un cristal se joue et vocalise.

Et la Diva jamais ne bronche ou ne s'enlise.

Elle semble ignorer le public haletant,

Pour s'abandonner toute à son divin talent.

Et quand, dans son gosier, le dernier son expire,

Rayonnante aux bravos de la foule en délire,

Elle paraît sortir de rêves enchanteurs.

Au milieu des bouquets et des gerbes de fleurs.

La Psyché.

-*Ji\ARMi les rubans, la dentelle, ^^ Qui t'ornent, élégante Psyché, Sur toi, le visage penché, Que de fois se pare la belle.

Pour affronter l'éclat du bal !.

Plus ardente à cet exercice Que jadis ne l'était Narcisse \ Devant le liquide cristal.

Elle y suit de sa camériste Les doigts qui bouclent ses cheveux, A sa taille fixent les nœuds De guipure, soie et batiste.

Tandis que la poudre de riz Aux parfums mêle son nuage.

Sur les chairs sortant du corsage Brillent diamants et rubis.

Rien ne coûte trop à sa peine.

Pour faire valoir sa beauté ; Et, du fin miroir biseauté.

Un peu terni de son haleine, Qui lui réfléchit son portrait. Ainsi que le fils de Céphise, De son image tout éprise.

Elle s'écarte avec regret.

1 Narcisse, jeune Grec d'une grande beauté, fils de Céphise. Il s'éprit de sa propre image, en se regardant dans les eaux d'une fontaine. (Mythologie.)

Elle relève enfin la tête ; Et, jetant un dernier regard Sur elle parée avec art, Sort, de ses charmes satisfaite.

Heureux si les qualités du cœur.

Parmi les plaisirs de la vie Auxquels son âme est asservie.

Brillaient de la même splendeur !

Combien parmi les filles d'Eve, Hélas ! sous de charmants dehors, Cachent le vice en un beau corps ! La vertu ne leur est qu'un rêve.

Si la glace de la psyché Réfléchissait leurs âmes nues, Elles s'enfuiraient éperdues De cette affreuse nudité.

Le Cygne.

GYGNE aimé de Léda, sur les tranquilles eaux Des bassins, des étangs tout bordés de roseaux, Vogue majestueux, à nos regards étale De ton corps ondoyant la blancheur liliale. N'en ternis point l'éclat aux poussières du sol ; Si tu n'es fait pour lui, si tu perds même au vol, Rien n'égale ta grâce, au souffle du zéphire. Lorsque tu fends les flots de ton liquide empire. Ou quand à ta compagne, au moment des amours. S'enroulent les anneaux de ton col de velours. Parfois, la tête haute aux yeux de luciole, Le plumage gonflé, telle une blanche yole. Noble et silencieux, tu nages au serein, Comme tu conduisais jadis le Lohengrin K Bientôt, tu ralentis ta lente allure encore ; Puis, près d'un nénufar, qui ton étang décore, Tu restes. Ton bec noir lisse ton blanc duvet, Il ondule en tous sens, sous l'aile disparaît. Et, fatigué soudain de ce charmant manège, Tu t'endors balancé comme un globe de neige. Mais, c'est à ton réveil, au soleil du printemps. Que brillent ta splendeur, tes attraits éclatants ; Surtout, si tes plongeons, ta nage et tes virages Charment des spectateurs, groupés sur les rivages. Pour moi, j'aime mieux, seul, te voir parmi les joncs, Hérissant les fossés des antiques donjons, Glisser, ainsi qu'à Bruge, au milieu du silence De ces lieux qu'animait autrefois la vaillance.

1 Le Lohengrin ou chevalier du Cygne. Il est le sujet d'un poème allemand du moyen âge, attribué à Wolfram d'Esschenbach (XIIl^ siècle;.

J'aime bien mieux te voir, loin de toute cité, Loin du bruit promener ta calme majesté. Sur le mouvant cristal d'un beau lac solitaire, Où planent l'alcyon, la brise et le mystère. Muet et noble seul de l'aquatique gent. Constamment agitée et toujours criaillant, Tu n'appréhendes pas le fauve ou le rapace : Un coup d'aile a tôt fait de punir leur audace. Si tu n'en crains aucun, tu n'attaques jamais ; Tu chéris le silence et recherches la paix. Parmi tous tes ébats, roi tranquille de l'onde, Ta seule ambition est de ravir le monde ; Et c'est comblé des ans que monte vers les cieux \ A ton dernier soupir, ton chant mélodieux. Symbole de ce feu qu'un sénile génie Jette une fois encore au déclin de sa vie.

1 La longévité du cygne est extraordinaire ; elle dépasse parfois un siècle.

Epaves !

STANCES

GOMME d'un ciel d'été lentement les nuages Viennent ternir la pureté, Comme du fleuve encor le limon des rivages

Assombrit la limpidité, De notre vie aussi, radieuse à l'aurore. Le temps infatigable en son funeste cours De plus en plus de deuils entremêle les jours Et, pour finir, nous-même ^ en sa marche dévore.

Hélas ! n'aurons-nous plus, parmi tant de débris.

Qu'à pleurer du bonheur le vide ?

N'aurons-nous, au couchant, pour guider nos esprits,

Nul fil en cet exil aride ?

Et quand, sur notre route, aux parterres de fleurs Succèdent pour toujours et l'épine et l'absinthe. Pousserons-nous au ciel une impuissante plainte. Le cœur tout déchiré, les yeux noyés de pleurs ?

Oui, c'est là le destin de l'orgueilleux athée.

Qui cherche aux plaisirs d'ici-bas Le repos de son âme, éloignant sa pensée

De l'inévitable trépas.

O désespoir affreux, lorsqu'il voit de la terre L'éphémère mirage aux coups du temps qui fuit, Et devant les horreurs de l'éternelle nuit Son fragile bonheur se briser comme verre !

1 Nous-même au lieu de nous-mêmes, licence poétique.

Malheureux, insensé, tu rejettes la foi !

De l'inévitable souffrance.

Sans elle, explique-nous l'inexorable loi,

Qui frappe déjà notre enfance.

Sans elle, de nos jours quand est venu le soir. Au milieu du désert qui notre âme environne; Comment trouver l'appui qu'alors seule elle donne. Sauver nos cœurs brisés du sombre désespoir ?

Explique-nous encor pourquoi sur cette terre

Le juste est malheureux souvent, Tandis que le pécheur dans une paix prospère

Coule ses jours impunément.

Quand l'opprimé n'est plus, quand le tyran succombe, L'un héros de vertu, l'autre horreur des humains Qui ne connut de loi que ses cruels instincts. Ont-ils un même sort dans le fond de la tombe ?

Tu demeures muet ? Arrière donc bandit !

Arrière meurtrier de l'âme !

Au milieu des noirceurs de ce monde maudit,

Nous gardons la divine flamme Qui sur nos doutes jette un éclat radieux. Garde ton athéisme où ton espoir se fonde ; Nous gardons notre foi, qui nous fait voir le monde Ainsi qu'un champ d'honneur, où l'on gagne les cieux !

Aux Muses \

y'TpvusEs, déesses immortelles, ^-^ Qui, conduites par Apollon, Vous jouez, déployant vos ailes.

Sur le Parnasse et l'Hélicon ; Chastes filles de Mnémosyne, Jusqu'à l'Hippocrène ^ voisine Heureux qui vole en liberté :

Les délices comblent son âme, A ce qu'il touche de sa flamme 11 donne l'immortalité.

Jeune et légère Terpsichore ^, Parmi les ébats et les ris, Aujourd'hui vous guidez encore Les couples de vos favoris.

Tantôt d'une démarche lente, Ou plus rapides qu'Atalante *, Ils s'agitent en leur chemin :

Votre art, cher à la bayadère.

Ravit toujours sur cette terre Le léger et volage humain.

1 Filles de Jupiter et de Mnémosyne, les neuf Muses présidaient, suivant les anciens, aux arts libéraux. Elles étaient sœurs, pour montrer que les arts libéraux s'enchaînent. Elles habitaient avec Apollon, dieu de la poésie, des arts, etc., le Parnasse, le Pinde et l'Hélicon. (Mythologie.)

2 L'Hippocrène, fontaine de l'Hélicon (Béotie), consacrée aux Muses. Qui buvait de son eau faisait de beaux vers. (Mythologie.)

3 Terpsichore présidait à la danse-

4 Atalante, princesse grecque, célèbre pour son agilité à la course.

Si des accords de l'harmonie,

Euterpe ' entre vos chastes sœurs,

Vous égayez la théorie

Des vifs et folâtres danseurs,

Vous fécondez le feu sublime

Qui vos rares amants anime :

Oratorios, opéras.

Tristes marches des funérailles.

Chants sacrés, hymnes des batailles.

Combien vous touchez ici-bas !

L'amour que la scène et les danses Allument parfois, Erato 2, Pour chanter ses ardeurs intenses.

Trouve en vous l'accent de Sapho '\ Mais, d'une légitime flamme Vous savez, par l'épithalame.

Célébrer l'hymen et ses feux ; Et si la Parque, objet d'alarmes.

Plonge les mortels dans les larmes.

Vous savez pleurer avec eux.

Jadis Térence ^, en Italie, Pour corriger tous les travers.

En votre commerce, Thalie ^, Puisait d'inimitables vers.

Ainsi, dans notre siècle encore.

Cette gaîté que font éclore.

Par leur verve, vos favoris, Mieux que les pleurs et la tristesse.

Corrige l'humaine faiblesse.

Par le sel, ainsi que les ris.

1 Euterpe présidait à la musique.

2 Erato présidait à l'élégie et à la poésie erotique.

3 Sapho, femme grecque, célèbre par ses poésies enflammées.

4 Térence, poète comique latin.

5 Thalie présidait à la comédie.

Mais, quand le vice au crime entraîne Et trame ses noirs attentats, Votre art soulève, ô Melpomène \ Contre eux les rois et les Etats.

Vos acteurs, chaussés du cothurne.

Soit qu'ils pleurent, penchés sur l'urne. Ou poussent aux cieux leurs clameurs, De pitié pour Phèdre ou Socrate, De terreur contre Mithridate, Savent remuer tous les cœurs.

Aux transports de la tragédie.

Afin d'exalter les héros, Vous vous unissez, Polymnie '^, Et répandez vos chants à flots.

De la trompette de Pindare ^ Vous tirez l'auguste fanfare, Pour magnifier leurs exploits ; Ou, sur les cordes de la lyre.

Vous chantez les festins, le rire.

Et de l'amour les douces lois.

Mais, quand la vaillance à son faîte, Toujours, en de fameux combats.

De lauriers surcharge une tête.

Il faut d'autres chants ici-bas.

Il faut, pour éblouir le monde, Que Calliope * éclate et gronde :

Le bouillant vainqueur d'Ilion ^ Doit avoir le sublime Homère ; Hugo, pour transporter la terre.

Doit célébrer Napoléon.

1 Melpomène présidait à la tragédie.

2 Polymnie présidait à la poésie lyrique.

3 Pindare, célèbre poète lyrique grec.

4 Calliope présidait à la poésie héroïque.

5 Achille, le plus fameux des héros de l'Iliade, poème d'Homère.

Vous, Clio \ vous fixez la gloire Des héros par votre burin ; Par vous ils passent à l'histoire, Gravés à jamais dans l'airain.

Mais, vous vengez aussi le crime.

En votre courroux légitime :

S'ils doivent l'immortalité Au livre fameux de Plutarque 2, Le tyran frappé de la Parque Grâce à Tacite '■^ est abhorré.

Tel l'aigle en la voûte infinie S'élève au-dessus des humains.

Ainsi vous menez, Uranie ^, Votre amant, le compas en mains, Jusque dans les plaines célestes.

Gloire, combats, honneurs funestes, Beaux-arts, plaisirs, fortune, amours.

Il méconnaît tout sur la terre ; Du ciel l'insondable mystère, Lui seul occupe tous ses jours.

Muses, de votre sœur sublime La crainte éloigne nos esprits ; Pour notre âme pusillanime.

Votre commerce a plus de prix :

Venez, de vos pures délices.

Charmer nos terrestres supplices.

Que souvent sur l'humanité Vos arts, répandant leur ivresse, Transforment sa noire détresse En légitime volupté ^ !

1 Clio présidait à l'histoire.

2 Plutarque, historien grec, auteur de l'oavrage célèbrr Wes des hommes illustres de la Grèce et de Rome.

3 Tacite, historien latin, qui a flétri, en ternies énergiques, les cruautés de l'empereur romain Tibère.

4 Uranie présidait à l'astronomie.

5 Ce dernier poème forme, pour ainsi dire, la synthèse du présent volume.

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