‹ Mélanges politiques et historiquesChapitre 28 sur 44 · DE L’EFFICACITÉ MATÉIUELLE DE LA PEINE DE MORT · texte numérisé non relu

DE L’EFFICACITÉ MATÉIUELLE DE LA PEINE DE MORT

La iu*cessilë des peines dépend de leur efficacité. Si une peine n'alleignait pas le but qu’on se propose en l’infligeanl, à coup silr elle ne serait pas nécessaire.

L’efficacité des peines est ou matérielle ou morale, ou matérielle et morale tout ensemble. Elle est matérielle par l’impuissance où elle réduit le coupable, morale paj’ l'e.Temple que donne son châtiment.

L’efficacité matérielle de la peine de mort a été d’abord sa plus puissante recommandation. Eu tuant l’ennemi, elle supprimait le péril. Quoi de plus naturel que de satisfaire sa vengeance en se procurant la sécurité ?

Mainlenant il ne s’agit plus de vengeance, tout le

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monde en convient. Nulle législation, nul pouvoir ne veut qu’on lui impute ce besoin barbare. Cependant toute société, tout pouvoir veut la sécurité. La peine de mort semble encore l'offrir.

Mais l’cfücacité des peines n’est point la même dans tous les lieu.\ ni dans tous les temps. Elle varie selon les divers états de la société, les divers degrés de la civilisation, selon les idées des peuples et les situations du pouvoir. La peine de mort, en dépit des apparences, n’a point, même sous le rapport matériel, le privilège d'une efficacité immuable. En supprimant l’ennemi connu, on ne supprime pas toujours le péril.

Quelle était jadis la composition de la société? L ue aristocratie peu nombreuse, riche et puissante une multitude pauvre, obscure et faible malgré sa forco numériiiue.

Lu complot était-il ourdi parmi les grands? 11 avait des chefs connus, importants, investis par eux-mêmes d’une force immense; il était le fruit de l’ambition de quelques hommes, d’un seul peutêtre, l’œuvre de quelques influences personnelles. Le crime découvert, en frappant deux ou trois coupables on échappait vraiment au danger. La famille des Percy avait mis Henri de Lancaster sur le trône

d’Angleterre. Mécontente, elle conspira, üt même la guerre. Elle fut vaincue, proscrite, et Henri n'eut plus rien à redouter.

Où sont maintenant ces chefs éminents, avoués, qu’il suffit de détruire pour détruire un parti? Sous quels noms propres viennent ainsi se concentrer rinnucnce et le péril? Peu d’hommes ont un nom, et ceux-là même sont peu de chose. La puissance a quitté les individus, les familles ; elle est sortie des foyere qu’elle habitait jadis; elle s’est répandue dans la société tout entière ; clic y circule rapidement, à peine visible en chaque lieu, mais partout présente. Elle s’attache à des intérêts, à des idées, à des sentiments publics dont pei-sonnc ne dispose, que personne même ne représente assez pleinement pour que leur sort dépende un moment du sien. Que si ces forces sont hostiles au pouvoir, qu’il cherche, qu’il regarde; dans quelles mains les trouvera-t-il déposées ? Sur quelle tête ira-t-il les frapper? Il y a des réformés, des ligueura; il n’y a plus de Coligny ni de Mayenne. La mort d’un ennemi n’est aujourd’hui que celle d’un homme; elle ne trouble ni n'afTaiblit guère le parti qu’il servait; si le pouvoir en est rassuré, il se trompe; son danger demeure le même, car cet homme ne le créait

point. Les causes en sont éparses et profondes; l’absence d’un chef prétendu n’atténuera point leur linergie, ne déréglera même pas leur action. Elles ne manqueront ni d’interprêtes, ni d’instruments, ni de conseils. Les intérêts, les opinions existent maintenant pour leur compte, se dirigent par leur propre prudence, se font jour par leur propre vertu. .Nul n’en a le monopole, nul ne peut les perdre ou les vendre par sa chute ou sa trahison.

La peine de moit, en ceci du moins, a donc perdu son efficacité ; elle n’a plus ce résultat sûr et prompt d'abattre la tête que tous regardaient, d'éteindre la voi.v qui parlail à tous. Elle peut errer dans ces classes supérieures où sont, dit-on, les chefs des partis; sut" quelque individu qu’elle s’arrête, elle ne supprimera point, en l’atteignant, le danger qui menace le pouvoir.

Les gouvernements en auraient-ils l’instinct? Ce nouvel état de la société inlluerait-il sur leur conduite, même à leur insu? On serait tenté de le présumer. Depuis sept ans, bien des complots en France ont élé poursuivis et punis. Aucun homme considérable, aucun nom connu n’y a pris place. Serait-ce que le pouvoir n’en retloute aucun, ou ne

croit pas qu’il gagnât grand’chose h s’en délivrer.

Copciuianl il répète sans cesse que les faclicii.\ ont des chefs, dos chefs riches, importants, qui les dirigent et les soudoient. Comment se fait-il que ces chefs échappent à toutes les recherches, ou (]ue, réservés pour les parades de la tPihune, ils soient laissi’s de ciMé dans les accusations positives portées devant les trilmnaux?

En voici la vraie cause, et il importe do l’indiquer, car elle prouve' mou assertion. La révolution a frappé surtout les classes supérieures. Je me sers de ce mot, parce que ce sont les classes mêmes, et non des individus (jue la révolution a voulu frapper. Destinée à changer la société, ce n’est pas sur des hommes, c'est sur des intérêts et des situations que se dirigeaient ses coups. De cet horiible spectacle il est resté une impression si profonde, que la mort juridique hésite grandement aujourd’hui à se porter de nouveau vers les régions élevées de l’ordre social, comme craignant de renouveler cette impression. On a bien exprimé des désirs, laissé entrevoir des intentions, entamé même des es.sais; mais dès qu’il a fallu s’engager sans retour, on n’a pas osé, on n’a pas voulu, on n’a pas pu. La division s’est mise dans le sein du pouvoir; ses agents ont été timides, ses partisans lui ont refusé leur appui. Un instinct

très-sage selon moi, leur a fait sentir qu’ils allaient entrer sans raison, sans profit, dans une route affreuse. Traiter les classes qu'a élevées la révolution comme la révolution a traité les classes qu’elle a vaincues, faii-e contre elle ce qu’elle a fait contre ses ennemis, cela ne se peut; l’idée seule serait insensée. Dès loi's, à quoi bon s’acharner contre des individus dont la mort fera plus de bruit qu’elle n’aura d’effet? Pourquoi rengager, au sein même de la classe supérieure, cette lutte sanglante qui soulèvera tant de haines contre le pouvoir sans affaiblir réellement ses ennemis? Faut-il de nouveau montrer nu peuple que la considération, la fortune, une situation élevée, ne servent de rien contre la violence des passions politiques? Il commençait à l’oublier; il s’accoutumait à croire qu’il y a des conditions sociales qui, par leur nature, sont étrangères au désordre et à ses conséquences, où la peine de mort ne pénètre presque jamais. Ébranlera-t-on cette croyance salutaire? Prouvera-t-on à la multitude qu’il y a des complots dans les rangs les plus intéressés au maintien de l’ordre, et qu’elle peut voir un homme connu, estimé, influent, traîné sur l’échafaud comme un vil malfaiteur? iN’y a-t-il pas dans ce spectacle plus de péril que n’en peut

MKLA.NGKS POLITIQUES.

faire courir au pouvoir la vie de son plus notable advei-saire? Et n'est-ce pas surtout par l;i que la révolution a bouleversé non-seulement la société, mais les idées et les habitudes de tous? D’ailleurs, <iuand une telle guerre s’établit entre des hommes <le même position, de même éducation^ de même rang, elle a pour eu.v bien plus de gravité; les combattants se connaissent, se sont parlé, se sont VUS; le vaincu d’aujourd’hui sait quel est son vainqueur, qui l’a poui'suivi, qui a voulu sa porte ; ses • amis s'en souviendi-ont demain : ainsi les inimitiés deviennent pci’sonnelles et les périls directs. La haine et le combat s’engagent, pour ainsi diie, corps à corps, entre des voisins, entre des égaux. Est-il prudent, est-il Inévitable de leur laisser prendre ce caractère? Ira-t-on se compromettre ainsi en personne quand, au fait, un succès même ne dissiperait point les dangers du pouvoir, puisqu’ils ont <le bien autres causes, de bien autres forces que l’hostilité et la vie de quelques hommes plus apparents ?

Ainsi, en même temps que les chefs de parti ont moins d’importance, on hésite davantage à les fra[)per. La crainte d’une telle responsabilité n’est point surmontée par le sentiment d’une nécessité impé-

rieuse. Ce bon sens spontané qui dirige, presque à leur insu, la conduite des liomuies, avertit les amis et jusqu’aux dépositaires du pouvoir qu'il y aurait, à poursuivre avec acbarnenient la mort de leui-s principaux adversaires, moins de prolit pour leur cause que de péril pour eux-mémes; et tandis qu’il y a trois siècles la destruction d’un ennemi connu était le but de tous les efforts, maintenant il semble qu’on la redoute, qu’on l’évite ; et malgré de menaçantes annonces, malgré l’aveugle fureur de quelques agents, malgré ses propres passions, quand le pouvoir e.st près de toucher aux hommes qu’il fait profession de craindre, il s’établit autour de lui une sorte de concert pour l’empècher de porter des coupsquile compromettraient sans le servir.

On dit que les caractères sont lèches, que chacun pourvoit à sa propre sûreté, que nul ne veut s’engager bien avant pour le gouvernement. Tout cela serait vrai que, si la nécessité était là, si la destruction de quelques hommes devait faire 1a force ou le salut du pouvoir, il ne manquerait pas d’amis ou d’agents qui mettraient leur audace aux gages de leur ambition ou de leur servilité. Mais les vices mêmes de la nature humaine changent de conduite selon les temps; l’égoïsme, l’avidité, la peur ne

poussent pas toujours aux iiiOmes actes, ne suivent pas toujours les mêmes voies. PeiTioiine n’est etranger au nouvel état de la société; personne n’ignore que les vrais cliefs de parti, les hommes dangereux par eux-mêmes ont disparu; personne ne croit que la suppression de tel ou tel adversaire dissipât, atténuât même sensiblement les périls du pouvoir. L’inefûcacilé matérielle de la peine de mort dans les rangs élevés de l’ordre social est au l'oiul de tous les esprits. Kn vain le gouvernement lui-même voudrait n'y pas croire; il est hors d’élat d’agir comme s'il n y croyait point, et ni ses craintes ni scs pa.ssions n’ont cet empire de faire revivre une nécessité «lui n’est |)lus.

La peine de mort est-elle plus efficace, cl par là plus nécessaire contre les périls qui naissent plus bas dans la société? Si la grande aristocratie s’est éleintc, si les complots ne résident plus dans (lue'ques hommes éminents où on puisse les frapper, la masse de la population libre et agissante s’csl accrue; elle exerce une innuence qu’elle ne possédait point. Peut-être la peine de mort, inutile contre des grandeurs maintcnaiit si abaissées, n’en est-elle «lue plus nécessaire contre les manœuvres qui s’ourdissent au seiu de la multitude.

Digitizf-j

Qu'on n’oublie point, je le demande, que la nécessité dos peines dépend tout à fait de leur cfûcacilé, et que c’est encore uniquement de l’efficacité matérielle de la peine de mort qu’il s’agit.

Et d’abord je proteste contre le mot même de multitude , c’est-à-dire contre l’extension que lui donnent aujourd’hui certaines gens. \ voir l’insolence avec laquelle ils traitent une grande population, on dirait en vérité que le xiii' siècle dure encore, que l’aristocratie féodale est debout dans foute sa puissance, et qu’elle regarde flèremenl,du haut de ses tours, des bandes de serfs épars dans ses domaines, ou de craintifs bourgeois venant humblement solliciter la permission de relever les murs de leur pauvre ville pour se défendre des voleurs. Ces gens-là se trompent : la société n’est plus ainsi faite; il n’y a plus d’abtme entre la classe supérieure et la masse des habitants. On descend des sommités de l’ordre social jusqu’en bas par une foule d’échelons très-rapprochés, et qu’occupent des hommes très-peu divers de ceux qui sont immédiatement placés au-dessus et au-dessous d’eux ; cela est vrai en fait de propriété, d’industrie, d’éducation, de lumières, d’influence; et, quelque trouble que ijettent momentanément dans ce

•JTü MÉLANGES POLITIQUES.

nouvel état les débris de rancicnne société, il a conquis la France sans retour. Il faut s'y placer pour bien comprendre les effets de la législation et des actes du pouvoir, car ce n’est pas pour le siècle de Philippe- Vuguste, mais pour le nôtre, que nous avons un gouvernement et des lois.

Or, voici comment les choses se passaient autrefois, en matière de crimes politiques, hors de la région supérieure de la société, et comment procédait le pouvoir.

De la part du peuple, les complots étaient rares; l’aristocratie en avait le privilège. Cela se conçoit, elle seule pouvait y réussir ou y gagner. Comment serait venue à des bourgeois ou à des paysans l’idée de cbanger le gouvernement et de se saisir de l’autorité ? Quand des complots s'étaient tramés audessus d’eux, ils marchaient à la suite, contraints ou séduits. M l’initiative, ni la direction, ni les bonnes chances de telles entreprises ne leur appartenaient.

Cependant ils troublaient quelquefois l’ordre établi. C’était par des séditions, des révoltes générales ou locales, selon que les causes qui les suscitaient, l’oppression, la famine, quelquefois de nouvelles croyances religieuses, agissaient partout ou

sur tous los points. Alors les soulèvements étaient effroyables : une multitude effrénée quittait ses chétifs foyers, errait par bandes, tuant, pillant, dévastant, brutale dans ses passions, aveugle et implacable dans ses vengeances, féroce et licencieuse dans soir déchaînement. Telles furent en Allemagne la guerre des paysans de Souabe, en Angleterre l’insurrection de ^Vat-Tyler, en France la jacqucrië, et partout, de siècle en siècle, une foule de soulèvements semblables, moins généraux mais non moins hideux.

Quand on pouvait réprimer de pareils désordres avant qu’ils se fussent convertis en guerres, on y réussissait sans lieaucoup d’art. On condamnait, on exécutait presque tous ceux qui les avaient excités ou secondés. Ce n’était pas une affaire alois que de chasser tonte une population de son sol, d’incendier vingt villages, de couvrir les routes de cadavres suspendus ii des gibets, ou de membres épars. Quand la guerre avait éclaté, elle devenait une chasse féroce qui ne se terminait que par la destruction des insurgés; ou si l’on croyait prudent de traiter avec eux et de les disperser par des promesses, les promesses s’évanouissaient avec les bandes qui les avaient reçues; et, le péril passé, le

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parlPincnl brilannique lui-niÉmc venait supplier Richard II de ne tenir aucun compte de ces prétendues concessions, et donner à tous ses shérifs et à ses juges les pouvoii’s les plus étendus pour sévir contre les rebelles, à leur retour dans chaque comté.

Et ce n’est pas seulement durant la servitude féodale, au milieu des ténèbres et des barbaries du moyen âge, que les mouvements populaires étaient ainsi réprimés. Quand l’ordre commença il naître, quand la police, la justice, la force militaire, tous les droits de la souveraineté se furent concentrés dans les mains du gouvernement, on continua d’user des mômes moyens, bien qu'avec plus de régularité. Le nombre des exécutions, qui s’était élevé à plus de 70,000 sous Henri VIII, fut encore de plus de 19,000 sous Élisabeth, et les soulèvements, les émeutes n’y furent pas pour la moindre part. Qu’on ouvre les lettres de M'“' de Sévigné, on verra comment Louis XIV punissait les petites séditions de la Bretagne : « On a, dit-elle, chassé et « banni toute une grande rue, et défendu de les « recueillir sous peine de la vie ; de sorte qu’on « voyait tous, ces misérables, femmes accouchées, « vieillards, enfants, errer en ^tleurs au sortir de

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DE LA PEINE DE MORT. Ta

U cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de « nourriture ni de quoi se coucher... On a pris « soixante bourgeois, on commence demain à pen- « dre... Nous ne sommes plus si roués, un en huit « jours seulement pour entretenir justice ; il est « vrai que la penderie me parait maintenant un ra- « fralchissement. » La société ne voyait pas couler tout ce sang, le roi ne savait pas toutes ces e.xécutions ; mais que la peine de mort fût efflcace dans un temps où de telles choses pouvaient se passer à l’insu de la société, à l’insu même du roi, dans un temps où le bannissement par masses, la potence, la roue, étaient pour ainsi dire des moyens de police aussi bien que des chAtiments, certes on aurait mauvaise grâce de s’en étonner.

Qu’au XIII' siècle ces moyens eussent été nécessaires, qu’ils le fussent même plus lard, je ne veux pas l’examiner. Ce que je sais, c’est qu’ils étaient possibles, et de plus, efficaces, d’une efficacité matérielle, car ils abolissaient vraiment en grande partie le péril contre lequel ils étaient dirigés. Ils réduisaient positivement le nombre et la force des ennemis; ils tombaient sur les niasses populaires comme la grêle sur un champ de blé; ils retranchaient les petits chefs, décimaient les

soldais, opéraient enfin non -seulement par la crainte, mais par l’afTaiblissement réel et direct.

Cela se peut-il de nos joui’s? La peine de mort ainsi employée aurait-elle la même efficacité?

A ceux qui le croiraient en comprenant bien leur propre pensée, je n’ai rien à dire, si ce n’est que je ne les crains pas. Le système qu’ils invoquent n’aura pas même la honte d’être inutilement essayé.

Mais que de gens croient encore à l’efficacité, même matérielle, de la peine de mort contre les complots populaires, sans se rendre compte de ses clTets ni de la portée de leur opinion ! Le souvenir des temps passés gouverne leura idées. Quelques esprits démêlent sur-le-champ ou même devancent les changements survenus dans l’ordre social; le plus grand nombre ne les aperçoit et n’y accommode scs opinions ou sa conduite que bien longtemps après qu’ils sont consommés. Le monde est plein d’habitudes que rien ne fonde plus, et de croyances sans motifs. J’en trouve ici un exemple.

Je voudrais savoir quel gouvernement oserait aujourd'hui user contre le peuple de la peine de mort, de façon à la rendre matériellement efficace; quelles lois, quels ministres prescriraient ou permettraient d’élever des potences le long des che-

mins, de faire fusiller les hommes par centaines, de déposséder ou de chasser les habitants d’ug canton? On parle de la douceur de nos mœurs, de l’humanité de nos lois; il y a bien d’autres obstacles, ou plutôt les sentiments qui protègent parmi nous la vie de l’homme sont eux-mémes protégés par des faits puissants qui les ont enfantés. Si la vie humaine est plus respectée, c’est qu’elle a plus de force pour se faire respecter. Qu'était-ce qu’un homme du peuple, un paysan, un petit bourgeois même, dans les temps où on les traitait comme je viens de le rappeler? Un être misérable, profondément inconnu, plus faible, plus isolé que le maigre arbuste qui languit dans une forêt de grands chênes. Sa vue s’étendait plus loin que son existence ; sa mort n’avait pas plus d’impoiiance que sa vie ; les maux qui le frappaient étaient ignorés comme lui; son sort ne se liait à rien : aucun des hommes qui tenaient quelque place dans la société ne se fût avisé de se croire compromis par les infortunes ou les rigueurs que cette multitude pouvait subir. Il y , avait pour elle des lois distinctes, des supplices particuliers que la classe plus élevée n’avait point à redouter; et la condamnation, l’exécution de cent paysans séditieux pouvait avoir

lieu dans le district qu’ils hahilaieni, sans qu’à trente lieues de là on en sût quel(iue détail , sans que la nation réellement inlluenle et active en conçût pour olle-même quelque crainte.

Qu’on me monti’C maintenant dans la société un seul homme dans cette condition, un seul dont la vie tienne si peu de place, dont l'exécution fit si peu de bruit. Il pouvait être tentaitt de détruire ses ennemis quand jls étaient ainsi parqués, muets et obscurs; au moindre soulèvement, au moindre danger, la peine de mort pouvait aisément descendre sur cette race ignorée, et s’y promener à loisir. Maintenant il y moins de grands seigneurs, mais il y a beaucoup plus d’hommes, et ils se tiennent tous. Nul n’est si haut que les voix d’en bas ne viennent frapper son oreille; nul n’est si fort que

les périls des faiWes ne puissent aussi le menacer ;

nul n’est si obscur que le malheur ne sache donner quelque importance à son sort ; nul n’est si isolé, soit par sa grandeur, soit par sa petitesse, qu’il n’ait

rien à espérer ou à craindre de ce qui se passe autour de lui. La condition des hommes dans la société a maintenant quelque analogie avec les lois de leur destinée sur la terre : il n’y a point d’inégalités invincibles, point de privilèges que ménage la Pro-

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vidcnce; elle pénètre partout; les épreuves ou les faveurs qu’elle tient en sa main sont pour tous; nul »

n’est à l’abri des revers, de la maladie, des douleurs de rame, et chacun peut voir dans le sort de son voisin l’image ou le pressentiment de son propre sort. Cette communauté de condition, cette parité de chances, cette égalité sous la main de Dieu, n’est pas lé moins puissant des liens qui unissent les hommes; elle les attire l’un vers l’autre, les confond dans les mêmes sentiments, les empêche de s’isoler par la lutte de leurs intérêts ou la divereité de leurs situations, les ramène enfin constamment sous des lois semblables, et leur fait sentir qu’ils ne sont, les uns envers les autres, ni si divers ni si étrangers, .\insi l’Ètre souverain a fait la destinée terrestre de l’homme ; ainsi l’état actuel de la société commence à faire sa destinée politique. Les mêmes lois se donnent, les mêmes chances s’offrent à tous ; les grandes diversités s’affaiblissent ; les idées, les sentiments, les intérêts communs, se répandent et se fortifient. Tout tend à apprendre aux citoyens qu'ils sont accessibles aux mômes maux, e.vposés aux mêmes périls, qu’ils ne peuvent rester, indifférents à leur sort mutuel ; et en même temps tout leur fournit les moyens de se communiquer.

de se soutenir réciproquement. Ainsi, d'une part, beaucoup plus d'existences individuelles ont de l’importance et de la force; d'autre part, toutes les existences sont étroitement enlacées, retentissent l’une dans l’autre, s’avertissent rapidement de ce qui les blesse ou les menace, et se protègent au besoin.

Veut-on se former une. idée des prodigieux changements que, sous le point de vue dont je m’occupe, ce nouvel état de choses a introduits dans les relations de la société et du gouvernement? Qu’on se représente ce que deviendrait le pouvoir s’il avait à réprimer, dans le peuple, quelqu’une de ces insurrections qu’il traitait si aisément autrefois par la potence et la roue. Dès que nous voyons quelques groupes en mouvement, dès que çù et là quelques cris se font entendre, dès que quelques cannes de ville se lèvent en l’air, nous croyons l’État en péril, nous rassemblons des régiments, nous déployons la force publique dans son plus sérieux appareil. Je ne dis pas que ce soit à tort; mais que serait-ce donc si une province était soulevée, si des bandes armées parcouraient le pays, quelquefois victorieuses, souvent longues et àifflciles à vaincre? C’est cependant ce qui arrivait sous Louis ,\1V, en

Bretagne, en Languedoc, dans vingt autres lieux, ici à cause d’un impôt, là pour une croyance, ailleurs contre un édit. On envoyait des troupes, on multipliait les supplices, on pourchassait la population; mais l'inquiétude ne dérangeait point les fêtes de Versailles, le trouble ne régnait point dans Paris, l’État ne se sentait point compromis ni le pouvoir réellement atteint. Pourquoi ces résistances violentes, ces désordres partiels inspireraient-ils aujourd’hui de bien autres alarmes? Auraient-ils en effet bien plus de grayité? C’est qu’il ne s’agirait plus d’une effervescence de la multitude; c’est qu’au lieu de séditions populaires, ce seraient là des mouvements publics. Telle est la composition de la société, 'que la multitude, réduite en nombre et en force, né peut plus s’agiter seule, dans la brutalité de ses besoins ou de ses passions. Entre elle et le pouvoir est placée une population immense, aisée, laborieuse, trop peu instruite encore, mais dont cependant les lumières et la sagesse s’étendent fort au delà des nécessités matérielles ou des fantaisies du moment. Cette population n’est point portée au désordre, car elle ne vit point de salaires journaliers; elle travaille sur ce qu’elle possède, champs ou capitaux. 11 est donc très-difficile

de l’arracher à ses affaires; mécontenle même, elle hésiterait longtemps avant de se mouvoir, car personne ne dispose d'elle, et le plus mauvais gouvernement aurait quelque peine à pousser son mécontentement jusqu’au malheur. Mais si une insurrection véritable éclatait, ce ne pourrait être que de son aveu, par son concours; et alors ce qui, au xvii' siècle, eût à peine occupé un quart d’heure l’attention de Louis XIV, mettrait aujourd’hui, et avec raison, le gouvernement tout entier en émoi. 11 sentirait soudain qu’il ne s’agit hi d’émeutes ni de populace, et qu’un ennemi plus redoutable, un péril plus grand sont devant lui. Si la force ne l’en délivrait pas tout d’un coup, il désespérerait bientôt de la force, et on le verrait recourir aux promesses, aux concessions, aux changements v de système, à toute cette politique commandée qui proclame que le pouvoir se trompait, et qu’il est bien près d’en avoir lui-même le sentiment.

Ainsi, tandis qu’autrefois un gouvernement pouvait, sans courir un risque sérieux, n’opposer aux , séditions que des troupes ou des supplices, être môme plusieurs années en guerre avec telle ou telle portion de son pays, maintenant la société nouvelle, dans sa tranquille mais forte structure, animée

^tl’iin seul et rapide esprit, ferait à peine quelques pas dans les voies de la résistance réelle que son gouveriienient ébranlé songerait plutôt à se réformer qu’à punir.

Est-ce donc, je le demande, est-ce au milieu d’une société aiusi faite que l’efficacité matérielle de la peine de mort contre les crimes politiques des masses peut encore subsister? Ce n’est plus une multitude pauvre, faible, séparée des classes influentes que. sur tel ou tel point, il s’agit de réduire à l’impuissance. Qui traiterait, comme on la traitait jadis, des étudiants, des marchands, des chefs d’atelier, des paysans propriétaires? C’est là cependant <|uc serait le mal, s’il éclatait; c’est là qu’il faudrait porter le remède; et pour qu’il eût cette utilité directe qu’obtenait le gouvernement de Louis .XIV en pendant ou chassant de Rennes tous les habitants d’une rue turbulente, pour qu’il supprimât vraiment le péril dans la personne de ses auteurs, quelle intensité, quelle étendue ne devraient pas avoir les coups? Et sait-on quel en serait le retentissement? Dira-t-on quel dégoût, quelle aversion du pouvoir saisiraient cette société électrique où tout se sait, se propage, où des millions d’hommes de condition pareille, de sentiments analogues.

sans s’étrp jamais vus ni parlé, connaissent récipix)- ((uement leur sort, et, malgré le calme qui les environne, se jugent menacés par l’orage qui gronde A cent lieues de leur canton? En de telles occurrences, deux conditions sont attachées à rcfflcacilé matérielle de la peine de mort : l’une, qu’elle pèse lourdement sur le lieu où le péril s’est fait voir; l’autre, qu’elle ne porte pas la désolation et le trouble dans le pays tout entier. Ces deux conditions SC réunissaient autrefois ; aujourd’hui, ni , l’une ni l’autre n’est possible, et l’autorité qui remplirait la première se sentirait bientôt plus compromise par l’agitation et l’horreur qu’elle aurait partout répandues, que rassurée par la solitude qu’elle aurait faite en un coin de ses États.

On ne lutte point avec les faits sociaux; ils ont des racines où la main de l’homme ne saurait atteindre, et quand ils ont pris possession du sol, il faut savoir y vivre sous leur empire. 11 n’y a plus maintenant ni grands seigneurs à détruire, ni populace à décimer. Matériellement inutile contre les individus, puisqu’il n’y en a point dont l’existence soit menaçante, la peine de mort l’est également contre les masses, car elles sont trop fortes et se gardent trop bien pour qu’une telle peine s’y puisse

DK LA PEINE DE MOriT.

exercer avec efficacité. Sous ce premier point de vue, et comme suppression directe du péril, la peine de mort est donc vaine; elle n’est plus qu’une liabitude, un préjugé, une routine empruntée à des temps où en elTet elle atteignait son but, où elle délivrait réellement le pouvoir de ses ennemis. Et le pouvoir qui retient encore cette arme vieillie a lui- même le sentiment de son inutilité, car, s’il s’agit d’iioinmes un peu considérables, il béslte fort sagement à l’employer; si c’est telle ou telle partie de la population qu’il redoute, l’impossibilité est si évidente qu’il ne songe même pas à en faire l’usage terrible auquel elle se prêtait jadis.

L’efficacité morale est donc la seule qu’en matière politique la peine de mort puisse conserver. C’est ici le poste où l’on se confie; voyons s’il est en effet bien sûr.

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