MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
RUE TIVIEHKB, 2 B19, ET BOULEVARD DES ITALIERS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
V OCCC LXIA
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PRÉFACE
Ce n’est point par une,complaisance paternelle et pour satisfaire une fantaisie de vieillard que je réimprime aujourd’hui des écrits politiques publics il y a quarante et cinquante ans, au milieu d’événements et sous dos régimes très-dilTérents de l’état actuel de notre patrie. J’ai trop vécu et tiop connu les rapides évanouissements de toutes choses, gouvernements et livres, pour avoir la prétention d’occuper le temps présent d’un passé disparu, quoique encore peu éloigné. Mais, parmi les faits et les problèmes politiques qui nous agitaient il y a quarante et cinquante ans, quelques-uns, et des plus graves, sont dans une intime analogie avec ceux dont la France est aujourd’hui préoccupée. C’est pourquoi
l’HÉfACli.
je me permets de replacer ces Essais sous les yeux du public; ils ne sont peut-être pas sans intérêt pour lui.
Le caractère.dominant de la situation actuelle est évidemment un effort pour sortir du n‘giine de la dictature et pour rentrer dans le régime de la liberté active et de l'inllucnce efficace du pays dans son gouvernement.
Je dis de la dictature, car c’est là le vrai nom de ce qu’on appelle aujourd'hui le gouvernement personnel. Après de grands litmbles et en présence de grands périls sociau.v, ce n’est pas un fait rare dans riiistoire des peuples que le besoin d’un pouvoir concentré dans les mains d’un homme appelé à rétablir l’ordre sans avoir a soutenir toutes les luttes que suscite la liberté. Mais dans les États anciens et au sein des républiques italiennes du moyen Age comme dans la vieille Rome, c’était là un régime accidentel et temporaire, non le gouvernement normal et permanent de l’État. Nous avons, de nos jours, des prétentions plus systématiiiues : grâce à nos crises révolutionnaires répétées, nous avons été plus que jamais exposés à l’impérieux besoin de rétablir l’ordre dans le présent; mais en même
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temps que nous subissons cette nécessité, nous iispirons à régler du même coup l’avenir; sous l'empire de circonstances spéciales et momentanées, nous faisons des constitutions, des actes, des discours qui érigent en principes généraux et durables les moyens et les procédés de gouvernement que commandent les intérêts du jour. Nous greffons ainsi des systèmes fixes sur des faits passagers, et nous nous créons à nous-mêmes d’énormes embarras en nous imposant l’obligation, prochaine peut-être, de mettre d’accord les idées contradictoires ou de soutenir indéfiniment les idées transitoires que nous avons imprudemment élevées au rang de lois fondamentales et de politique permanente de l’État.
Je n’ai pas besoin d’aller cbcrclier loin de nous et de notre temps des exemples d’une telle faute et de ses déplorables résultats. Qu’a été d’abord le gouvernement de Napoléon I", sous le nom de Consulat, sinon une dictature? Une dictature naturelle, urgente, provoquée par la nécessité de mettre fin <’i l’anarchie tantôt odieuse, tantôt honteuse, où se débattait la France après de vains essais pour enfanter un gouvernement libre. La dictature de Na-
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poléon fut salutaire et glorieuse; il avait infiniment plus de sens politique et de volonté efficace que ses prédécesseurs révolutionnaires. Mais bientôt apparut, dans le dictateur lui-méme et autour de lui, le dessein de faire sortir de ce régime accidentel et temporaire un système de gouvernement dogmatique et permanent; ranibition de l'homme trouva dans le pays et rallia à son dessein des héros infatigables, des serviteurs habiles et des complaisants innombrables. C'était trop peu de dominer en fait, il voulut dominer aussi en principe; non content d'attaquer rudement et tout haut les idéologues, comme il appelait les théoriciens de la liberté, il eut scs propres idéologues, des théoriciens de l'autorité unique et souveraine. La dictature devint l'Empire; le pouvoir personnel enfanta le pouvoir absolu.
Les conséquences ne se firent pas longtemps attendre. Je n’ai nul goût h les rappeler; mais la France a un intérêt suprême à ne jamais les oublier. En quelques années, malgré le génie et la gloire, le pouvoir absolu aboutit à la défaite, à l’impopularité générale de la France en Europe, ù l’invasion étrangère, à la perte de toutes nos conquêtes, è la
PHÉKACI..
ruine de nos flnanccs, au plus grand désastre national que la France ait jamais subi. Et c'était • bien le pouvoir absolu, non pas seulement l’bérédité du pouvoir monarchique, qui était alors la prétention du régime impérial; la question n'élail pas entre la monarchie et la république, mais entre le gouvernement personnel et le gouvernement libre. J’ai assisté aux derniers jours et aux derniers mouvements politiques de cette époque; j’ai vu moi-même les faits ou je les ai recueillis de la bouche môme des acteui"s; j’ai 1)esoin de les rappeler aujouixl’hui dans leur exacte- et austère vérité. « Lorsque l’empereur Napoléon fit remettre au Sénat et au Corps législatif, réunis le 19 décembre 1813, quelques-unes des pièces de ses négociations avec les puissances coalisées, en provoquant la manifestation des sentiments des grands corps de l’État il ce sujet, s’il avait eu le sincère dessein de faire la paix ou de convaincre sérieusement la France que, si la paix ne se faisait pas, ce n’était point jwr l’ob stination de sa volonté conquérante, il eût trouvé à coup sûr dans ces deux corps, quelque énervés qu’ils fussent, un énergique et populaire appui. Je voyais souvent et assez intimement trois des cinq
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membres de la commission du Corps législatif, MM. Maine-Biran, Gallois et Raynouard, et par eux je connaissais bien les dispositions des deux autres, MM. Lainé et Flaugergues.M. Maine-Biran, qui faisait partie, avec M. Royer-Collard et moi, d'une petite réunion philosophique où nous causions lilu’ement <|e toutes choses, nous tenait au courant de ce qui se passait dans la commission et dans le Corps législatif lui-méme. Quoique royaliste d’origine (il avait été dans sa jeunesse garde du corps de Louis XVI), M. .Maine-Biran était étranger ù tout parti et à toute intrigue, consciencieux jusqu’au scrupule, timide même quand sa conscience ne lui commandait pas le courage, peu politique par goût et en tout cas fort éloigné de prendre jamais une résolution extrême, ni aucune initiativp -d’action. m: Gallois, homme du monde et d’étude, libéral modéré de l’école philosophique du xvin* siècle, s’occupait plus de soigner sa bibliothèque que de rechercher une importance publique, et voulait s’acquitter dignement envers son pays sans troubler les sereines habitudes de sa vie. Plus vif de manières et de langage , comme Provençal et comme poète, M. Raynouard n’était cependant pas
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(Phumcur avciilureusc, et ses plaintes, que quelques personnes trouvaient rudes, contre les abus lyrauiiiques de l’adniinistration impériale n’auraient pas empêché qu’il ne se contentât de ces satisfactions tempérées qui, dans le présent, sauvent l’honneur et donnent l’espoir pour l’avenir. M. Flangergues, honnête républicain qui avait pris le deuil h la mort de Louis XVI, était raide d’esprit et de caractère, capable de résolutions énergiques mais solitaires, et il influait peu sur ses collègues, quoiqu’il parlAt beaucoup. M. Laine, au contraire, avait le coeur chaud et sympathique sous des formes tristes, et l'esprit élevé sans beaucoup d’originalité ni de force; sa parole était pénétrante et saisissante quand il était lui-même vivement ému ; républicain jadis, mais resté" simplement partisan généreux des idées et des sentiments de liberté, il fut promptement adopté comme le premier homme de la commission et il accepta sans hésiter d’en être l’organc; mais il n’avait, comme ses collègues, point d’hostilité préméditée, ni d’engagement secret contre l’Empereur; ils ne voulaient tous que lui porter l’exiMCSsion sérieuse du vœu de la France, au dehors pour une politique pacifique, au dedans pour le respect des droits
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publics cl l'cxercice legal du pouvoir. Leur rapport ne fut que l’expression inodérde de ces modestes sentiments. Avec de tels hommes animës de telles vues, il était aisé de s’entendre; Napoléon ne voulut pas même écouter. On sait comment il lit tout à coup supprimer le rapi)ort, ajourna le Corps législatif, et avec quel emportement à la fois calculé et brutal il traita, en les recevant le 1" janvier 181/i, les députés et leurs commissaires : — « Qui êtesvous pour m’attaquer? C’est moi^ qui suis le représentant de la nation. S’en prendre à moi, c’est s’en
prendre à elle. J’ai un titre et vous n’«i avez pas
M. Laine, votre rapporteur, est un méchant homme qui correspond avec l’Angleterre par l’entremise de l’avocat Desèze. Je le suivrai de l’œil. iM. Raynouard est un menteur. Il — En faisant communiquer à la commission les pièces de la négociation. Napoléon avait interdit à son ministre des affaires étrangères, le duc de Vicence, d’y placer celle qui faisait* connaître à quelles conditions les puissances alliées étaient prêtes à traiter, ne voulant, lui, s’engager à aucune base de paix. Ainsi dans la situation la plus extrême, sous le coup des plus éclatants avertissements de Dieu et des hommes, le despote aux abois
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üaisait parade de pouvoir absolu ' ». Sa dictature, son gouvernement personnel était toujours, dans sa pensée, le régime normal de la France.
11 ne fallut qu'un jour pour mettre en lumière le vice de cette idée et faire évanouir le rêve du gouvernement personnel. Louis XVIII et la Charte parurent ensemble. La France reconnut aussitôt, dans le régime qui lui était offert, scs désire, ses espérances, la voie où elle s'était d’abord élancée et dont elle s’était trop longtemps détournée. Elle y rentra sans hésitation.'commc dans sa pente naturelle; les mêmes questions, les mêmes institutions qui, vingtcinq ans auparavant, avaient passionné la société française, la tribune parlementaire, la législation électorale, la liberté individuelle, la liberté de la presse, reprirent leur place dans son âmo et dans sa vie. Retour si spontané, si nécessaire que les mêmes corps politiques, les mêmes hommes qui servaient naguère le régime impérial, devinrent sans effort, sans surprise, par le simple coiirs des choses, les interprètes et les agents du régime constitutionnel. 181Ü se sentit le fils et l’héritier légitime de 1789.
1 . Mémoiret pour lervir d l'/iisloirt di tnon temps, 1. 1, p. 20-23.
» IMIÈFACE.
Malgré les tristesses de son berceau et ses piopres fautes, la Restauration a remis à flot parmi nous le * gouvernement libre et déterminé le premier travail sérieux et pratique de son développement.
Trois faits spéciaux attestent et caractérisent ce grand fait.
La première des libertés, la liberté intellectuelle, , reprit alors son essor et son pouvoir. On dit que, dans les pays du Nord, après un long, dur et stérile hiver, le printemps éclate tout à coup, et que la vie bouillonnante de la nature reparaît partout dans sa fécondité et sa beauté. Qui ne se souvient du grand mouvement intellectuel qui s'éleva et s’épanouit rapidement sous la Restauration? L’esprit humain, naguère absorbé ou comiuimé par les rudes liavaux de la guerre, retrouva sa libre et généreuse activité. La poésie, la philosophie, l’histoire, la critique morale et littéraire, tous les genres d’exercice de la pensée reçurent une^impulsion nouvelle et hardie. Je ne veux rappeler aucun nom propre; toute parole de complaisance apparente est une insulte aux mérites vrais et rares; mais je puis dire, •sans être taxé d’exagération, que dans toutes les carrières des hommes éminents apparurent et excitè-
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rent l’émulation publique. Il y eut dans leurs idées, leurs œuvres et leur influence, ce mélange de vrai et de fau.x, de bien et de mal, qui est inhérent aii.x plus grands et meilleurs élans de la nature humaine; mais, à coup sûr, ni la fécondité, ni l’originalité, ni la puissance, ni l’attrait ne manquèrent à la renaissance intellectuelle contemporaine de la Restauration. Nous avons vu, nous voyons mourir de jour en jour les princes de l’esprit durant celte époque; ils ont laissé à la génération qui leur succède bien des cireurs à redresser, bien des lacunes à combler dans leurs œuvres; mais ils lui ont donné l’e.xeinple de l’ardeur sérieuse, de la foi libre, du travail persévérant, et souvent du succès dans la pure recherche du vrai, du bon et du beau.
Ranimée en même temps et par le même souffle que la liberté intellectuelle, la liberté politi([uc n’a été, sous la Restauration, ni moins active ni moins efficace. Les. histoires dg cette époque sont pleines des scènes tragiques, conspirations, émeutes, insurrections, procès, exécutions qui portèrent alors dans le gouvernement l’alarme et dans le pays la tristesse. La vie des sociétés humaines abonde eu violences et en douleurs semblables; et quand on y
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rejîardc de près, les époques les plus brillantes et les moins troublées , le siècle de Louis XIV par exemple, en ont eu leur part, souvent trop ignorée. Qui peut s’étonner que, dans les vicissitudes dos grandes révolutions, ces cruels emportements des divei-ses passions publiques se multiplient d’une façon déplorable? .Mais c’est se faire et donner de ces temps une idée fausse et injuste que d’y voir et d’y peindre prestjue uniquement les e.xcès et les iniquités des gouvernemeuls, des partis et des peuples eux-mèmes; toutou les condamnant sans ménagement, il faut pénétrer au delà de’ ces explosions volcaniques du mal, et reconnaître les principes légitimes et les résultats salutaires qui se sont développés au milieu de cet impur mélange. La Restauration n’a point à redouter cette épreuve; malgré les scènes qui l’ont agitée et attristée, elle a, eu définitive, efficacement servi parmi nous la bonne cause, la cause des liberté publique.s, de l’ordre moral et des grands intérêts nationaux. Je n’en veux rappeler ici pour preuve que des faits maintenant hors de contestation.
Si les partis, à cette époque, ont été vivement aux prises et se sont porté mutuellement de rudes
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coups, entre eux du moius la lutte a été libre; aucune des deux forces politiques qui y étaient engagées, ni la France moderne, ni l’ancien régime, n’a réduit la force contraire à l’inaction et à l’impuis^ sance. La Convention nationale avait étouffé dans le sang l’ancien régime ; l’Empire avait condamné au silence et la France révolutionnaire et l’ancienne France. Ces deux puissances se sont retrouvées en présence sous la Restauration, mais à des conditions qui ne leur ont pas permis de s’opprimer mutuellement; par leur propre expérience et l’effet du temps, elles avaient l’une et l’autre appris un peu de tolérance et de respect pour leurs droits réciproques; la Restauration leur en a fait, en principe une loi, en fait une nécessité. Pour la première fois depuis 1792, la Révolution française et l’ancienne société française se sont rencontrées, discutées et combattues l’une l’autre, pendant seize ans, en pleine et durable liberté.
Non-seulement, entre ces deux gi-ands partis la lutte a été libre ; à travers ses orages et ses souffrances, la liberté politique a’ amené des résultats excellents pour ce qui est le suprême intérêt national, pour la sécurilé intérieure et les droits e.sseu-