‹ Mélanges politiques et historiquesChapitre 4 sur 44 · IV · texte numérisé non relu

IV

PRÉKACE.

liais de la société française telle que la Révolution l’a faite. De 1815 5 1830, cette société a subi deux épreuves redoutables. En 1815, la réaction provoquée par la crise des Cent-Joui-s amena sur la scène politique une Chambre des députés passionnément animée de l’esprit de cette réaction et ardente à faire, au nom de la monarchie restaurée, un mouvement rétrograde vers l'ancien régime de la France. Four satisfaire sa passion et poursuivre son dessein, celle Chambre avait besoin de saisir et d'c.vercer fol lement le pouvoir amiuel, depuis 1789, le parti royaliste touchait [lour la première fois. Elle réclama hardiment toutes les prérogatives, tous les droits qu’attribuaient à la représentation nationale les nouvelles théories politiques; elle aspira à mettre effeclivement en pratique le gouvernement représentatif, c’est-à-dire l’inllucnce décisive des représentants du pays dans son gouvernement. Mais, dans la Chambre de 1815, la majorité n’était point la vraie et naturelle représentation de la France; une forte minorité, sympathique aux intérêts, aux droits, aux sentiments nationaux, s’y manifesta aussitôt et entra vivement en action. Ce n’était pas là un fait étrange ni rare dans l’histoire des gouvernements représen-

lalifs; plus d’une fois, en AnglctciTC, en Hollande, aux États-Unis d’Amérique, la libre discussion prolongée et les événements ont donné raison à des minorités pereévérantes contre des majorités accidentelles ou impi-évoyantes. Fidèle aux principes qu’elle avait consacrés et aux promesses qu’elle avait faites dans la Charte, la royauté restaurée en 1815 donna l’appui de son influence constitutionnelle A la résistance de la minorité parlementaire, (irâcc à cette alliance parfaitement légale et renfermée dans les limites des droits mutuels, l’esprit de réaction violente qui dominait dans la Chambre de 1815 fut combattu et réprimé dans ses plus ardentes agressions; la société française, telle que la Révolution l’a faite, fut efficacement protégée; et en même temps le gouvernement représentatif fut énergiquement réclamé, discuté, commenté et fondé par la lutte même dont il était à la fois le tbéAtre et l’objet.

Telle fut la première épreuve de la liberté politi- (juc. Elle dura six ans et porta les fruits que je viens de rappeler. Les vieilles passions révolutionnaires qui ne voulaient pas accepter la monarchie restaurée, même constitutionnelle, amenèrent la seconde

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dpreuve. J’écarle les noms propres et les faits déplorables qui, en 1821 et 1822, firent arrivçr aft pouToir les survivants de la majorité parlementaire de 1815, le côté droit de la Chambre des députés; j’aime mieux oe pliïB dire le parti de l’ancien régime. Sans être essentiellement changé, ce parti était modifié par six années d’expérience, d’échecs répétés et de foi te& luttes, même dans le succès. Quand en 1822 il prit décidément la direction du gouvernement, il n’avait plus ni la fougue, ni la confiance, ni l’imprévoyance de 1815 ; en prati(iuant le régime constituiionnel, il l’avait accepté. Il se pla(;a, en 1822, sous la conduite de son chef le plus sensé et le plus habile. En subissant l’inlluence de .M. de Villèle, ni le parti ni la cour ne lui épargnèrent les exigences, les obstacles, les propositions inconsidérées, les questions inopportunes ou impossibles à résoudre. Pendant six ans et tour à tour .M. de Villèle résisla, ajourna, éluda, céda, clainoyant et modéré quand il agissait selon sa propre pensée, trop timide ou trop faible pour lutter efficacement contre les passions obstinées et les prétentions aveugles qui l’assiégeaient. Mais à travers les résistances et les faiblesses de M. de Villèle, non-seulement le régime

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constitutionnel et le mouvement du gouvernement libre se maintinrent sous son administration; un un autre fait non moins grave s’accomplit : la plu-

part des propositions contraires au nouvel état social de la France, les coups dirigés contre la liberté intellectuelle et religieuse, l’abolition du Concordat de 1801, la loi du sacrilège, le rétablissement du droit d’aînesse échouèrent complètement ou demeurèrent sans^lTet. L’impuissance de l’ancien régime à se relever de ses ruines éclata au sein même de sa domination. Et quand .M. de Villèle tomba, ce fut un cabinet favorable aux tendances et aux pratiques libérales qui lui succéda; la liberté de la presse et la liberté électorale reçurent du ministère de M. de Martignac d’efficaces garanties. De 1822 à 1829, la seconde épreuve de la liberté politii|ue eut les mêmes résultats que la première : quelles que fussent les mains qui tenaient le gouvernail, centre gauche ou centre droit, ou côté droit lui-même, dans ces situations diverses non-seulement le gouvernement libre défendit bien sa propre vie-, il apporta de nouvelles preuves de l’insurmonlable ascendant de la nouvelle société française, et il lui donna de nouvelles garanties de sécurité.

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Je ne raconte pas cette époque; j’en marque le caractère cl je me hète vers la conclusion. Les partis divers mis ainsi successivement à l’épreuve du pouvoir et de la liberté, ces quinze années d’une lutte restée constitutionnelle et légale malgré ses ardeurs, les débats comme les événements et les événements comme les débats avaient tourné au profit du gouvernement royal comme du pays-, les conspirations avaient cessé; les passions révolutionnaires et contre-révolutionnaires, non pas éteintes mais découragée.s, se dissimulaient au lieu de s’étaler. L’adresse (les 221 présentée au Roi, par .M. Royer-Collard, le 10 mars 1830, l’appel au pays prononcé le 10 mai par la dissolution de la Chambre des députés, les élections accomplies en juillet, ces dernières sci^nes du grand drame commencé en 1815 avaient montré la Restauration s’affermissant à litre de gouvernement libre. Elle avait encore bien des conquêtes et des progrès à faire. Inactives, mais non résignées, les sociétés secrètes étaient toujours là, prêtes, dès qu’une circonstance favorable se présenterait, à reprendre leur travail de conspiration et de destruction. D’autres adversaires, plus légaux mais non moins redoutables, épiaiejit loutes les

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fautes du roi et de son gouverneinctil, et les commentaient assidûment devant le public, attendant et faisant pressentir des fautes bien plus graves qui amèneraient les conséquences suprêmes. Dans les masses populaires, les vieu.x instincts de métiance et de haine pour tout ce qui rappelait l’ancien régime et l’invasion étrangère continuaient de fournir aux ennemis de la Restauration des armes et des espérances inépuisables. Le peuple est comme l’Océan, immobile et presque immuable aufond, quels que soient les coups de vent qui agitent sa surface. Cependant l’esprit de légalité et le bon sens politique avaient fait de notables progrès; même au milieu de la fermentation électorale , le sentiment public repoussait hautement toute révolution nouvelle. Jamais la situation dos hommes qui voulaient sincèrement le roi et la Charte n’avait été meilleure ni plus forte; ils avaient, dans l’opposition légale, fait leurs preuves de fermeté persévérante ; ils venaient de maintenir avec éclat les principes essentiels du gouvernement représentatif; ils possédaient l’astimc et même la faveur publique; les partis violents par nécessité, le pays avec quelque doute mais aussi dans une attente honnête, se rangeaient et mar-

cliaicnt derrière eux. On pouvait raisonnablement espérer que l’épreuve décisive était surmontée et que, le pays prenant confiance en même temps dans le roi et dans lu Cliarte, la llestauralion et le gouvernement constitutionnel .seraient fondés ensemble '.

Mais un germe fatal, déposé en 181 dans la Charte, y rcstaità côté du droit légal et de la liberté grandissante, comme une arme secrète tenue en réserve pour un avenir à la fois inconnu et pre.s- .senti. L’article 16 portait: « Le roi est le chef suprême de l’État, commande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix, d’alliance et de commerce, nomme à tous les emplois d’administration publkiue, cl fait les rcglcmeuis et ordonnances necessaires pour l’exécution des lois cl la sûreté de l’État. »

Le roi maître de faire, à lui seul, les ordonnances nécessaires pour la sûreté de l’État, qu’était-ce donc sinon la dictature attribuée à la royauté quand la royauté croirait un acte de dictature commandé par la sûreté de l'État, c’est-è-dire le pouvoir personnel

l.ifémoirespour servir à l’Iiistnire de mon temps, 1. 1, p. 3C7-372.

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niainteiui en dehore et au-dessus des pouvoir publics et légaux?

Les ordonuancesdu 24 juillet 1830 furent les fdles naturelles de l’article H de la Charte. J’ai rappelé dans mes ilémoircs un fait qui nie fut raconté dans le temps par l’ambassadeur de Russie, le comte Pozzo di Borgo lui-méme : « Peu de jours avant ces ordonnances, il eut une audience du roi Charles X. Il le trouva assis devant son bureau, les yeux fixés sur la Charte ouverte ù l’article l/i- Charles X lisait et relisait cet article, y cherchant avec une inquiétude honnête le sens et la portée qu’il avait besoin d’y trouver. En pareil cas, on trouve toujours ce qu’on cherche, et la convei'sation du roi, bien que détournée et incertaine, laissa à l’ambassadeur peu de doutes sur ce qui se préparait '. »

Deux sentiments, également dénués de tout motif sérieux et légitime, dominaient rame du roi Charles X : la peur de la révolution et la routine de l’ancienne royauté; il se croyait en face des dangei-s de 1792 et en droit d’user du pouvoir poi'son-

1. Mimjires pour servir à t'hisloire île mon temps, t. I, p. ni.

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nel de scs anc(}trcs. L’une et l'autre de ccs convictions étaient profondément inintelligentes et hors de saison. Malgré les menaces et les violences de Iji faction révolutionnaire, tout ce qui s’était passé depuis 1815 prouvait que la rcslauration constitutionnelle n’avait rien de définitif à redouter de la RévoliFtion. Malgré les velléités et les fautes du gouvernement royal durant la même époque, Ip même histoire prouvait que la France nouvelle n’avait rien de sérieux à craindre de la Restauration. La Restauration et la France nouvelle s’étaient l’une et l’autre bien défendues et maintenues. La Chambre qui avait voté l’adresse des 221 et celle qui fut élue pour lui succéder étaient l’une et l’autre sincèrement royalistes aussi bien que constitutionnelles, et toute tentative révolutionnaire ou contre-révolutionnaire y eût été fermement réprimée. Les ordonnances du 2ft juillet 1830 furent un acte absolument gratuit, suscité par les alarmes frivoles et la superstition du pouvoir personnel qui régnaient dans l’Ame du roi Charles X, non par aucun vrai danger de la royauté et de l’État.

Mais la violence amène la violence; l’attaque provoque la résistance ; la résurrection du pouvoir per-

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sonnel ressuscita rinsurrectiou nationale; la révolution de 1830 fut la réponse de la France Irritée à l’aveugle bravade de son vieu.x roi.

J’ai pris part à la résistance légale qui précéda la crise révolutionnaire; j’ai accepté et soutenu la révolution qui suivit la résistance légale. Je n’en dirai aujourd'hui rien de plus ni rien de moins que ce que j’en ai dit, il y a dix ans, dans les Mémoires de ma vie publique : « C’eût été certainement un grand bien pour la France, et de sa part un grand acte d’intelligence comme de vertu politique, que sa résistance se renfermât dans les limites du droit monarchique et qu’elle ressaisit ses libertés sans renverser son gouvernement. On ne garantit jamais mieux le «especl de ses propres droits qu'en respectant soi-méme les droits qui les balancent, et, quand on a besoin de la monarchie, il est plus sûr de la maintenir que d’avoir à la fonder. Mais il y a des sagesses difficiles qu’on n’impose pas, à jour fixe, aux nations, et que la pesante main de Dieu, qui dispose des événements et des années, peut seule leur inculquer. Partie du trône, une grande violation du droit avait réveillé et déchalni tous les instincts ardents du peuple. Parmi les insurges en

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armes, la méfiance et l’anlipalhic pour la maison de Bourbon étaient profondes; la royauté de M. le duc de Bordeaux, avec M. le duc d’Orléans pour régent, eût été la solution constitutionnelle et aussi la plus politique; mais elle paraissait, aux plus modérés, encore plus impossible que le raccommodement avec le roi Charles X lui-niéme. A cette époque, ni le parti libéral ni le parti royaliste n’eussent été assez sages, ni le jégent assez fort pour conduire et soutenir un gouvernement ù ce point compliqué, divisé et agité. La résistance, d'aillcui-s, se sentait légale dans son origine, et se croyait assurée du succès si elle poussait jusqu’à une révolution. Los masses se livraient aux vieilles passions révolutionnaires, et les chefs cédaient à l'impulsion des masses; ils tenaient pour certain qu’il n’y avait pas moyen de traiter sûrement avec Charles X, et que, pour occuper son trône, ils avaient sous la main un autre roi. Dans L’état des faits et des esprits, on n’avait à choisir qu’entre une monarchie nouvelle et la république, entre M. le duc d’Orléans et .M. de La Fayette : « Général, dit à « ce dernier son petit-gendre, M. de Bémusat, qui M était allé le voir à l’Hôtel de Ville, si l’on fait

« une monarchie, le duc d'Orlean» sera roi; si n l’on fait une république, tous serez président. « Prenez-vous sur vous la responsabilité de la répu- « blique? »

Il 11 est peu sensé et peu honorable de méconnaître les vraies causes des événements quand on n’en sent plus le pressant aiguillon. La nécessité, une nécessité qui pesait également sur tous, sur les royalistes comme*sur les libéraux, sur .M. le duc d’Orléans comme sur la France, la nécessité d’opter entre la nouvelle monarchie et l’anarchie, telle lut, en 1830, pour les honnêtes gens, et'indépendamment du rôle qu’y jouèrent les passions révolutionnaires, la cause déterminante du changement de dynastie; au moment de la crise, cette nécessité était sentie par tout le monde, par les plus intimes amis du roi Charles X comme par les plus ardents esprits de l’opposition. Quelle autre force que le sentiment d’une situation si pressante eût pu décider l’adhésion si prompte de tant d’hommes honorables qui déploraient l’événement ? Comment expliquer autrement les paroles prononcées dans la Chambre des pairs par le duc de Fitz-James, le duc de Mortemart, le marquis de Nérac, en prêtant ser-

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ment au régime nouveau? Que d’autres royalistes, par alTection ou par honneur, se retirassent alors (te la vie pubrujiie, leur retraite, aussi inactive (lue libre, constatait elle-même le caractère de Tcivénement qui s’accomplissait; une même conviction dominait ce jour-là tous les hommes sérieux; par la monarchie seule, la France pouvait échapper à l’abime entr’ouvert, et une seule monarchie était possible. Son établissement fut i>«ur tout le monde une délivrance : « Moi aussi, je suis des victorieux, me dit M. Iloyer-Gollard, triste parmi les victorieux ' ».

La monarchie de 1830 s’empressa d’extirper de la Charte ce germe tentateur du pouvoir personnel qu’y avait déposé la Restauration de 181 à; à ces mois : « Le roi fait les règlements et ordonnantes nécessaires pour l’exécution des lois et la sûreté de l'Étal » furent substitués ceux-ci : « Le roi fait les règlements et ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois, sans pouvoir jamais suspendre les lois rlles-mémes, ni dispenser de leur exécution. » Cétait

t. Mémoires imir servir à l'histoire de mon temps, t. 11,

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inlcrdirc absohuncMit toulc idée, toute tentative d'échapper, sous le préte.vte de la sûreté de l'Htat, au concours obligé des pouvoirs constitutionnels, c’esl-c'i-dire tout acte de pouvoir pei-sonuel.

Le gouvernement de 1830, roi et ministres, a été .scrupuleusement fidèle à ce nouveau te.vtc de la Charte; aucune e.\ception, aucune dérogation au principe fondamental qu'il consacrait n'a été admise; aucune velléité de recourir, dans aucun cas, à un pouvoir placé en dehors des grands pouvoirs publics, n’a été un moment écoutée ; soit qu'il s’agit de politicjue intérieure ou e.xtérieure, de pai.v ou (le guerre, de lois générales ou de mesures spéciales, de dépenses à faire ou d’impôts à établir, c’est toujours devant les représentants du pays et en présence de toutes les libertés publiques que toutes les (luestions ont été portées, débattues, résolues. Le roi Louis-Philippe était invariablement décidé à ne jamais sortir du cercle constitutionnel, et à toujours accepter en définitive la pensée et le sentiment du pays manifestés après les libres discussions et les épreuves légalement prescrites ou autorisées. Nul prince n’a plus absolument écarté, de sa pensée comme de sa conduite, toute prétention c.\tra-

Digilized by Goc^le

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légale, toute tentative de pouvoir purement personnel.

Sous son règne pourtant ces mots reparurent et même firent du bruit. On s’éleva contre le pouvoir pereonnel du roi. On érigea en maxime constitutionnelle cette phrase célèbre : « Le roi règne et ne gouverne pas ». Je dois à la mémoire du prince (jue j'ai servi et je me dois à moi-mème, toutes les fois ([ue l’occasion s'en présente, de déterminer avec précision le sens de cette maxime et d’estimer à sa juste valeur le bruit qu’elle a fait. Je n’bésite pas à reproduire ici A ce sujet quelques-unes des idées .que j’ai déjà exprimées dans mes Mémoires, et quelques-uns des faits venus à leur appui. L’oubli va vite de nos jours, et la vérité a besoin de se présenter plus d’une fois pour entrer un peu avant et s’établir un peu solidement dans les esprits.

Ce fut en 1831, sous le ministère de .U. Casimir Perier, que commença sourdement la question de l'action du roi lui-même dans son gouvernement, et de la répartition du pouvoir entre la couronne et ses conscillei-s. Dominant, età bon droit, dans son cabinet, M. Casimir Périer craignait que le roi rîc

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voulût dominer aussi, et il était fermement résolu non-seulement à assurer, mais à mettre en plein jour, comme ministre responsable et premier ministre, son indépendance et son autorité. En entrant au pouvoir, il mit un grand soin à établir que le conseil des ministres se réunit babituellement chez lui, hors de la présence du roi, et à constater hautement ce fait. Pendant quelque temps, il le fit annoncer chaque fois dans/« Moniteur. Il avait raison d’y attacher de l’importance, car ce fut, aux yeux du public, une éclatante démonstration de sa forte volonté et de son pouvoir. Le roi Louis-Philippe n’objecta point ; il savait s’accommoder aux caractères quand il reconnaissait la grandeur des services. Pourtant il était offusqué et laissait quelquefois percer son déplaisir, trop peut-être, dans l’intérêt même de son autorité. Rien ne sert mieux les rois que d’accepter sans discussion et de bonne grûce les nécessités qu’ils sont contraints de subir.

M. Casimir Périer témoigna une autre exigence. On a dit qu’il avait demandé que M. le duc d’Orléans cessât d’assister, comme il l'avait fait jusquelà, aux conseils du roi. Vraie au fond, l’assertion

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n’est pas exacte dans toutes ses circonslaiices. Sous le niinîstèrc prdcddent, M. le duc d'Orléans n’assistait pas liabituelleincnt au conseil; il n’y avait paru que rarement et par exception. Le roi souhaitait qu’il y assislùt toujours, pour se former au gouvernement et s’engager peu à peu, par sa présence, dans la bonne politi(iue, n’en approuv;\t-il pas toutes les mesures. Il exprima son désir à M. Casimir Périer, qui s’y refusa nettement. Dans le travail de formation du cabinet du 13 mars, le prince n’avait pas aidé à l’avéncmentde M. Périer et s’était montré plus favorable à Al. Laffitte et à ses amis. On le croyait en général imbu des idées et sympathique aux ardeurs du parti populaire. Sa présence dans le conseil pouvait en altérer l’unité ou la discrétion, et AL Casimir Périer ne voulait pas que l'héritier du trône pût lui susciter quelque obstacle, ni qu’on pût croire qu’il exerçait dans les affaires quelque induence. Le roi n’insista point.

Vers la fin de 1831, le général Sébastiani était malade et Al. Casimir Périer faisait l’intérim des affaires étrangères. C’était surtout avec les conseils et par les soins du comte de Rayncval qu’il dirigeait la correspondance de ce département, et il lui avait

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promis, pour s’acquiücr envers lui, l’ambassade d’Espagne, qu’occupait alors le comte Eugène d’Harcourt. Il résolut un jour d’accomplir sur-le-cliamp sa promesse, et il chargea M. d’IIaubersacrl, son chef de cabinet, de rédiger, pour cette nomination, un projet d’ordonnance, d’aller en son nom en demander au roi la signature, et de l’envoyer au rédacteur du Moniteur avec ordre de le publier dès le lendemain. .M. d’IIaubersaert, qui avait et qui méritait par son esprit, son courage et la sûreté de son caractère, toute la confiance de .M. Périer, était accoutumé à de telles missions; il servait habituellement d’intermédiaire entre le roi et son ministre, et il prenait soin d’atténuer, autant qu’il était en lui, les aspérités de leurs rapports. En arrivant au.v Tuileries, il trouva le roi retiré dans son cabinet, en robe de chambre et près de se coucher. Ne doutant pas que la nomination de .M. de Rayneval ne fût une affaire convenue, il présenta au roi le projet d’ordonnance, en le priant de le signer ; « .Mais non, dit le roi; il n’y a rien de convenu à ce sujet avec M. Périer. 11 a été entendu que Rayneval n’irait il .Madrid que lorsqu’on aurait pourvu à la situation de M. d’Harcourt. — En ce cas, sire, dit M. d’Hauber-

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PRÉFACK.

saert en reprenant le papier, je vais rapporter à M. lo])résident du conseil ce projet d'ordonnance, et lui dire que le roi n'a pas voulu le signer. — Je ne dis pas cela, reprit le roi; tenez, je vais signer; mais vous prierez de ma part .M. Périer de ne pas envoyer l’ordonnance au .l/oiiiteuravant que j'en aie causé avec lui»; et il signa en ell'et. Il était tard quand M. d’Haubei'saert rentra au ministère de l'intérieur; il trouva M. Casimir Périer couché, le lit éveiller et lui rendit compte de sa mission. «Que le roi me laisse tranquille, lui dit vivement M. Périer; envoyez l'ordonnance au Moniteur. — Monsieur le président, reprit .M. d'Haubersaert en posant sur le lit du ministre l’ordonnance signée, permettez-moi de vous dire que vous avez tort, et veuillez charger un autre que moi de l'envoi au Moniteur », et il sortit sans attendre la réponse. M. Casimir Périer n’appela personne; le projet d'ordonnance ne parut point le lendemain dans le .Voniieur ; le roi et son ministre se mirent d’accord; M. de Rayneval ne reçut qu’un peu plus tard l’ambassade de Madrid; et M. Périer, sans reparler à .M. d’Haubersaert de cet incident, le traita avec un redoublement de confiance. II avait l’esprit trop droit pour ne pas rccon-

PHÈFACE. x\xiii.

naître la vérité, et l’ânic trop haute pour ne pas lionorer la franchise.

A mesure qu’il avanr<i dans la pratique du gouvernement, il en apprécia mieux toutes les conditions, et devint moins impatient sans cesser d’être aussi fler. 11 comprit qu’au lendemain d’une révolution et dans le difficile travail de la fondation d’un régime libre, ce n’est pas trop du concours de tous les éléments d’ordre et de pouvoir; que, dans la monarchie constitulionnelle, la personne royale est une force avec laquelle ii faut savoir également compter et résister, et qu’il y a plus de dignité comme plus d’utilité à débattre francliement avec le monarque les affaires publiques qu’à élever la prétention ou à se donner les airs de l’annuler dans ses propres conseils. Je ne pense pas qu’avec le roi Louis-Philippe les rapports de M. Casimir Périer soient jamais devenus très-confiants ni très-faciles; homme de gouvernement par nature, mais arrivant au pouvoir après une longue carrière d’opposition et par un vent de révolution, M. Périer y portait quelquefois des impatiences moins monarchi({ues que ses opinions et ses desseins. De son côté, le roi Louis-Philippe, bien que pénétré des idées de 178'},

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PRÉFACE

avait passé la plus grande partie de sa vie d’abord dans les habitudes de l’ancien régime, puis sous le coup des bouleversements révolutionnaires, et il lui en était resté des velléités et des inquiétudes quelquefois peu d’accord avec ses intentions sincèrement constitutionnelles. Il était diflicile que deux hommes nés et formés dans des atmosphères si diverses se lissent l’un à l’autre, dès leurs premiers rapports, leur juste part dans le gouvernement, nouveau pour tous deux, qu’ils étaient chargés de conduire en commun. Mais ils acquirent l’un et l’autre la conviction qu’au -dedans comme au dehors leur polit i«iue était la même, et qu’ils avaient besoin l’un de l’autre pour la faire triompher. Ils s'uniss;\ient donc sans se plaire, et se supportaient mutuellement dans le scntiinenl d'une même intention et d’une commune nécessité. Bien souvent les alliances politiques les plus judicieuses et les plus efficaces n’ont pas de source plus intime. Dans ce singulier mélange d’accord et de lutte entre le roi Louis-Philippe et .M. Casimir Périer, c’était le roi ([ui cédait le plus souvent, et qui pourtant gagnait peu à peu du terrain, comme le plus calme et le plus patient.

P II ÉI- A CK.

Pendant mon niinislè>rc, notamment en 18!i6, In <Iueslion qui, en 1831, avait préoccupé M. Casimir Périer rentra vivement dans nos débats. L’opposition accusait le cabinet de manquer, vis-à-vis du roi, d’une volonté comme d'une pensée propre et iiubipendante,et de n’élrc que l'instrument docile de la pensée et de la volonté royale. Si elle nous avait reproché de trop étendre ou de laisser trop prévaloir dans le gouvernement les prérogatives de la couronne au détriment des autres grands pouvoirs publics, elle n’aurait fait qu’user de son droit et élever entre elle-même et nous une question de l’ait sur le caractère et les résultats de notre administration. Je fus le premier cT reconnaître ce cTroit et à demander que tel fût l’objet du débat. .Mais l'opposition se plaça sur un autre terrain, et ce fut sur la ma.vime : « Le roi règne et ne gouverne pas » que porta son effort. C’était méconnaître également en droit le vrai principe de la monarchie constitutionnelle, en fait ses conséquences naturelles et l’iiistoire de cette monarcliie partout où elle s’est fondée. Le 29 mai 18àb, la question agitait la Chambre des députés: « Quoiqu'on l’ait souvent donné à entendre, dis-je, le trône n’est pas un fauteuil auquel on a mis une

PnÉKAGli.

clef pour que peinjonne ne puisse s’y asseoir et uni- (piemeut pour prdveuir rusurpalion. Une pereonne intelligente et lilji-e, qui a ses idées, ses sentiments, ses desseins, ses volontés, siège dans ce fauteuil. Le devoir de cette personne royale, car il y a des devoirs |)our tous, égalemcnl hauts, égalenienl saints pour tous, te devoir du roi, dis-je, et sa mission, c’est de ne gouverner que d’accord avec les autres grands pouvoirs de l’Étaf, avec les représentants du pays, avec leur aveu, leur adhésion, teui- appui. Le devoir des conseillers de la couronne, c’est de faire prévaloir auprès du roi les mêmes idées, les mêmes mesures, la même politi(iue qu’ils veulent et peuvent eux-mêmes faire *i)révaloir dans les Chambres. \ oilà le gouvernement constitutionnel : non-seulement le .seul \rai, le seul légal, le seul constitutionnel, mais le .seul digne, car il faut que nous ayons pour la couronne, comme nous demandons à la couronne de l’avoir pour nous, ce respect de croire qu’elle est portée par un être intellifiK'nt et libre avec lequel nous traitons, et non par une i)urc machine inerte et vaine, faite pour occuper une place que d'autres prendraient si elle n’y était pas Que des parti-

sans de la monarchie constitutionnelle prétendent

PriÉFACE.

que la maxime le roi ne peut mal faire signifie le roi ne peut rien faire, et que l’inviolabililt* royale cn- Iratne la nullité royale, c’est un étrange oubli de la dignité comme de la liberté morale de la personne humuine, même placée sur un trône et entourée de conseillers qui répondent de scs actes, soit qu’ils les lui aient inspirés, soit qu’ils les aient acceptés de sa volonté. C’est aussi une étrange imprévoyance des faits naturels et inévitables qui découlent du fond même des choses. On aura beau dire ; Le roi ri-ijne et ne gouverne pas, on ne fera jamais, dans la pratique, sortir de ces paroles la conséquence effective que le roi qui règne ne soit de rien dans son gouvernement. Quelque limitées que soient les attributions de la royauté, quelque complète que soit la responsabilité de ses ministres, ils auront toujouis ù discuter et à traiter avec la personne royale pour lui faire accepter leura idées et leurs résolutions, comme ils ont à discuter et à traiter avec les Chambres pour y obtenir la majorité. Dans toute discussion, dans toute délibération, l’homme dont le concours est nécessaire exerce infailliblement, dans la mesure de son habileté et de son caractère, une part d’influence. Partout où la monarchie conslilu-

l*UtFACE.

lionnelle a existé, la personne du monarque, ses opinions, scs sentiments, ses volontés n’ont jamais été des faits indifférents, et les plus indépendants, les plus exigeants des ministres en ont toujoui's tenu grand comjjte. Sous les ministères whigs comme sous les torys, dans les rapports de lord Chatham avec George II et de lord Grey avec Guillaume IV comme dans ceux de M. Pitt avec George III, riiistoire constitutionnelle d'Angleterre en offre, à chaque pas, d’incontestables peuves. Si l'opposition nous avait accusés, en 1846, de subordonner aux idées et aux volontés du roi nos propres idées et nos propres volontés, elle aurait eu raison de nous reprocher une faiblesse coupable et l'oubli de notre premier devoir constitutionnel; mais rien de pareil ne pouvait nous être imputé ; il y avait accord entre ' . le roi Louis-Philippe et nous, non parce que nous cédions complaisamment au roi, mais parce que le roi et nous, nous pensions, voulions et soutenions la même politique. Et loi"squc le roi et le cabinet différaient d'avis, soit que le cabinet se refusât aux désirs du roi, soit que nous demandassions au roi des choses qui lui déplaisaient, le roi cessait d'insister ou de résister, et se rendait aux objections ou

HlltKACi:.

aux demandes de ses coiiseillei's responsables. J’en ai rappelé dans mes Mémoires plusieurs exemplescai-acléristiques, car ils touchaient A des questions ou il des personnes que le roi avait spécialement à cœur

Il n’y avait donc, en matière de pouvoir personnel. dans les rapports entre le roi Louis-Philippe et son cabinet, l ien que de conforme aux principes comme au but du gouvernement libre sous sa forme de monarchie constitutionnelle, et nous pratiquions lidèlement ce régime, bien loin de l'altérer.

C’est chez les peuples libres, quand ils n’ont jias encore une longue expérience delà liberté, une erreur déplorable et malheureusement trop commune de s’arrêter aux apparences et de s’abandonner aux impressions qu’ils en reçoivent, au lieu de regarder attentivement au fond des choses et d’estimer les faits à leur juste valeur. Le roi Louis-Philippe a quelquefois fourni lui-même de spécieux prétextes à cette idée qu’il voulait trop dominer et qu’il domi-

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