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Mélanges politiques et littéraires

L'histoire de la lilli'raliire est celle de la civilisation. Connaître exactement Thistoire littéraire d'une nation, c'est en connaître également les mœurs, les lois, les caractères et les habitudes sociales.

L'homme de lettres est donc l'agent le plus puissant de la civilisation et du progrès. C'est lui qui porte la lumière dans le chaos des âges. Sans lui riiistoii'e de l'humanité ne serait qu'une immense nécropole, où croupiraient pêle-mêle les générations successives. Les institutions se fondent et meurent : les conquérants passent rapides au milieu du carnage et des ruines ; les monuments en pierre de taille disparaissent eux-mêmes ravagés par la main des siècles : les monuments lilléraires seuls restent de- Itout, connue des jalons su])limes, pour attester le j)assage des sociétés anti(iues et des civilisations disparues.

2 Ml.F.AN<;i:S l'ol lllnl l.S I r I.ITTKHAini:!^

Kii riTcl. ce >()mI I«'> iiKiiiiimciiK lil l(''rMir('s (jiii nous iM'rmcllcnl de rciiioiilor aux Icmps les plus re- <-iil('s : avant eux hml es! conriision, h'iièln'cs cl barhai-ir. (Jiir nous rcsic-l-il «le la NJcillc civilisalion cliinoise? un nom de Hmc cl un nom dliomme : les Ma.vimi's, de (lonfurius ; de la civilisalion indienne? un poème, lc< Vcdas ; t]c la civilisalion JK-hi-aïque ? encore un poème, la Genèse : de la civilisation chal- <l('enne ? la science asironomicpu* des mages; de la (•i\ ili<ali(Ui (''i;vpl icinic cl pluMiicicunc ? les vingt- (pialre lelh'es de lalpliabel.

La poésie, la moi'ale, la législalion, la poliliiiuc, l'éloquence, el en général Ions les trésors des nations polic('es,sonl donc sorlis du cerveau de Ihomme de leltres. A cepoini de vue, Ihonnne de letlres occupe un«' place à pari dans Ihistoire de l'humanité.

AvanI d(^ se constituer en société, les Hébreux avaient passé par les divers enfantements de la vie sociale. Dans les pi'emiers Ages, il n"v avait entre eux aucjin lieu ni de famille, ni d inicrèls, ni de races. Ils navaicnl ni iu-l il niions, ni gouvernement ; celle première ('potpic apj)artient tout entière à la vie j)a<lorale. Peu à |»cu les races se mêlèrent, les iul»'i<'K cii'èrcul lc> familles et dès lors commença la deuxiènu' |)lia<c (\i' Inn- civilisalion, c'est-à-dire la vie {)ahiai-calc.

A la \ie pal l'iarcalc, Mnïsc lil succ(''dcr les lois <'l les inslilulions. tu gouvcrnemenl en règle fut conslihn'': les uolion^ d'un Jhcu uni(pn' fureni enscigni'es.

Les jiiilics hommes «''pars sm- l.i Irire ('laienl j)l()Ug(''s dans lidolàlric: les l)al)vhmiens adoraieni le poisson Oannès; Memphi<. le Inruf Apis : rAruKMiie, i\ lune: la S\iie. Ies,,|,.il; l'Arabie, le- (''loilc^; h's

Hébreux seuls en religion raisonnaient leurs croyances. A l'époque de David el de Salomon, les Juifs atleignirent Tapogée de leur civilisation. Après eux, l'anarchie se mil dans le gouvernement; la nation, corrompue par les richesses, devint en quelques années le jouet des despotes ou la proie des princes voisins. Une longue série de crimes signala la durée de la dynastie d'Achab, et la civilisation éplorée chercha une autre patrie.

C'est alors que commence le glorieux enfantement de cette civilisation grecque, destinée à jeter un éclat si splendide sur ces temps antiques.

Lorsqu'on parcourt l'histoire, on est frappé d'un phénomène étrange qui se renouvelle dans le travail de toutes les sociétés. L'humanité, comme la nature, est évidemment soumise à des lois générales que nous ne connaissons pas. Si l'on connaissait ces lois, on pourrait à coup sûr prédire les transformations successives, les époques fixes de grandeur, de découragement, de puissance, de faiblesse, de crises et de révolutions qui marquent la vie de chaque société, avec la même certitude que Ton est parvenu à connaître le retour des comètes, des éclipses de soleil et les diverses évolutions des corps célestes.

Tout s'enchaîne ici-bas : la vie d'une nation est aussi simple dans sa marche que celle d'un individu. La société est un être collectif.

L'homme traverse successivement l'enfance, l'adolescence, la jeunesse, la virilité, l'âge mûr et la vieillesse, et meurt. 11 en est de même d'une société : seulement la vie de l'un se compte par des années, celle de l'autre par des siècles.

L'humanité est éternelle, comme Dieu dont elle est

Mi:iAN(.i:s l'oi.n loi i;s i;r i.i rri:i«Aii<i>

riinai^''('. Les soci(''l(''< iiK'urciil «»ii |iliil(M <i' li';iii<- I'oimikmH. cl riiomiiic, oiiviier iiilal ii;.ilil(\ cnrnliiil ji.ii' mit' iii.iiii invi'~il)l(\ I i;iv;iill(' de l;(''I1(''I';iI ioii en Lt-t'iuM'alioii ;i r('Mlilic(' iimiu'iisc (loiil laclirvt'iiiciil esl le <('ri('l (le ra\(Miir.

Il y a <l(Mix s<)rl('< (riKtiiiiiies (pir I)i(Mi a mai'(|ii(''s Mii'ldul (In sceau de sa i^i'aiidciir. cl (|iii sou! dcsliiH's à Iravaillci- à ccl (Miilicc.

Cos (\r\\\ soric- (riioiiimcs son! \\r< iul iiiiciiicnl à la \'\c de clia(|uc socii'lc' ; cliaciiii d'eux, ioistjuil se nianilesle, i-(''|)ond à un Ix'soin du nioiueiil ; ou les reeounaîl à leurs (euvi'cs. «|ui j)()ileul loules un <'aciiel liunianilaire.

Lors([ue iJieu ncuI l'onder une ^(»ei(''l('' uouvelle. il l'ail naîlre un de ces jioniines. il lui doiiue une puissance de création cl une iuia^inalion parliculièrcs ; il l'envoie dans telle ou lelle contiée cl lui dit : - INh'Ic, pi'cnds dans les uiain^ un insi iiiuieul liai'nionieux cl sonore. .lai j)lac('' dans ton cerveau la luniièi'c ('clalanle du i'<''nie; lu chanleras parmi les lioiMUic^ le< uicrNcilIc^ de ma jjui'-sancc. les asli-c^ (|ui rouleiil daii^ l'cspac-e, Tocéan (|ui iVémil sous ma main, la l'oudrc (|ui olx'il à ma xoix. la Ici rc (pii se couvre de liiiil-- cl de lleur- lor^ipic j"eulr"ou\ re son <eiii IV'coud. Iii chaulera^ lauKtur. laculh' suitlimc (pic le- lioiumc- j)ailaL;('iil axer nin! ; lu leur eii^eiLI!icra< le>- joiii^-auce-- de la ramillc. le- dcNoirs dc< p(''rc'- cmcr-' leur-- c!iranl>- cl dc^ ciilaul-- cincrs leur- p(''rc-. Tu adoucira- par la douceur de les ( liaiil- cl riiarmoiiic de Ion laiiLiauc leui-- iiMciirs --aiixaLic- cl IV'idcc-. \ a I je -ciai a\cc loi I ■•

Le |»nc|e olu-il à celle mi-<i<tli m \ -l<''licii-c. Le^ li(»miiic<. -iiltpiiiiK'- |)ai- le iiiirailc de la j»o(V<ie,

al)jnrcnl leurs vieilles haines, s'unissent et s'emhrassenl et les premières l)ases d'une société se Irouveiil jelées.

Loi'sque ce premier travail esl accompli, l'œuvre est loin d'èlre achevée. Le poêle a réuni les hommes en société })ar le senlimeiil ; il s'ai^il (ralïenuir celle société sur des bases durables. Alors Dieu lail naître un autre liomme auquel il donne des notions d'équité et de justice comme au premiei* il a donné l'inspiration.

Le législateur apparaît : sa mission est écrite sur son visage austère. Sa voix n'a point la puissance entraînante de celle du poète, mais de sa bouche sort une éloquence froide et persuasive. Inspiré par la raison, il apprend aux hommes quelles doivent être leurs relations de famille à famille, de peuple à peuple. Des magistrats, élevés dans le culte et l'amour des lois, font succéder les débats pacifiques delà justice aux disputes insensées de la force brutale. Les institutions se forment, l'Etat s'organise; un appel est fait à toutes les jeunes intelligences et les administrations se peuplent d'une foule de talents qui apportent leur concours physique et intellectuel à l'œuvre de civilisation.

C'est ainsi que procède toute société (|ui se forme. Par ses poètes, elle reçoit la vie, l'âme, les princi[)es fondamentaux de tout ordre social ; par ses législateurs, elle reçoit l'application de ces mêmes principes ([ui servent de base aux institutions humaines.

Le ]uol d'homme de lettres esl d'invention toute moderne.

Chez les (irecs, Ihomme de lettres s'appelait grammairien, parce qu'en effet la grammaire est la

6 Mi:LANr;i:s l'oi rrioi i:s et lu ti:u\iiu:s

sciiMice <lii laM^jii4;e. Le iiôiii de ^raminaii'icii sapl»li(liiail lum sculomciil an lilUMalciir, mais ciifoi-o à tous ceux qui s'cxciraieul daus la science de parler et <récrire. LMiislorieu, le phil()s<)|)he, le poète, Toiateur élaieul des mraiiiiuairieii^, el il uélail pas rai'c de voir les luunuies de lellres p()ssé<ler à la l'ois chacune de ces ln-illautes i'acultés.

Il ne sullisail pas alors comme aujourd'hui de l'aire un ronian ou une pièce de théAtre })our mériter ce iu)ui ; l'élude approfondie de toutes les connaissances humaines consliluail seule la (jualilc' d'homme de lettres. Hésiode invo(|uail les muses ainsi qu'Homèi-e, et Pythagore leur sacrifiait deux colombes après avoir découvert le carré de Thypolénuse. Les œuvres d'imagination étaient reléguées dans le domaine spécial de la poésie ; la politique et la philosophie, c'està-dire Talliance inlime des sciences et des lelti-es, formaient la base sublime de la littérature antique.

Aussi, loin d'être une occupation frivole, la carrière littéraire était une vérilal)le profession. Les littérateurs grecs furent non seulement de grands écrivains, mais encore de grands philosophes et de grands hommes dElal.

Si, aujourd'hui, eu l'i-anee. il se I i-oun ail un houiiue i|iii fui à la fois un grand ])(>èle coiiiine Lauiarliiie. un gi'and orateur comme Miralu'au, un grand savîuit comme Cuvier, un grand polit icpie comme Richelieu, un grand législateur comme Montesquieu, un graFul guerrier comme Turenne, un grand caraclèi-e connue Washington, quelle inlluence un tel homme n'exercerail-il pas sur les destinées d<' son pays ?

Eh bien ! giace à ralliancedes ^-^eiencesetdes lettres, grâce aux sages lumières (.1 une démoci-atie intelU'

LES HOMMES DE LETTRES ET LA SOCIETi: CHECOUE 7

i>-ente, de tels hommes sur^ii-enl aux Jjelles époques de la Grèce. Xénophon, après avoir lait une retraite admirable comme i*énéral,à travers un pays immense, en écrivit Ihistoire avec une éloquence et une précision de langage qui sont restées comme un modèle. Rentré dans sa pairie, il prit pari aux affaires de son pays et se fit remarquer comme homme politique et orateur.

Périclès avait étudié les lettres et la philosophie à Técole de Zenon. Porté au pouvoir par les sulï'rages de ses concitoyens, il conduisit également les affaires du dehors comme général habile, et celles du dedans comme homme d'État.

Aristote, vaste intelligence, esprit universel, porta la lumière dans tous les genres de la littérature comme dans tous ceux de la science.

Solon, qui donna aux Athéniens une constitution démocratique, fut en môme temps un grand législateur, un grand orateur et un grand poète.

Au commencement de chaque société, la culture des lettres est le privilège exclusif du pouvoir sacerdotal, comme la politique celui de la royauté. Dépositaire de la sagesse des anciens, le sacerdoce est révéré comme principe dominateur. Avant la guerre de Troie, chaque cité grecque avait son tyran, chaque temple avait son oracle. La religion et la tyrannie se partageaient ensemble le droit de gouverner les peuples.

Deux hommes vinrent tout à coup apporter la lumière à leurs contemporains. Ce furent Linus de Chalcis et un Thrace nommé Orphée. Ils étaient tous deux poètes. Linus, fils d'une muse, composa des vers sur la toute-puissance divine ; Oi'phée exerça

s Mil Wf.i.s l'oi riini Ks r.r i.iTTi:nAini:s

uiir j)lu- Lîi'.iiitlc iiilliinicc cl »(•- li\iiin('< rrliLtiru^cs ii()ii>- >(>iil |»;ii\ cmic"-. Lc^ lioiiiiiu"- Mccoiir.iiciil en loiilt' |>(nir ('iilciidii' ^c- <-li;iiil- : Ir^^ ;iiiim;ui\ eu\iiKMiic^. .ijoiilc |;i Iradil idii. ^(»rl;ii('iil de leurs foivls jKMir ciiIcikIit I.i <;i\;iiil(' li.iiiiiniiic de si'< cfuiccrls. Le mvslrrc ciiloiir;» It'iii- iKTci'.ni cl le iiicrveilleiix |)laiia sur leui' lonihe.

A lra\ei'^ loiiles ces inia^cs, ou counn-eud liu- IhuMice (le la porsio sur ces leinps Ijarbares. (ii'àeo i\ cos lionimes, los mœurs s'IiuuiaiiisèrenLot ilsol'orma uu eouiuieuci^uiout de société.

La civilisai ion nélail pourtant encore qu'à Télat d'ébauche. Les notions sur la divinité étaient incomplètes et contradictoires, la famille existait à peine, la force l»rulale tenait lieu de loi : les hommes iLcnorants étaient soumis à des in<liucls féroces cl un bandeau épais couvrait leur vue. (Vesl ;dor< (|ue parut Homère, tij^urc colossale, doul le nom, après trois mille aMs.j)lane encore sm- louU^s les littératures comme le type de la i^rande poésie. Son rôle fut celui de novateur et d'apoli-e. Ses deux poèmes viMoid îiiilaul (pu' riiumauilé 11 «diaula lour à tour la nature et les (lieux, les ex|)loils des héros, les fondateurs des villes, les bienfaiteurs du monde, l'aïuoui- pur. l'amour conju<;al , les joies de la famille. Aux peuples, il enseit^iia le l'cspecl des lois ; aux rois, l'amour de la justice. Il nous retrace les batailles, les mœui's, les homm<'s, les costumes; il uou^ dépeint les mers, les détroits, les îles et les ^^olfes de la Grèce; il e-l à la fois le plus j^rand j)oète, le plus i^rand peiulre, le plu- i^raud lii-lorieu. le |)lu< ijrand ^nîo^n-aphe, le plus i^rand oiateur, le j)lus iriand |)hilosophe de ces temps r<'culés. Sa j)oésie n'est point

une poésie nationale, comme on a l^ien voulu le dire; elle porte un cachet plus étendu, elle embrasse Thumanité elle-même. Les dieux de son Olympe devinrent les dieux de Tanliquité; on peut dire qu'il (ni le vérilal)le fondateur de la civilisation grecque.

Les chants de Timmoi-tel aveugle traversèrent rapidement les cités, les mers, les îles et les promontoires de la Grèce. La semence germa peu à peu et un joui' nouveau se fit dans lesprit des peuples.

Deux siècles s'étaient à peine écoulés depuis la mort d'Homère, que les villes renversaient leurs tyrans et se sentaient assez fortes pour se gouverner elles-mêmes.

De ce moment, la société grecque fut définitivement constituée. Les mœurs s'adoucirent ; des lois plus sages remplacèrent des coutumes barbares, et les grands hommes naquirent comme par enchantement sur ce sol privilégié.

Les législateurs comprirent que le meilleur moyen d'entretenir les bonnes mœurs était de répandre le goût de l'instruction et d'exciter une noble émulation pour la gloire. Dans ce but, ils établirent des gymnases, des écoles ou académies, des cérémonies publiques. La religion, la politique, les lettres et les arts eurent leurs solennités imposantes.

Lycurgue rétablit les jeux Olympiques, où l'on se disputait le prix de la course, de la lutte et de l'équitation ; lui héraut proclamait le nom des vainqueurs, et ces hommes, comblés d'honneurs, rentraient dans leur patrie avec tout l'appareil du triomphe.

Euryloque de Thessalie institua les jeux pythi(|U(\<, qui commençaient par des combats de poésie et de musique.

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