‹ Mélanges politiques et littérairesChapitre 28 sur 67 · PALLAS-ATHENE · texte numérisé non relu

PALLAS-ATHENE

C'est rÉgypte, vieux sphyiix, teri'e inhospitalière. Où les siècles passés dorment dans leur poussière, Où le néant voilé de ténèbre et de deuil S'accroupit en riant sur les bords d'un cercueil... Partout, sous un ciel noir, au penchant des collines Des empires déchus s'étalent les ruines, Et r(eil, morne et glacé, détourne ses regards Du si)ectacle de mort qu'il voit de toutes parts...

Et toi, Grèce ! berceau trois fois saint dont la gloire D'un rayon de splendeur illumine l'histoire! Terre à jamais sacrée où les dieux habitaient ! Montagnes du Parnasse où les muses chantaient! Rivages d'Ionie où le divin Homère Promena si longtemps sa gloire et sa misère ! Sparte, Thèbes, Corinthe, innombrables cités. Champs à jamais fameux, bords à jamais vantés ! Athènes, Parthénon, Phidias, Acropole, Temples resplendissants d'une immense auréole. Antiques monuments, sol de la Liberté, Où l'olivier croissait sous un ciel enchanté, (Ju'ètes-vous devenus? Le Temps, tyran super])e. Despote sans pitié qui fauche comme l'herbe Les peuples et les rois, a sur votre grandeur Promené sa puissance et son niveau vengeur...,.

Quels vastes souvenirs de gloire !

Quels rayons d'immortalité,

136 MKI^ANGES POMTIOl'ES ET LITTERAIRES

Ton nom. Alliôiics, dniis lliisloire.

Révèle à la i)ost(M-il(''!

Tu fus notre mère sublime:

Ton nom resplendit sur l'abîme,

Velu (l'un éclat éternel,

Et, fier de sa noble origine,

Le temps présent, ton fils, s'inrline

Devant le cercueil maternel

Jadis Ninive et Babylone Ont vu crouler dans les déserts Leurs merveilles et leur couronne, Et leur front planant dans les airs.

Leurs temples frappés par la foudre Furent au loin réduits en poudre Et balayés i)ar raquilon; Et sur leurs ruines fumantes L'Arabe a déployé ses tentes, Le bœuf a tracé son sillon...

Mais toi, plus heureuse et plus fière, Que ces cités des anciens temps, Comme le pliény\ solitaire.

Tu renais dans tes monuments.

Dans ton poème impérissable Ton nom n'est pas comme le sable Devenu le |V)n('l du vent; Et dans charune de tes pages L'Idéal brille sans nuages Comme un rellet de Dieu vivant.

PALLAS-ATÎIENE 137

Tu n'as plus ta sainte auréole

De puissance et de liberté,

Mais il te reste TAcropole

Avec son immortalité!

Les temples cjue tu fis éclore,

Quoique muets, restent encore

Pour témoigner de ta grandeur ;

Et, grâce à ta poussière sainte,

Tu renais dans ta gloire éteinte,

Comme aux beaux jours de ta si^lendeur...

Ici, de la Grèce assemblée Phidias invoquant le nom, Sculptait au feu de sa pensée Les colonnes du Partliéiion...

Paros, FAttique et ITonie Livraient à son puissant génie Leurs blocs de marbre précieux :

Pétris d'une main sûre et fière.

Le granit, le bronze et la pierre Sous son ciseau devenaient dieux...

Là, fier de sa toute-puissance.

Périclès, le front radieux.

Encourageait de sa présence Les artistes les plus fameux.

A sa voix la montagne allière, L'Acropole sortait de terre,

13S MKI.ANGF.S POLITlOrnS KT f.lTTllHAITSES

Le soniiucl cciiil de iiinrl»r(^s hhmcs, Et, sur ]<Mirs bases effilées, Les colonnes des Propylées Embellissaient ses larges flancs.

Là, sur son piédestal antique.

Assis comme un triomphateur, Thésée ouvrait son grand ]toi-li((ue Aux flots d'un peuple admirateur...

Ses longs combats et ses conquêtes.

Et ses triomphes et ses fêtes Étaient gravés sur les frontons, Et sur le marbre magnifique Les blanches roses de TAttique Serpentaient en joyeux festons.

Là, respectables par leur âge, De même qu'un conseil de rois.

Les vieillards de Faréopagc Présidaient au maintien des lois...

Par leurs soins la superbe Athènes Imposait aux rives lointaines Ses lois, sa croyance et ses dieux; Et leur sagesse prévoyante Ornait la cit('' conquéi'aulc I) lin diadème l'adicux.

Ici, sur la luoidagne sainic Où court ce p(uiple fn^iuissanl ?...

Il vole à l'orageuse cnceiide De l'Atrora relentissaiil ...

PALLAS-ATIIKNE 1 ;}9

C'est là, dans cette immense arène, Que les accents de Démosthène Au peuple annoncent ses revers; C'est là, sur la foule interdite, Que sa parole ardente excite Sa patrie à briser ses fers...

C'était alors de Téloquence Le vrai triomphe et l'âge d'or !

Sa voix à travers la distance Dans nos cœurs retentit encor...

Au mot sacré de la Patrie, Des mains de la foule ravie Parlaient les applaudissements.

Il agitait toutes les tètes, Comme le souffle des tempêtes Agite les flots écumants.

Là-bas au pied du mont Hymète, Où la mer roule un flot d'argent, Quel est ce rocher qui reflète Les rayons du soleil couchant?...

C'est Sunium!... c'est sur ces grèves Que Platon promenait ses rêves En face de l'immensité.

Et que sa puissance féconde Faisait sortir un nouveau monde Des débris de ranliquité.

140 MKLANT.ES POLITIQUES ET LirTHMAIHES

Parloul où riniiiioi'lcllc histoire Arrête son œil scrutateur, On trouve un souvenir de gloire, On voit un lambeau de splendeur...

C'est Thémistocle, Miltiade, C'est Périclès, Alcibiade, Phidias et le Parthénon! C'est rAcropolc et sa colline!

C'est la rive de Salaniine!

C'est la plaine de Marathon !

Puis un jour, muette, enchaînée.

Se voilant d'un crêpe de deuil, La liberté fut moissonnée Et descendit dans le cercueil.

Après dix siècles d'un beau rêve, Le peuple grec, faute de sève.

Succomba sous le poids des ans :

Ainsi que toute chose humaine.

Un jour finit l'éclat d'Athène Ravagé par la main du temps ! ! !

Commo un tyran, jaloux de sa noble coiupiète, Aujnni-d'hui le nialliem- a passé sur sa tète; Le temps a secoué sur leurs vieux fondements Les temples, les palais aux frontons éclatants,

PALLAS-ATIIE.NE 141

Et (lu vain appareil de ces grandeurs passées

Il ne reste en tous lieux que colonnes brisées,

Oue des débris muets, que des échos déserts,

Que des entaljlemenls par la mousse couverts...

Aux pompes d'autrefois, par une chute immense.

Ont succédé partout le deuil et le silence.

Sur l'antique Acropole étendant son bandeau,

La mort plane aujourd'hui comme sur un tombeau...

Lorsque le Christ jeta son cri sur le Calvaire,

Le vieux monde vaincu disparut en poussière ;

La Croix, de l'avenir symbole glorieux,

Remplaça pour jamais les autels des faux dieux.

La Grèce tour à tour a vu sur ses rivages Les aigles des Césars et les hordes sauvages Des Vandales du Nord, ouragans déchaînés Comme un fléau vengeur sur ses bords profanés. Elle a vu sans égards pour ses ombres plaintives Le drapeau musulman déployé sur ses rives, La bombe et les obus se heurtant dans les airs, Son vieux sol embrasé par les feux des éclairs. Ses bronzes, ses granits, ses marbres séculaires Ravagés, emportés par des mains mercenaires... Mais son vaste prestige encor planant partout Comme un dernier trésor seul est resté debout !...

0 mystère !... Et pourtant c'est bien la même Athènes,

Cité de Périclès, berceau de Démosthènes !...

C'est bien le même sol et les mêmes échos !

Ce sont les mêmes bords baignés des mêmes flots !

142 Mi:i.\N(.i:s politioies et i.itti;i{A1iîi-s

Coninic ;iii Iciiips de IMnloii, dniis sn coui'sr (''Irnu'llo

Lo soleil Ncrse à llols sa Ininièrc imiiioi-lclle.

Dans un ordre i)arrait les asli'es radieux

Pour endiellir les iiuils hrilliMil aux mêmes cieux.

L"liommeseul ici-bas dans sa enui-se incerlaiue,

Atome vagabond, IraînanI partout sa chaîne.

Voit sur l'aile du temps, sans esi)oir de rebuir.

Tout ce qu'il a créé s'envoler lour à tour...

A chaque monument qui s'écroule et qui tombe,

Demandant vainement son secret à la tombe.

L'éternel voyageur s'arrête et tend les bras

Vers le grand ciel muet qui ne lui l'épond pas!

Page 1