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LES IIOMMKS DE LETTRES ET L.V SOCIETE GRECQUE

ineiises ricliesscs ; mais, i*('n(M'aleiiicnl , les gens de lellros pi-élVM(M'(Mil les honneurs puljlics. Six cents ans après la niorl de Pindare, on voyait encore sa slalue et sa maison, seule, deboul parmi les l'uines de Thèbes, homniaiJ^e sublime rendu au poète par les vain([U(Mirs tle la Grèce.

Les ([ualilés privées d(»s liommesde Ici Ires ne furenl pas moins remarquables que Icui's qualités publicpies. (( La vie, disait Aristote, n'est que le songe d'un homme éveillé. » Il leur send)]ait ([ue les richesses étaient un embarras pour la philosophie. L'indépendance était pour eux le suprême bien, car elle seule leur conservait leur caractère d'individualité. Autant ils aimaient la liberté, autant ils méprisaient la l'ortune.

« L'argent et la pourpre sont utiles pour le théâtre, mais inutiles pour la vie, » disait souvent Socrate.

Il refusa les présents d'Archelaiis, roi de Macédoine. Sa frugalité était extrême.

« On se rapproche d'autant plus des dieux, disait-il, que l'on a moins de besoins. »

Denys, plein d'admiration pour Platon, lui envoya un jour une magnifique vaisselle d'ai-gent. Le philosophe ne voulut pas la recevoir.

<( Si tu veux me faire un préseni, lui écrivil-il, envoie-moi des livres. »

Alexandi'e ayant fait passer une somme considérable à Xénocrate, celui-ci préleva seulemeni Irois mille drachmes attiques, et renvoya le reste en disant qu'Alexandre avait jdus besoin d'argeni (|ucliii, |)uisqu'il avait plus de monde à nourrir.

Les beaux-aris puisèrent à la même source que la littérature, (-omme les poètes, les artistes réalisèrent

18 Mi:i.AN(.i;s i'()i.moii:s i;t lui i:i!Aii<i:s

lidt'al «lu beau dans loiil (-('(iiril a de \)\w> \)\w cl de })Ius liaiinoincux.

L()i-<<|ii(' If ^n\a^(Ml^ x' jn-uiiirm' sur les burds de la nier l'^i^i'c, il reslo émerveillé cii présence dt's débris fameux de celte civilisation écoulée. Les lauriers et les oliviers on! reverdi })lusi<'urs centaines de l'ois sur les sommets du Pinde ; les essaims d abeilles se sont renouvelés sur les flancs de THymète ; quarante géuiM-a lions successives ont disparu, moissonnées par la Taux des siècles ; mais \o Farlhénon de Phidias est là debout, avec son IVoidon de marbre blanc doré i)ar le soleil de TAtticpie, attestant le passaii^e d'un gi-and peuple. Le i^enre humain peut disparaître et s'abîmer de nouveau dans un cataclysme, tant que VIliade et le Partliénon survivront, Tari, la poésie et la civilisation seiont impérissables.

Le magnifique développement de la civilisation jUrecque dura environ cinq cents ans ; elle commença à Homèi'eet finit à Alexandre. Tout ce que ])eut produii-e la vertu, le i^énie, le palriolisme, lut eufanlé ])ar elle.

Cependant l'heure était venue où le peuj>le t<rec allait disparaître de la scène. \ja peuple nouveau, j^randparses prodiij;ieuses destinées, avait sur^i tout à coup à rOccident, du fond dune petite bourgade appelée* Rome. Ce peujde, rapide comme la foudre dans ses conquêtes, étendait ses bras sur le monde et préparait I uiiile de I id(''e |)ai' limité de territoire. La civilisali(jn ^rectjue par^(Mllle à son plus haut point de i^randeur s'alîaissa sur elle-même.

Les aiiti(pieslois de Solon el de Lycurgue parurent lyi-anni«pies ; les uKeurs elléminées de l'Orient envajiii-ent cette teri'e héroïque, el, de ce joiu'. elle marcha

à une désorganisation rapide. Lorsque Alexandre se présenta pour donner des chaînes à la Grèce, il ne trouva plus qu'une nation divisée par les partis, dévorée par des rivalités jalouses. La liberté jeta une dernière et fugitive clarté dans l'éloquence de Démosthènes : ce fut son dernier elTort. A'aincue, elle entraîna avec elle le génie littéraire, et la décadence de la nation commença avec le despotisme.

Ce qui caractérisa l'homme de lettres à cette époque fut donc une originalité puissante. Il créa une langue souple, harmonieuse et vigoureuse à la fois, également propre à la poésie, à la philosophie et à l'éloquence ; il forma une société héroïque, fière, indépendante de toute forme de gouvernement, vivant de sa propre force et n'admettant chez elle aucun reflet d'une société étrangère. Il en est resté une physionomie unique dans l'histon^e. Deux mille ans se sont écoulés depuis cette époque : toutes les nations qui ont surgi depuis lors lui ont emprunté quelque chose ; ce sera là son éternel honneur.

Lorsque la liberté grecque eut été détruite, le génie littéraire se retira d'abord à la cour de Ptolémée et de là sur les bords du Tibre ; c'est là que nous le retrouverons dans le prochain chapitre.

La Grèce avait dû sa civilisation à rinfluence d(^s lettres ; Rome ne dut son prodigieux accroissement quà la j)uissance des armes et à In polili(|ne de son Sénat, l^endant plusieurs siè(des, le cœur du peuple romain ne battit ([ue pour la con(iu(Mc. Après l'asservissement de ritalie, vint la destruction de Cartilage ; après Cartilage, rKspagne, la (laule, la Germanie, les royaumes de l'Asie et de rAfVicjue. Tant (ju"il y eut sous le soleil une nnlion indépendante, les aigles romaines repi'ii'cid, sur la loi des oracles, leur vol victorieux cl la ville du Tilire de\int la capitale du monde. Les richesses Ac lunivcis sCnlassèrenl dans ses uiui's. Les eliel's des nations vaincues, captifs cl eiieli;uii(''<. reli;nissei-eid léelat de ses triomphes.

Durant ce laps de leni|»s. la carrière inililaii'e l'ut la seule honorée ; elle seule conduisit aux j)lus grandes dignités. La plu|>ai"t des lainilles |)alriciennes lui durent leur origine «'clatanle.

LES HOMMES Di: LETTRES DANS EA SOCIETE HO.MAENE -^l

Pendant que les soldais romains coinballaienl au dehors [)our la gloire nalionale, le peuple lultait au dedans pour sa liberté contre renvahissement des patriciens. Chaque jour des disputes s'élevaient au milieu des places publicpies et le forum l'ut plus d'une fois ensanglanté.

Ces querelles sans cesse renaissantes furent quelquefois apaisées par limage de la patrie en danger. Pour y mettre un terme, le [)euple obtint la création de quehjues magistrats ([ui, sous le nom de Iri/nins, étaient chargés de défendre sa cause dans les assemblées. Celte création donna naissance à la science du droit dont les Romains furent les véritables fondateurs. L'éloquence devint dans leur bouche une arme terrible et souvent l'épée du guerrier recula devant la toge de l'avocat. L'éloquence devint bienlot indispensable pour arriver aux honneurs.

La carrière militaire et celle du barreau furent à peu près les seules que connurent les Romains. Le commerce y fut peu estimé et n'y fut exercé que par les dernières classes. En dehors de Tarmée et du barreau, aucune carrière ne leur parut mériter une attention sérieuse.

La carrière littéraire fut donc à peu près inconnue à Rome. Aussi ne trouvons-nous véritablement d'hommes de lettres ({u'au siècle d'Auguste, c'est-àdire à l'époque la plus brillante de l'histoire romaine. Aux épocjues antérieures, elle se trouve presque constamment confondue avec celle de l'homme polili(|ue ou du jurisconsulte.

Ce fut une singulière société que la société romaine au temps des Césars. Lors({ue la fortune publitpie se fut accrue de tout l'or des nations vain-

02 Mi:i,ANr,i:s iM)i.mnn:s i:t i.iTTKnMnr.s

eues, les hhimii-s se Iraiislorinricnl ol le luxe le plus elTivnô ronij)la(:M raiili([uo siin|)li('ik' des premiers Ages, ('e gi-aiid |)(Mi|)le blasé se lanea dans Joutes soiMcs de laflinemeiils inonïs : il lui lallul des aiuuseiuenls liiaiidioses comme sa [)nissance. Tout homme ]>(>lili([ue qui voulut donner carrière à son ambition lui obligé de lui faire des distributions d'argent et de bAlir de nouveaux cirques ou de nouveaux théâtres.

Le théâtre de Balbus contenait 3o.ooo spectateurs.

Le théâtre de Marcellus, terminé par Auguste, en contenait également 3o.ooo ; et celui de Pompée, bâti à son retour d'Asie, n'en contenait pas moins de 40.000.

Le grand cirque élevé par Jules César avait des proportions gigantcscjues ; il avait plus de Goo mètres carrés et recevait environ 260.000 spectateurs. Il fut encore agrandi sous l'empereur Constance.

Le spectacle était d'accord avec les immenses proportions de la scène. On comprend combien une œuvre littéraire renfermée dans les étroites limites d'une tragédie et d'un drame aurait paru froide à ce peuple guerrier. 11 fallait, pour lémouvoir, que l'arène fût arrosée de sang humain.

Tï'ois genres de sj)eclacles étaient donn(''s <lans les circpu^s : ils ne dilTc'raicnt entre eux ([ue pai* une cruant(' j)lii< on moins marquée. Dans Inn, on exposai! le^ hommes à la fureur des bètes féroces ; dans l'autre, les béics tÏM-oces se disputaient entre elles; <hui^ If Iroi^ièinc. «Ic^ lionnnc^ aini(''< se massarraienl entre eux.

Sylla, pr(''l(Mii\ lil roinbalh'c en nii jour cenl lions à crinière : Scani'u^ lil ('gorgcr ceni cincnianlc pan-

LES llOMMi:s l)i; r.KTTRES DANS h\ SOCIKTE ROMAl.NK S.i

ihèrcs pondant son édililé ; et César, dictateur, donna le spectacle de trois cents éléphants contre trois cents lions.

Les combats des gladiateurs avaient (juel([ne chose de plus féroce encore. Gordien, édile, (h^nna quelquefois des combats de cinq cents paires de gladiateurs ; Trajan en fît paraître dix mille en un seul jour, pour célébrer Tanniversaire de son avènement au trône.

Sous Néron et sous Domitien, on vit, au rapport de Tacite, des sénateurs et des femmes de premier rang se prostituer publiquement sur larène.

Les frais que ces speclacles occasionnaient à TEtat étaient immenses. Sous les guerres puniques, ils n'avaient été que de i.ooo, 4-ooo, i5.ooo francs par jour; sous Claude, ils s'élevèrent à la somme énorme de 80.000.000 de sesterces, environ 1 5. 000. 000 de notre monnaie.

Les fortunes privées avaient grandi dans les mêmes proportions que la fortune publique. Dans cette société profondément matérialiste, la découverte d'un plat nouveau ou d'une volupté nouvelle était accueillie comme un grand événement. On se mettait à table à la sixième heure du jour, et le repas se prolongeait fort avant dans la nuit, à la clarté de mille flambeaux. Tout le génie des Romains était passé dans Tart culinaire ; un bon cuisinier se payait au poids de Tor.

On aurait peine à croire aujourd'hui aux sommes fabuleuses dépensées dans un seul de leurs repas, si le fait ne nous était attesté par les auteurs les plu^ dignes de foi.

Dans un festin de réception, Lucullus dépensa.

2ii Mil \\(.i> l'oi iiKu i;s i:r i.n ri;i{ Aiiii:s

(I ;iprr^ le vrcW «le IMiiic, l;i soiiiinc de .')."")! /|->.() IV. \().

Le liU (riNopii--, le I rai»('di('n, Ini^ail dissoudre <lr^ pci'Ic^ d;iii^ des rssoMC(*s cl lo lMi\;iil jivcr son ^ill : on j)i(''l('!id (jue chaque pcik' lui icNCiiail à UjS.ooo IVancs,

.liil(^s Crsar drjxMisa mie l'ois dans un s()iij)ei" polili(in(\ pour lelei- sa r(''('oncilial ion avec lN)nipée, le revenu de Irois pj-ovinces, plus de \iui4l millions. Celle sociéh' d('<4énérée, sans jjiiiieipe el sans eroyanee, seiiildail frappée de vedii^e; elle avail aceej)l('' ])0ur devise celle maxime dl^^picure : - X'ivre «lemain, c'esl vivre Irop lard : vis aujourdliui . ■>

L"eiu|)ereur Aui^iisle, au milieu de ce d(''l»ordemenl de vices, consei'va une simplicité de mtrurs c[ui contraste sini>ulièrcment avec celle de ses successeurs. (Juoicpie pelil de laiUe, il semblait l'ail pour dominei' une telle ('pocpie. Suétone nous a tracé son poi-ti'ail : il avail 5 pieds 1 pouce environ. Ses cheveux étaient houclés, tirani sur le hlond ; ses oreilles moyeimes ; s<'s yeux extrêmement i^-rands, verdalres, si l)rillanls el si pleins de l'eu, qu'il élait dirticile d'en suppoi'ler réclal. H a\ail des sourcils cpii se rejoi^naieid, le n(*'/. a(piilin. Ie< deiils un j)eu ('cariées, courles el ronilh'cv. el le 'eiiil l('i^èrement ])asan('.

Il liahilail --iirlemoiil Palaliii nue pelile maison l'oil mode^le, dont ou \(>il encore cpielcpies ruines. Le^ poil i(pic> en ('laiciil peu sj)acienx el les colonnes <iin|)leiiieiil en pierre. ()n n \ Iroiivail ni mai'hi'c, ni |»a\('' pr(''cieii\ ; >a \ais>-elle. >es lahlcs, ses ameuhleiiieiiK, alleiiinaienl à ))eiiie à r(''l('^ancc d'une l'or- I une ordinaire.

j/(''l('' coninic I lii\cr, Aiii:n>-le lialulail la iiKMiie cliaiiilu'c; il cfil ('II' ii!ij»o^>il>le, dans celle ville si

pleine (le luxe, de reconnailre (l;nis celle li;il)il;il ion la demeure du maître du monde, si l'on ncùl aperçu des i>ar(les qui en surveillaient les al)Ords connue dans un camp. Il avait dû ses succès plul<M à la l'ermelé de son caractère qu'à ses talents ; il avait compris qu'à un tel peuple il fallait un maître, et le pouvoir étail venu se placei- de lui-même^ dans sa main.

Une telle société, enlaçant chacun de ses membres dans un réseau centralisateur, de\ail (Mre peu l'avorahle au développemeni du ^c'uie litléi'aire ; cependant le siècle d'Auguste donna naissance à (juelques hommes de lettres de premier ()i(lr(\ Cela lienl à des causes particulières. Son règne, au lieu d être le commencement du despotisme, fui plutôt le magnifique coucher de soleil de la républiipie romaine.

La lillérature latine fut loin toutefois d'avoir la puissante originalité de la littérature grecciue ; elle porta toujours en elle le cachet de l'imitation. Elle ne fit (pie reproduire et calquer servilement tous les chefs-d'œuvre de la Grèce. Cicéron s'exerça souvent lui-même à traduire le grec, et ce fut pai' celle lutte hardie entre la mélodieuse délicatesse de la langue de Platon et l'aspérité de la langue latine qu'il parvint à la composition de cette phrase harmonieuse et redondante à laquelle il a donné son nom.

\'irgile, le plus grand de tous les poètes latins, imita prescpie toujours Théocrite et Homère : il tratluisit tout son second chant de V Enéide àc Pisandre, jjoète gi'cc, cl il fut loin de surpasser son modèle. Pi-o[)(-rce iniiia les Latins aux clueurs sacic's (V^ Phileles cl de Callima({ue. Catulle coj)ia Sapho cl Anaci'éon : et Térence, le premier de ses auteurs c<>micpics, emprunt:! la forme <les poètes grecs, et sui-

26 Mi':i.ANf;KS politiques kt littéraire^

loiil (le Mt'iiaïKlic. L;i lill<M-,ihire l'oin.'iinc pi-il donc une roulciir cl un Ncleincnt i^irecs : oUe ne i;ar«la (l'indiN iducl t|uc ce (jui faisait lo raraclèro dislinclil' de sa jdiysioiKuuic. liomo fil pour sa lillriahn'o ce (iu'(dl(* avail l'ail pour ses inslitutions poliliciues : elle s'assimila les inspirations, les doctrines, les mœurs de toutes les nations vaincues, et au-dessus de tout cela elle plaça la ii^rande image de la pairie el de ses aigles triomphantes tenant le monde dans leurs serres.

Dans le principe, la langue latine ne l'ut qu'un dérivatif de la langue étrusque. Elle fut plutôt le vocabulaire de brigands que l'idiome d'un peuple civilisé. La carrière littéraire y manqua toujours de ce qui fait la force et la grandeur de sa mission, c'està-dire de liberté. Cependant, après la conquête de la Grèce, elle y jouit d'une certaine considération.

On rapporte que Pompée venant pour rendre visite à Passidonius, célèbre philosophe, défendit au licteur de frapper à sa porte, suivant l'usage ; el celui qui avait vu TOrient et TOccident à ses pieds baissa ses faisceaux devant la maison d'un littérateur. Marins, ce paysan d'Arpinum. qui semblait peu apt(^ à apprécier le mérite littéraire, i-ecliereha l'amitié des j>oètes Arehias et Plotius.

Malgré cela, rien ne fut plus ingrat et moins prodiictir (|iie celle proiessioii. l'^u (Irèce. la 1 il h'ral ure ('tait cultivée par les jjremières familles; à Home, elle fut souvent l'apanage des ({(Manières classes de la société. Térence, Phèdre, Horace, le favori dAugusfc, étaient des fils d'affranchis. La littérature drainât icpii.' offrait seule quehpies ressources aux poètes, encore ses ressources ('I a ieni -cl les luen miniines.L"/:,'//-

nuque (le Térence rapporta à son auteur 8.000 sesterces, environ 1.600 francs. Cette somme parut même si exorbitante, qu'on eut soin de l'inscrire après le titre de la comédie. Plaute, ayant perdu la petite fortune qu'il avait amassée au théâtre, se trouva obligé pour vivre, de travailler, dans une pistrine à tourner la meule d'un moulin, et il finit sa vie dans la dernière misère.

La profession d'avocat obtenait une tout auti-e récompense. Presque tous les jurisconsultes romains vécurent dans le luxe et laissèrent à leur mort une i^rande fortune. On assure que Cicéron reçut environ 2.000.000 de sesterces (409.000 francs) pour défendre P. Sylla accusé de complicité avec Catilina.

Sénèque, dont la vie fut si peu d'accord avec les préceptes, écrivait ses plaidoyers sur une table d'or massif.

Varron, l'homme le plus savant de son siècle, avait une fortune royale. Il possédait des bergeries, des haras, de spacieux pâturages ; ses troupeaux hivernaient en Apulie et passaient l'été sur les monts voisins de Riéti. Il avait des biens de campagne grands et productifs, un à Çumes. un autre à Tusculum, un troisième à Pomplinum, et un quatrième plus magnifique encore sur les bords du lac Cassin où l'on admirait une superbe ménagerie d'animaux les plus rares.

L'empereur Auguste, parvenu au faîte de la puissance, améliora beaucoup la position des hommes de lettres. Il admit Horace, Ovide, Virgile, dans sa familiarité la plus intime ; mais, en échange de ses bienfaits, il exigea leurs complaisances et leurs éloges ;

28 Mi:i..\Nr;i:s politioues et littkraihes

riioiiiiiic «le It'lli'c^ ^iiliil lu Nnloiilc <lii iii.'iîlrc cl se fil couil i>;m.

Mri;il(' rcriil dc^ (loiii.iiiK's coiisidcM-alilc^- ; >;i lildirc lui L;i-;m(l(',(lc son \i\;ml. lu jour (in'il i);inil siii- le llK'àlie (le Naples, les speclahMirs se levèrenl ;ivee respect et lui lendirent les mêmes liomieurs (pià remj)ci'cur lui-UKMuc.

Les iicns (le leltres de celle cpocpic jouèrenl à leur insu, sans doute, un rôle déplorable, et amenèienl en partie les désordies épouvantables et la dégradante corruption (jui signalèrent la décadence romaine. Ils pi-éparèrent peu à pen les esprits à Tobéissance, ils adoucirent insensiblement et changèrent en admiralion les regrets de la liberté, V. Paterculus se constitua le flatteur de celte bêle féroce qu'on nommait Tibère, et ^'alère Maxime, empiétant sur son exemple, ne craignit pas de prodiguer son encens à wSéjan. digne ministre d'un tel maître.

Celle complaisance envers le pouvoir fut assurément très coupable, mais elle fut en (pielque sorte obligée. L'homme de lettres ne lut |)as comuK» en Grèce un homme politicpie ; la puissance ombrageuse des ejupereurs ne lui laissa aucune autoi-ité. La servitude (''lait à Tordic du jour : les plus hauts fronts se couibaicut devant la volonté du chef; et ceux (jui se p(M-inettaienl de jXMiser autrement étaient biMilalcmenl supjtriniés. La (|Ucslion d*' digiiib'' morale n"(''lail plus i-ien pour le peuple : les jeux du cii'que cl les coml)ats de gladiateurs étaient loul poui lui.

La \(>ix (In poêle parlant au nom de la liberté et de la jiislice n aiu'ail donc lrouv('' nul (Vdio. Les Ames étaient rernK'cs ;i riiomieur; la vieille vertu l'oinaine

LKS HOMMES DE LETTRES DANS LA SOCliriE ROMALNE 20

{'lait morle avec Caton so dôcliiranl les entrailles, et avec Bi'utus dans les plaines de Philippes.

Horace fut le vérital)le poète de celte société voluptueuse. Issu du peuple et lié avec lesplus grandes ramilles de Rome, il sut allier aux instincts populaires toute Télégance d'un espi-it rattiné. Il avait dans sa jeunesse affiché des idées républicaines et pris parti pour Antoine dans sa lutte avec Octave. Après la bataille d'Aclium, il compril que la liberté était désormais éteinte, et il se relira de la vie publique en répétant le mot de Brutus : « O vertu ! tu n'es ([u'un nom. ')

Présenté par Virgile à Mécène, il fut entraîné à la cour qu'il éblouit bientôt par Tattrait de son esprit et les charmes de sa conversation.

Sa philosophie fut celle d'un sceptique, sa vie celle d'un voluptueux. Auguste lui olfrit des richesses : il n'en prit que ce qu'il lui fallait pour vivre gaiement sans souci du lendemain. Sa lyre chanta tour à tour l'amour, le plaisir et le vin.

« C'est l'heure, disait-il, de boire et d'ouvrir une danse légère avant que le néant engloutisse sa proie ' »

Lors({u'il ([uittait la cour, il allait dans sa j)oélique retraite de Tibur, immortalisée dans ses vers. Là, au doux bruit des cascades murmurant à son oreille, le front couronné de lierre, la coupe en main, il s'enivrait de volupté sur le sein de Lydie et effeuillait les roses de Frénésie au courant des ondes limpides. En vain la liberté descendait de plus en plus dans la tombe ; en vain la pierre angulaire se détachait du vieil édifice romain ; en vain on entendait dans le lointain les barbares frapper aux portes de l'ejupire ;

:^0 mi:la>(.i.s i'oi.i I loi i.> i.i i.i i 1 1 it \iiu:s

le joymix ('picurit'ii clKMcliail I Oubli dans les veux (1(* sa niaîlressc cl cliassail coiiime inijioiliiiic liinai^c de la pairie en «Icuil.

La vie du poète lui oxeinptc (rand)ilion : il refusa Teuiploi de secrélaire que lui otï'ril Au<i;-usle. Il savait coudjien esl capricieuse l'amitié des grands cl il préféra à une i^randeur trompeuse une existence Iranquille. La société romaine élail condamnée à mort ; loin de s'apitoyer sui- elle, il allait danser et rire sur sa tombe. L'empereur mendia souvent ses éloges et ne les obtint pas toujours.

u Je suis irrité contre vous, sachez-le bien, lui disait-il dans une de ses lettres : vous ne parlez point de moi dans vos épîtres. Craindriez-vous délre diffamé auprès de la postérité (>n paraissant a^(Hr été mon ami ? »

Horace est assurément la ligure la plus saillanle des honmies de lettres de ce temps-là, car, comme nous l'avons dit déjà, c'est lui qui caractérisa le mieux le scepticisme de son époque. Malgré son esprit et son désintéressement, son influence fut pourtant funeste. Il y a quelque chose qui fait mal dans son éternel sourire ; on croit y lire Fabsence de toute croyance et le profond mépris des hommes. Ses écrits furent l'incarnation de l'espi'it matérialiste dans la soci(''lé corrompue. On assure que Néron fut un de ses lecteurs assidus ; Horace fut viainient le poète (Tune sociét(' mourante.

Si les lioniines de lettres ne brillèrcnl pas toujours par leurs vertus publi([ues, ils se firent du moins remar([uer par leurs (pialités privées, l'aménité de leui' caractère, la douceur de leuis numièics, la bienveillante anial)ilité de leui's relations sociales.

Ils l'iirenl toujours sensibles à laniiLié, celle verlu des grandes aines et des nobles cœurs. Rien n'est touchant comme l'admirable correspondance de Cicéron et d'Alticus. L'amitié la plus étroite lia Horace et Virgile ; quoique rivaux en poésie, ils n'éprouvèrent jamais les aiguillons de cette basse jalousie qui distingue les natures vulgaires. Lorsque Virgile sentit la mort s'approcher de lui, il demanda ses tablettes :

« Prenez soin d'Horace comme de moi-même, » écrivit-il à Auguste.

Il en fut de même de TibuUe et dOvide, et plus lard de Tacite et de Pline le Jeune. Lorsque vint Tordre barbare qui exila Ovide sur les rives du Pont- Euxin, Rome accueillit la fatale nouvelle comme un malheur public : Tibulle laissa croître sa barbe et pousser ses cheveux ; sa lyre mêla toujours des accents de tristesse à ses chants d'amour. Cette noble amitié des gens de lettres fut quelquefois partagée par les hommes politiques les plus importants ; le grand Scipion avait une véritable affection pourTérence le comique ; César affecta toujours de rechercher l'amitié de Cicéron ; et Mécène, l'homme le plus puissant de l'empire, après Auguste, fit sa société habituelle des poètes de son temps. Phèdre, le fabuliste, quoique affranchi, fut toujours reçu et fêté dans les premières maisons des patriciens.

Auguste avait vu mourir tous les grands littérateurs, et lui-môme ne tarda pas à les suivre. En mourant, il emporta dans sa tombe le génie littéraire de Rome.

Autant sa tyrannie avait élé douce et intelligente, autant celle de ses successeurs fut insupportable et

32 >ij;f.\N(;i:s poi.itioii.s i:t i.iTTi:n.MnES

lÏTOCo. I.a «IcM-ndciK-e «les Ici Ires lut précipilre par la s(M-\ilii(lo pnl»li(|ii(' commencée sons son règne. Ton- If^ \ ic('<, louiez les lionles el l(»iih'< les dé^i^ra- (ialiuns semhlaienl sèlre donné rende/.-vons à la eour des (lésjirs. Tacite nous a Iracc' de main de niaîlre l(Mahleau des lui piludes de celte ('ixxjuc, où. <ui\ant sa mai;nilic[ue expi'ession, il était éi;alemenl dangereux de pai'lcM- el de se taire. Les <lélalions, les exils, les supplices, fui-ent le cortège habituel des empereurs.

Les hommes de lettres lurent rares dans cri te période ; ceux (pii parurent ne lurent pas toujours exempts de faiblesses et de lâches complaisances. S'ils assiégèrent quelquefois les antichambres et mendièrent les faveurs, (•"était le malheur d(^s tenq^s qui l'exigeait. Mais s'ils ne surent pas toujours bien vivre, ils surent du moins bien mourir.

Sénècpie avait ])rès de quatre-vingts ans lorsqu'il tomba en disgrâce. Il s'ouvrit les veines, ainsi que sa femme Pauline, qui ne voulut pas ral)andonner à cette heure suj)ivme.

Lucain avait dél)ulé jeune dans la carrière littélairc. Ses succès promettaient un digne successeur au ( hantre de VEnéide. Néron ne put lui pardonner d'avoii' fait l'éloge de Pompée et de Brutus. Lucain, après ipielques hésitations, sentit son Ame gi'andir en facede la mort : il récita iu<(|u"à son derni(M* souille des vei's rc'publicains.

Tiislc ('pocpie qiu' celle où le suicide, devenant la Nci'l u des gi'ands c(eui's, ('lail le seul refuge contre un despotisme sans limites.

("et te période ne fut pas cependant stérile. Klle vit naître deux hommes (pii fui'ent les vengeurs de la

v(mMii proscrile : ce l'm-cnl .Iiiv(Mï;i1, salii'i(|ii(' iiiiplacaljlo, (M railleur des Annales, écii\ain siihlimc qui voua aux imprécations de Hiisloire loule celle cohue des vices humains. Parmi h^s empereurs, si (liiel(|ues-uns se firent remarciuer, au milieu des mœurs farouches de leur éjioipie, par une certaine douceur de caractère, ils ne le durent (juà la culture des lettres et de la philosophie : tels furent Trajan, Antonin et Marc-Aurèle.

Les lellres s'éteignirent doucement. L'empire était menacé de toutes parts : d'un côté, c'étaient les barbares qui renversaient ses murailles ; de l'autre, c'était l'Evangile qui renversait ses dieux. Une lueur se fit entrevoir du côté de Byzance, puis l'esprit humain se reposa pendant plusieurs siècles.

Telle fut l'époque romaine : ses hommes de lettres n'y jouèrent en politique qu'un rôle secondaire, et pourtant elle ne fut pas sans grandeur. Par ses armes, elle prépara l'unité politique; par ses jurisconsultes, elle établit la science du droit et jeta les bases de nos codes modernes. Par une étonnante singularité, ce fut à Rome que prit naissance la première feuille périodique dont l'histoire fasse mention. Jules César, pour répondre aux fausses nouvelles, créa une espèce de moniteur quotidien sous le nom iV Actes diiirnaux du peuple romain, de telle sorte que celui qui prépara les chaînes de Rome fut également celui <|iii créa le premier journal, ce grand levier de l'alTranchissement des sociétés modernes.

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